VIII. LÊgypte
l'Égypte contre les croisés, les intérêts du commerce n'avaient qu'à s'effacer. C'est ainsi que, pour parer aux dangers d'une invasion des Francs par l'embouchure du Nil, le sultan Bibars rétrécit et rendit impraticable aux vaisseaux de haut bord la branche de Damiette; peu lui importait que l'accès du fleuve fût ainsi fermé aux grands navires marchands. Au temps de Makrizi, c'est-à dire pendant la première moitié du XVe siècle, le fleuve était encore obstrué en cet endroit et les navires venant de la haute mer étaient obligés de décharger leur cargaison dans des barques. Le trafic commercial de Damiette se ressentit naturellement de cet état de choses. Déjà, il avait eu beaucoup à souffrir du déplacement de la ville opéré en 1250. Auparavant, elle était facilement abordable du côté de la mer, de sorte qu'à deux reprises les croisés s'en étaient emparés et en avaient fait leur base d'opérations; pour leur ôter à l'avenir ce point d'appui, les Sarrasins la démolirent eux-mêmes et allèrent fonder une nouvelle Damiette sur les bords du fleuve, à deux lieues plus loin.1 Pour en revenir aux sultans mamelouks, il faudrait pourtant se garder de les accuser, même Bibars, le plus belliqueux de tous, d'une indifférence absolue pour les intérêts du commerce. Bibars, par exemple, veillait avec sollicitude sur les marchands qui parcouraient la Mer Rouge; les souverains des îles de Dahlak et de Souakim ayant fait main basse sur les biens de marchands morts sur leur territoire, il leur fit exprimer son mécontentement par un envoyé spécial:2 il supprima les droits sur les ventes qui constituaient une charge écrasante pour les habitants d'Alexandrie et, par cette mesure, facilita les échanges.8 Ce que nous venons de dire de Bibars s'applique bien mieux encore à Kélavoun. Celui-là certes suivait d'un œil attentif les progrès de la vie commerciale, qui conclut avec les Génois ce traité de commerce, si remarquable par les détails dans lesquels il entre et par le dessein visible d'aller au-devant des désire des marchands étrangers. Il semble que ce sultan se soit donné pour tâche d'attacher à son pays les nations commerçantes de l'Occident; mais il ne négligeait pas pour cela celles de l'Orient En 1288, il fit rédiger par son secrétaire d'état des passe-ports que des marchands égyptiens furent chargés de répandre dans l'Yémen, dans l'Inde et l'Indo- Chine et jusqu'en Chine, pour servir à tous ceux des habitants de ces régions qui voudraient visiter l'Égypte et la Syrie.4 Il est évident qu'on ne pouvait témoigner d'une manière
1 Sur cette double opération, voyez Madden, III, 113, 321; Wilken, Oesch.
Makrizi, But des suit, maml., I, 1, p. 15, der Kreuxx, VI, 186; VII, 258 et s. 140; Aboulf. dans le Recueil des hisl. des * Makrizi, /. ft, p. 231. crois., p. 130, 768; Michaud-Reinaud, Bi- 3 Ibid. p. 221. blioth. des crois., IV, 481; Annal. Jan., * Id., II, 1, p. 97. p. 227; Matth. Paris, Hist. angl., éd.
426 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.
plus frappante le désir d'attirer de plus en plus vers l'Égypte et la Syrie le commerce de ces pays lointains. Nous ignorons si cet appel eut tout le succès voulu, mais il parait bien que l'empire des sultans d'Égypte exerça sur les Orientaux une attraction à laquelle contribuaient son étendue, ses vastes ressources et la gloii-e militaire de ses souverains. Nous en trouvons un exemple intéressant dans l'ambassade du prince de Ceylan qui arriva en Égypte au mois d'avril 1283. Ce prince avait reçu des offres d'alliance du souverain de l'Yémen, mais il préféra rechercher celle de Kélavoun et nouer avec son empire des relations commerciales. Il envoya dans ce but un ambassadeur, et, comme la voie la plus courte passait en vue de l'Yémen, il lui fit faire un long détour par le golfe Persique et Bagdad. Désireux de donner au sultan une haute idée de sa puissance, il avait chargé son ambassadeur d'une lettre dans laquelle il énumérait complaisamment ses vaisseaux et ses éléphants, ses vingt -sept places fortes et ses nombreux trésors; puis, il exposait comme quoi son pays produisait en abondance les perles, les pierres précieuses, la mousseline et autres fines étoffes, le bois du Brésil, la cannelle; il affirmait que les Égyptiens trouveraient chez lui tous les articles qu'ils tiraient jusqu'alors du pays des Banians, c'est à dire de l'Inde; enfin, il exprimait le désir que le sultan établît un commissaire à Aden, la principale station intermédiaire entre l'Égypte et Ceylan; sans doute, dans sa pensée, ce fonctionnaire devait donner l'impulsion au trafic entre les deux pays et le protéger en même temps.1 Cette lettre vient à l'appui de ce que nous avons dit, à savoir que les Égyptiens recevaient en général les produits de l'Orient par l'intermédiaire des Indiens. Nos recherches ne nous ont pas permis d'établir si la concurrence dont Ceylan les menaçait réussit à s'organiser et si elle eut du succès. Ce que nous voulons démontrer, c'est que, pendant sa période guerrière, l'Égypte reçut constamment la visite de marchands venus du fond de l'Orient, qu'elle-même y envoya toujours des marchands, et que par conséquent, les produits de l'Orient ne cessèrent jamais de s'entasser et de s'échanger sur ses marchés.
1 Quatremère, Mém. géogr. et hist. sur 1, p. 5» et 8. l'Égypte II, 284-286; Makrizi, /. r., H,
II. Développement du commerce du Levant par suite de l'ouverture du continent asiatique.
(Depuis la fin du XIIIe siècle jusque vers la fin du XIVe.)
JL Première zône.
1° L'empire grec sous les Paléologues et les principautés franques de Grèce jusqu'au traité de Turin, 1381.
Il faut revenir un instant sur nos pas et nous reporter à l'époque où les Génois avaient été expulsés d'Acre par leurs rivaux. Ce fut pour eux une dure épreuve : leurs maisons, leurs murailles, leurs donjons avaient été rasés; leurs ennemis s'étaient partagé leurs biens; ils ne pouvaient pas même se montrer dans la ville sans se soumettre à des conditions humiliantes; toutes les tentatives de conciliation avaient échoué, repoussées par leurs vainqueurs avec une hauteur arrogante. C'en était trop, et ils devaient nécessairement saisir, de quelque main qu'elle leur vînt, toute occasion de rendre aux Vénitiens le mal pour le mal. Or, voici qu'un jour ils apprirent qu'il se préparait en Grèce une entreprise dont la réussite serait un désastre pour leurs ennemis. Michel Paléoloffiie se disposait à entrer en campagne dans le but de chasser les Latins de Constantinople et de reprendre possession de l'antique capitale de l'empire grec Les Génois n'ignoraient point qu'en s'alliant à ce prince ennemi des Latins, ils allaient provoquer l'indignation de tout l'Occident et surtout les colères du pape, car c'était le renversement de son œuvre de prédilection, la restauration de la religion catholiqueromaine sur le sol de la Grèce.1 Mais l'existence de l'empire latin était étroitement liée à la prépondérance de Venise à Byzance ; la destruction de l'un était la fin de l'autre, et, pour les Génois, expulsés du cœur de la Syrie, il y avait dans la pensée d'expulser à leur tour les Vénitiens
1 Le pape prononça effectivement l'ex- galères qu'ils avaient envoyées à Constan-
communication et ne la leva que le jour tinople, pour appuyer Michel Paléologue:
où les Génois se furent décidés à céder Posse, Ânalecta Vatieana, p. 18 et as.,
à ses avertissements et à rappeler les 24 , 28.
428 Deuxième période. — //. Dévelop]>ement du commerce du Levant.
du cœur de la Romanie une perspective si tentante, que la crainte même de l'excommunication n'était pas assez forte pour les retenir. Donc, au mois de Janvier 1261,1 deux ambassadeurs, Guglielmo Vesconte et Guarnerio Giudice allèrent, par ordre de Martino di Fano, podestat de Gênes, et de Guglielmo Boccanegra, capitano del Popolo, proposer à Michel Paléologue l'alliance de la République contre Venise. Le 13 mars de la même année, ils signaient avec lui le traité de Nympheum : * c'est un fait d'une importance capitale sur lequel nous devons insister à cause de ses conséquences. Par ce traité, les Génois promettaient au prince le concours de toutes les forces dont leur gouvernement pourrait disposer et en particulier celui d'une flotte et de ses équipages; Michel prenait à sa charge la solde et les vivres. On sait avec quelle promptitude il se rendit maître de Constantinople ; ce fut un coup de foudre. En Occident, quelque* historiens postérieurs ont soutenu que les Génois avaient coopéré à ce fait de guerre; il n'en est rien et, sur ce point, nous devons donner raison à l'affirmation contraire de l'historien byzantin Nicéphore Grégoras.8 En effet, une flotte génoise prit bien la mer, sous les ordres de Martino Boccanegra, immédiatement après la ratification du traité,4 mais cette ratification n'avait eu lieu à Gênes que le 10 juillet, et le 25, Constantinople se rendait: il est donc matérialement impossible que les renforts génois soient arrivés à temps. H n'y avait d'ailleurs point de leur faute et Michel Paléologue ne s'en crut pas moins tenu de remplir ses engagements. Leur coopération effective et jusqu'au succès de l'entreprise avait pourtant été expressément stipulée: à cette condition seulement, l'empereur leur avait promis d'ajouter de nouvelles propriétés à celles qu'ils avaient possédées autrefois dans Constantinople: ces nouvelles propriétés, inscrites dans le traité, étaient l'église de Notre-Dame, alors possédée par les Vénitiens, avec les magasins dont elle était entourée, son cimetière et le terrain occupé par la citadelle des Vénitiens, condamnée à la démolition (solum castri Venetornm, quod est in ipsa civitatej. La condition n'avait pas été remplie à la lettre, mais, après son entrée
1 II est impossible d'admettre une date postérieure, car Martino di Fano quitta les fonctions de podestat au commeucemeut de février 1281; voy. Canale, Xuora wrtoria di Oenora, II, 149, not, 664 : il est également difficile d'admettre une date antérieure, par la raison que le traité ne fut conclu que le 13 mars 1261.
* Nymphaeum, localité située dans la province de Lydie, non loin de Magnésie et de Sardes: palais et jardins; les empereurs grecs y faisaient volontiers des sé-
jours, particulièrement en hiver et au printemps; cf. Georg. Acropol., p. 30. 73. 91, 109, 110, 187; Xicéph. Greg., I, 50, 137, 190; Ducas, 83, 104 etc. Le document original est daté: apud NifTum. Le bas-peuple donne encore a cette localité le nom de Ar« ?ii» (Niffo), d'où les Turcs ont fait Nif (communiqué par Mr H.
Kiepert).
» L. 97; éd. Bonn.
4 Annal. Jan., p. 243.
A. I. L'empire grec et les principautés franqtœs de Grèce. 429
solennelle dans sa capitale (15 août)1, Michel Paléologue ne se fit point prier pour livrer la citadelle vénitienne aux Génois: ceux-ci en commencèrent sur le champ la démolition, au milieu des cris de joie et des sonneries de trompettes, et en envoyèrent des pierres à Gênes où elles devaient être exposées comme trophées de guerre;8 de même, quelques années avant, après la destruction de la colonie génoise d'Acre, leurs ennemis avaient envoyé à Venise des pierres destinées à la construction d'un monument commémoratif. En dehors de Constant inople, Michel avait promis aux Génois un établissement à Smyrne ; le document même constate la richesse de cette ville et l'excellence de son port ; les Génois devaient jouir du plein exercice de l'autorité politique sur la ville, ses dépendances et ses habitants, à la seule condition d'y reconnaître les droits de l'évêque grec au point de vue religieux. Nous n'avons aucune raison de douter que cette clause du traité ait été exécutée, mais les nouveaux maîtres de Smyrne ne jouirent pas longtemps de leur acquisition, car, peu de temps après, les Turcs seldjoucides se répandaient comme un flot envahisseur sur toute la partie occidentale de l'Asie- Mineure. Le traité de Nymphaeum garantissait encore aux Génois l'établissement de simples colonies, avec justice consulaire et accessoires ordinaires, tels qu'église, boulangerie, bain, etc. dans les villes suivantes : 1° à Aruea, en Carie, en face de Samos:3 pendant les vingt années qui suivirent le traité, ce fut entre la nouvelle population génoise de cette ville et l'ancienne population grecque une rivalité à qui équiperait le plus de vaisseaux pour faire la course sur les Vénitiens, mais toutes deux durent, sans doute, dès avant 1300, céder la place aux Turcs: 2° à Adramyttium: au commencement du siècle suivant, cette ville était encore au pouvoir des Génois; nous la voyons, à cette époque, défendue contre les Turcs par une garnison énergique, sous les ordres des seigneurs de Phocée issus de la maison de Zaccaria dont nous aurons bientôt à nous occuper;4 3° enfin à Cassandria, non loin de T h essai < mi que. Le traité assignait, en outre, aux Génois des stations commerciales avec consulats, dans les îles de Chiob et de Lesbos, de Crète et de Négrepont:
1 Georg. Acrop., p. 196. Son général en chef, le César Alexios Melissenos Strategopoulos avait réussi à prendre la ville par un coup de main (25 juillet), grâce à une circonstance favorable: le podestat des Vénitiens, Marco Gradenigo, avait emmené toutes les galères disponibles dans une expédition contre Daphnousion, de sorte que Constantinople était privée de ses meilleurs défenseurs. Voy. aussi Sa-
nudo, dans Hopf, Chron. gréc.-rom.t p. 114 et s., 172.
* Annal. Jan., p. 243.
3 Voy. Taf. et Thom., m, 71, 161 et s.
* Pachym. H, 558.
•'• Suivant Agost. Giustiniani, Foglietta et Bizzaro, Michel Paléologue aurait fait don à la ville de Gènes de l'île Chio tout entière: c'est une erreur et on ne comprend pas comment M. Carlo Pagano (Iklk
430 Deuxième période. — //. Développement du commerce du Levant.
Michel Paléologue avait alors encore l'espoir de reconquérir ces deux dernières. Si richement dotés que fussent les Génois dans l'empire grec restauré, rien, on peut l'affirmer, ne leur faisait autant de plaisir que de voir leur grande rivale, Venise, chassée des marchés de la Grèce et du Pont: à cet égard, Michel leur donna doublement satisfaction: il leur promit, d'une part de n'accorder la liberté de commerce à aucun des ennemis de la commune de Gênes, à l'exception des Pisans, ses fidèles sujets,1 et, d'autre part, de ne permettre l'entrée de la mer Noire à aucun vaisseau marchand, sauf aux bâtiments génois et pisans et à ceux qui seraient chargés d'argent ou de fournitures pour le compte de l'empereur. Ajoutons enfin qu'en vertu du traité, les Génois devaient jouir de l'exemption entière des droits de douane qu'ils avaient payés jusqu'alors.
Tels sont les points principaux de ce traité de Nymphjeum* dont l'exécution devait assurer aux Génois dans l'Archipel, le Bosphore et la mer Noire, une prépondérance analogue à celle dont avaient joui, pendant soixante ans environ, les Vénitiens, sous les empereurs latins. Mais Michel Paléologue n'était nullement disposé à les favoriser uniquement, à l'exclusion de tous les autres; loin de là, il fit son possible pour gagner l'affection et le dévoûment de tout ce qui restait d'Occidentaux à Constantinople et sa conduite en cela était dictée par son intérêt bien entendu ; il pouvait de jour en jour s'attendre à une attaque partie d'un point quelconque de l'Occident; il importait que ni ces colons ni leurs pays d'origine ne fissent cause commune avec ses ennemis. H promit donc aux Vénitiens sous la direction de leur baile, aux Pisans sous l'administration de leur consul, comme aux Génois sous celle de leur podestat la même liberté d'allures et des franchises et de bons quartiers. Pourtant, il se fiait peu aux Occidentaux et, en dépit des bonnes paroles qu'il leur prodiguait, il le laissait voir au soin qu'il avait de les forcer d'habiter séparément8
imprtse e dei dominio dei Oenoresi netta existait auparavant ils auraient cessé d'être
Oreeia, p. 30) a pu la reproduire, puis- voisins. Mais il y a toute apparence
qu'il avait le document original sous les que les deux nations conservèrent d'une
yeux. manière générale leurs anciens quartiers
1 L'acte de ratification nomme égale- (Paspati, dans V Annuaire du Syllogos,
ment Pise parmi les puissances amies que Vil. 104, 106, 107, dans les BvÇamrai
la flotte génoise devra respecter. /ulétm, p. 205): la situation de ces
» Lib. jur., I, 1350 et ss. quartiers répondait parfaitement aux
8 D'après les expressions de Pachy- de l'empereur, puisque, comme nous l'avons
mérès, I, 168, on pourrait croire que, tout dit précédemment, ils n'étaient pas ab-
en consentant à laisser les Vénitiens et solument limitrophes. On ne voit pas
les Pisans dans la ville, Michel leur clairement s'il agrandit la distance qui
aurait assigné de nouveaux quartiers, les séparait, ni comment il s'y serait
de sorte, que contrairement à ce qui pris. Peut-être mit- il des Grecs dans
A. I. V empire grec et les principautés franques de Grèce. 431
Sa défiance était d'ailleurs beaucoup moins vive à l'égard des Vénitiens et des Pisans, devenus beaucoup moins nombreux qu'autrefois1 qu'à l'égard des Génois qui affluaient en masses et qui, fiers de leur nouvelle prépondérance, pouvaient être disposés à en abuser.'
De toutes les puissances franques auxquelles la victoire de Michel Paléologue avait arraché la domination de la Romanie, Venise fut la première qui entra en campagne pour sauver tout au moins les restes de ses possessions directes ou indirectes. Les forces combinées des Grecs et des Génois n'étaient pas en état de résister aux flottes qu'elle envoya dans l'Archipel; elles se firent battre à la bataille livrée à la hauteur de la petite île de Settepozzi.8 On avait pu craindre que l'empereur n'étendît ses conquêtes jusqu'à la Crète et à Chypre;4 cette défaite l'arrêta net et lui, voyant qu'au lieu de le mener à la victoire, les équipages des galères génoises ne faisaient que causer des troubles dans son empire, il se décida, en 1263, à les congédier.5 H était déjà peu satisfait de ses alliés ; en 1264, il passa du mécontentement à la rupture ouverte: voici comment. Il lui revint un jour, par une voie détournée, que le podestat génois de Constantinople, Guglielmo Guercio, s'entendait avec Manfred, roi de Sicile, et avait formé avec lui le projet de s'emparer de Constantinople et d'y rétablir la domination latine; Guercio d'ailleurs ne nia point le complot Cette conspiration n'était, il est vrai, que le fait d'un individu isolé ; il avait pu nouer cette intrigue à l'insu de son gouvernement; néanmoins, sous l'inspiration de sa défiance invétérée à l'égard des Latins, l'empereur ordonna à tous les Italiens de sortir de Constantinople et assigna comme résidence aux Génois une ville assez éloignée de la capitale, UéracUe ( Erékli), située sur la mer de Marmara entre Selymbria et Rodosto.6 En vain le gouvernement
l'intervalle , à la place des Amalfitains, qui ne pouvaient plus prétendre à un quartier spécial. Peut-être aussi cette partie de la ville avait -elle été atteinte par les incendies qui ravagèrent les quartiers francs au moment de la prise de Constantinople en 1261, comme cela était déjà arrivé en 1204, et avait -on pu, par suite, reculer à l'aise les limites (Pachym. I, 147; Georg. Acrop., 192).
' Les fonctionnaires vénitiens et les principaux marchands avaient pris la fuite. 11 ne restait plus guère que de petits marchands et des ouvriers.
« Pachym., I, 162 et s., 167; Niceph.
Greg., I, 97.
3 On trouve le nom de cette île cité par Mart. da Canale, p. 4M (voy. not, p. 782), et par Dandolo, p. 371, à propos de la bataille, et encore dans Taf. et Thom., III, 169 et dans Muntaner, trad. Lan/, n, 180. C'est l'Qe de Spezziapoulo (la petite Spezzia), au sud de la Spezzia; voy. la note de Y Atlante Lus or o, dans les Atii délia Soc. Lig., V, 97.
4 Taf. et Thom., El, 67; Mas-Latrie, Hist. de Chypre, I, 392; H, 69; m, 653 et ss.
6 Annal. Jan., p. 246 et s.; M. da Canale, p. 496.
8 Annal. Jan., p. 249; Pachym., I, 168.
432 Deuxième période. — IL Développement du eowntevee du Levant.
génois bannit-il Guercio, en vain ses ambassadeurs réclamèrent-ils l'exécution du traité qui garantissait à leurs compatriotes la jouissance d'un grand quartier dans Constantinople sous l'administration de leur podestat, en vain demandèrent-ils au moins pour eux l'autorisation de rentrer a Péra; l'empereur maintint sa décision.1
Tandis que, d'un côté, il faisait sentir aux Génois le poids de son courroux, de l'autre, il entamait des négociations avec Venise par l'entremise d'un prisonnier vénitien; il voulait voir s'il ne serait pas plus heureux avec ses anciens ennemis qu'avec ses anciens alliés. Le doge Raniero Zeno répondit à ces avances, au mois de mars 1265, par l'envoi de deux ambassadeurs, Jacopo Dandolo et Jacopo Morosini, munis des pouvoirs les plus étendus en vue de la conclusion d'un traité. L'empereur promit (8 Juin 1265) en premier lieu, de laisser la commune de Venise en tranquille possession des villes de Coron et de Modon, de l'île de Crète et de la partie de l'île de Négrepont occupée par elle, et de ne point inquiéter les nobles Vénitiens qui s'étaient taillé des principautés dans les îles de l'Archipel; en second lieu, de mettre à la disposition des Vénitiens à Constantinople, Thessalonique et autres villes, des emplacements suffisants pour l'organisation d'établissements commerciaux qui seraient administrés par des fonctionnaires à eux.» Il était entendu que l'on chasserait les Génois du territoire de l'empire et que, s'ils devenaient agressifs, les Vénitiens uniraient leurs forces à celles des Grecs pour les repousser. Ce traité marquait donc une évolution complète de la politique impériale du côté de Venise, et le prince ne devait s'attendre à rien moins qu'à un refus de ratification de la part du doge. Cependant, tout bien considéré, on comprend de quelles difficultés était entourée pour celui-ci la décision à prendre. Il existait encore des fragments très-vivaces de l'ancien empire latin, la principauté de Morée, le duché d'Athènes, les petites seigneuries de Négrepont et des Cyclades, et on n'avait pas encore perdu l'espoir d'obtenir le concours de l'Occident en vue de réunir de nouveau ces tronçons épars: cette perspective promettait aux Vénitiens des avantages autrement considérables que ceux que leur assurait le Paléologue. Devaient -ils lier à perpétuité leur politique à celle d'un empereur grec que peut-être une nouvelle révolution jetterait quelque jour à bas de son trône? H ne s'agissait en effet de rien moins que de cela et non d'un traité provisoire. Devaient-
1 Annal. Jan., I. e. berichte der Wiener Akad., philos. hi$t.
1 Comme cette partie du traité ne re- Cl., oc t. 1850; en grec et en latin dans
çut point son exécution , je me dispense le Gartulaire rénitien, III, 62 et as., publ.
d'énumérer les localités en question. On par Taf. et Thom.; en grec seulement
trouvera le texte de ce document en grec, dans Miklosich et Mnller, Aria grava
en latin et eu allemand dans les Sitxungs- medii arù III, 76—84.
A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 433
ils, comme on le proposa dans le conseil, conserver la neutralité, même dans le cas où l'empereur attaquerait et réduirait à l'obéissance les seigneurs de Négrepont, de tout temps alliés de Venise? Ces considérations, peut-être aussi les objurgations de puissances amies1 déterminèrent le doge à repousser la paix qu'on lui offrait et à préférer un traité à court terme. L'empereur comprit que Venise cherchait seulement à gagner du temps pour se retourner contre lui au moment favorable; en conséquence, il fit traîner les négociatons en longueur et, au bout de trois ans, en 1268, il consentit à signer un traité pour une durée provisoire de cinq annés;2 ce traité renfermait encore une grande partie des clauses arrêtées en 1265, mais, sur deux des points principaux, il était beaucoup moins avantageux pour Venise. D'abord, l'empereur en avait effacé l'obligation, acceptée précédemment par lui, de chasser les Génois de Constantinople et de l'empire en général:,3 cette fois, pour étouffer le germe de troubles préjudiciables à l'empire, il se bornait à poser en principe la défense aux deux nations rivales de vider leurs différends, soit dans les détroits qui relient la mer Egée à la mer Noire, soit dans la mer Noire elle-même. En second lieu, il se refusait à désigner certains points où les Vénitiens pourraient former des établissements permanents: il bornait ses concessions à l'autorisation de louer les emplacements qui leur paraîtraient convenables et encore, seulement après entente spéciale. Jamais empereur grec ne s'était encore montré aussi avare de ses faveurs et cette parcimonie devait paraître d'autant plus dure aux Vénitiens que, pendant soixante ans, ils avaient parlé en maîtres dans l'empire.
En 1267, ils purent croire un moment au rétablissement de l'ordre de choses qu'ils appelaient de leurs vœux; Baudouin, l'empereur détrôné et errant, avait trouvé un puissant allié dans l'ambitieux roi de Naples, Charles !<* d'Anjou. Par le traité de Viterbe,4 ce prince prit l'engagement d'entrer en campagne contre les Grecs, de renverser les Paléologues et de restaurer l'empire latin. Le traité contenait une clause spéciale stipulant le rétablissement des Vénitiens dans leurs droite et leurs biens et elle se retrouve encore dans les instructions données par le roi, en 1269, aux ambassadeurs chargés par lui de conclure une alliance avec Venise.6 Cependant, cette négociation paraît être restée sans résultat. Pour le
1 Le mot "turbatus" de Dandolo, p. 4 Ducange, Ilist. de Constantinople, 573, se prête à ce double sens; voy. aussi Chartes, p. 17 — 21; Del Giudice, Cod. Mart. da Canale, p. 582. dipl. di Carlo d'Angià II, I, 30 et 88.
* Taf. et Thom., m, 92—100. 6 Del Giudice, /. e., I, 300 et s.
* D venait, à ce moment, de reprendre des négociations avec Gênes; voy. Annal. Jan., p. 262.
434 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
moment, le doge s'en tenait an traité conclu l'année précédente avec Michel Paléologue. Cela n'empêcha pas Charles d'Anjou de pousser ses armements, mais il ne dépassa point le Péloponnèse, où il voulait organiser une base solide pour ses opérations futures; il pensait avoir tout le temps devant lui pour sa grande expédition contre Constantinople et, finalement, elle se trouva paralysée par une habile manœuvre de l'empereur. On apprit tout d'un coup, qu'il avait fait sa soumission à l'église catholique romaine (concile de Lyon 1274) et que le pape le prenait sous sa protection. C'était un bouleversement complet de la situation: dans ces conditions, le doge, après de longues hésitations, se décida à accepter, faute de mieux, les offres de Michel Paléologue et à entamer de nouvelles négociations en vue de la prolongation de l'armistice.
Ainsi, par une habile diplomatie, Michel avait remporté une double victoire et dissipé l'orage amassé sur sa tête. En même temps, la fortune souriait de nouveau à ses armes; un certain chevalier Licario, issu d'une famille véronaise mais fixé dans l'île de Négrepont, avait pris du service dans son armée: il reconquit pour lui toute l'ile de Négrepont, à l'exception de la capitale, et une série de petites îles de l'Archipel (1276—1278). Un grand nombre de familles vénitiennes qui avaient fondé des souverainetés dans les îles de la Grèce les perdirent au cours de cette campagne, les unes provisoirement, les autres définitivement Lemnos, que le "grand -duc" Paolo Navigajoso se partageait avec les Gradenigo et les Foscari, retourna pour toujours à l'empire grec Philippe Ghisi, souverain des Sporades septentrionales, fut mené en captivité à Constantinople. Licario reconquit également une grande partie des Cyclades, mais l'occupation grecque ne put s'y maintenir que quelques années.1 Si ces pertes n'atteignaient directement que certaines familles, elles n'en constituaient pas moins une sensible réduction de la puissance vénitienne dans l'Archipel Tantôt ces ports avaient offert un refuge aux vaisseaux marchands de Venise contre les corsaires, tantôt ses propres corsaires y avaient trouvé un abri sûr et un excellent point d'appui: ils devaient leur manquer dorénavant Cependant, Venise resta
1 La source la plus complète pour l'histoire de l'expédition de Licario, est Vhtoria del regno di Remania, de Sanudo, retrouvée, comme ou le sait, par Hopf et publié par lui dans ses Chroniques gréco - romaines , p. 99 et ss. Le passage auquel nous avons emprunté les lignes ci-dessus se trouve de la p. 122 à la p. 127. Parmi les sources byzantines, citons Pachyin., I, 205 ; Nicéph. Grég., I,
98. Voy. de plus, Hopf, article Orùchentand, dans Ersch et Gruber, 1® secU, LXXXV, 304 et ss.; du même, les articles Ohisi et Giustiniani dans la même publication ; du même, Oeseh. ron Andros, et le suppl., dans les Siix ungsberiehte der Wiener Abu!., phil. hist. Cl., 1855, avril, p. 43; 1856, juillet, p. 225—228, et Veneto-btfxantinischc Analeeten, ibid., 185H, HI, 386.
A. L L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 435
strictement renfermée dans sa neutralité et se borna à organiser solidement la défense de son quartier de Négrepont. Cette conduite correcte ne lui fut point nuisible et il est permis de supposer qu'elle lui valut les conditions plus favorables concédées par Michel Paléologue en 1277, lorsqu'il s'agit de renouveler le traité pour deux années. Cette fois, l'empereur ne prétendit plus exiger d'elle l'abandon des seigneurs de Négrepont à sa discrétion ; il lui permit au contraire de leur fournir des secours contre lui-même; puis, tout en maintenant en principe la règle générale d'après laquelle les Vénitiens devaient prendre en location les locaux nécessaires à leurs établissements commerciaux, il posa de son propre mouvement une exception pour les deux villes les plus importantes, Constantinople et Thessalonique; en effet, il promit une maison à Constantinople pour leur bailli et une à Thessalonique pour leur consul, plus, dans chacune des deux villes, une deuxième maison pour leurs conseillers, une troisième pour la garde des objets appartenant à l'état vénitien et vingt-cinq maisons ou plus, suivant le besoin, pour le logement des marchands vénitiens à leur arrivée: seulement, toutes ces maisons devaient être louées à son compte. A toutes ces faveurs il ajouta la concession des églises de Sto Marie et de S* Marc à Constantinople et de l'ancienne église des Arméniens à Thessalonique. Enfin, les Vénitiens obtinrent une autorisation qui leur avait été refusée dans les traités précédents, celle de faire transiter en franchise, par le territoire grec des convois de céréales venant de la mer Noire.1
Tandis que la République de Venise concluait ainsi armistice sur armistice, toujours à bref délai, de manière seulement à permettre à ses marchands de ne pas perdre tout à fait pied dans l'empire grec, Charles d'Anjou poursuivait ses projets de conquête: en 1281, trouvant enfin dans Martin IV un pape plus accessible à ses insinuations que ses prédécesseurs, il en obtint toute licence: il se mit aussitôt a l'œuvre et commença de vastes armements;2 un traité passé avec Venise à Orviéto, le 3 juillet 1281 3, fixa l'entrée en campagne au mois d'avril suivant: le but hautement annoncé de cette entreprise était la restauration de l'empire latin, et le prince auquel on destinait la couronne était Philippe, fils de Baudouin, le dernier empereur, mort en 1273, et gendre de Charles d'Anjou. Venise devait, bien entendu, y reprendre possession de ses anciennes prérogatives et de tous ses biens. Les forces alliées n'avaient pas encore eu le temps de se réunir quand éclata la révolte connue sous le nom de Vêpres siciliennes (31 mars 1282),
1 Voy. l'original grec de ce traité dans * Voy. A mari , La guerra del vespro Miklosich et Huiler, Aeta et dipl. grac, ticUiano (8° éd., 1876), I, 116—118; Ar- III, 84 et as.; la trad. en latin, dans Taf. ehw. stor. ital., 4» série, IV, 17, 174 et s. et Thom., III, 133—149. * Taf. et Thom., m, 287 et sa.
436 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
explosion du sentiment national contre le tyran étranger; la Sicile, soulevée tout entière, appela à la gouverner Pierre d'Aragon ; chef du parti gibelin, ce prince s'était préparé de longue main à la guerre contre Charles d'Anjou, en nouant des intelligences non-seulement avec ses coreligionnaires politiques d'Italie, mais même avec Michel Paléologue. Quand le Génois Alafranco Cassano alla, au nom du peuple de Messine, porter à Constantinople l'annonce de cette révolution,1 l'empereur dut se réjouir au fond du cœur et il en avait le droit, car Charles d'Anjou était, en tout cas, réduit pour longtemps à l'impuissance; quant à la République de Venise, comme elle n'entendait pas supporter à elle seule la charge d'une pareille guerre, elle était également obligée d'ajourner se sespérances et de désarmer.2 En mourant (11 décembre 1282), Michel Paléologue put remettre l'empire à son fils Andronic II sous des auspices favorables.
Nous ne pouvons cependant pas prendre congé de Michel sans parler de ses relations avec les Génois pendant les dernières années de son règne. Nous nous sommes arrêtés au moment où, irrité contre eux, il venait d'exiler la colonie génoise à Héraclée: cette brouille ne fut pas de longue durée; quand il s'aperçut que les Vénitiens se refusaient, de parti pris, à faire avec lui une paix durable, il revint à ses sentiments d'autrefois. La première preuve de ce revirement fut l'envoi d'un négociateur à Gênes en 1267: le République répondit sur le champ à cette avance par l'envoi d'un ambassadeur, Franceschino de Camilla.3 Nous ignorons les détails de la négociation et les décisions prises, mais il est probable qu'il existe une relation directe entre elles et le transfert des Génois d'Héraclée à Galata,4 relaté par Pachymérès.5 Suivant cet écrivain. Michel trouvait préférable, dans l'intérêt de la sécurité de l'état, que les Génois eussent leur quartier à Galata, en face de Constantinople; de cette manière, il comptait assurément pouvoir les surveiller de plus près et réprimer à temps tous les écarts possibles.8 Par un redoublement de précaution, il fit démolir la tour de Galata qui eût pu leur fournir un point d'appui en cas de révolte, et les éparpilla en dehors
1 Amari, /. c, p. 156.
• Hopf, art. Griechenland , op. cit., LXXXV, 827.
8 Annal. Jan., p. 262.
4 M. Paspati place ce fait en 1268:
J5i*. fttX., p. 207.
6 Pachym., I, 168.
6 II avait divers motifs pour ne pas leur laisser réoccuper leur ancien quartier daus l'intérieur de Constantinople. D'abord,
on pouvait toujours s'attendre à des querelles entre Génois et Grecs, comme entre Génois et Vénitiens et il valait mieux que cela se passât aussi loin que possible de la ville: en second lieu, les nouvelles murailles qu'il avait construites lorsqu'il s'attendait à être attaqué par Charles d'Anjou enveloppaient une grande partie de l'ancien quartier génois. Paspati, op. cit., VU, 107 et fl»v p. 208 et s.
A. T. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 437
des murailles dans une série de maisons échelonnées le long de la Corne d'or.1 On retrouve bien dans ces mesures la défiance qu'avaient toujours inspirée à l'empereur le grand nombre- des Génois et leur arrogance. S'il en témoignait moins à L'égard des Vénitiens et des Pisans, c'était uniquement à cause de leur infériorité numérique; aussi les laissa-t-il à l'intérieur de la ville, mais en ayant soin de les isoler, et encore il détruisit un bâtiment fortifié qui commandait le marché, sur la côte, et qui eût pu leur fournir un point d'appui. Malgré cette différence, la situation des Génois était plus avantageuse à bien des points de vue. D'abord, logés dans un faubourg, il leur était beaucoup plus facile de s'y étendre que dans l'intérieur de la ville, d'autant plus que Michel Paléologue avait fait rentrer dans les murs tous les Grecs établis au dehors»9 D'un autre côté, la distance de Gala ta à la ville n'était qu'un bien mince inconvénient, car le passage de la Corne d'or ne demande que quelques minutes;3 pour l'abordage des vaisseaux, le faubourg était au moins aussi avantageux que la ville, car les bâtiments du plus grand tirant d'eau pouvaient y aborder à quai.4 Les Génois n'avaient donc que des motifs de satisfaction dans la violence qui leur était faite et, en quittant l'exil d'Héraclée pour le faubourg de Gala ta, ils pouvaient regarder les promesses du traité de Nymphaeum comme remplies au moins d'une manière approximative.
L'envoi de nouvelles ambassades génoises, en 1275 et 1280, 6 contribua à consolider les bons rapports entre la République et l'empereur Michel. Nous ne savons d'elles que ce que nous en apprend un traité négocié par la première/' et encore ne nous renseigne-t-il peut-être qu'à moitié, car nous n'y trouvons que l'énoncé des conditions posées par l'empereur et acceptées par l'ambassadeur, mais rien de ce qui concernait les demandes de la République et les concessions de l'empereur: nous y voyons bien une allusion au podestat nommé par la République pour administrer ses colons en Romanie (c'est-à dire dans l'étendue de l'empire grec), mais rien n'indique les localités habitées par ces colons. Les questions traitées sont plus du ressort du droit des gens que de celui du commerce. A ce dernier point de vue, nous ne relevons que deux passages : dans l'un, l'empereur se réserve le droit d'interdire aux Génois l'exportation de l'or et de l'argent et celle des céréales d'origine grecque, ou des articles d'alimentation en général; en tout cas, ces derniers ar-
1 Sur ces modestes origines de Galata, voy. Nicéph. Grég., H, 841.
* Pachym., I, 163.
8 PegoL, p. 14. Brochart, Âdvis direetif (Coll. de chron. belges: Namur, Hainaut, Luxembourg, IV), p. 272.
4 Clavijo, p. 70; Brochart, /. e., p. 281; Bertrandon de la Broquière, p. 666; voy. aussi Procop., De œdific., I, 6.
* Annal. Jan., p. 290.
6 Sailli. Délia colonia dei Oenovesi in Qalata, II, doc. n° Vm, p. 204 — 208.
438 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant
ticles ne devront être expédiés qu'à leurs compatriotes et jamais aux ennemis de l'empire; dans l'autre il insiste sur les fraudes commises à l'égard du fisc impérial par certains Génois, soit en déclarant comme leurs des marchandises appartenant à des étrangers, dans le but de les soustraira à la visite de la douane, soit en faisant sous -main des marchés afin d'échapper au paiement des accises.
En 1275, c'est -à dire l'année même de la rédaction de ce traité, Michel Paléologue céda en fief1 à un certain Génois, nommé Manueïe Zaccaria, qui jouissait d'un grand crédit auprès de lui, la ville de Phocée:* les Italiens la nomment Fogia, Foglia, Folia ou même Foia:s elle était située a l'entrée du golfe de Smyrne, sur la rive septentrionale, dans le voisinage de montagnes renfermant de nombreux gisements d'alun dont l'exploitation, déjà commencée par les Grecs, était une véritable mine d'or pour leur heureux possesseur. Manuele Zaccaria fit dans le commerce de Y alun une fortune colossale.4 Il paraît qu'il n'y avait qu'une sorte d'alun qui fît une concurrence sérieuse à celui de Phocée: c'était celui des pays riverains de la mer Noire. Suivant Pegolotti, la première qualité venait par Cérasonte.5 Foulant aux pieds tout patriotisme, Zaccaria mit à profit son crédit auprès de l'empereur dans son intérêt personnel et obtint que défense fût faite à tous les Génois, lui excepté, d'importer de l'alun de la région de la mer Noire. Par crainte d'encourir la disgrâce de l'empereur, les colons génois de Galata n'osèrent pas se révolter contre cette décision, mais de Gênes on expédia un grand transport qui passa devant le palais de l'empereur à Constantinople sans faire les salut s habituels,0 pénétra dans la mer Noire et y captura entre autres un navire grec portant un gros chargement d'alun. Michel Paléologue n'était pas de caractère à tolérer une protestation de ce genre; il lança à la chasse du corsaire toute une flotte qui finit par s'en saisir; les officiers périrent dans de cruels supplices.7 Il est difficile d'admettre qu'après avoir fait preuve d'une pareille énergie dans
1 Sur cette donation, voyez Sanudo, dans Hopf, p. 146; Pachym., I, 420; Hopf, art Oiustiniani, dans Ersch et Gruber, sect 1, vol. LiVlll, 310. n est douteux que Benedetto ait été copropriétaire de Phocée du vivant de son frère Manuele; mais il était son héritier présomptif.
• 4»«x<ua, dans Anne Comnène, éd.
Bonn., I, 361; Phocia dans Taf. et Thom., I, 118; Ibn-Batouta (H, 314) en fait Foudjeh. Hamilton (Voyage en Asie-Mineure) parle de cette localité et la nomme Fouges.
3 Cette dernière forme est celle de Y Atlante Luxoro, Atti délia soc. lig., V, 95; Muntaner (trad. Lanz, n, 170—172) écrit Fuylla.
4 Voy. les preuves dans Hopf, art.
Gituttiniani, dans Ersch et Gruber, sect. 1, voL LXVHI, 310.
» "Chisende:" Pegol., p. 369.
■ Voyez Codin. Curopal., p. 75, éd.
Bonn.
T Pachym., I, 420—425; Nicéph. Grég., I, 134 et ss.
A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 439
cette ciiconstance, il ait levé de lui-même l'interdiction qui soulevait tant de colères à Gênes. Il est pourtant vrai qu'elle ne fut pas longtemps maintenue; dans le traité de 1304, entre l'empereur Andronic II et Gênes, nous trouvons l'alun au nombre des articles que les Génois sont autorisés à importer librement et en franchise, des pays riverains de la mer Noire indépendants de l'empire byzantin.1
Les Génois de Galata apprirent encore dans une autre circonstance à connaître la fermeté de Michel: l'un d'eux ayant tué un Grec, l'empereur fit cerner leurs maisons par la force armée et ne consentit à pardonner que lorsqu'ils eurent présenté des excuses et payé une forte amende.2 Michel était d'ailleurs obligé par les difficultés extérieures d'entretenir des relations de bon voisinage avec eux. Ainsi, pendant plusieurs années, Constantinople fut sous le coup d'une attaque de Charles d'Anjou; pour ôter aux colons de Galata3 l'envie de faire cause commune avec ce prince à un moment donné, il s'efforça de leur donner des preuves de sa bienveillance et de gagner leur affection.4 Il savait, est vrai, que, tant que ces colons régleraient leur attitude politique sur celle de la mère -patrie, il n'avait rien à craindre. Le roi de Naples avait sommé Gênes, comme les autres puissances, de s'associer a lui pour marcher à l'assaut de l'empire byzantin, mais, non content de ne répondre que par un refus, le gouvernement se hâta d'avertir l'empereur du danger qui le menaçait5 D'un autre côté, un certain nombre de Génois fixés dans l'empire grec, entre autres Benedetto Zaccaria, frère de Manuele, fidèles à la politique de leur mère -patrie, travaillaient à la formation d'une coalition entre le Paléologue et des puissances occidentales, en vue d'une action commune contre Charles d'Anjou. Par l'entremise de Jean de Procida, napolitain réfugié à la cour de Pierre d'Aragon, Benedetto négocia un traité par lequel Michel Paléologue promettait des subsides au roi d'Aragon pour le cas où celui-ci prendrait les armes contre Charles d'Anjou.6 Ce même Benedetto se chargea, en 1282, d'une mission auprès des cours d'Aragon et de Castille, au nom de l'empereur grec, dans le but de sceller l'alliance politique des deux états, par un mariage entre le fils de Michel et une fille de
1 Lib. jur., n, 443.
» Pachym., I, 425 et s.; Nicéph. Grég., I, 134.
3 01 tni rîjç lltQaiaç / «mntTcu : donc, à cette époque les Génois étaient déjà établis a Galata (1269).
4 Pachym., I, 366. On emploie ici le mot Xvfai (hommes liges), emprunté à la terminologie du système féodal d'Occident, pour indiquer la situation des Génois vis-
à-vis de Michel; cependant il ne faut pas y chercher de signification autre que celleçi: l'empereur se les est attachés moralement (toïç <t7*<r</cuç), il s'est assuré leur fidélité.
* Annal Jan., p. 293.
8 Ptol. Luc, dans Murât, SS. XI, 1186 et s., et, après lui, Sanudo, Lttoria del régna di Roman ta, dans Hopf, Chron.
gréco-rom., p. 132 et 8.
440 Deuxiîtne période. — IL. Développement du commerce du Levant.
Pierre.1 Si, par la suite, les subsides ne furent point payés, si le mariage n'aboutit point, la faute n'en fat pas à Zaccaria; il avait, en tout cas, puissamment contribué à l'échec de l'attaque projetée par Charles d'Anjou. Cet intérêt actif pris par certains Génois de marque aux affaires de l'empereur, et l'attitude amicale de toute la colonie contribuèrent, sur la fin du règne du premier Paléologue, à rapprocher plus que jamais les Génois et les Grecs.
Résumons en quelques lignes les résultats de ce règne pour les nations commerçantes d'Occident. Les Génois lui eurent de grandes obligations; la destruction de la prépondérance oppressive des Vénitiens, la suppression de droits de douane écrasants permirent à leur commerce de prendre un vigoureux essor dans les eaux de la Grèce et de la Mer Noire ; les Grecs même ne pouvaient méconnaître qu'après avoir été longtemps inférieurs aux Vénitiens dans l'art de la navigation comme dans la richesse et le faste, les Génois surpassaient désormais leurs rivaux sous ces deux rapports.2 D'un autre côté, Michel porta un coup sensible à la prospérité du commerce des Vénitiens dans le Levant; comme ils ne voulurent jamais renoncer à leur projet de restauration de l'empire latin, et que, dans cet espoir, ils observèrent toujours à l'égard du prince, regardé par eux comme un usurpateur, une attitude au moins réservée, sinon hostile, l'empereur ne pouvait faire autrement que de leur montrer une grande défiance, et quand il crut devoir leur céder quelque chose, ce fut toujours d'une main avare.8
H ne faut cependant pas oublier que Michel n'avait pu réunir sous son sceptre qu'une fraction de l'ancien empire des Comnènes et des Anges. On sait que les Serbes et les Bulgares en avaient détaché une partie des provinces septentrionales ; le reste, Michel avait dû le partager avec les princes grecs de la maison des Anges qui avaient maintenu leur indépendance dans laThessalie et l'Épire; PAttique et la Béotie étaient
1 Lettre de Pierre à Michel, dans Saint-Priest, Hist. de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, IV, 213, reproduite d'après lui par Amari, La guerra del retpro siûiliano, 8« éd., H, 299 et s.; voir encore p. 806. Amari a encore parlé de ces négociations, I, lxiii et s., lxvi et s., Ixxvi et s., 106, 111 et s., 191, 205.
* Pachym., L 419 et s.
" La différence du traitement accordé par Michel aux Génois et aux Vénitiens sautait aux yeux dans le cérémonial de la cour. Lorsqu'un podestat génois était reçu pour la première fois en audience
par l'empereur, il faisait d'abord deux génuflexions, puis il était admis au baiaement de pied et de main, tandis que le baile vénitien ne faisait qu'une génuflexion et ne baisait ni le pied ni la main. Aux audiences ordinaires, l'un et l'autre ôtaieut leur toque, mais le podestat génois seul faisait en outre deux génuflexions. A l'arrivée d'un vaisseau génois, il était permis à son équipage de saluer l'empereur par des hurras: cela était interdit aux Vénitiens. Codinus Ouropal. De offic.
palat. Opol., éd. Bonn., p. 76 et s.
A. I. L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 441
aux mains de ducs d'origine bourguignonne; dans 111e d'Eubée régnaient des princes de race lombarde ; enfin, si les conquêtes du chevalier Licario lui avaient fait regagner du terrain dans cette île, ce succès ne fut qu'éphémère. Jusqu'en 1278, la principauté de Morée fut aux mains de la maison de Villehardouin, et Michel Paléologue, ayant fait prisonnier le prince Guillaume II, ne put obtenir comme rançon que la cession de trois places fortes. Après la mort de Guillaume, Charles d'Anjou prit possession de la principauté. Dans l'Archipel, Michel possédait les îles voisines de la Thrace et de l' Asie-Mineure , tandis que les îles voisines de la Grèce proprement dite restaient an pouvoir des familles vénitiennes qui s'en étaient emparées au cours de la quatrième croisade. Enfin, outre sa colonie de Négrepont, la République de Venise conservait Modon et Coron ainsi que l'île de Crète.
En somme, s'il est démontré que, des deux grandes nations commerçantes d'Italie, Gênes jouissait, au détriment de Venise, de la plus grande somme d'influence dans les pays gouvernés par Michel Paléologue, le cercle où s'exerçait cette prépondérance se réduisait à la Macédoine, à la Thrace et à la côte occidentale de l'Asie-Mineure. avec les îles qui en dépendent; en compensation, il renfermait Constantinople , la ville cosmopolite et la grande route de la mer Noire, Thessalonique avec ses vastes marchés et des îles telles que Chio et Rhodes. Dans la Grèce proprement dite et dans les îles grecques, la situation était renversée. Ici, Venise, forte de ses possessions médiates et immédiates, restait maîtresse de stations d'une haute valeur pour la navigation marchande et pour la guerre maritime. Ici, ses baillis de Négrepont manœuvraient avec une telle habilité qu'elle ne tarda pas à exercer une sorte de protectorat sur l'île tout entière.1 Ici, depuis 1262, elle avait pour allié Guillaume II, prince de Morée, et travaillait de concert avec lui à arrêter les empiétements de l'empire grec, du moins dans la mesure que comportaient les alternatives de ses rapports avec Michel Paléologue.*
On le voit, il existait deux zones bien distinctes, la zone grecque au nord et à l'est de l'Archipel, la zone franque à l'ouest et au sud: entre les deux, il n'y eut pas un moment de paix véritable, tant que vécut Michel Paléologue. Nous n'avons pas à nous occuper ici des faits de guerre qui eurent le continent pour théâtre, et nous avons déjà parlé plus haut de la grande campagne maritime menée par Licario; mais dans les intervalles de ces grandes guerres subsistait un état de petite guerre dont la prolongation fit un mal inouï au commerce, en favorisant un développement formidable de la piraterie dans les eaux de la Grèce.
1 Hopf, art. Griechenland, op. cù., » lbid. p. 284-290. LXXXV, 307.
442 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
On a découvert récemment une source précieuse pour l'histoire de cette petite guerre. Ce sont les procès -verbaux d'une commission de trois juges instituée, en 1278, par le doge Giac Contarini, pour la constatation des pillages, dommages et sévices subis par des sujets Vénitiens de la part des Grecs et de leurs alliés au cours des dix années précédentes: du moins, on rencontre rarement des dates plus reculées; les plaintes des victimes, recueillies par la commission et confirmées par des témoins ou des fonctionnaires, devaient probablement composer un dossier destiné à être mis sous les yeux de l'empereur par des ambassadeurs, à l'appui d'une réclamation d'indemnités. Ces procès-verbaux sont du plus haut intérêt:1 à part quelques passages où il est question d'exactions commises par des agents de la douane ou de vexations subies par des commerçants en sel ou en céréales, ils ne présentent qu'une succession d'histoires de corsaires: ces corsaires, il ne faut point s'y tromper, étaient poussés à ce métier autant au moins par la haine nationale que par l'amour de la rapine, et ils donnaient la chasse aux vaisseaux vénitiens, pillaient les passagers, parfois même les maltraitaient et les dépouillaient de tout jusqu'à ne leur laisser que leur chemise. Pour aller seulement de Négrepont à la côte de Thessalie, d'Andros à Négrepont, le moindre bâtiment risquait de tomber entre leurs mains et d'y laisser tout son chargement, ne lût- il composé que de fromages, de haricots ou de poissons. Les traversées plus longues exposaient naturellement le marin à des risques plus grands encore. Nous lisons les noms de grands navires marchands, la Bombiza et la Z< niella (Gioella?), capturés dans l'Archipel à leur retour de Syrie avec un chargement de coton. 3 Parmi les noms des corsaires, nous en relevons un grand nombre qui dénotent une origine occidentale; ceci se comprend aisément, si l'on songe à la quantité d'éléments occidentaux qui s'étaient mêlés à la nationalité grecque dès avant la quatrième croisade et plus encore après, et au nombre d'Occidentaux qui servaient dans la marine impériale en qualité d'amiraux ou de capitaines de navires. Pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons le Génois Andréa Gaffore figurer une fois comme simple corsaire, puis comme capitaine d'un vaisseau de guerre impérial, ou même comme commandant d'une flottille impériale forte de dix-huit bâtiments.8 Toutes les fois qu'il se rencontre un de ces noms qui trahissent une origine occidentale ou qu'il est formellement accompagné de l'indication de la nationalité, pisane, génoise ou autre, le
1 Taf. et Thom., m, 159—281. 1 Sur cet individu, voyez Hopf, Ur-
7 Sanudo , Istoria del regno di Ro- htnden und Zmàtxe xur Ocschichte ton
mania, p. 132; Taf. et Thom., III, 837, Andros (SU xungsberieideder Wiener Akad^