La France
Nous avons vu qu'il régnait entre la France mérovingienne et les chrétiens d'Egypte et de Syrie un trafic très actit Les riverains de la Méditerranée s'étaient fait une telle habitude de ces relations, que les invasions arabes elles-mêmes ne les arrêtèrent jamais tout à fait. Il est probable, cependant, qu'ils cessèrent, dès les premiers temps de l'époque mérovingienne, de recevoir les vins de Gaza et de Sarepta;3 il y avait d'ailleurs à cela un autre motif; c'est que, dans le premier feu de leur ardeur religieuse, les Arabes avaient supprimé la viticulture sur le sol de la Syrie: mais, après comme avant, toute la France recevait des produits originaires du territoire arabe, ou qui avaient dû le traverser. D'après un diplôme du roi mérovingien Chilpéric II,
1 Lappenberg, Urhtndl. Oeschichle des muift , dans son Hist. ecei , éd. Smith
hansisehen StaMhofs in Londan, p. 5; (Cantabr. 1722), p. 297.
Hirsch, Kaiser Heinrieh 77, p. 346 et s. 1 Sidon. Apoll. Carm., XVII, 15; Grég.
* Ingulpbus, dans Fell, Hist. angl. de Tours, VII, 29. script., I, 60; Beda, Hist. abbat. Wirr-
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de Tan 716,1 le monastère de Corbie percevait, sur les produits de la douane de Fos, une rente annuelle composée, entre autres choses, de poivre, de clous de girofle, de cannelle, de nard (spico), de dattes et de papier ( caria tomi).* Fos était située à l'embouchure des Fossae Marianae, et cet antique canal servait surtout à faciliter les communications des villes situées sur le cours inférieur du Rhône avec la Méditerranée;8 on peut donc conclure de ce qui vient d'être dit, qu'au commencement du VIIIe siècle, les produits de l'Asie et de l'Afrique arrivaient dans le delta du Rhône sur des navires qui, très probablement, avaient été expédiés par des villes du midi de la France. A cette époque, les épices étaient loin d'être une rareté en France, comme le prouve une ordonnance des rois mérovingiens, d'après laquelle les fonctionnaires royaux voyageant pour le service avaient droit, sur toute l'étendue, du territoire, à leur entretien, auquel il était abondamment pourvu, et, en outre, à une certaine quantité de ces articles de luxe, pour assaisonner leurs mets et leurs boissons;* d'où l'on voit que les grands du royaume en avaient l'habitude et qu'on pouvait leur en procurer même en dehors des grandes villes.
Pendant la période carlovingienne nous trouvons les épices employées plus fréquemment encore, soit pour assaissonner les mets,5 soit pour épicer le vin,6 soit enfin comme ingrédients dans les remèdes. 7 Bien
1 Pardessus, Diplomata, Chartae etc., H, 309.
■ D s'agit ici du papyrus d'Égypte, que les Arabes appelaient aussi qertâs; après la conquête, la fabrication du papyrus resta entre les mains d'ouvriers chrétiens et ce ne devait pas être un mince sujet de surprise pour les Occidentaux qui s'en servaient, de découvrir, en examinant de près le filigrane, les mots: Père, fils et Saint Esprit; cette légende ne disparut qu'au commencement du V IIIe siècle, et fut remplacée par une devise musulmane; voy. Sauvaire, Matériaux pour servir à l'hist. de la numism . et de la méirol. musulm. Joum. asiat.
Série VII, T. XIV (1879), p. 468 et M.
• On trouvera une étude très bien faite sur la situation des Fossae Mariante, dans Desjardius, Oéogr. de la Gaule romaine, I, 199 et ss.; la situation de Fos (les Martigues) est indiquée également sur la carte; cf. Jacob s, Oéogr. des dipl. méroving. (1862), p. 43.
4 Formula Marcuifi, lib. I, cap. 11, dans les Mon. Oerm. hist. legum, sectio V, p. 49; et dans Pardessus, Dipl. I. e.
Il n'est pas question dans ces passages de l'emploi des épices en médecine, comme le suppose Dummler, Formelbueh des Bis chef h Salomo von Constanx, p. 124: cf. Waite, Deutsche Verfassungsgesch. II, 2, 3» édit, p. 296 et s.
* "Cibi pigmentât!" Theodulf. episc. Aurelian. ad Carolum regem, V, 198, éd. Dummler (Mon. Oerm. hist. poetce, cent Carolini I), p. 4 et ss.
6 "Potuum diversissima gênera variis pigmentis aut medicaminibus contemperata", comme partie intégrante d'un magnifique repas chez un évêque. Monach.
S. Gall. Qest. Carol. I, 18.
7 A le u in. Epp. éd. Jaffé, dans la Biblioth. rer. germon., VI, 598; ConsHtutio Ansegisi, abb., dans Perte, SS. II, 800.
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que le prix en fût très élevé,1 beaucoup de personnes, les dignitaires ecclésiastiques en particulier , s'en donnaient la jouissance, et les médecins ne se gênaient pas pour en introduire dans leurs remèdes afin de leur donner plus de force.
Sous le règne de Charlemagne, les relations entre la France et l'Orient se multiplient L'immense étendue de son empire, la vigueur avec laquelle il maintenait l'ordre et la sécurité d'une extrémité à l'autre, l'intérêt qu'il portait à l'accroissement du bien-être général étaient autant d'encouragements pour le commerce. Si pour lui-même il repoussait le luxe de la table et du vêtement,2 il savait apprécier les belles choses que pouvait procurer le commerce; on raconte qu'un jour, «'entretenant avec l'ambassadeur de l'empereur d'Orient, il exprima les plus vifs regrets de ce que les deux empires fussent séparés par la mer, ce qui, ajoutait -il, l'empêchait d'avoir part avec les Grecs aux richesses de l'Orient 8 Si telle était sa pensée , il était tout naturel qu'il favorisât les relations avec le Levant On sait qu'il fut le premier à envoyer des ambassadeurs au calife Haroun-Al-Rachid, et que celui-ci répondit favorablement à ces avances;* il se forma entre les deux princes des relations amicales, basées sur une estime réciproque; c'était le temps où Charlemagne faisait la guerre aux Arabes d'Espagne; mais, loin de mettre des entraves à leurs rapports, cette situation leur fat plutôt {favorable, car les chefs des Arabes d'Espagne n'étaient que des révoltés aux yeux du calife de Bagdad. Les négociations que les envoyés de Charlemagne étaient chargés de suivre à la cour du calife avaient assurément pour objet les Lieux -saints de Jérusalem et la protection des pèlerins. Depuis qu'il était revêtu de la dignité impériale, Charlemagne se considérait comme le chef de la chrétienté; en cette qualité, il devait s'intéresser au sort des chrétiens d'Orient et de ceux qui y allaient en pèlerinage;5 en 799, le patriarche de Jérusalem entrait entièrement dans ses vues en lui reconnaissant publiquement une sorte de droit de patronage sur la Ville
1 "Indica pigmentorum gênera magno emeuda prêt io." Airain, ib. 628 et s.
* Einhardi vita Caroli cap. 23, 24.
dans Pertz, SS. II, 455 et s.; Monachus S. Gall., ib. 761.
3 Monach. S. Gall. L c p. 743. "0 utinam non esset ille gurgitulus inter nos, etc." Charlemagne ne pense pas du tout à un trafic terrestre entre des pays éloignés.
4 Les présents du calife a l'empereur consistaient en animaux rares (éléphant*,
singes), pièces mécaniques, instruments de musique, lustres, étoffes de soie, tente avec rideaux, remèdes, épices et parfums (baume, nard).
* Il suffit, pour le prouver, de citer le secours qu'il fit parvenir aux chrétiens pauvres de Jérusalem, d'Alexandrie et de Carthage (Kaïrouan) ; voyez Einhardi, viia Caroli, cap. 27; ibid. p. 457. Voy. aussi. Annales Laurissemes majores, ad an. 800, dans Pertz, SS. I, 186.
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sainte et les Lieux -Saints, et, quelque temps après, le calife le sanctionnait en quelque sorte, en qualité de souverain du pays. H resterait bien à démontrer comment, sans marine à lui, Charlemagne eût pu appuyer ses prétentions dans un pays aussi lointain; mais les Mahométans se faisaient une haute idée de sa puissance et connaissaient ses relations amicales avec les califes; cela suffisait pour les tenir en respect: les pèlerins comme les marchands d'Occident s'en trouvèrent bien, et plus d'un voyageur réunissait ces deux qualités. Charlemagne fonda pour eux un hôpital à Jérusalem; ce fut un véritable bienfait; en face de cet hôpital se trouvait un marché sur lequel chacun était libre d'exposer ses marchandises, moyennant une rétribution de deux pièces d'or par an.1 Du reste, dans tout ce qu'il faisait en Orient, les intérêts du commerce ne passaient qu'en seconde ligne aux yeux de l'empereur,2 et il est permis de douter qu'ils aient pu avoir quelque influence sur le choix des présents envoyés par lui au calife. Le moine de S1 Oall rapporte que, dans le nombre, il y avait des draps de Frise, d'espèces et de couleurs diverses, et que l'empereur savait qu'ils étaient rares et fort chers en Orient.3 Le chroniqueur n'ajoute, évidemment, cette remarque que pour démontrer que l'on était en droit de supposer que la valeur de ces draps en ferait un cadeau agréable au calife; peut-être nous accuserait-on de vouloir trop lire entre les lignes, si nous prêtions à l'empereur l'intention de favoriser l'écoulement des draps de Frise en Orient, en les faisant d'abord accepter par la cour du calife.4 Quoiqu'il en soit, la remarque du chroniqueur nous fait connaître que, dès cette époque reculée, un produit fabriqué en Occident pouvait être expédié en Orient et y être estimé. Les marchands frisons, on le sait, parcouraient l'Allemagne, la France et l'Angleterre; mais il ne faut point nous demander s'ils portaient eux-mêmes leurs draps jusqu'en Orient,
1 Bernardm monachus francus, dans Tobler et Molinier , binera hierosolgmiiana, I, p. 314. L'auteur du vieux poème héroïque français sur le voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople a pris ses descriptions de Jérusalem dans des relations de pèlerins du XIe siècle; cela est démontré ; il parle de ce marché, fréquenté par des marchands de diverses langues, qui apportent de riches étoffes de soie et de drap, du costus, de la cannelle, du poivre et autres épices ou plantes médicinales; si l'on peut s'en rapporter au témoignage d'un poète, ce passage prouverait que Jérusalem était en relation
avec les pays les plus reculés de l'Asie: voy. l'éd. de ce poème, par Koschwifcs, 1883, p. 13, v. 209—212.
3 Hautefeuille avance une affirmation sans fondement, lorsqu'il écrit, dans son Hist. des origines, des progrès et des variations iln droti maritiinr international, 2® éd. Paris 1869, p. 96: Les premiers consuls chrétiens, admis chez les Sarrasins, furent ceux envoyés par Charlemagne en Palestine vers l'an 800.
3 Op. cit. p. 752.
4 Gfriirer, Oregor VU, vol. VII, p. 200; Sugenheim, Qeschichte des deutsehen VoUcs, I, 124.
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si Marseille ou Venise leur servaient d'intermédiaires; car ce sont des questions auxquelles nous ne pourrions répondre.
Sans doute, l'entente pacifique et même cordiale qui régnait entre Charlemagne et le souverain de l'Orient dut favoriser les progrès de la
- marine marchande en Occident;1 mais il ne faudrait pas se figurer que l'on eût organisé, dès cette époque, des services maritimes réguliers entre les ports du midi de la France et le Levant. Un écrivain de second ordre, dans une histoire locale,2 a prétendu que, dès 813, les bourgeois de Lyon se réunissaient à ceux de Marseille et d'Avignon, allaient avec eux visiter Alexandrie deux fois par an, et en rapportaient les épices des Indes et les parfums de l'Arabie, qui se répandaient ensuite dans la France et dans l'Allemagne par le Rhône et les autres cours d'eau; c'est une affirmation toute gratuite; Deguignes3 ne l'a admise que sous réserve, mais Heeren l'a rejetée avec raison dans le domaine de la fable, et je ne croirais même pas devoir en faire mention, si un savant bien connu ne l'avait reprise récemment encore.4 De pareils ser-
^ vices n'ont été organisés qu'à l'époque des croisades; de plus, des trois villes nommées plus haut, Marseille, Lyon et Avignon, la première tout au plus eût été en mesure d'entretenir un service de navigation régulier avec Alexandrie, et encore pas à l'époque carlovingienne, mais seulement plusieurs siècles après.
Avec les successeurs de Charlemagne s'ouvrit pour la France une période désastreuse. Tandis que les Normands pillaient et dévastaient les côtes du nord et de l'ouest, pénétrant jusque dans les fleuves qui arrosent ces régions, des pirates arabes se montraient sur les côtes de la Provence, s'emparaient du château fort de Fraxinetum (la Garde Frainet) et, de ce repaire, portaient la dévastation au loin dans le pays pendant près d'un siècle. Tout pèlerin qui traversait les Alpes pour aller à Rome risquait de tomber entre leurs mains. Tout vaisseau assez téméraire pour sortir de l'un des ports du sud -est et faire voile vers
1 Arles paraît avoir eu le privilège des relations avec les Arabes. L'évêque Theodulphe d'Orléans y trouva en 812 des monnaies arabes en quantité (gravi numéro), des perles d'Orient, des draps de diverses couleurs, de fabrication arabe (vario fucata colore pallia, quœ rnisit, ut puto, torvus Arabs). La question est de savoir si ces monnaies et ces marchanchan dises venaient des Arabes d'Orient ou des Arabes d'Espagne, ce qui me paraît plus probable: c'était en tout cas de ces derniers que provenait le cuir de Cordoue
qui est également mentionné avec les autres objets. Voyez Theodulfi Epùic.
Aurel. versus contra judices, v. 171 — 174, 211 et s., éd. Dftmmler, 1. c, p. 498 et s.
• Poullin de Lumina, Abrégé chronologique de l'histoire de Lyon; Lyon 1767, p. 81.
" Mémoires de l'Acad. des Inscriptions, XXXVn, 476.
4 Peschel, Dos ZeitaUer der Enideckuttgen, p. 8; l'auteur tire sa citation de Ed. Salvator, Hist. des échelles du Levant. Paris 1857, p. 28.
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le Levant fut tombé en leur pouvoir avant même d'avoir gagné la pleine mer, car ils étaient maîtres de presque toutes les îles et en avaient fait des nids de pirates. On n'aura pas de peine à croire que, dans ces conditions, le commerce maritime entre la France et le Levant «vait complètement cessé; aussi, les pèlerins français qui voulaient se rendre à Jérusalem préféraient-ils aller s'embarquer dans l'un des ports de l'Italie; ils avaient ainsi la chance d'échapper aux Arabes de l'ouest1 Cependant, même pendant cette période, il ne paraît pas que la France ait été complètement sevrée des produits de l'Orient. Les épiciers de Cambrai, par exemple, devaient en être bien abondamment pourvus, s'il est vrai que le monastère de Corbie pouvait se procurer chez eux toutes les épi ces indiquées dans un mémento écrit, à ce qu'il semble, entre 822 et 986, et que nous reproduisons dans la note cidessous.2
C'étaient probablement des marchands italiens qui procuraient à la France les produits de l'Orient, soit qu'ils parcourussent eux-mêmes le pays,8 soit qu'ils les cédassent à des revendeurs français. On a prétendu qu'il y avait à Limoges, au commencement du XIe siècle, une véritable colonie de marchands vénitiens, mais le fait est plus que douteux; ceux qui l'avancent ne s'appuient que sur l'autorité d'un ouvrage anonyme inédit, traitant des "Antiquités de Limoges", dont la composition est de l'année 1638.*