I. Les états croisés au 1er siècle de leur existence
avec ce qui se passait à l'égard de Gênes, comme nous venons de le voir, démontre l'existence d'une sorte de conspiration des princes souverains de la Syrie contre les libertés des colonies commerçantes. La situation était d'ailleurs analogue dans le domaine religieux. Les républiques italiennes attachaient une grande importance à ce que, dans leurs colonies, les fonctions pastorales fussent remplies par des nationaux.1 Mais ici surgissait une grave question: les prêtres envoyés dans une colonie par la mère -patrie devaient-ils être placés dans l'obédience des évêques locaux ou de ceux de leur patrie? De cette question naquit entre les évêques et archevêques de Syrie d'une part, et les nations commerçantes italiennes d'autre part, une série de conflits. La situation des prêtres séculiers vénitiens de Tyr à l'égard de l'évêque de ce diocèse donna lieu à un long procès en cour de Rome, dont l'issue n'a jamais été connue bien nettement.* L'évêque d'Acre réussit, au moyen d'un compromis, à ranger dans son obédience les prêtres séculiers de l'église de St. Marc de cette ville; pour y arriver, il leur céda l'église de St. Démétrius, qui se trouvait enclavée dans la paroisse vénitienne.8 Les documents que nous possédons démontrent que le même conflit existait à l'égard des Génois et des Pisans.4
Les nations commerçantes établies en Syrie étaient donc en lutte continuelle avec les rois et les dignitaires ecclésiastiques et laïques du pays pour la défense de leurs biens, de leurs droits et de leurs libertés. Mais leurs difficultés ne se bornaient pas là; leurs propres colons étaient souvent les premiers à violer les propriétés et les droits de la J mère -pat rie, tout au moins ceux de Venise et de Gênes. Ce n'est assurément point sans motif que la république de Gênes interdit, en 1225, sous les peines les plus graves, aux chefs de ses colonies d'outre -mer, d'aliéner les propriétés communales.5 D'un autre côté, la négligence
1 Lettres de Jacques de Vitry, archevêque d'Acre, publiées par Jul. de Saint- Génois (Me m. de l'Aead. de Bru*. T. XXIII. 1849); dans la deuxième, on voit que cet évêque reproche aux Génois, aux Pisans et aux Vénitiens leur insoumission à l'égard de l'église: "auctoritate sua capellanos in capellis suis ponebant."
* Dandolo, dans Murât., XII, 319; Archir. Vend. XXII. (1881), p. 325 et ss.; Taf. et Thom. I, 281 et ss., 425; H, 26 et 174 , 362 , 445 et s.:
Innocent. OL epist. lib. IX. n° 138, éd. Bréquigny, II, 951 et s.; lien istr uni epis-
tolarum perditarum Inrwe. III. dans Theiner, Monum. hùl. Slar. vierid. p. 48, 67. 3 Taf. et Thom. III, 31 et ss.
* Ughelli, RaL sacr. IV, 876-883; Doc. suite relax, tosc. p. 27, 37, 82 et 8. ; Tronci, Mentor, pis. p. 169.
6 Lib. jur. I, 753. Un consul génois en Syrie pouvait se rendre coupable d'un crime estimé à peu près aussi grave, en vendant un titre de privilège conçu en termes très favorables à sa nation : ce détail, extrait d'une vieille note des archives, est mis en lumière par Belgrano dans son article sur mon ouvrage: I* colonie rommer-
162 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
de certains administrateurs des colonies vénitiennes causa des pertes à l'état.1 Mais les détournements les plus considérables furent commis par des familles patriciennes qui, profitant de la tendance de l'époque vers le système féodal, avaient eu l'habileté de se faire céder, comme fiefs, des propriétés communales. En voici un exemple: le doge de Venise avait donné en fief à un certain Rolando Contarini des maisons et des casaux situés, à Tyr : Contarini étant mort sans héritiers, l'administration de la colonie vénitienne prétendit faire rentrer ses biens dans la communauté par droit de réversion, mais la veuve refusa de s'en dessaisir, en appela au roi, réussit par ce moyen de procédure à rester en possession, et, finalement, fit un testament en faveur de roi, de sorte que les biens furent perdus pour la commune.2 A Gênes, les cessions des biens communaux de Syrie à fief ou fermage étaient plus fréquentes encore qu'à Venise. Nous avons vu qu'après la prise de Gibelet les princes croisés cédèrent à la république de Gênes, d'abord un tiers de la ville, puis le tout, et que la république avait placé à la tête de l'administration du premier tiers, Ansaldo Corso, et des deux autres, Ugone Embriaco. Au bout de quelque temps, ce dernier obtint la cession de la ville entière comme fief héréditaire; par contre, il s'engagea à payer annuellement à la république une certaine redevance et, au témoignage du pape Urbain m, il remplit ponctuellement son obligation.3 Son fils Guillaume hérita du fief vers 1135 et en obtint le renouvellement en 1154, pour une durée de vingt-neuf années ; mais déjà sa dette était en souffrance.4 Quand son fief fut passé à son fils Hugues,5 la république dut en appeler par trois fois aux papes Alexandre III, Lucien III et Urbain III. pour obtenir le paiement de sa rente qu'il refusait obstinément, et d'avance elle savait n'avoir rien de mieux à attendre de son successeur nommé Hugues comme lui.6 Sur ces entrefaites, Saladin envahit le pays et prit Gibelet7, qui resta six ans (1 1"87 — 1193) au pouvoir des Sarrasins. En 1193, les Embriaci purent rentrer dans la ville, dont la garnison musulmane s'était laissé corrompre.8 Mais personne n'était là pour
rialidegli Jtalianiin Oriente: Archir. stor. ital., Sér. m, T. VIII, part. 2, p. 160.
1 Taf. et Thom. II. 388.
• Ibid. H, 387 et s.
1 Lib. jttr. I, 336. On sait qu'un certain Guillaume Embriaco, avait pris part au siège de Jérusalem avec son frère Primo.
4 Ibid. I, 173. Le célèbre voyageur Benjamin de Tudèle vit ce Guillaume; il était alors seigneur de Gibelet; Benj. le
nomme Gilianus (Guglielmo); Itinerary, éd. Asher, I, 28, 60; II, 69 et s.
* Il était seigneur de Gibelet à l'époque où Guill. de Tyr écrivait son histoire; v. liv. XI, chap. 9.
6 Lib. jttr. I, 308 et s., 336—338.
7 Wilken. GescJt. d. Kreuxx. m, 2.
' Contin. de GuiU. de Tyr, p. 217 et s.: Jacq. de Vitry, p. 1124.
Z Ij€S états croisés au 1er siècle de leur existence.
rappeler les droits de la mère-patrie, et les seigneurs de Gibelet, à qui une grande fortune et de brillantes alliances -avaient créé une haute situation parmi les barons des états croisés, oublièrent complètement leurs obligations d'autrefois.1 Même chose faillit arriver pour une partie des propriétés de la république de Gênes à Antioche, à Laodicée, à Solinum (port St. Siméon), à Gabulum et à Acre. La famille des Embriaci avait produit de nombreux rejetons, et dans toutes ces villes ils s'étaient fait donner l'investiture de biens communaux contre paiement d'une rente annuelle; mais la durée de cette investiture était fixée à vingt années; or dès 1147, cette période étant écoulée, ils tentèrent de transformer les biens dont ils jouissaient en propriété privée et refusèrent de s'en dessaisir.2 Il n'est plus possible de savoir si la république eut raison de lews prétentions ou si elle fut encore dépouillée de ce côté; mais à supposer qu'il y ait eu perte, la ville de Gênes seule aurait eu à en souffrir; la population y était indifférente, car partout où les Embriaci étaient maîtres, les colons et les voyageurs génois trouvèrent toujours un accueil amical.
b) Les États croisés considérés au point de vue du commerce
du Levant.
Le commerce du Levant prit, pendant les croisades, un essor qu'il
n'eût guère été possible de rêver peu de temps auparavant, même avec
l'imagination la plus hardie. C'était la première fois que les marchands 4—= *■ occidentaux pouvaient prendre pied en Asie; ils durent, au début, se contenter d'occuper une étroite bande de pays le long des côtes; mais ce terrain réunissait tous les avantages possibles. D'abord la Syrie n'était plus un territoire étranger; ce n'était plus un de ces pays où le marchand d'Occident, abandonné à la discrétion de princes d'origine et de mœurs orientales, y ayant affaire à des populations chez qui le langage, les mœurs, les coutumes, tout était différent de ce qu'il voyait — dans sa patrie, il ne pouvait s'établir que par une faveur achetée par " les démarches les plus pénibles, sans être jamais assuré d'un instant
1 Sur la généalogie de cette famille, voy. Ducauge, Familles d'outremer, éd.
Rey (Coll. des doe. inéd.) p. 316 et ss. Malheureusement l'auteur a oublié de profiter des éclaircissements que fournit le Lib. jur. pour l'histoire des Embriaci, et il a à peu près complètement laissé de côté les documents génois, pisans et véni-
tiens; ces négligences font beaucoup de tort à la valeur de ses recherches.
• Lib. jur. I, 133, 172-174; cf. Doe.
srdle relax, tosc., p. 6, 16; Monum.hist. pair., Ijeges municipales, p. 248, 276 et s, (En 1 143 les consuls génois prennent l'engagement suivant: si de Bisanciisde Gibello contentio orta fuerit, faciemus inde justitiam.)
Il*
164 Deuxième jyêriode. — /. Fondation des colonies commerciales.
de sécurité. Maintenant il s'y trouvait véritablement chez lui, sous le gouvernement de princes de race occidentale, au milieu d'une population où dominait l'élément latin, où les Orientaux, soumis et refoulés, ne jouaient plus qu'un rôle secondaire; de plus, il jouissait de privilèges de concessions accordés par les princes à titre de compatriotes et de compagnons d'armes ; tout était pour lui profit et avantage. S'il voulait se fixer définitivement dans le pays, il choisissait sa résidence dans un quartier, propriété de sa ville natale, où les agents de l'administration, de la police, les ministres du culte étaient ses compatriotes, où il était entouré d'un grand nombre de ses concitoyens. S'il ne faisait en Syrie qu'un séjour passager, il trouvait là encore une base solide pour ses opérations commerciales, un bon logis pour lui et ses marchandises, la protection des autorités coloniales, aide et conseil de la part des compatriotes fixés dans le pays.
En Syrie, les marchands occidentaux trouvaient sur place les produits de presque tout l'Orient; pas besoin n'était pour se les procurer, d'entreprendre de longs voyages au cœur de l'Asie: plusieurs grandes voies commerciales les amenaient jusque sur les côtes. Mais, pour bien comprendre l'importance des états croisés au point de vue du transit , et pour se rendre compte du développement qu'y prit la vie commerciale, il faut commencer par étudier ce qu'était devenu et sous quelle forme se pratiquait le trafic en Asie, à la fin du XIe siècle.
A l'époque des croisades, le trafic de l'Océan indien était aussi actif que pendant la période la plus florissante du règne des califes. Les Arabes, avec leur esprit entreprenant, rivalisaient avec les Chinois. Ceylan, alors comme auparayant centre du commerce maritime de l'Orient, Barotch, la riche ville commerçante du golfe de Cambaye, DaybaL voisine des bouches de l'Indus, voyaient encore, au XIIe siècle, affluer dans leurs ports les vaisseaux de la Chine.1 Au siècle suivant, sous l'influence passagère de la politique commerciale de leur gouvernement, les Chinois ne dépassèrent plus, du côté de l'ouest, l'île de Sumatra;2 mais le contact entre l'occident et l'orient de l'Asie ne fut pas pour cela interrompu: les Arabes se chargèrent de le maintenir. Si nous considérons d'abord l'Arabie proprement dite, nous trouvons que, sur la côte d'Oman, le trafic était paralysé par les courses du terrible sultan de File de Kéïch, située dans le golfe Persique.3 Aussi les habitants de Sohâr avaient-ils complètement cessé d'expédier des navires marchands vers la Chine. Par contre, Kalhat, au sud -est de Mascate était encore,
1 Edrisi, Oéogr. trad. Janbert, I, 73, " Kazwini, dans Gildemeister, Script. 161, 175. arab. loci de rébus indiris. p. 193.
1 Edrisi. I, 152.