IV. Tj€S états croisés de Syrie
d'une série de catastrophes dans lesquelles succombèrent les colonies commerçantes. Quelques jours après (9 Juillet), Acre ouvrait, sans combat, ses portes au vainqueur; jusque là elle avait été, pour nous servir des expressions de Boha-eddin et d'Ibn-Alathir , un des grands centres du commerce asiatique1, le rendez -vous des marchands francs, grecs et autres, venus de près et de loin.* Comme les habitants avaient pris la fuite en abandonnant tout sur place, les vainqueurs firent un butin énorme: For, les perles, les lourdes soieries de l'espèce dite Siglatoun, les étoffes de Venise (benedikiy), le sucre, les armes etc. en formaient la meilleure partie.3 Avant la fin de l'année, Saladin était maître de Jaffa, Sidon, Gibelet, Beyrout, Césarée, Ascalon; l'année suivante (1188), il s'empara encore de Tortose, Gibel et Laodicée, et nous ne citons ici que les places d'un intérêt majeur pour le commerce. Tyr seule eut l'énergie de lui résister; ses murs avaient donné asile a un grand nombre de chevaliers sortis, la vie sauve, de la déroute de Hattin et à une foule de fuyards échappés des villes de Syrie reconquises par Saladin.4 Elle eût cependant succombé très probablement, sans la présence d'un nouvel arrivant, le marquis Conrad de Montferrat qui prit énergiquement en main la direction de la défense Les Pisans et les Génois n'avaient pourtant pas attendu son arrivée pour organiser les premiers travaux5 et, depuis, excités par les instances et les promesses des princes ecclésiastiques et laïques de la Terre-Sainte,6 renforcés d'ailleurs par un grand nombre de leurs compatriotes accourus à leur secours de toutes parts,7 ils continuèrent à combattre vaillamment à ses côtés. Avant et pendant le siège, les Pisans ne craignirent pas d'organiser plusieurs expéditions maritimes et d'aller s'attaquer à Acre même, d'où ils rapportèrent chaque fois un riche butin et des vivres en abondance,8 Parmi eux, la compagnie des Rouges (societas Vermûiorum),* ainsi nommée, sans doute, à cause de la couleur de ses insignes, se distingua
1 H i li a-*' i M in , Vie de Saladin , dans le Rec. des hist. des crois., hist. orient. m, 98.
1 Ibn-Alathir, ibid.
■ Ibn-Alathir, ibid.
* Epistola Januensium ad Urbanum Papam, dans les Gesta R. Henrici U, éd. Stubbs, II, 12.
» Lib.jur. I, 347, 357, 400, 405; Doc. suUe relax, tosc. p. 28, 28, 30, 33, 34, 36, 39.
• ÎJb.jur. I, 348 et s. Voyez Belgrano, Arch. stor. ital., série m, T. Vm, part. 2, p. 160.
T Cont. de Guill. de Tyr, p. 77 (Rec. des hist. des crois. I); Caff. Annal. Jan. p. 54.
* Sicard. Cremon., dans Murât. SS.
Vn, 604 et s., Robert de Clary dans Hopf, Chron. greco-romanes, p. 28 et s.
9 C'était peutrêtre une de ces sociétés de bourgeois comme il y en avait tant dans la mère-patrie; parmi leurs diverses dénominations nous en remarquons quelques unes d'analogues à celleci, par exemple la Compagna del balsamo vermiglio, la C. délia rosa vermiglia, la C. del vermiglio (Bonaini, Stat. Pis. II, 573 et s.).
312 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.
d'une façon toute particulière ; par la suite, elle reçut, en récompense de ses services, des droits et des biens à Tyr.1 A côté de ces défenseurs, on cite encore des marchands de S. Gilles, de Montpellier, de Marseille et de Barcelone établis dans la ville.*
La chûte de Jérusalem, les événements qui la précédèrent et la suivirent avaient suscité une émotion profonde dans tout l'Occident. Les Génois furent des premiers à répandre la funeste nouvelle8 et l'appel des barons de Terre -Sainte à une nouvelle croisade. Ils envoyèrent, à plusieurs reprises, des ambassadeurs en France et en Angleterre (Ruffo délia Volta en 1188, Ansaldo Bufferio et Enrico Diotisalvi en 1189) pour décider Philippe - Auguste et Richard Cœur -de -Lion à prendre la croix.4 Malheureusement, ces princes étaient en guerre, comme eux-mêmes l'étaient avec les Pisans et il ne fallut rien moins que les admonestations les plus solennelles des papes Grégoire VIII et Clément III pour amener un rapprochement entre ces rivaux aussi acharnés les uns que les autres. Aussitôt la paix faite,5 une flotte pisane mit à la voile sous la conduite de l'archevêque Ubaldo (1188): son projet était d'hiverner à Messine et de profiter du retour du beau temps, l'année suivante, pour gagner la Palestine.6 La flotte génoise, commandée par le consul Guido Spinola, prit la mer en 1189 et fut suivie par une escadre de renfort en 11 90. 7 De son côté, le doge Aurio Mastropietro avait requis tous les sujets vénitiens, maîtres et serviteurs (tam domini tam servi), de se tenir prêts pour la fête de Pâques de l'année 1189;8 et, effectivement, il expédia, à cette époque, une flotte puissante qui rallia en route celle de Pise,* Les troupes des trois premières puissances commerçantes d'Italie précédèrent donc de beaucoup les aimées de Philippe-Auguste et de Richard, car celles-ci n'arrivèrent en Terre -Sainte qu'aux mois d'avril, mai et juin 1191; les deux princes joignirent leurs forces sous les murs d'acre à la petite armée du roi Guy qui en avait déjà commencé le siège.10 Ce siège mémorable se prolongea près de deux ans (fin août 1189 au 12 juillet 1191); les chroniqueurs qui en ont écrit la relation parlent avec éloge des puissantes machines de guerre des Génois et des Pisans, de l'assaut donné avec
• Doc. suUe rdax. tmc. p. 33. 34 et ».
• Voy. le diplôme du marquis Conrad, dans Méry et Guindon, I, 190—192.
» Voy. la lettre des Génois déjà citée dans les Qtsta Henrici II.
• Ottob. Scrib. Armai. Jan. p. 103 et a.
• Voy. les documents publiés par Pal Borgo, Dipt. Pis. p. 114 et ss.
• Brtriarium hist. Pis. dans Mûrit VI, 191.
1 Annal Jan. p. 104, 105.
• Taf. et Thom. I, 204. Tôcbe, Heinrich 17. p. 107 ignorait la publication de ce document
• Dandolo, dans Murât. SS. XII, 312 et s.
H Breriar. hist. Pis. I. c; Sicard. Cremon. dans Murât. SS. VU, 606; ftinerar R. Ricanii I, éd. Stubba, p. 62, 74; Otsta Ricardi I, éd. Stubbs, p. 95 et s.