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IV. Les états croisés de Syrie

plus de hardiesse que de succès par les Pisans à la Tour des mouches qui défendait l'entrée du port, enfin de leur rôle dans le dernier assaut, qui réduisit la garnison musulmane à capituler.1 L'armée assiégeante comptait, dans ses rangs, des combattants de toutes les nations de l'Europe; parmi eux les bourgeois de Marseille se distinguèrent spécialement.»

La ville prise, ceux qui y avaient eu des maisons ou d'autres pro- '/ priétés avant la conquête de Saladin et ceux qui purent produire en faveur de leurs droits des témoignages sérieux rentrèrent en possession.3 Les marchands et changeurs pisans et autres réoccupèrent leurs boutiques de la place du marché.* Toutes les nations commerçantes se donnèrent du mouvement pour récupérer leurs anciennes propriétés communales. Les Génois avaient pris leurs précautions à l'avance pour ^ n'en rien perdre. Par un traité conclu avec eux dès le 16 février 1190, Philippe-Auguste s'était engagé à les faire rentrer en jouissance de toutes les propriétés qu'ils avaient perdues par le fait des conquêtes de Saladin et à leur concéder en outre, dans toutes les villes que l'on prendrait au cours de la croisade, une colonie avec tribunal spécial et tous les accessoires ordinaires. Ces conditions avaient été imposées par les Génois à l'ambassadeur du roi, Hugues de Bourgogne, chargé par son maître de négocier la location d'une flotte pour le transport d'une armée française en Syrie : l'ambassadeur les avait acceptées et le roi les avait ratifiées à l'occasion de sa présence à Gênes au mois d'août 1190.5 Non contents de ces promesses, les Génois s'étaient encore assuré une double garantie et avaient obtenu du roi Guy de Lusignan deux diplômes conçus dans le même sens.* Pise s'était fait donner des garanties semblables pour Acre par le marquis Conrad de Montferrat; il est vrai qu'elles remon-

1 Biner. Rie. p. 84, 109 et s., 228; Gesta Rie. p. 173, 178; Contin. de Guill. de Tyr, p. 157; Annal Jan. p. 104. Les chartes de donation de cette époque constatent la belle conduite des Génois:

utanquam veri Machabei castello, machinis, militibus, peditibus, balistariis et sagittariis." Lib. Jur. I, 357, 411.

» Diplôme du roi Guy, de l'année 1190, dans Méry et Guindon, I, 194 et s. et dans Papon, Hist. de Provence, II, preuves, p. xxv et ss.

a Contin. de Guill. de Tyr, p. 176 et s.

4 Gesta Rieardi, H, 181.

s Lib. jur. 1, 355 et s., 368 et s. La charte de confirmation du roi (Gênes 1190) a dû être donnée au mois d'août de cette

année; en effet, d'aprèa les Annal. Jan. p. 104, Philippe Auguste séjourna à Gênes du 1er au 24 août: d'après les Annal.

Jan. 1. c. et les Gesta Rieardi II, 113, Richard Coeur de lion y eut une entrevue avec lui le 13; son départ eut lieu non pas le jour de S. Laurent (10 août), comme le rapporte faussement la Sigeb.

Contin. Aquieinci. dans Pertz, SS. VI, 426, mais le jour de S. Barthélémy. M. T&che n'aurait pas exprimé des doutes sur l'exactitude de la date 1190, (Heinrieh VI, p. 107, not 11) s'il eût pris la peine de voir par lui-même le document, au lieu de se contenter de consulter le regeste ;de Delisle.

6 Lib. jur. I, 369 et s., 380 et s.

314 Deuxième période. — /. fondation des eolonies eomtnerciaJes.

taient à une époque où Ton ne songeait pas encore à mettre le siège devant la place, mais Guy de Lusignan et Richard Cœur -de -Lion les confirmèrent plus tard;1 les faits d'armes accomplis par les Pisans leur donnaient des droits réels à la reconnaissance de ces princes, et il n'est pas douteux qu'ils aient tenu leurs promesses.3 Les Amalfi tains avaient aussi fourni leur contingent à l'armée assiégeante, et, en récompense de leurs bons services (pro bono servitio )> le roi Guy leur accorda l'exemption des droits d'entrée et de sortie ainsi que de vente et d'achat pour leurs marchandises à Acre, et l'autorisation d'y entretenir des vicomtes ou consuls; en outre, il leur fit don d'une maison propre à l'installation de ces fonctionnaires.8 Enfin, pendant le siège, les Vénitiens s'étaient fait garantir de nouveau, d'une manière générale, par le marquis Conrad, les droits et les propriétés autrefois possédés par eux dans le royaume de Jérusalem, et leur chroniqueur Dandolo constate qu'effectivement, après la prise de la ville, ils reprirent possession de leurs maisons et de l'église de St Marc* Un détail bien curieux, c'est que, ni dans le diplôme de Conrad ni dans les chroniques, il n'est dit un mot de faits d'armes accomplis par eux devant la place et que tout se borna pour eux à cette confirmation pure et simple de leurs anciennes propriétés, tandis que les Génois et les Pisans obtinrent pendant ces quelques années une série de privilèges ajoutant des propriétés considérables aux anciennes déjà garanties et leur assurant une foule de droite et de franchises. H est à remarquer d'une manière générale, qu'en Syrie les Vénitiens furent relégués pour longtemps au second plan, et que cette situation s'accentua à partir du moment où leurs forces furent absorbées par la fondation et la consolidation de l'empire latin à Constantinople. U leur restait à peine assez d'énergie pour conserver leurs possessions les plus anciennes, et ils laissaient ainsi le champ libre aux Pisans et aux Génois: c'est aussi l'époque la plus brillante des Pisans.5

Il y aurait lieu de s'étonner de la libéralité avec laquelle les princes accordaient des diplômes à ces deux nations, si l'on ne savait que la reconnaissance des services rendus y entrait pour peu de chose;6 le trône était en jeu et il s'agissait pour eux de gagner des partisans.

1 Doc. suUe relax, tose. p. 30 et a., 38 et 8., 68 et a., 94; le dernier passage relate la restitution de l'hôpital aux Pisans.

1 Voy. aussi Roncioni, Istorie Pisane, dans VArchie. stor. ital. VI, J, p. 419 et 8.

3 Charte du 10 avril 1190, dans Caméra, Memorie di Amalfi I, 201 ; Ficker, Aeta imperii selecia II, 609 et ss.

4 Taf. et Thom. 1, 212; Dandolo, p. 314.

* Cont. de Guill. de Tyr, p. 202, D- 8 Certains Génois et Pisans avaient aussi fait à des chevaliers anglais et français de l'année assiégeante des avances d'argent qui leur avaient été fort utiles ; voy. Delisle, Catalogue des actes de Philippe Auguste, p. 82: Bibl. de l'école des chartes, Série I, V, 36 et s.

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L'issue malheureuse de la bataille de Hattin, la captivité et un extérieur peu imposant avait fait perdre tout prestige à Guy de Lusignan, et Conrad de Montferrat tout couvert encore de la gloire acquise pendant la défense de Tyr, le dernier boulevard du royaume, se posait ouvertement en prétendant et en rival. Ce n'est point ici le lieu de raconter en détail les péripéties de cette querelle ; un seul point nous y intéresse, c'est le rôle joué dans ces circonstances par les Génois et les Pisans. Les Génois prirent parti pour le marquis de Montferrat; le roi Philippe- Auguste l'appuyait ; ce motif suffisait pour eux. Les Pisans, au contraire, se prononcèrent en faveur de Guy de Lusignan.1 Us avaient des relations particulièrement intimes avec Richard Cœur- de -Lion 2 et ce prince semble les avoir fortement incités à adopter cette ligne de co.iduite.3 Cette situation devait amener un éclat; au mois de février* 1192, les deux nations étaient en guerre ouverte. Les Pisans d'Acre avaient eu vent d'une conspiration ourdie par les Génois pour livrer la place à Conrad de Montferrat; ils coururent aux armes, attaquèrent et culbutèrent les Génois et leurs alliés les Français; quand le marquis arriva, comptant surprendre la ville, il la trouva sur la défensive. Après trois jours d'inutiles assauts il dut se replier sur Tyr avec les Français. Richard Coeur -de -Lion, appelé à l'aide par les Pisans, arriva après la retraite de Conrad; le 21 février, il ménagea un rapprochement entre les Pisans et les Génois.5 La mort de Conrad étant survenue sur ces entrefaites (28 avril 1192), les Pisans restèrent les fidèles adhérents de Guy de Lusignan, et l'invitèrent à s'unir à eux pour reprendre Tyr.6 Mais ils avaient compté sans les barons de Syrie qui offrirent la couronne à Henri, comte de Champagne, avec le consentement de Richard Cceur-de-Lion, son oncle. Guy de Lusignan dut se contenter de régner en Chypre. Après ce qui s'était passé, le nouveau maître ne pouvait, on le comprend, que nourrir des sentiments de rancune et de défiance à l'égard des Pisans, d'autant plus que ceux-ci continuaient à entretenir des relations avec le roi dépossédé.7 Il leur fit attendre jusqu'au mois

1 "Versus tlegi de bello contra Saladinum gesto," cit. par ROhricht, Forschungcn xur deutschen Qesch. XVI, 487; Binerar. Ricard, p. 321; Tractai m de terra sancta, éd. Thomas (tirage à part dea Stttungsbcrichtc der Miinchn. Akad., 1865, H), p. 35.

' Qesta Ricardi II, 170; Itiner. Rie.

p. 212 et 8.

• Leur évéque Ubaldo avait d'ailleurs soutenu fortement le marquis Conrad; l'auteur à qui nous empruntons ce détail

(Contin. de Guill. de Tyr, p. 152 — 154), ajoute à tort que les Pisans en général appuyèrent le marquis pareequ'ils comptaient obtenir de lui de plus grands privilèges pour leur nation.

4 La date "post Pascha" donnée par Roger de Hoveden, éd. Stubbe m, 180, est fausse.

* Itiner. Rie. p. 321 et s.; Roger de Hoveden, l. c.

8 Contin. de Guill. de Tyr, p. 194.

7 Op. cit. p. 199, 202.

316 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

de mai 1193 la conclusion d'un arrangement;1 il consentait bien à leur garantir leurs propriétés et leurs privilèges à Tyr, Acre et Joppé, et l'exemption des droits de douane à l'entrée et à la sortie du port d'Acre, mais il refusait sa garantie aux autres avantages contenus dans leurs privilèges; il la leur promettait pour l'époque où il aurait reconquis Jérusalem: autant les remettre aux calendes grecques! Encore mettaitil comme condition qne, pendant toute l'année suivante, il n'y aurait jamais plus de 30 Pisans à la fois séjournant à Tyr, à moins d'autorisation expresse de sa part, et que les consuls et les sujets pisans prêteraient, en mettant le pied dans le royaume, le serment de prendre contre tous les adversaires du comte la défense de sa vie, de sa dignité et de son territoire. Les Pisans, en tout cas, n'observèrent pas la dernière de ces conditions, car ils organisèrent une croisière en vue de* côtes de Syrie et leurs marins se mirent à piller les voyageurs qui voulaient aborder dans le royaume ou en sortir. Sommés de mettre un terme à cet état de choses, les Pisans d'Acre n'en firent rien et le comte furieux ordonna leur expulsion et d'Acre et de tout le royaume.5 Il fit pourtant de nouveau la paix avec eux en 1194 et autorisa la restauration de la tour qu'ils possédaient à Acre ; il est probable qu'elle avait été endommagée à l'occasion de diverses émeutes; ?en outre, il confirma en leur faveur la propriété du bain et du four dont ils avaient de tout temps la jouissance.3 En 1197, il prit l'engagement de leur accorder de nouveau sa protection sur tous les points du royaume où ils voudraient séjourner ou faire du commerce ; seulement, il maintint l'exclusion prononcée contre les équipages de deux vaisseaux (l'Aquila et l'Imperialis) coupables de meurtre et d'assassinat sur des pèlerins.4

Les faits que nous venons de résumer donnent bien l'idée de ce

qu'était l'existence des colonies de commerce pendant cette deuxième période de l'histoire des états croisés. Jusqu'alors elles s'étaient contentées de prospérer sans bruit, à tel point que c'est à peine si l'historien trouve à glaner quelques faits qui les concernent; à partir de ce moment, elles devinrent une puissance dans l'état; on retrouve leur influence dans tous les changements politiques tant soit peu graves et souvent, pour l'assurer, elle ne redoutaient pas de jeter leur épée dans la balance. Déjà le système féodal était un malheur pour le royaume

1 Doc. sulie relax, tose. p. 60. de janvier 1196 (Doc. suUe relax, tose-

* Contin. de Guill. de Tyr, p. 202 p. 65 et 8.); malgré cela, le Contin. de

O'allusion au diplôme cité dans la note Guill. de Tyr peut avoir raison quand il

précédente est évidente). place la réconciliation dans Tannée 1194.

3 Ibid. p. 203. Le diplôme qui con- 4 Doc. suite relax, tose. p. 73. tient la confirmation en question est daté

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