LE PELERINAGE DE SAINT- JACQUES DE COM POSTE LLE
Los pèlerins anglais de Saint-Jacques alimentent la navigation en Guienne ; pèlerin dépouillé à Captieux, à. son retour de Compostelle; assassinat de Gautier do Mauny à la Réole, dans les mêmes circonstances. — Ardeur des Bretons pour le pèlerinage de Saint-Jacques ; Henri de Transtamare à Bordeaux déguisé en pèlerin; capture de pèlerins bretons par un navire anglais ; les ducs de Bretagne se font représenter au tombeau du saint. — Pèlerins illustres qui le visitent au xii" et au XIIIe siècle. — Itinéraire de ceux du sud-ouest de la France à travers la Guienne ; station à l'abbaye de la Grande-Sauve. — Affluence des pèlerins à Bordeaux en 1415. — Origine et usage des passeports ; pèlerins de marque auxquels les rois d'Angleterre, pendant les xiii" et xive siècles, accordent des licences. — Stipulation en faveur des pèlerins anglais, à l'occasion du mariage d'Edward I" ; vœu des communes à leur sujet ; autres perturbations apportées au pèlerinage de Saint-Jacques ; grand nombre de pèlerins venus d'Angleterre en 14*28 et 1454. — Aliment fourni au commerce de Bordeaux par le pèlerinage de Compostelle ; immunités accordées aux pèlerins par le concile de Verneuil et par divers rois d'Angleterre. — Productions de la Galice au moyen âge. — Protection donnée aux pèlerins en Guienne. — Sicarii, ou faux pèlerins. — Exactions des officiers royaux et des gabariers bordelais à l'égard des pèlerins de Saint-Jacques ; doléances des trois États de la province auprès du duc de Lancastre ; arrêté qu'il prend à ce sujet. — Jonglerie de Mimizan ; barpiste anglais pèlerin de Saint-Jacques en 1383. — Décadence de cette dévotion ; attaques dirigées contre elle dès le Xlï" siècle. — Édit et déclaration de Louis XIV concernant les pèlerinages à l'étranger. — Celui de Compostelle tombe en désuétude en France.
Après avoir lu les chapitres précédents, on ne peut s'empêcher de penser que les navires partis des Iles-Britanniques pour charger nos vins, venaient à peu près à vide; mais vraisemblablement il n'en était pas ainsi, et il y avait toujours sur le rivage une population prête à prendre passage sur ces bâtiments. « Point de marine sans pèlerinages, » dit un proverbe du xme siècle1 : Ce mot, joint aux nombreux sauf-conduits recueillis par Rymer2, et à une chanson de matelot qui a été publiée
1 Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, t. I, p. 141.
2 Fœdera, etc., t. X, p. 281, 586, 396, 401, 407, 567; XI, 280. (De Licentia dîteendi peregrinos versus S.Jncobum (7tf///rw'.,)C,f. Mss. harl., nos 1812 ri scq.;
par M. Thomas Wright1, nous éclaire sur le genre de passagers qui devaient prendre place sur les bâtiments frétés pour le commerce des vins de Gascogne. Ou ces bâtiments commençaient par déposer leur pieuse cargaison en Galice, après quoi ils revenaient sur leurs pas; ou bien ils se bornaient à se rendre à Bordeaux, et là les pèlerins2 débarquaient, et s'acheminaient ensuite par
Purchas, Hackluy tus posthumus, etc., liv. VIII, val. IV, p. 1271 ; Macphersou,
Annals of Commerce, vol. I, p. 380. — Le rôle français de la douzième année de Richard II, m. 5, nous offre un exemple de la vogue dont jouissait, en Angleterre, le pèlerinage de Compostelle. Un marin de Kingston-upon-Hull, se voyant au moment de faire naufrage, avait fait vœu, s'il échappait a la tempête, de conduire gratuitement à Saint-Jacques et de ramener des pèlerins, sans aucune autre espèce de chargement, a l'aller comme au retour ; il demanda une licence à cet effet, et il l'obtint.
1 Reliquiœ antiques, etc. London, 1841, in-8°, 1. 1, p. 2.— Jal, Archéologie navale, t. II, p. 549-560. Cf. p. 394. — M. l'abbé J.-R. Pardiac a publié une Histoire de S. Jacques le Majeur et du pèlerinage de Compostelle Bordeaux, 1863, in-12). En proie a une erreur manifeste, il affirme, aux pages 154 et 155, que l'Angleterre « est restée étrangère ou insensible à l'enthousiasme du continent européen pour le tombeau de saint Jacques. » S'il était besoin d'invoquer d'autres témoignages pour réfuter une pareille assertion, nous mentionnerions Ihe Vision ofPiers Ploughman, v. 91 et 2333 (éd. Th. Wright . vol. I, p. i, 75. où le pèlerinage de la Galice est cité comme populaire au temps de l'auteur. — Un reproche plus grave encouru par M. l'abbé Pardiac est d'avoir ignoré l'existence du beau Mémoire de l'eu M. Victor le Clerc sur les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle , a propos d'un de leurs cantiques latins, publié dans 1 Histoire littéraire de la France , t. XXI . p. 272-292. Voyez encore une note sur les mêmes pèlerins, dansLodge, Illustrations of liritisli History, etc.. vol. I. p. 1 4. Nous-mème nous avons publié dans la Revue des prorinces, vol. 11,3e liv. . 15 mars 1864, p. 156-175. une première ébauche du présent chapitre, en considérant le sujet sous un point de vue plus gênerai.
- Dante nous apprend que ceux qui allaient a la maison de saint Jacques ou en revenaient, s'appelaient par excellence les pèlerins : « In modo stretto non s intende pellcgrino, se non chi va verso la casa di S. lacopo. o riede. » VUa nuova, edil. de Venise, 1795. p. 175. Cf. Poésies populaires latines antérieures au xiie siècle, publiées par M. Edélestand du Meril. Pans. 1843, in-8°. p. 195. Sur l'importance de la ville de Saint-Jacques et de son pèlerinage avant les temps modernes, voyez les Communes françaises m Espagne et eu Portugal
les Landes de Gascogne, par Bayonne et Saint-Jean-de- Luz, vers le but de leur voyage. Il en était de même pour le retour, qui s'opérait souvent par les Asturies pour y vénérer un autre saint fameux1. Il suffit de citer une allocation de 5 marcs, accordée par Henry III à un chevalier de la reine-mère qui avait été détroussé par des voleurs à Captieux, à son retour du pèlerinage de Saint- Jacques2, et le chapitre où Froissart raconte « comment le père messire Gautier de Mauny fut jadis occis mauvaisement devant la ville de la Reolle en revenant de Saint- Jacques5. »
Le noble pèlerin était Breton, il est vrai, et n'avait peut-être pas, pour rentrer chez lui, les mêmes facilités que les Anglais. Déjà, les compatriotes de du Guesclin montraient un grand zèle pour le pèlerinage de Saint- Jacques. On sait que pendant que le connétable se trouvait prisonnier à Bordeaux, Henri de Transtamare, étant dans
pendant le moyeu âge, par MM. A. Helfferich et G. de Clermont. Berlin et Paris, 1860, in-8°, p. 37-41. Cf. p. 60, 61.
1 « Dame, dist-il, et je me vcu A Dieu et au baron saint Leu, Et s'irai au baron saint Jacque Et saint Eloy et saint Romacle. »
— « Sire, Dieu penst de vous conduire.
Revenez-vous-en par Esluire,
Par monseignor saint Sauveor, » etc.
Du Chevalier à la robe vermeille, v. 281. (Fabliaux et Contes, t. III, p. 281.)
2 Clans. LUI. fact. in Vase., 57 Hen. III, m. 10. — Souvent c'étaient des chevaliers qui faisaient ces belles prouesses, témoin celui du fabliau :
Il gardoit si près les chemins, K'il tuoit tous les pèlerins Et desreuboit les marcheans.
Du Chevalier au barizel, v. 27. (Fabliaux et Coûtes, t. I, p. 209. Cf. p. 175, v. 214.)
; Les Chroniques île sire Jean Froissart, liv. I. eh. i. ann. 1545, en. ccxl; t. I. p. 199,
im HISTOIRE DU COMMERCE
cette ville, avec deux compagnons, ces étrangers furent annoncés au geôlier comme trois pèlerins bretons1.
En 1416, Jean, duc de Bretagne, écrivait au roi d'Angleterre pour lui demander la mise en liberté de quelques pèlerins de ses sujets pris à bord d'un navire-.
Jaloux d'offrir leurs hommages à l'apôtre de l'Espagne , et empêchés de se rendre en personne au lieu où il était particulièrement honoré, les ducs de Bretagne chargeaient un procureur de les représenter au tombeau du saint et d'y porter leur offrande3, consistant généralement en un calice, armes parlantes4. Un compte publié par D. Morice nous montre un certain Guillaume le Régnée commis à cet effet, pour les fêtes de Pâques, en 1434 et durant les trois années suivantes; le duc lui passe pour son voyage 30 écus chaque fois, et pour ses dépens, messes et chevelues, 20 livres5. Un autre compte, quelque peu postérieur, renferme le nom de « Dom Jehan Gorolcau, prestre, que le duc (Arthur III) a envoie pour luy en pèlerinage à S. Jacques en Galice,
1 Hist. dedu Guesclin, citée par D. Devienne, Hist. de Bordeaux, part. I, p. 65.
2 Ms. cott., Vcspasien, F. III, folio 23 verso.
3 Ordinairement cette offrande consistait en argent. Un ancien conteur, parlant d'un chevalier parti pour Saint-Jacques, dit que : « Deniers i offri plus de vingt. » Voyez Du Provost à l'aumuche . v. 1, 8, 10, 50. (Fabliaux et Contes, t. III, p. 186, 187.) — Les souverains se contentaient quelquefois de faire une aumône a certains de leurs sujets qui s'annonçaient comme devant accomplir ce pèlerinage. Ces! ainsi qu'Edward 11 donnait 10 shillings a Margaret Norton pour l'aider a supporter ses frais de route. {A brief Smnmanj ofllie Wardrobe Accounts of the lOth, il th. and I ith years of Edward II. dans YArcliœologia, vol. XXVI, p. ôi:>.
4 Le P. Menestrier, la Nouvelle Méthode raisonner du blason. Lyon, 1761, in-t:2, p. 28^2, 283. — Pardiac, Histoire de S. Jacques le Majeur, p. 1 10.
'* Compte de Jean de Manlcon. I iô '/, etc. [Mémoires pour servir de preuve* « l'histoire de Bretagne, t. II, col. 1270. Cf. col. 1286.
et pour y offrir un calice d'argent '. » Voilà ce que Jean de Mauléon entendait par chevelice, et la fin de son compte montre bien que c'était l'usage, à la cour de Bretagne, d'envoyer chaque année à Saint-Jacques-de-Compostelle un procureur chargé d'une mission semblable à celle des deux personnages dont nous venons de parler. En remontant vers le centre ou en avançant vers le Midi, nous trouvons la même ardeur pour le pèlerinage de Saint- Jacques, mais nulle part plus qu'en Poitou. En 1137, Guillaume X, comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, l'accomplit, et meurt dans l'église même de l'apôtre de l'Espagne, pendant qu'on chantait la Passion2. En 1154, un plus noble pèlerin, à qui la terre sainte avait laissé d'amers souvenirs, mais qui peut-être cédait encore à une inspiration d'Éléonore de Guienne, le roi de France, Louis le Jeune, entreprend le même acte de dévotion5, et une charte d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, est datée du retour du roi4. Nous trouvons encore, vers le milieu du xne siècle, dans le cartulaire de Saint-Père de Chartres, cette mention, dont il serait facile de recueillir bien d'autres exemples : dono patris sui, qui in itinere Sancti Jacobi defimetus extitit*.
1 Compte d'Olivier le Roux, 1457. {Mém.ponr l'hist. de Bref., t. II, col. 1727.)
2 Sugerius abbas, de Gestis Ludovici Y II, apud Duchesne, Hist. Fr. Script., t. IV, p. 320 ; et D. Bouquet, Rec. des hist. des Gaules, etc., t. XII, p. 62, B. — Bcsly, Hist. des comtes de Poictou, etc., p. 472. — Gallia christiana, t. II, prob., col. 462. — Acta Sanctorum, die vigesima quinta Julii, p. 54.— Pardiac, Hist. de S. Jacques, p. 143, 144.
:i Rod. Tolet., de Rébus Hispaniœ, lib. VII, cap. îx; ap. D. Bouquet, t. XII, p. 383, C.
4 Vaissete, Hist. <jén. de Languedoc, t. II, p. 642.— Nouveau Traité de diplomatique, t. V. p. 846. — Hist. lilt. de la France, t. XXI, p. 288.
:' Cartulaire de Saint-Père, public par M. Guérard, t. H, p. 507.
En 1159, Thibaut V, comte de Blois, part pour la Galice, comme, plus tard, en 1172, Philippe d'Alsace, comte de Flandre1. Nommons encore Philippe, évêque de Durham, qui s'arrêtait sur son chemin à Saint-Jeand'Angély pour vénérer le Précurseur2; Maurice de Barsham, qui fit à son départ une donation au prieuré de Castle Acre 5; et Aimeri Picaud de Parthenay-le-Vieux, auteur d'un cantique latin, où il fait figurer un de ses compatriotes du Poitou4.
A la suite de ces pèlerins, une multitude d'autres plus obscurs se pressait sur la route de Saint- Jacques. L'itinéraire de ceux du sud-ouest, nommément de la Saintonge, était marqué par les églises et les fondations hospitalières échelonnées de Soulac, lieu de leur débarquement5, jusqu'à Bordeaux, où ils avaient l'hôpital Saint-James6.
1 L'Art de vérifier les dates, t. H, p. G 19; t. III, p. 11.
- Rog. Hovedeu., Annal, pars prior, ail ann. 1202; apud Savil., lier. Àngllc. Script, posl Bedam prœàpui, p. 8:22, 1. 57. — P. 641, 1. 6, et p. 745, 1. 24, Boveden appelle le roi de Galice rex Sancti Jacobi.
3 Rlomefield et Parkin, History of Norfolk, in-folio, t. III, p. 7.')!).
4 Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 276-279.
:' Soulac Lui-même était déjà un lieu de pèlerinage très-fréquente. Dans les registres du parlement de Bordeaux (R. 21, folio 57 recto», il est question, a la date du 10 niai 1532, d'une requête donnée a la cour par le syndic des habitants de la paroisse de Notre-Dame-de-Soulac, « contenent que l'église de ladicte paroisse est nothoirement de très-ancienne fondation et une des premières fondées a l'honneur de ladicte dame en ce pais, a laquelle, dezle temps de ladicte fondation, ont accoustume aller au voiaige et pellerinaige plusieurs personnaiges de divers et estranges pais. » L'écrivain ajoute que « ladicte église est fort ruynee, et partie des voultes se sont trouées et effondrées. »
0 Voyez Liaurein, Variétés bordelaises, t. I, p. 18, 517, 5-28; t. II. p. 19, 101 ; t. IV, p. 1 H- 118, 1 il- 119. Cf. p. 545, 555, 551. — Rien de plus obscur que l'époque de la fondation de l'hôpital Saint-James. 1). Devienne l'attribue a Guillaume IX, duc d'Aquitaine I Hist, de Bordeaux, t. II. p. 32, 53), et M. EUbanis au prévAl de Bordeaux, Guilhem le Meguey, tandis que l'abbé Pardiac, a
11 y avait autrefois un passage très-fréquenté entre la côte de Saintonge et le Médoc. Une multitude de pèlerins faisait cette traversée pour se rendre, par la route des Landes, à Saint-Jacques-de-Compostelle. On voit, par un titre du 8 septembre 1343, qu'à l'occasion du passage des pèlerins qui s'embarquaient pour la Saintonge, soit à Talais, soit à Soulac, communes limitrophes, il y eut entre les habitants de ces deux localités des conflits sanglants, dans lesquels plusieurs d'entre eux perdirent la vie. Il se trouvait, sur le bord du fleuve, au lieu de la Rundre, un hospice destiné à recevoir les pèlerins dès leur débarquement, et une autre maison de la même espèce dans la commune de l'Hôpital-de-Grayan, réunie aujourd'hui à celle de Grayan, dont elle a retenu le nom, paroisses placées au midi des communes de Soulac et de Talais, et qui confrontent à l'Océan. Tout près de l'Hôpital, on rencontre encore un petit hameau nommé les Pèlerins. De là, les pieuses caravanes de Saint- Jacques se dirigeaient du côté des Landes par le Sereins, Vendays, etNaujac dans la commune de Gaillan. Ils continuaient leur route par Hourtin, Sainte-Hélène-de-1'Étang
la suite de l'abbé O'Reilly, la regarde comme moins ancienne et en fait honneur a Guillaume X. (Histoire de S. Jacques le Majeur, p. 102, note 2, et p. 143.) Voyez, sur ce prieuré, omis dans le Gallia christiana, les patent and Charter Rolls, 27 Hen. III, m. 25; les Rôles gascons, même année, m. 20, 16 Ed. III, m. 6, 2 et 3 Hen. VI, m. 7; les Olim, etc., t. 111, part. II, p. 1428, 1429; les anciens et nouveaux Statuts de Bordeaux, p. 58; les Recherches historiques et statistiques de L. de Lamothc sur les institutions de bienfaisance dans le département de la Gironde (Actes de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, 1846, p. 127-131^; sans oublier Darnal , Supplément des Chroniques, etc., p. 51, ni même Lacolonie, Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, t. I, p. 161-179. — La ville de la Réole avait autrefois l'hôpital et la rue Saint-James.
et Carcans. Arrivés en cet endroit, ils pouvaient, par Brach, Sainte-Hélène-de-la-Lande et Saumos, gagner le Temple ou Saint-Sauveur, s'ils ne préféraient, toutefois, suivre la route de Lacanau et du Porge.
De Saint-Sauveur-du-Temple ils se rendaient à Martignas, puis à Illac. Ils arrivaient bientôt au Barp, où ils trouvaient un abri dans un hospice fondé pour les pèlerins de Saint- Jacques, puis à Belin, qui leur présentait la même commodité dans une maison administrée par des frères sous l'autorité d'un prieur. Nos pèlerins allaient ensuite de Belin au Muret, et de là à Liposthey, à l'entrée des grandes Landes.
Naturellement les pèlerins riches, désireux de visiter une grande ville ou d'y faire des affaires, passaient par Bordeaux; les pauvres y trouvaient aussi, outre l'hospitalité du prieuré de Saint-James, des secours qui leur avaient été destinés par la charité des âmes pieuses. Mc Pierre Potier, vicaire de Sainte-Colombe, avait, par un article de son testament, reçu par le notaire Brunet, le 19 mai 1516, légué pour les pauvres pèlerins « alans et venentz à monseigneur Saint-Jacques, » des aumônes en pain et en vin jusqu'à concurrence de 5 francs bordelais; nul doute qu'il n'était point le premier, et que son exemple avait été suivi.
De Bordeaux, il arrivait souvent que les pèlerins se rendaient à la Grande-Sauve. Saint Gérard, fondateur de cette abbaye, en avait fait un point de départ pour tous les pèlerinages, mais surtout pour celui de Saint-Jaeques-de-Compostelle. Les pèlerins venaient à la Sauve se confesser, faire leur testament et recevoir des mains de l'abbé le bâton et la panetière bénits. On leur donnai)
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. ill
même souvent un cheval ou un àne pour leur voyage. Puis ils partaient en suivant les chemins et en se reposant dans les hôpitaux que saint Gérard avait préparés dans cet itinéraire de Gompostelle, soit par lui-même, soit par sa correspondance avec les autres monastères 1 .
Ces établissements devaient parfois être insuffisants à loger, tous les pèlerins. Dans une circonstance, le comte de Dorset demandait le payement immédiat d'un subside promis par les Bordelais : les jurats s'excusèrent du retard sur l'absence d'une foule de bourgeois qui étaient en pèlerinage. En 1415, les pèlerins venus de Poitiers se montrèrent en si grand nombre dans la capitale de la Guienne, que la jurade en prit ombrage. Appréhendant quelque entreprise de la part de ces étrangers, elle les mit en état d'arrestation; mais les échevins de Poitiers ayant écrit et certifié aux jurats de Bordeaux que lesdits pèlerins n'avaient en vue que la dévotion, les prisonniers furent élargis5.
Pour éviter un pareil sort, il était prudent de se munir d'un passeport, ainsi nommé à cause de l'usage qu'en faisaient les pèlerins pour franchir les ports des Pyrénées, quand, au lieu de passer sur les possessions anglaises et de suivre la route des bords de l'Océan, ils venaient par l'hôpital de Sainte -Christine- de -Somport (de Summo Porta ) et Pampelune 4. Au xme siècle, Jean
1 Cirot de la Ville, Histoire de l'abbaye de la Grande-Sauve, 1. 1, p. 319, 320. — Histoire de S. Jacques le Majeur, p. 118.
2 Pardiac, Histoire de S. Jacques, p. 168.
3 Darnal, Supplément des Chroniques de Bourdeaux, p. 42.
1 Histoire de la guerre de Navarre, p. 180, v. 27G0. — Gaston V, seigneur de Béara, avait fondé l'hôpital de Somport sur les limites de cette province et de 1* Aragon, pour offrir un asile aux pèlerins, marchands, laboureurs et autres
de Juini, Jean de Bares, Matthieu de Merly, Philippe de Nanteuil, Hugue de Lusignan, fils aîné du comte de la Marche, Alphonse, fils du roi de Portugal, Bertrand de Cygnyn, Raoul de Mont-Hermer, Pierre Branche1; et, au xive, Geoffroi de Poulglon (Bouglon?), chevalier, un clerc de Bretagne, une darne et deux demoiselles dans leur compagnie, un chevalier de la suite du roi nommé Robertsard2, se montrent sur la route de Saint-Jacques avec la licence de circuler dans toutes les possessions du roi d'Angleterre : c'étaient des personnages de marque dont les mouvements pouvaient attirer l'attention.
Au mariage d'Edward Ier avec Éléonore, sœur d'Alphonse le Savant, en 1254, les pèlerins anglais donnèrent lieu à une stipulation spéciale. Ainsi favorisés, ils affluèrent sur la route de la Galice de façon à soulever
pauvres gens surpris par la neige ou par l'orage. P. de Marca, Histoire de Béarn, p. 425, i26. — Pardiac, Histoire de s. Jacques, p. 151, 152.)— Le passage parla vallée du Baztan était le plus fréquenté. L'auteur du Roman de Roneevaux, après avoir dit qu'il crût une aubépine miraculeuse sur chacune des tombes des chrétiens morts avec Roland, ajoute :
Encor les voient li gentil pèlerin
Qui à Saint-Jaque en vont le lor chemin.
Us. de la Bibl. imp. fr, 860, folio 25 recto, col. '2.
Un autre trouvère t'uit la même remarque a propos des Aliscamps dans le territoire d'Arles :
Encor le voient li pèlerin assez
Qui à Saint-Jaque ont le chemin torné.
Le Roman de Guillaume au Court-Si : . cité par M. Paulin Paris, dans les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, t. III, p, 146.
1 Ilot. Vase, 27 Hen. 111. m. lô, 9, ô. — Rot. Pat. ei Charti, eod. ann.. m. 1-2, 8. — Pat. Litt. fact. in Vase, 57 Hen. III, m. I. — Clous. Litt. fait. in Vase, eod. ann., ni. 12. — Rot. litt. pat., 9 Ed. II. pars I. ni. 13, Nouv. Rym„ vol. II, part. I. p. 282.)
- Rot. Franc., 7 Rie. II. m. 26; ô Rie. II. ni. 15. Cf. 13 Rie. II. m. s. 10, II, 12 (bis); li Rie. II, m. 5, i; 15 Rie. II. m. 2. etc.
Les réclamations des communes ' et à faire ombrage aux Français, tellement que lorsque Henri de Transtamare eut réussi, avec leur concours, à détrôner Pierre le Cruel, il fut forcé par ses alliés d'interdire à tout Anglais l'entrée de ses états sans la permission du roi de France. La prise de Saint- Jacques par John de Ghent compliqua la situation, en éveillant aussi les soupçons de l'Espagne; mais, au xve siècle, le nombre des pèlerins anglais s'éleva de nouveau à un chiffre considérable, jusqu'à ce que les routes de la Guienne , après la réunion de cette province à la France, leur fussent fermées; rien que pour 1428, Rymer mentionne neuf cent seize licences, et deux mille quatre cent soixante pour l'année 1434. Le nom de Lord Rivers sur la liste des pèlerins 2 annonce suffisamment que tous ne sortaient point des bas fonds de la société.
Au milieu du xvie siècle, il fut un moment où nul ne pouvait passer la frontière sans être porteur d'un passeport : les pèlerins venus de Bordeaux et d'ailleurs, aux-
1 Petitiones in parliamento anno V R. Ricardi II, A. D. 1381 et 1582. (Rotuli parliamenlorum, vol. III, p. 122, col. 2.) Les pétitionnaires, effrayés de la sortie du numéraire, émettent le vœu que le collecteur du pape soit Anglais, que l'argent du pape lui soit envoyé en marchandises et non en espèces, et que les passages des pèlerins et des clercs soient absolument défendus.
2 Caxton, the Rool; named Cordyale, épilogue ; et Lord Rivers, the Dictes and Sayings of Philosopher '.s, préface; cités par John Nichols, Pilgrimages of Saint Mary of Walsingham and Saint Thomas of Canterbury , etc. Westminster, 18i9, in-8°, p. 241. Cf. p. 77, 78. — On regrette de ne pas trouver dans ce volume mention de deux pièces qui ne l'eussent point déparé. La première est une licence octroyée il Géraud le Boucher, bourgeois de Compiègne, d'aller en pèlerinage a Notre-Dame de Walsingham et Saint-Jean de Beverley (Rot. Franc., 37 Ed. III, m. 14); dans l'autre document, il est question d'un certain Henri de Veer, de Zélandc, qui avait, en 1361, visité le premier de ces deux sanctuaires. {Ibii., 3 Rie. 11. m. IL)
quels on n'en avait pas demandé jusque-là, se virent repoussés, et défense leur fut faite d'aller plus loin que Rayonne4, à moins qu'ils ne fussent Écossais2.
Nous avons supposé qu'au temps où le pèlerinage de Saint- Jacques était le plus florissant, il fournissait un aliment considérable à la navigation dans nos parages; nous hésitons moins à dire que le commerce de Bordeaux devait à ces pieuses pérégrinations un surcroît de mouvement et d'animation, l'Église favorisant alors le négoce d'une façon toute particulière3. Indépendamment des fidèles qui composaient les caravanes et qui ne repoussaient point l'occasion de faire du commerce4, il s'y trouvait des marchands pour vendre aux voyageurs des
1 Lettre de l'ambassadeur Masone au Conseil, 18 avril 1531. (Tytler, England under the Belgn of Edward VI and Mary, etc. London, 1830, in-8", vol. I. p. 361.)
2 Une disposition législative prise sous Marie Stuart, indique que ses sujets n'étaient pas restés étrangers a la pratique du pèlerinage de Saint-Jacques. Voyez Regiam Majestatem, liv. I, eh. vm, folio 10 recto. Mar. Pari. 6, c. 3-2.
3 Le seizième canon du premier concile de Latran excommuniant ceux qui arrêtaient ou dépouillaient les pèlerins, menace de la même peine ceux qui seraient tentés de grever le commerce d'impôts ou de péages nouveaux. Sacrosancta Concilia, cd. Labbe et Cossart, t. X, col. 898 E. — Sim. Dunelm. Hist., apud Twysden, vol. I, col. 2i9, 1. 41.) — L'auteur du Dit du Lendit rimé termine ce petit poème par une prière pour les marchands, qui, dit-il. secourent sainte Église et soutiennent les pauvres. (Fabliaux et Contes, édit. de Méon, t. II, p. 306, 307.)
* Dans le for d'Aire, les pèlerins sont assimilés aux marchands. {Stiha seu forus Adurœ et Manso, art. xu; dans le Bulletin du comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Aucb, t. III. 1862. p. xvn.) — Les uns et les autres ligurent ensemble dans un traité intervenu entre Henry IV et le duc de Bourgogne, d'accord « pur la marchandise par inancre de provisione avoir cours scurcment entre Engleterre et Flandres, les pèlerins d'une eoust et d'autre passer et l'aire leur pelrinages, » etc. Rot. Franc., $ Heu. IV. m. i. — Quand on voit, dans le Roman de Gérard de Rossillon, p. 86, Folcher » sobre un ehaval morau de Compostela, » on pense toul naturellement que ce destrier était venu avec un pèlerin.
objets do consommation, ou pour profiter d'une réunion dans la compagnie de laquelle ils pouvaient espérer de transporter en Espagne ou d'en rapporter des denrées avec sécurité et en franchise de droits1, et de faire ainsi un bénéfice de trois cents pour un2. Les choses, du moins, devaient se passer ainsi, à l'époque où les pèlerins étaient exempts de tout péage; mais, comme il arrive toujours, les abus auxquels avait donné lieu le vingtdeuxième canon du concile de Verneuil tenu en 755, qui consacrait cette exemption 3, le firent tomber en désuétude, et les pèlerins se virent enlever un privilège bien fait pour grossir leurs rangs. On ne sait pas au juste ce que pouvait être ce péage du port des pèlerins, déjà établi à Bordeaux du temps de Henry III, roi d'Angleterre 4, et l'on en est réduit à conjecturer que ce doit être le btir.denage des pèlerins du pont de Saint- Jean de Jérusalem, ou de la cité de Bordeaux5. Toujours
1 On peut voir, dans le récit môme des miracles de saint Jacques le Majeur, eh. iv, n° 218 {Acta Sanctorum Julii, t. VI, p. 53, col. 1, D), combien, au xne siècle, les commerçants qui fréquentaient les foires attachaient de prix a une société capable de les protéger.
- Sirvente de Bernard de Venzenac, dans Y Histoire littéraire des troubadours, t. III, p. 225,
* Sacrosancta Concilia, éd. Labbe et Cossart, t. VI, col. 1669, D. Cf. col. 1660, D, E. — Capitularia regum Francorum. Parisiis, 1780, t. I, p. 175, col. 1. — Ordonnances des rois de France, etc., t. XVI, p. xlvj et lxx.
4 Rot. litt. pat., 6 Johann., vol. I, pars I, p. 52, col. 1. — Rot. litt. clans., eoil. ann. et 8 Hen. III, t. 1, p. 50, col. I, et p. 280, col. 2. — Rot. Vase, 11 et 12 Ed. II, m. 11 in dorso. — J. Delpit, Collection générale, etc., p. cxlii. — Ce dernier a publié un vidimus par l' officiai de Bordeaux, en date du 18 avril 1292, d'un jugement du sénéchal pour le péage des pèlerins. (Archives historiques du département de la Gironde, t, VI, p. 1.)
:i Rot. Vase, 2 Hen. V, m. 12. Cf. 2 et 5 Hen. VI, m. 5.— Ms. lat. Bibl. imp. 9134, folio .lxx. verso. — Articules compoti Bemardi Angevyn, folio 5 recto. — Les Rôles gascons qui viennent d'être cités renferment des lettres
est-il que les pèlerins anglais et autres qui se rendaient en Galice par la voie de Bordeaux, étaient sujets à l'acquittement de certains droits.
Les rois d'Angleterre furent plus d'une fois sollicités d'octroyer des sauf-conduits à des marchands, qui, par dévotion, par intérêt de commerce, ou pour ces deux motifs à la fois, se rendaient en Galice, comme ces quatre bourgeois d'Harfleur, qui, ayant volonté et intention d'accomplir le pèlerinage de Saint- Jacques « et de aler merchandement en pluseurs et divers lieux, » obtenaient de pouvoir faire plusieurs voyages à Gompostelle, une première fois, au nombre de trente passagers, marchands, marins ou autres, avec leurs malles, bahuts, or, argent, vaisselle, joyaux et autres biens et marchandises1. Si, comme il est dit dans des lettres de Charles VII, du mois d'août 1447, Saint-Jean-d'Angély était fréquenté par nombre de gens, tant pèlerins que marchands, attirés par les reliques de saint Jean-Baptiste et de saint Eutrope, de Saintes, il est à croire que le tombeau de saint Jacques devait avoir une influence eu tout semblable-.
Nous savons quelles marchandises les pèlerins anglais, bretons et gascons pouvaient transporter en Galice; mais
patentes en date du 21 mai, par lesquelles Henry V concède a vie a Hugta Spencer le fief du bwdenage de la cite de Bordeaux, que possédaient auparavant Bertrand de la Trau, chevalier, Thomas Lombard {Roi. Vue., 7 Rie. Il, m. 2; 8 Rie. II, m. 6), John Eimieliehl ibid.. Rie. II, ni. S. Cf. 1 lien. IV, m. 25), Edward Beauchamp et Stephen Sprot ibid., »> lien. V. m. ?). il . el qui devait revenir, en U32, a Bydon d'Àgulha. {Ibid., 2 lien. V, m. 1-2; i) et 10 Hen. VI, m. 11 ; 26 lien. VI, m. 8.) — Nous supposons que le guionage des pèlerins dans Bordeaux, octroyé a Thomas Lombard, ne diffère pas du burdenage de cette cité.
1 Rot. Franc, 12 lien. IV. m. 28.
2 Ordonnances, etc., t. Mil, p. 506.
quelles espèces de denrées cette contrée avait-elle à donner en échange? D'abord la réglisse, Tanis, le gingembre et la cannelle, mentionnés dans un ancien fabliau1; puis le saindoux, le vif-argent, le vin, le cuir, la pelleterie et la laine, pour lesquels la Galice figurait sur les marchés flamands pendant le xive siècle2.
Pendant toute la durée du moyen âge, les pèlerins anglais préféraient le chemin de Bordeaux, plus sûr et moins ingrat que la voie de mer5; mais, à plusieurs reprises, le prince s'était trouvé dans le cas de prendre les armes pour punir des violences exercées contre des voyageurs de cette espèce, porteurs ou non d'un passeport royal. Telle fut la cause qui poussa, en 1190, Richard Cœur-de-Lion à mettre le siège devant le château de Chissé en Poitou, dont le maître avait détroussé des pèlerins et des voyageurs qui traversaient ses terres. Château et seigneur tombèrent entre les mains de Richard 4,
1 De la Bourse pleine de sens, v. Ii8. (Fabliaux et Contes, édit. de Méon, t. III, p. 43.)
2 Ce sont li royaume et les terres desquex les marchandises viennent à Bruges. (Le Grand d'Aussy, Fabliaux ou Contes, édit. de Renouard, t. IV, p. 9.) — Nonobstant ce qui précède, Rordeaux exportait en Espagne certains de ces articles, au moins a une époque postérieure. Ainsi, a la date du 9 janvier 1532, les minutes de Douzcau présentent un chargement pour le Passage, dans lequel figure une barrique de graisse de porc avec trente-quatre tonneaux et demi de vin, dix pipes de sel et trois pacqnes de cuirs de chèvre.
3 On peut citer Sir James Audeley comme ayant été fait prisonnier en 1316, par des corsaires flamands, pendant sa traversée d'Angleterre a Saint-Jacques. (Archœolofjia, vol. XXVI, p. 345, note 5.)
4 Roger, de Hovcden, Annal., pars posterior, apud Savile, lier. Angl. Script, post Bedam pr<ccip.,\\ 666, lig. 7.— En 1326, Edward II signalait au sénéchal de Gascogne, Oliver de Ingham, le château ou motte qu'Amanicu d'Albret avait fait construire près Lesperon dans les Landes, a peu de distance du chemin de Rordeaux a Rayonne, comme un repaire dont les hôtes dressaient des embuscades aux passants et les maltraitaient. (Bot. Vase, 19 et 20 Ed. II, m. 4.) Le
qui ne manqua pas sans doute d'appliquer la loi du talion au brigand, si Ton peut toutefois employer ce mot en parlant d'une époque où un baron troubadour, transporté de l'espoir d'une belle et bonne guerre, exhalait sa joie à la perspective des dépouilles des capitalistes et des marchands venant de France en Guienne l.
Le titre de brigands revenait avec plus de justice à des individus qui voyageaient sous les dehors des pèlerins, sans l'être le moins du monde. Un passage d'un traité d'Alexander Neckham met les sicarii, ou faux pèlerins, au nombre des malfaiteurs de la pire espèce-.
Les véritables, à leur arrivée à Bordeaux, devenaient la proie d'une autre catégorie de larrons. Les officiers chargés de la police du port pour le passage des pèlerins3, exigeaient d'eux plus que l'on n'avait coutume de prendre. Les trois états de la province réclamèrent auprès de Jean de Lancastre, duc de Guienne, le même dont Froissart raconte les aventures à Compostelle en 1386 l. Les Bordelais représentaient qu'ils étaient de tout temps en possession du droit de porter ou de faire porter les
roi ne désigne pas d'une façon particulière les pèlerins de Saint-Jacques; mais il est à croire que ces pieuses caravanes fournissaient des victimes au châtelain tin seigneur gascon.
1 Bertrand de Born, Miez surventes, etc. (Cftoix des poésies originales des troubadours, t. IV, p. 177.)
-' De Utenéilibus, etc., apud Thomas Wright, a Volume of Vocabularies, etc., p. 105.
;i Rot. Vase, 1 Hcn. IV, m. T6 (de custodia passagiorum juxta Burdegalam, vitra ripariam aquœ Gerundœ); 3 Hen. IV, m. 11 (de custodia passagiorum et repassagiorum juxta civitatem Burdegake ultra ripariam d<> Geronde, commissa Edwardo Beauehamp et aliis). Cf. ï Hen. IV. m. s.
4 Les Chroniques de sire Jean Froissart, liv. III, eli. \\\i\ t. III, p. 194, toi. 1 et suiv.); ch. xxxvni-\i iv (p. 504, col. I , etc.— Pardiac, Hist. de S. Jacques, etc., p. 101, 162
bardes ou bagages des pèlerins, lorsqu'ils allaient ou revenaient; que néanmoins ils avaient été troublés dans cette possession par les officiers du duc. Défense fut faite à ceux-ci de continuer de pareilles exactions, à condition cependant que les citoyens et habitants de Bordeaux ne passeraient point lesdits pèlerins avant qu'ils n'eussent exhibé une billet te du château attestant qu'ils avaient satisfait au droit dû au duc de Guienne, conformément à l'usage établi l.
Échappés aux griffes des officiers royaux, les pèlerins tombèrent dans celles des bateliers, bien plus dures à la desserre. C'est à ce point que, longtemps après, le jurisconsulte Automne écrivait dans son Commentaire sur les coutumes générales de la ville de Bordeaux : « Il faudrait réprimer les abus des gabariers, surtout au sujet des pèlerins'2. »
Dans cette foule de pèlerins qui donnaient ainsi lieu à des doléances des états de la province, il y avait des jongleurs, surtout des jongleurs de notre Midi5, auxi-
1 Le Livre des Bouillons, n° 83, folio .lxxiiij. v°; et n° 85, folio .lxxvi. r°.
2 Édit. de 4737, in-folio, p. 539.
Un diemenche que il fu esclairié, Lubias s'a et vestu et chaucié ; Elle en apelle dous de ses chevaliers ; Messe et matinnes va oïr au monstier Par defors Blaivies, au monstier S. Michicl. Devant li vait uns jonglcrs de Poitiers, Qui li vielle d'ammors et d'amniitié, etc.
Amis etAmiles,\. 2320; éd. de M. Conrad Hofniann, p. 67. Aler doi contre un pèlerin, Avoec moi menrai Poitevin ; Il lambure, et je siflerai.
C'est li Congiés Adan d'Arras, v. 274. (Fabliaux et Contes, t.I, p. 121.)
Pierre d'Auvergne, déchirant quelques troubadours de son temps, dit du Limousin Brival qu'il ressemble a un pèlerin malade qui chante pour la canaille. ( Millot. Histoire littéraire des troubadours, t. II, p. 25.)
liaires du commerce quand ils ne le faisaient pas euxmêmes1, et les routes retentissaient de chants2. Moins bien traités qu'à Paris, où Louis IX leur avait octroyé le droit de ne payer le péage du petit Pont qu'avec un couplet de chanson, les jongleurs étaient soumis à des droits de parcours tout le long de la route3. En 1273, la jonglerie de Mimizan, c'est-à-dire le droit de percevoir certaines redevances sur les jongleurs de cette ville du département des Landes, constituait un fief4. Or, quand on voit que Mimizan était sur le chemin des pèlerins de
1 Le moine de Montaudon ridiculise un troubadour, Sail de Scola, qui de bourgeois était devenu jongleur a Bergerac, et y faisait le commerce; « puis ayant tout vendu, ajoute-t-il, il s'en va débiter a Narbonne ses médians vers. » Il tourne en ridicule Folquet de Marseille, petit mercier, qui lit le serment d'un l'on quand il jura de ne plus faire des chansons. (Millot, Histoire littéraire des troubadours, t. III , p. 172.)
2 L'auteur de la Chanson de Iloncevaux représente des marchands se rendant aux foires en chantant. Ganclon, dit-il,
Lez .i. chemin vit une gent esrant :
Marcheant sont, si vont foires querant.
Il les salue tout premerainnenient,
Si lor demande quel part il sont esi'aut,
Kt do> chemins comment Boni acuitant.
« Sire, moult bien, » dient li marcheant.
Kt a dit Canes : i A Jhesit mis commant.
Seignor, dist-il, alez seulement :
N'a borne en lerre n'encest siècle vivant
Oui jà vos toille .i. denier vaillissant.
Tassez les pore, n'aies mie doutant :
Les clicmins gardent Oliviers et Kollans.... »
Outre s'en passe Ganes li souduians.. .
Kt eil s'en vont tout lor chemin chantant.
Ms. delà Bibl. imp. fr. 800. folio 26 recto, col. '2. ;i lièylemeus sur les arts et métiers de Paris, etc., publ. par G.-B. Depping, dans la Collection de documents inédits sur l'histoire de France, p. 287. — Lue pièce de l'an 1353, imprimée dans un autre volume de la même collection. nous apprend qu'en Picardie les jongleurs étaient pareillement tenus d'acquitter un péage. (Recueil des monuments inédits de l'histoire du tiers état, région du Nord, t. I, p. 262-265.)
1 Notice d'un manuscrit de la Bibliothèque de Wolfenbuttel. de. Notice* et extraits des manuscrits, etc.. I. XIV. part. II. p. "-2. 373.
Sain 1> Jacques1, et qu'au nombre de ceux qui accomplirent ce voyage en 1383 on peut inscrire un harpiste anglais '2, on est en droit d'attribuer la présence des individus de cette profession, au xme siècle, dans une localité aujourd'hui perdue au milieu de sables impraticables, au pèlerinage le plus suivi peut-être de l'époque.
Au commencement du xvne siècle, il ne manquait pas, dans les villes et les bourgades de la Guienne, de gens qui faisaient entendre la chanson des pèlerins de Saint- Jacques5, ou une parodie sur le même air4; mais le pèlerinage avait fait son temps et tendait à décroître. Dans un livre imprimé à Bordeaux vers la fin de ce siècle, on rencontre une prière pour les pèlerins de Saint- Jacques'6, ce qui permet de supposer qu'ils étaient encore nombreux. Il est de fait qu'en 1660, l'hôpital Saint- Jacques à Bordeaux reçut neuf cent quatre-vingt-huit pèle-
1 Congrès scientifique de France, vingt-huitième session, p. 280, col. 1.
2 Secousse, Mémoire pour servir a l'histoire de Charles II, roi de Navarre, etc. , part. II, p. 291.
•'5 Voici un couplet qui nous en a été conservé et que Ion chantait encore, il y a cinquante ans, dans le département de Lot-et-Garonne :
Quand nous fûmes dedans les Landes,
Bien étonnés, Nous avions l'eau jusqu'à mi-jambe
De tous côtés.
Compagnons, nous faut cheminer
En grand'journée, Pour nous tirer de ce paVs
De grand'rosée.
La Ruche d'Aquitaine, cahier de septembre 1817, t. I, p. 187.
4 Aventures du retour de Guyenne, à Vïmitation de la chanson des pèlerins de Saint-Jacques, et se chante sur le mesme air. Paris, 1616, deux parties, en un volume petit in-8°. (Catalogue Leher, t. I, p. 293, n° 1842.)
5 La Vie et les miracles de sainte Anne, mère de la sainte Vierge, avec un abrégé des vies des saints et saintes qui composent la famille de Jésus. Bordeaux, 1690. in-4°, p. 347,348.
:y>2 HISTOIRE DU COMMERCE
rins malades, et qu'en 1661, il ne s'en présenta que quatre-vingt-seize1.
Déjà, au xne siècle, Hildebert, archevêque de Tours, avait condamné les pèlerinages2; Wicklife, ce précurseur anglais de la réforme au xive siècle, à son tour éleva la voix contre les voyages aux lieux de dévotion5. A partir de cette époque, la ferveur qui y poussait les populations se ralentit beaucoup en Angleterre, et la perte de la Guienne par les Anglais les détourna de passer par Bordeaux pour se rendre à Saint-Jacques.
Néanmoins fray Luis de Léon, paraphrasant ce que dit le bréviaire romain, à la date du 25 juillet, terminait ainsi son ode XVIII à saint Jacques :
« De ta vertu divine la renommée partout retentis-
1 Pardiac, Hisl. de S. Jacques, etc., p. 177.
2 II écrivait a Foulques, comte d'Anjou et du Maine : « Entre les talents que le chef de famille distribue a ses serviteurs, aucun docteur ne compte celui de courir le monde...: Vous me direz peut-être : « J'ai l'ait un vœu, et je me rends » coupable si j'y manque. «Mais considérez que c'est vous qui êtes engagé ace vœu, et que c'est Dieu qui vous a imposé la charge de gouverner vos peuples : voyez si le fruit que vous retirerez de ce voyage compensera la perte de l'interruption de vos devoirs. Si ce dernier bien est sans comparaison plus grand, comme on ne le peut nier, demeurez dans voire palais, vivez pour votre État, rendez la justice, protégez les pauvres et les églises. » (Hildebert. Epist., lib. I, ep. 15, al. 59; col. i8 de ledit, des œuvres d'Hildebert, donnée par D. Beaugendre. — Hisl. lltt. île la France, t. XXI, p. 390.) — Ces sages conseils rappellent la lin du discours de Grandgousier contre les pèlerinages, qu'il qualifie ftotieux et inutilles (Rabelais, liv. I, eh. xlv), et une tirade bien connue d'Érasme, dans son Éloge de la folie. (Édit. de Bàle, 15-2-2. petit in-K p. 248 ; et traduct.de Gueudeville, p. 157, avec une ligure de pèlerin reproduite par Ni chois, Pilgrimages of Saint Mary of Walsingham, etc., p. 67.'
•! « Par les pèlerinages, les œuvres de miséricorde sont cruellement détournées des gens nécessiteux, le vulgaire est entretenu dans le péché, et les clercs sont tellement enorgueillis qu'ils ne connaissent plus Dieu ni eux -mémo. - Reg. eccl., apud Lewis, tlw Life and Suffering* of John Wicklife. Loodon 1720, in-K» ou Oxford, 1820, in-S- . p, 17(i
santé, dans les contrées voisines comme dans les plus reculées, vers toi sans cesse amène la foule.
» De la rudesse du chemin la dévotion triomphe, et pour te rendre hommage arrive le Franc, le pèlerin que décolore la Lybie, l'habitant de l'Occident et celui de l'Orient. »
En France, le pèlerinage de Gompostelle durait encore, quand l'autorité, émue des abus qui se commettaient dans le cours de pareils voyages, prit des mesures pour les réprimer. Le préambule de l'édit de Louis XIY, en date du mois d'août 1671, constate les faits les plus fâcheux. C'étaient de soi-disant pèlerins qui abandonnaient leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, pour aller vivre dans le libertinage ou la mendicité, et dont quelques-uns se mariaient en pays étranger, au mépris des liens qu'ils avaient formés en France. Dans l'intérêt et pour l'honneur môme de la religion, peut-être aussi en vue de la politique1, l'édit assujettit tous les pèlerins à une double autorisation de déplacement, l'une de leur évêque, l'autre du lieutenant général de la province. En même temps les peines les plus sévères, comme celles
1 Tel était le motif qui avait dicté un règlement de police en vigueur a la Rochelle, dans la dernière période de la guerre de Cent ans. Les gens du roi écrivaient a ceux de la Chambre des comptes a Paris : « A vous plaise savoir que le premier jour de ce mois de juillet arriva a Chicf-de-Bois près de cette ville une barche d'Espaigne qui venoit d'Engletcrre, en laquelle avoit quatre Anglois qui se disoient estre pèlerins pour aler a Saint-Jaques en Galice ; l'un desquelx Anglois descendi a terre en habit de hermite en la compaignic de certains marehans d'Espaigne estans en lad. barche, qui l'amenèrent en lad. ville chez un hostellier appelé Martin Jean de Sacario... sans aucunement présenter ne mener led. Anglois devers le maire de lad. ville, ainsi qu'il/ dussent avoir fait et qu'il est acoustumé, soit trieve ou non, » etc. (Ms. de la Bibl. imp., collect. Gaignières, 557, pièce n° 1.)
du carcan , du fouet et des galères, furent portées contre les délinquants1.
A quelque temps de là parut une déclaration sur cet édit, portant défense d'aller en pèlerinage à l'étranger sans permission du roi et approbation de l'évêque diocésain, à peine des galères à perpétuité contre les hommes, et contre les femmes de punition arbitraire2.
A la fin du xvne siècle, les pèlerins ne se montraient presque plus sur les chemins où l'on en voyait autrefois un si grand nombre. Déjà, vers l'année 1760, Lacolonie écrivait, à propos de l'hôpital Saint-Jacques, de Bordeaux : « La dévotion du pèlerinage est si usée, qu'à la réserve de quelque mendiant qui se sert de ce prétexte pour avoir plus de charités, on ne s'aperçoit plus qu'il en passe pas un3. »
Aujourd'hui le pèlerinage dont nous venons de faire l'histoire abrégée, n'existe plus, même dans le souvenir de nos provinces méridionales. Le dernier vestige que l'on en peut signaler se voyait à Moissac, où, jusqu'à l'année 1830, un pèlerin de Saint-Jacques, vrai pèlerin avec son costume, avait le privilège de marcher en tète de la procession du saint Sacrement de la paroisse qui portait le nom du patron de l'Espagne.
1 Isarabert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 136-438.
2 II/nl., t. XIX, p. 537, 538.
:! Histoire curieuse et remarquable de lu ville et province de Bordeaux. Bruxelles, 1760, in-12, l. 1 , p. 162, 163.