CHANGEURS ET BANQUIERS A BORDEAUX, DU XIII AU XVI SIÈCLE
Changeurs à Bordeaux pendant les xin* et xiv* siècles ; ils unissent le commerce des denrées à celui de l'argent. — Conditions imposées aux concessiunnaires des charges de changeurs ; instruction envoyée, à leur sujet, au connétable de Bordeaux. — Change établi dans une tour intérieure du château ; des changeurs de Bordeaux sont arrêtés, conduits à la Réole, incarcérés et mis à rançon. — duridiction du maire et des jurats sur les changeurs ; droit de nomination à une ou deux charges par la couronne. — Importance de l'emploi, attestée par celle des cautions exigées pour la nomination d'un changeur à Bordeaux. — Confirmation par Henry IV, roi d'Angleterre, du privilége de la ville relatif aux changeurs. — Représentalions adressées par le maire et les jurats de Bayonne à Henry VI, concernant la rareté des espèces anglo-françaises sur les marchés de la Guienne. — Batieurs de monnaie, ouvriers de la monnaie de Bordeaux au xvI: siècle. — Banquiers italiens à Bordeaux à cette époque ; association entre Roberto de Rossi, Parentes, Bodini et Grilandari; établissement et chute de cette socicté ; Pietro Touailla lui succède. — Principales opérations des banquiers italiens de Bordeaux ; Jean Guyot et Albert Morinat, banquiers et commis de Pictro Touailla ; ce dernier négocie seul en nom, notamment pour deux ecclésiastiques de la famille de Montalembert ; Pietro Touailla institue Catherine de Médicis sa légataire universelle; molif probable de cette disposition. — Jimportance de la fortune et des affaires de cet étranger. — Francesco Touailla. — Bastiano Segni ; Mattou, lacopo Cerrelani ; détails sur leur vie et leurs affaires. — Joannis Salvi, « serviteur d'Axolin Saratany ; » Giovanni Salvi et ses affaires. — Pietro de Lutiano. — Banquicrs et négociants lucquois à Bordeaux ; autres Italiens dans lo commerce ; importance des affaires de ces étrangers. — Robert le Maistre, banquier à Bordeaux.
Après les détails que nous avons donnés sur les principaux articles qui alimentaient le commerce de Bordeaux, on doit s'attendre à trouver des renseignements
se
sur les banquiers qui lui apportaient le concours de leurs capitaux et de leurs relations; mais on ne voit point apparaître de commerçants de cette sorte, au moins sous ce nom de banquiers, antérieurement au xvi° siècle. Le maniement de l'argent appartenait exclusivement aux changeurs, officiers publics chargés d'entretenir le travail des ateliers royaux du monnayage et de faciliter les transactions commerciales, qui eussent été impraticables sans eux avec la multiplicité de monnaies alors en circulation. |
En 1228, Henry IT avait ordonné de frapper sa monnaie de Bordeaux au titre et au poids de Tours! : quatre ans après il signalait des changes en contravention *; mais rien n'indique que cet ordre, adressé à tous les baillis royaux en Angleterre, se soit étendu jusqu'à la Guienne.
Sous Edward [*', nous trouvons un changeur de Bordeaux nommé dans un mandat de payement, ordonnancé à son profit, pour cinq barriques de vin fournies au bouteiller du roi; mais ce changeur, Pierre de Bordeaux, de Sainte-Livrade, se montre ensuite comme porteur d'argent dans une reconnaissance de 347 livres 11 deniers, incluse dans un ordre de Henry IT au connétable de compter cette somme à Pierre de Bordeaux, cette fois qualifié de marchand, sur le montant de la coutume qu'il aurait à payer pour ses vins, Son commerce, en ce genre, devait être plus considérable que
1 Rot. litt. pat., 12 Hen. II, m. 2. Cf. Ruding, Annals of the Coinage, etc., vol. I, p. 185.
? Rot. lilt. pat., 46 Hen. II, m. 2. (Nouv. Rym., vol. 1, p. 207.)
3 Rot. Vasc., 11 Ed. 1, m. 4. # Ibid., 12 Ed. I, m. 2.
son change, si ce Pierre de Bordeaux ést le même que le marchand gascon qui se trouve nommé, avec deux autres, dans une plainte adressée au trésorier d'Angleterre pour réclamer le payement d'une somme de 400 marcs sterling, prix d'une fourniture de vins pour la maison du roi, et cela sans être forcé de remettre, avant solde de tout compte, la taille qui constituait le titre des pétitionnaires !.
En 1348, les Rôles gascons nous fournissent le nom d'un changeur bordelais, Raymond Den°, et quinze ans plus tard nous y retrouvons la nomination de quatre autres, Jean de la Vale, Jean Rogey, Arnauld Lapy et Arnald de Vyos le Jeune. Ces changeurs étaient institués pour quinze ans, avec faculté de remplir leur charge en personne ou par des substituts capables, dont ils répondaient. La totalité de l'or et de l'argent achetés par eux devait être monnayée au lieu de leur résidence. Enfin le connétable de Bordeaux avait l'ordre de recevoir leur serment avant leur entrée en fonctions ÿ. Mieux traité que les quatre financiers qui viennent d'être nommés, Jean Carrère, de Bordeaux, obtenait, en 1384, la licence d'exercer, sa vie durant, l'office de changeur dans cette ville par lui ou un fondé de pouvoir *. Une autre concession, faite en 1399 par Henry IV à deux de ses valets, d'une échoppe basse
1 Miscellanea of the Queen's Remembrancer. Foreign Merchants, Ed. let IT, 390. (Augmentation Office.) — Voyez, sur les tailles et sur leur usage dans l'Échiquier d'Angleterre, l'Histoire de cet établissement par Madox, ch. xx, S xxvur, p. 709-711.
2? Rot. Vasc., 22 Ed. II, m. %5.
3 [bid., 6 Ric. II, m. 17. — Ruding, Annals of the Coinage, etc., vol. H, p. 255, 254.
# Rot. Vasc., 8 Ric. H, m. 4.
dans une tour intérieure du château de Bordeaux, établit une analogie entre le change de cette ville et celui de Londres, également situé au siége du pouvoir royal ?.
Cette échoppe était auparavant occupée par un changeur; mais la frayeur s'était emparée de ceux de Bordeaux depuis ce qui leur était arrivé. Pris d’un coup de filet, la plupart avaient été conduits prisonniers à la Réole et mis au fond de la tour, où l’un d'eux, nommé Elye Descombes, était mort, et ils ne furent élargis qu'au moyen d'une rançon de 2,000 marcs. C'était le sénéchal de Guienne qui les traitait ainsi par ordre du roi. Le maire et les jurats demandèrent justice à cet égard, et le sénéchal promit de porter leur réclamation au pied du trône, ou, s’il ne pouvait rien obtenir de ce côté-là, de leur rendre justice lui-même.
Maire et jurats avaient autorité sur les changeurs, avec pouvoir de les nommer et de les révoquer pour le bien public. Ils avaient été dépouillés de ce privilége ; mais à l'avénement du duc de Lancastre, duc de Guienne, les trois États de la province lui ayant demandé de la pourvoir suffisamment de changeurs, ce prince, accueillant cette requête, rétablit la jurade dans ses droits, se réservant seulement d'instituer un ou deux changeurs {.
Stephen Spouret fut nommé le 28 mars 1401. On peut juger de l'importance de l'emploi par ces deux faits
1 Rot. Vasc., 1 Hen. IV, m. %5.
? C'est-à-dire dans la Tour de Londres ,'où se trouve encore la monnaie. Voy. Trinity. Communia, 12 Ed. IL, rot. 30 in dorso. Cf. Madox, ch. x, p. 271, note £; ch. xxur, p. 604, 605, et ch. xx, p. 678, note gg.
8 Le Livre des Bouillons, nes 83, 85; folios .Ixxiv. recto, .Ixxv. verso, .Ixx vi. recto.
# Jbid., ne 493, folio .C. xj. recto et verso.
que le nouveau changeur était écuyer en même temps que marchand et bourgeois de Bordeaux, et qu'il ne fallut pas moins que la caution de deux grands seigneurs gascons, Guilhem-Amanieu, sire de Lesparre et de Rauzan, et de-Pons de Castillon, sire du même lieu, pour cette nomination ‘.
Vers le même temps, Henry IV, accueillant la requête du gouverneur, des jurats et du conseil de la cité de Bordeaux, confirma la concession du duc de Lancastre mentionnée plus haut?, et le corps de ville continua à nommer aux offices de changeurs qui lui avaient été attribués par le duc de Guienne. }
Le besoin de ces auxiliaires du commerce ne se fit jamais mieux sentir à Bordeaux qu’en 1431. Cette année, le maire, les bourgeois et la municipalité de la cité de Bayonne adressaient au roi des représentations concernant la rareté des espèces anglo-françaises sur le marché, occasionnée par la guerre qui empêchait l'argent d'arriver jusqu'à la monnaie de Bordeaux pour y être converti en numéraire. Par suite de cette disette, les espèces des autres royaumes, tels que la Castille, le Portugal, l’Aragon et la Navarre, sans parler de divers autres pays, avaient cours à Bordeaux, au grand dommage du trésor royal. Les Bayonnais sollicitaient un remède à la situation ® : nous ne savons lequel fut apporté, et s'il affecta en rien l'industrie des changeurs.
1 Rot. Vasc., 2 Hen. IV, m. 18. — Ruding, Annals of the Coinage, etc., vol. II, p. 254.
2 Rot. Vasc., 2 Hen. IV, m. 20. — Le Livre des Bouillons, nos 4053 et 107, folios .Ixxxiij. recto et .Ixxxiv. recto.
3 Rot. Vasc., 10 Hen. VI, m. 10; apud Rymer, vol. X, p. 488. Cf. Ducarel,
Avant d'abandonner les changeurs, nous voudrions pouvoir dire ce qu'au xvr sièck, on entendait à Bordeaux par « batteur de monnoye » et par « ouvrier de la monnoye de ladite ville, » deux professions qui s’alliaient parfaitement avec celle de commerçant. Dans deux actes passés le même jour, et dans d'autres d’une date postérieure, des individus qualifiés ainsi reçoivent en même temps le titre de bourgeois et marchand de Bordeaux, et il semble résulter de ces actes que ces ouvriers, ainsi que s'intitule l’un d'eux, étaient plus riches que ne le sont d'ordinaire ceux qui, de nos jours, travaillent dans les hôtels des monnaies.
Tout porte à croire que l’industrie des changeurs comprenait alors ce que nous entendons aujourd'hui par banque; mais nous ne voyons, à Bordeaux, de banquiers proprement dits qu'à partir du milieu du xvi siècle, et c'étaient des Italiens. Venus dans le royaume à la suite de Catherine de Médicis et sûrs de sa protection, ces
Postscript, p.18, et Ruding, Annals of the Coinage, etc., vol. E, p.274. — Dans le grand recueil des Ordonnances, t. XVII, p. 322, 335, on trouve l’énumération des monnaies anglaises qui circulaient en 4479; ct sur la couverture, ou plutôt sur le premier feuillet d'un registre du notaire Audouyn, un tableau indicatif des monnaies ayant cours, à Bordeaux, en 1549. Pour le siècle suivant, le registre d’un autre notaire présente, dans un envoi de fonds au directeur du convoi à Paris, une énumération de monnaies. (Couthures, 1655, folio 7.)
1 Minutes de Douzeau, 23 avril 1552, 4er juin et 6 mars 1557. — Dans un autre acte du 25 mars 1558, Jean Faure, « bapteur de monnoye, demeurant à Vaureys (Baurech ?), Entre-deux-Mers, » prisonnier pour dette, promet à Jean Rousseau, marchand et bourgeois de Bordeaux, garde et geûlier des prisons de Guienne, de se rendre et représenter dans ces prisons à toute réquisition. — Plus loin, sous le 8 avril et le 6 juin 1561, on rencontre Arnauld Lory, bourgeois, batteur de monnaie de Bordeaux. Par acte du 16 juin, Bernard du Casse, laboureur de la paroisse de Cantenae, vend à ce Lory deux tonneaux de vin « claret » de l’année « et du creu qu’il y culhe en ses vignes, » moyennant 21 francs lc tonneau.
étrangers s'étaient établis à Paris, puis dans les principales villes de commerce de la France, et y avaient ins-. piré, comme leurs prédécesseurs, une violente jalousie {. Les plaintes auxquelles ils donnèrent lieu forcèrent l’autorité à mettre des entraves à leur établissement dans la capitale; mais 1l ne s’en développa pas moins avec rapidité. Îls payèrent la pension de 15,000 écus sol qu’on exigeait d'eux au préalable, d'après l'ordonnance de Saint-Germain-en-Eaye de 1561,-et, ainsi autorisés, 1ls se mirent en mesure de se récupérer par fractions sur ceux qui voulaient bien se faire leurs clients. Pendant la régence de Marie de Médicis, le nombre des banques italiennes augmenta encore à Paris’. Toutes les grosses, affaires de France étaient aux mains de ces hommes d'argent, « sortis du fin fond de la Lombardie®. »
Dès le commencement de l’année 1546, « honorables missere Robert de Rossy, banquier, demeurant à Paris, Phelippes Parantes, son filz, missere Anthont Dodini et Jean-Baptiste Grilandari, » s'étaient associés pour faire la banque à Bordeaux; mais la société ne tarda point à être dissoute par la mort du premier et la fuite du
1 Voyez Discours de la fuyte des imposteurs ilaliens et dez regrets qu'ilz font de quicter la France, etc. (Paris, 1589, in-8°), réimprimé par M. Ed. Fournier dans ses Variétés historiques et littéraires, t. VIL, p. 261-270. — Ainsi que le fait observer M. Pardessus, « la France fut un des pays de l’Europe où les [marchands] Italiens s’établirent le plus promptement ; et même avant d'y avoir fait des établissements fixes, ils en fréquentaient dès longtemps les foires. (Collection des lois maritimes, introd., t. II, p.64.) Voyez sur l'antipathie qu'inspiraient les Italiens à nos ancètres au xmie siècle, une note de notre édition de l'Histoire de la guerre de Navarre, par Guillaume Anelier, p. 484-486.
? Voy. les Caquets de l'accouchée, édit. du même, p. 40, en note.
3 Variétés historiques et littéraires, t. MI, p. 174. Cf. t. VI, p. 279, 280, en note, ett. VII, p. 267, 268, en note.
dernier, laissant la place à un autre Florentin, Pietro .Touailla, La seule opération que nous connaissions de la première de ces deux maisons, est un chargement de soixante tonneaux de vin adressés à Bartolomeo Epaigni, Carlo Rimicini et Ci, de Londres?, à moins que l’on ne rattache aux banquiers de Bordeaux le « Phelippes Parentes, marchand, demeurant à Saintes, » nommé dans dans un acte du 17 août 1548, avec Alexandre, son fils, qualifié d'écuyer par Douzeau, dans un autre acte du 13 mars 1547.
Le plus ancien banquier italien que nous rencontrions ensuite à Bordeaux est, comme on l'a vu, Pietro Touailla, qui figure dans les minutes de Douzeau, à la date du 6 juin 1521, pour fourniture de barriques et argent prêté. Il reparaît encore comme banquier du commerce, le 29 avril 1525, dans la police d'assurance d’un navire chargé de vin pour Bilbao par Antoine Loppes de Villeneuve, son associé dans une expédition de pastel pour ‘Londres (11 janvier 1525); mais les banquiers italiens plaçaient au premier rang de leurs affaires les négociations avec la cour de Rome pour les bénéfices, sans prendre pour cela un titre en usage dans le siècle suivant #, Par acte passé par-devant Douzeau, le 9 août 1521,
1 Minutes de Douzeau, des 17 février et 29 septembre 1549.
2? Jbid., 18 novembre 1547. Cf. 7 mars.
8 Le 26 juin 1557, « Me Phelippes Parentes, » qualifié cette fois de receveur de l’archevèché de Bordeaux, reparait, avec Zanobi, son fils, dans la vente d’une propriété située à Saintes. À vec les deux Parentes, signent à la minute Bastiano Segni et François Malbosec, « pour avoir esté present, » avec le notaire.
# Voyez une sommation à M. Dirouard, banquier en cour de Rome, demeurrant à Bordeaux, par François Chastaing, prieur de Pellegrue. (Minutes d’'Andrieu, 1er août 1656, reg. 5-5.)
M. de Plains s'oblige envers Pietro Touailla pour les bulles de l’abbaye du Mas-d'Azil. Le 4 août 1529, Me Guillaume Bouteiller, demeurant à Blansac, en Angoumois, traite avec Pietro Touailla, marchand, banquier et bourgeois de Bordeaux, pour lui fournir une bulle de la cure de Saint-Laurent-des-Prés. Par un autre acte, en date du 5 avril 1532, Jean Guyot, banquier et commis du même Touailla !, convient de faire expédier une bulle de provision de renonciation de la cure de Saint-Vivien, en la terre et juridiction de Montravel. Le 15 octobre de la même année, Guillaume Barbier, bourgeois de Bordeaux, pactise et marchande avec « honorable homme Pierre de Thouaille » de lui faire délivrer en cour de Rome, en faveur de M° Artus de Corregia, une bulle de résignation de l'hôpital de Saint-Jean l'Évangéliste de Camparrian et de Saint-Vincent de Canéjean, son annexe*; et pareil acte a lieu, à la même date, pour la cure de Saint-Vincent de la Teste-de-Buch. On en rencontre un autre relatif à la cure de Lucmajour, diocèse de Bazas (9 août 1541); mais déjà Pietro Touailla avait pris un associé, Albert Morinat, annoncé dans l'acte comme demeurant avec luï et comme ayant traité avec l’ecclésiastique qui poursuivait l’obtention du bénéfice. A dater de ce moment, les traces des rapports entre les banquiers de Bordeaux et le Vatican se perdent pendant quelques années, ce qu’il faut sans doute attribuer à la défense faite
1 On retrouve plus loin ce Jean Guyot, pareillement qualifié dans une autre pièce du %6 juillet 1532, où Pietro Touailla reçoit du notaire Douzeau le titre
de banquier. 2 Voyez encore dans le mème registre des minutes de Douzeau, un autre