COMMERCE DES GRAINS
Faible importance du commerce des grains à Bordeaux; les jurats constamment préoccupés du soin de retenir les grains arrivés du dehors. — Ordonnance de 1605 fondée sur des lettres patentes de Henri II. — Dispositions prises par la jurade au sujet d'un arrivage de seigle, en 1621, et d'un chargement de blé pour l'étranger, en 1625. — Ordonnance royale relative à l'exportation des blés de Bordeaux en Espagne ; convocation du conseil de la ville pour. en délibérer. — Réclamalion du commerce concernant une nouvelle imposition ; la jurade sollicite l’interdiction de l'importation des blés; succès de leurs démarches à la cour. — Police des grains sur le port de Bordeaux. — Vigilance de la juradce à l'endroit des accapareurs. — Émeute à Bordeaux, à propos des grains destinés à l'Espagne. — Arrêt du parlement qui défend l'exportation des blés hors de la Guienne ; déclaration du Conseil d'État qui le confirme ; manœuvres du duc d'Épernon pour la faire rapporter; formation de magasins de farines et retour de l'abondance. — Golbert favorise l'exportation des grains, et l'intendant de Guienne entre dans les vues du grand ministre. — Famine de 1708; contrairement à la demande de l'intendant, le Conseil de commerce s'oppose à l'importation des blés étrangers ; motifs de cette décision ; proposition de deux médecins de Bordeaux d'employer, dans le pain, la racine d'asphodèle, — Commerce de blés étrangers à destination de l'Espagne ; communication de l'inspecteur général de la marine, et avis conforme du Conseil de commerce. — Refus motivé de passeports pour une importation de blé de Bretagne, par des bâtiments de Hambourg chargés de graine de lin pour cette province. — Importation en Guienne de fèves de Bretagne. — Grains et farines d'Irlande exportés à Bordeaux. — Mesures prises en 1712, par la Chambre de commerce, pour la sûreté des bâtiments chargés de blés pour Bordeaux. — Détails sur le commerce des blés dans cette ville à l'époque.
Le commerce des grains à Bordeaux, quoique entre les mains des citoyens les plus considérables, ne paraît pas avoir donné lieu à des affaires majeures et suivies. Plus riche en vins qu'en céréales, Bordeaux devait avant tout songer à garder son blé pour sa propre consommation : aussi voyons-nous les jurats constamment préoccupés du soin de retenir les grains qui venaient du haut Pays, du Médoc! et d’ailleurs, et les notables commer-
1 Voyez, dans la Continuation de la Chronique bourdeloise, p.176, une défense de transporter des grains de ce pays en Saintonge, où se faisait un grand com-
çants se borner à vendre en détail, aux habitants de la ville et aux paysans du voisinage, ce qu'ils avaient acheté en gros sur le port!.
En 1603, une disette s'étant fait sentir, les jurats font inhibitions d'exporter des blés sans avis préalable de la quantité que l’on voulait charger, « estans, disent-ils, en cette possession et authorité de tout temps®. » Il est de
merce de blé. Nous l’apprenons d’un arrêt du parlement de Bordeaux, où il est dit que « ung chacun jour les marchands du ressort de ladite court chargent et vendent ausdits marchands de Marennes et d'Oleron le blé, lesquelz le portent en leur pays pour le baïiller aux Espaignolz et Flammens qui viennent ausdits lieux d'Oleron et Marennes, charger du sel et blé. » (Reg. du parl. B. 21, folio 463 verso; A. D. 1533.)
1 Par acte de Castaigne, en date du 6 mars 1568 (folio ïiije lviij verso), Augier de Gourgue, « cytoyen de Bourdeaulx, » achète 2,500 boisseaux de blé, et, dans le cours des années suivantes, notamment en janvier 1574, il revend cette denrée par fractions, dont la plus forte est de 15 boisseaux, à des campagnards, surtout de Mérignac. Voyez les minutes de Themer, liasse 488-16, folios 7 verso, 11 recto, 14 recto, 20 recto, 21 recto, etc. Dans celles de Denhors, figure, à la date du 13 décembre 1561, une vente considérable de blé et de seigle, par Jacques Pichon, à deux marchands de Saint-Macaire. (Liasse 184-2, folio miijrxiij verso.) Les notaires eux-mêmes vendaient du blé. Dans les notcs inscrites à la fin d’un registre de dénombrement en faveur de noble Grimond du Bosc, jurat de Bordeaux, et de noble damoiselle Aude du Four, sa femme (4510-1514), on surprend le tabellion Guillaume Dupérier vendant du grain en détail, sans préjudice de ses autres métiers; car il louait aussi des objets de literie, prètait à la petite semaine, et trouvait encore moyen de chanter au couvent des Carmes, à Saint-Éloi et à Saint-Michel. (Archives du département de la Gironde, série E.)
? Darnal, Suppl. des Chron. de Bourdeaux, p. 121. — Les jurats entrèrent plus d’une fois en lutte avec l'amirauté pour ce qui touchait à la police des blés. Un continuateur de Delurbe écrit, à la date du 22 juin 1678 : « Le sieur juge de l'amirauté s'étant ingeré d'aller à bord d'un vaisseau qui venoit de Dublin, pour y faire procés verbal du bled, froment gâté et pourry, dont le vaisseau étoit chargé, ayant d’ailleurs entrepris de faire décharger lesdits grains aux Chartrons dans les chays du sieur Denis, bourgeois et marchand de cette ville, pour y être par luy pourvû, messieurs les jurats regardant cette entreprise comme un attentat fait à leur autorité et à la police, baillerent une ordonnance qui casse celle de l'amirauté, qui fait inhibilions et défenses aux officiers
fait que Henri Il, par des lettres patentes que mentionne Darnal, avait attribué aux maire et jurats de Bordeaux la connaissance des blés qui se chargeaient sur le port, avec Inhibitions et défenses d'en charger et transporter sans leur permission ‘.
En 1621, un navire chargé de seigle était arrivé et restait sans décharger ni mettre en vente ses grains : les jurats ordonnent « qu'il mettroit planche » et vendrait son seigle à raison de 3 livres 10 sous le boisseau *. Deux ans après, ayant été avertie que des marchands de la ville entreprenaient de charger des blés sans permission pour les exporter à l'étranger, la jurade enjoint expressément au visiteur commis à cet effet de tenir l'œil ouvert sur de pareilles contraventions et de les lui signaler. Il fut ensuite défendu « aux bayles des sacquiers de porter aucuns grains à bord de navire sans la permission des jurats, signée du secrétaire de la ville 5. »
Ces grains étaient destinés pour l'Espagne, notre tributaire pour cette denrée‘. Le roi, cédant aux conseils
de l’'amirauté de s'ingerer dans la connoissance de tels affaires, ct generalement de tout ce qui regarde la police, » etc. (Continuation de la Chronique bourdeloise depuis le mois de decembre 1671, etc., p. 53.) Déja, en 1676, il y avait eu conflit entre l’amirauté et les jurats, pour excès commis aux Chartrons en la personne d’un tavernier. ({bid., p. 37.)
1 Suppl. des Chron. de Bourdeaux, ann. 1551 et 1554, p. 68, 69. — Voyez encore les Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bordeaux, ch. des Bleds. |
2 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 6.
3 Ibid., p. 14. Cf. Anciens et nouveaux Statuts, etc., ch. des Fourniers. — Outre les visiteurs des blés et des farines à Bordeaux, il y avait un officier a préposé pour faire la visite des équipages des vaisseaux dans le bourg de Pauillac. » Cette place exista jusqu'en 1732, et donna lieu à une délibération du Conseil de commerce au sujet de la suppression de la commission du sieur Verdier, qui en était pourvu. (Reg. F. 12. 79, p. 699; séance du 21 août 1732.)
# Voyez ci-dessus, t. 1, p. 466-468. Aux preuves que nous avons citées de
des économistes de l’époque {, avait ordonné par ses lettres patentes que tous les armateurs qui chargeraient des blés à Bordeaux pour ce pays, seraient tenus d'apporter en France la moitié du prix en argent monnayé ou en lingots, et de donner caution à cet effet : les jurats, voyant dans ces dispositions une atteinte à la liberté du commerce, décidèrent que le Conseil des Cent trente serait convoqué pour prendre une résolution sur cette affaire *.
L'année 1630 fut mauvaise pour le commerce de Bordeaux, surtout en ce qui concerne les subsistances. Il commença par réclamer contre une nouvelle imposition de 5 pour 100 levée à Mortagne sur les marchandises expédiées à ses périls et risques, demandant l'envoi d'une députation à Paris; et les jurats profitèrent de l'occasion pour solliciter l'interdiction de l'exportation des blés, attendu la disette qui régnait dans la province. Le roi leur envoya la permission d'en faire venir de Picardie, de Normandie et de Bretagne; mais les parlements de Rouen et de Rennes ayant mis opposition à la sortie des grains, un jurat fut député pour y aller, et il accéléra le transport des blés, qui enchérissaient extraordinairement 5.
l'exportation de blé qui avait lieu autrefois de notre port dans la Péninsule, joignez deux actes, l'un de Douzeau (27 août 1519), l’autre de Castaigne (9 mai 1568; liasse 87-12, folio iije1xix recto).
1 « Les Espagnols ne peuvent vivre sans nos grains, ny aller aux Indes querir la despoüille des mines, sans nos toilles et cordages. S'il plaist au roy faire exactement et rigoureusement observer ses edicts, qui defendent de porter des bleds hors le royaume, les Espagnols seront forcez par la faim de venir offrir leur or et argent en France, à quelque prix que Sa Majesté le vueille estimer. » (Moyen d'enrichir la France de la despoüille des Indes, etc., ss. 1. n. d., in-49, p. 4.)
2? Continualion à la Chronique bourdeloise, p. 19.
S Jbid., p. 33.
Comme aujourd'hui, le siége du commerce des blés et farines avait lieu au pont Saint-Jean‘. A leur entrée dans le port, faubourg et banlieue de Bordeaux, ces denrées payaïient des droits ?, et ne pouvaient être exportées sans passeport. Le 6 août 1657, le duc de Vendôme ayant élevé la prétention de faire payer cette pièce, les jurats convoquèrent les Cent trente, et il fut remontré que le droit exigé par ce seigneur ne lui appartenait pas, attendu que c'était un droit royal, et qu'’ainsi il fallait s'opposer à sa prétention : ce qui fut fait 5.
La jurade ne se montrait pas moins vigilante contre les acapareurs. En 1661, elle faisait défense à toutes sortes de personnes d'acheter en gros des blés qui arrivaient sur le port, pour les emmagasiner, sans sa permission. Elle voyait aussi avec regret les grains ne
1 Factum pour les sieurs Roquejoffre et Goudal, bourgeois et marchands de Bordeaux, intimez, contre Thomas et Étienne Allain, marchands associez de Limk en Angleterre. (Rec. de factums, Bibl. de Bord., Jurispr., n° 3076, t. IV, nos 13 et 16.) — Le même Goudal, que nous avons vu ci-dessus, p. 163, note 4, reparait, avec la qualité de marchand commissionnaire, dans une délibération du Conseil de commerce, qui achève de témoigner de l'importance de ses affaires. (Reg. F. 12. 79, p. 462; séance du 14 février 1732.)
2 Continuation de la Chronique bourdeloise, etc., p. 5456, ann. 1678.
3 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 82, 83.
# Ibid., p. 94. — Cette disposition forme l’article 2 d’une pièce que nous croyons devoir rapporter en entier :
« Estat des frais du transport des blés par la rivière de Garonne à Bordeaux.
. « La foraine d’Auvilars arreste la descente des hatteaux audit lieu, pour exiger un sol de chacun boisseau de froment; et, pour l'esviter, on fait un acte de soumission par lequel on s’oblige de raporter certificat de leur commis résidant à Bordeaux, comme le blé se consomme en province, et par cet expédient on s’exempte de payer lesdits droits.
a Quand les blés sont arrivés à Bordeaux pour descharger à bord d’un navire au large, avant de démarer du quay, le batelier est obligé par le statut d’attendre que les trois marées franches soient passées, souffrir la visite du commis des jurats et luy donner la montre du blé doni il est chargé, et faire sa
point s’y arrêter et repartir presque aussitôt pour aller alimenter les provinces arrosées par la Loire. L'intendant de la Rochelle, Colbert de Terron, écrivait à son cousin, le 12 décembre 1661 : « J'ay desjà sceu par M. de Fontenay l’ordre que vous luy avés donné d'achepter des bledz. Il me mande qu’il me fera sçavoir la quantité et le temps qu'ilz pourront arriver devant Bordeaux ou Blaye. Il faudra douze fleutes flamendes pour porter les vingt mille septiers, et on ne peut mieux les fretter que devant Bordeaux, où je sçay que présentement il y a plusieurs bastimentz qui cherchent fret. Je ne sçay si vous entendrés payer les 50 solz par tonneau, puisque cette gargaison se faict pour le compte du roy!. »
déclaration ; ensuite demander permission aux jurats. Pour l'obtenir, il faut payer 2 sols par boisseau, et bien souvent en la composition ils espargnent partie desdits droits.
« Le fermier de l'hostel de ville exige 3 deniers par boisseau. T1 oblige à prendre ses mesures, et se fait payer 2 sols pour le loüage d’un boisseau chacun jour.
« Outre que les saccais se font payer extraordinairement le polr]tage des grains qui sortent de la ville pour porter à bord des batteaux et allèges au quay, selon les occurances, ils exigent encore 6 deniers de chacun boisseau qui se mesure à la descharge du bateau dans le navire.
« Les trésoriers de l'hospital Saint-André exigent un pour cent de tous les blés qui se chargent.
« L’hospital des Manufactures demande encore un ou deux pour cent, suivant{ la dévotion des magistrats qui le protègent.
« Les couretiers exigent aussy un pour cent; et quand c'est un bourgeois qui charge pour son compte, quitte de ce droit.
« La comptablie prend trois pour cent; et sy c'est un bourgeois, exempt, et moyennant le droit de l’aquit, ou passavant, on s’aquite.
« Le droit du convoy est le plus grand, 4 livres 16 sous de chacun thonneau composé de vingt boisseaux pezant environ deux mille trois cent vingt livres, poids de marc, suivant la qualité des bleds.
« Les actes et expéditions qu’il convient passer par devant l’admirauté avant faire l'enregistrement du passeport du navire sur lequel on a chargé les bleds. » (Lettres à M. Colbert, Bibl. imp., Colb. 107 bis, Mél., folio 748.)
1 Correspondance de Colbert, Bibl. imp., Colb. 106, Mél., folio 352 recto. CF.
Une autre lettre vint informer le ministre de l'appui que les jurats trouvaient dans une magistrature supérieure : « Monsieur, disait le gouverneur de Bordeaux, j'escrits à M. de la Vrillière que le parlement de ceste ville ayant usurpé de cognoistre des cargaisons des bleds qui se font sur cette rivière despuis l'année 1649, quoyque feu M. d'Espernon fist ce qu'il peust pour s'y opposer, et qu'on a despuis tousjours dissimulé, 1l se présante une occasion très-favorable pour leur deffandre avec justice. J’entré le 26% de ce mois au parlement pour faire entendre à la compagnie qu'il n’y avoit rien présente-
folios 372 verso, 376 recto, 417 recto, 430 recto; vol. 107 bis, folios 714-7148, et vol. 108, passim. — L'arrêt du parlement de Bordeaux mentionné dans cette lettre paraît ne point avoir reçu d'exécution, à en juger par cet Estat des bledz qui viennent de Bourdeaux pour Tours, suivant le Mémoire de Monsieur de la Grange (Colb. 109, Mél., folio 68 recto) : « L'on a chargé en Guyenne onze mil cinq cent quatre-vingtz-dix boisseaux, qui font, mesure de Bourdeaux, cinq cent soixante-dix-neuf thonneaux et demy; mais comme la mesure de Bourdeaux est plus grande que celle de Nantes d’un neufvième et un tiers, les maistres de navires ont rendu à Nantes six cent trente-cinq thonneaux quatre septiers, qui, en mesure de Tours, feront six mil six cent soixante-sept septiers. Entre la mesure de Tours et celle de Paris, il y a un peu de différence, le septier de Tours pezant deux cent livres, et celluy de Paris deux cent quarente ou deux cent quarente-cingq; laquelle différence va à deux boisseaux, qui se rencontrent par septier dans la mesure de Paris de plus que dans celle de Tours; qui produit sur le total de nos bledz unze cent septiers ou environ, par la suputation que le sieur de la Grange et moy avons faicte de l'achapt et de tous les frais, mesure de ce que le roy pourra faire payer à l'exempt et aux trois gardes pour leur voyage, vendant à Tours chasque septier de bled 25 ou 26 livres, qui est le mesme prix que la police a mis, despuis quatre mois, sur les bledz des marchans arrivant sur les ports, quoiqu’aux lieux circonvoisins, mesure aux marchez de Tours, ilz ayent vallu davantage. — Toutes choses, dis-je, précontées, il y aura beaucoup de proffit pour Sa Majesté, ce que l’on ne peut certainement et nettement congnoistre qu'après que la vente de ces grains aura esté faicte. — Vous observerés, Monsieur, que despuis Nantes jnsques à Tours on n’a payé aucuns droictz à tous les passages. Celtc espargne est de plus de 2,000 livres, » etc.
ment à craindre pour cette province, que l'abondance des bleds estoit grande en Languedoc, l'apparence trèsbelle de la récolte prochaine, et que la misère des provinces de la Loire devenoit extrême, qu'il y avoit des arrests du Conseil d'Estat qui permettoient à touts marchands la cargaison, que Jj'avois creu estre obligé de leur dire que je n’en pouvois plus différer l'exécution, chascun témoigna defferance pour tout ce que je leur dis. Et après estre sorti, ils donnèrent un arrest qu'on n'en pourroit charger que dix mille boisseaux, et que les marchands seroient obligés d'en prendre une expédition pour leur servir de passeport; et, sans en charger le registre, ils ont engagé les jurats à prendre 15 sols par boisseau, qu'ils destinent à payer leurs debtes contractées durant les guerres civiles. Je ne veux point, Monsieur, vous représanter le retardement infaillible à la levée des tailles, les peuples ne pouvant débiter leurs danrées, ny vous faire cognoistre la conséquence dangereuse aux autres intérests de Sa Majesté qui pourroit arriver, sy le parlement peust deffendre et permettre les cargaisons des bleds!, » etc. |
Un an après, une disette de blé presque générale se fit sentir dans toute la France et fut l'occasion de troubles très-graves à Bordeaux. Comme il y était moins cher qu’en Espagne, des négociants demandèrent au duc d’Épernon la permission d’en transporter dans ce royaume, et ce gouverneur la leur accorda, après avoir reçu, dit-on, pour prix de cette grâce, une somme considérable. Lorsqu'on voulut charger ces blés, le peuple,
1 Lettre du marquis de Saint-Luc à Colbert, datée de Bordeaux, le 29 mai 1662. (Bibl. imp., Colb. 108. Mél., folio 820.)
appréhendant la famine, s'assembla et s’opposa ouvertement à cette opération. Avertis par les marchands, les jurats accoururent sur le port pour en imposer à la populace; mais voyant leur autorité méconnue, ils se retirèrent. Ce fut alors au gouverneur à se montrer, et il se porta sur les bords de la Garonne à la tête de ses gardes et d'un corps de noblesse. Le peuple, ayant réussi par ses menaces à interrompre le chargement des blés, s'était dissipé; 1l ne restait plus que quelques femmes du plus bas étage, résolues, disaient-elles, à ne pas souffrir qu’on leur Ôtât le pain de la main, comme on prétendait le faire.
. Cependant les jurats reparurent le lendemain sur la rivière, pour faire reprendre et opérer en leur présence l'embarquement des blés; mais autour d'eux le peuple recommença à s'assembler, prêt à tout plutôt qu'à permettre la sortie d'une denrée dont le besoin se faisait chaque jour sentir davantage. À bout de moyens, ils eurent de nouveau recours au duc d'Épernon, et celui-ci commanda à Beauroche, l’un de ses écuyers, de se rendre sur le théâtre de l’émeute et de revenir lui en faire son rapport. Cet officier ne fut pas longtemps absent; encore ému du danger qu'il avait couru la veille avec les mégères qui avaient failli lui faire un mauvais parti, il revint et fit à son maître un tableau effrayant des périls qu'il avait courus.
Cependant le parlement, instruit de ce qui se passait, rendait un arrêt qui défendait l'exportation du blé hors de la province, et 1l écrivait au roi pour lui en demander la confirmation. Le Conseil, ayant approuvé les motifs de l'arrêt, donna le 13 août une déclaration qui révo-
quait la permission que le duc d'Épernon avait obtenue sur un faux exposé, et qui défendait à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles pussent être, de faire transporter des grains hors du royaume sous peine de la vie. Cette déclaration, qui fut envoyée à l'amirauté de Guienne, blessa profondément les intérêts des commerçants engagés dans l'affaire de grains, et encore plus l’orgueil du duc d'Épernon. Il tenta de la faire révoquer, à l’aide de certificats des juges et consuls de plusieurs petites villes, qui attestaient qu'il y avait dans la province beaucoup plus de blé qu’elle ne pouvait en consommer, et qu'on ne courait aucun risque d'en permettre le transport; mais cette manœuvre ne réussit pas, et la discorde continua avec des événements qui sont étrangers à notre cadre. Tout ce que nous en rapporterons, c’est qu’à la suite d’un ordre du duc d'Épernon qui interdisait toute communication avec Bordeaux ?, et d’un arrêt du parlement relatif à l'approvisionnement de cette ville, plusieurs négociants, animés par le double appât d’un profit légitime et d’un service à rendre à la cause commune, s’employèrent activement à former des magasins de farine, et y réussirent à ce point qu'en très-peu de temps il se trouva des vivres pour un an. Quand la disette se faisait sentir à l'étranger, le commerce de Bordeaux ne s’en trouvait que mieux. La ré-
1 Fonteneil, Histoire des mouvemens de Bourdeaux, liv. I, ch. m1, p. 29. — D. Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, 1re part., liv. VI, ch. v, p. 265,
© Histoire des mouvemens de Bourdeaux, liv. Ier, ch.rv, p. 47. — D. Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, 1re part., iv. VI, ch. x, p. 272.
8 D. Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, Are part., liv. VI, ch. xxt, p. 281, 282.
colte de 1673 ayant été abondante, Colbert écrivait, le 16 mars 1674, à l'intendant de cette ville : « À l'égard de la sortie des bleds, il y en a une si grande quantité dans le royaume, que S. M. n'a pas jugé à propos de l'empescher; ainsy vous pouvez en laisser une entière liberté. » A la fin de l'année, par suite d'expéditions au dehors, les craintes recommencent. Enfin, le 6 juillet 1675, un arrêt du Conseil ayant défendu la sortie des grains, Colbert écrivit quelques jours après à l’intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la publication. Heureusement l'intendant avait pris sur lui de prévenir ses ordres, et 1l répondit que le beau temps qui continuait « seroit sans doute une nouvelle obligation pour le roy de chercher de l'argent dans les pays estrangers par la vente des grains qu'il y avoit de trop{. »
En dépit de la sollicitude de l’administration, Bordeaux ressentit plus d’une fois la famine, et, notamment en 1675, la population fut réduite à manger du pam
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. IX, re part., introduction, p. cLxxxv et 162. — Nous n'avons rien dit de la disette de 1662, ne possédant, à ce sujet, que les maigres renseignements donnés plus loin par M. Pierre Clément, p. 227, et les détails fournis par l'intendant Hotman dans sa correspoudance, qui offre, entre autres documents curieux, son jugement souverain contre les soulevés de la Benauge, et deux procès-verbaux de visite des guérites et galeries des églises et maisons du pays d'Entre-deux-Mers. (Bibl. imp. Colb. 107 bis, Mél., folios 845 et suiv., 884, 1126, etc.) — D'autres considérations, les exigences de la typographie, nous ont égaiement empêché de signaler, dans le chapitre précédent, les « assemblées tumultueuses » tenues par les jurats en 1662 pour interrompre le commerce des eaux-de-vie, et l'accusation portée contre eux « d'avoir emprisonné Oyens, marchand flaman, pour en avoir vouleu charger, » et nommément contre l'un d'eux, le sieur de Saint- Méard, contre le sieur Dejean, procureur-syndic, et contre un bourgeois nommé Gentil Pineau, d'être allés au bureau du convoi quereller et menacer les officiers. (Jbid., vol. 111, folio 105 recto. Lettre des maire et jurats, gouverneurs de la ville de Bourdeaux, 4 septembre 1662. Cf. folio 537 recto.)
nm.
bis‘. L'année 1708 compte au nombre des plus calamiteuses sous ce rapport. Le 14 juillet, M. de la Bourdonnaye, intendant en Guienne, écrivait au contrôleur général pour lui exposer que si la récolte avait été aussi mauvaise dans le reste du royaume et qu'il y eût aussi peu de blé des récoltes précédentes, on devait craindre que le peuple ne souffrit pendant l'hiver. Il ajoutait que les capitaines de quelques navires hollandais, hambourgeois et autres, venant de la mer Baltique, avaient offert d'apporter des blés à Bordeaux en y allant charger des vins, et qu'il trouvait à propos de le leur permettre. Consultés à cet égard, les députés qui formaient le Conseil de commerce répondirent par un refus ainsi motivé : on n'avait pas encore une connaissance assez complète de la récolte générale du royaume, et il se pourrait faire que les provinces pussent se soulager les unes les autres sans avoir besoin de secours étrangers. D'ailleurs, 1l y aurait à craindre qu'en permettant aux Hollandais de nous apporter des blés, ils ne les portassent en Portugal et dans les villes d'Espagne rebelles, sans s'arrêter aux soumissions qu'ils feraient dans les villes de France, la peine prononcée en ce cas ne balançant pas les profits qu'ils feraient en portant en sûreté des blés chez nos ennemis ?. C’est alors que deux médecins de Bordeaux proposèrent d'employer, dans le pain, la racine d’asphodèle; mais un pareil remède ne pouvait qu'être insuffi-
1 Contin. de la Chron. bourdel., p. 32. — Le Grand d'Aussy (Hist. de la vie privée des François, t. 1, p. 108) demande si ce n’est pas là le pain noir mentronné dans les Anciens et nouveaux Statuts, etc., ch. des Fourniers.
2? Reg. du Conseil de commerce F. 12. 53, fo 341 ro; séance du 11 août 1708.
8 Le Grand d'Aussy, Histoire de la vie privée des François, t. 1, p. 142.
sant, et la Chambre de commerce prit des mesures plus efficaces !. |
Cette disette n'empêchait pas le commerce de Bordeaux de faire des affäires de grains étrangers avec l'Espagne, où elle avait lieu également. Suivant un avis du sieur Lombard, inspecteur général de la marine, des négociants bordelais, qui avaient proposé de faire passer des blés d'Écosse et d'Irlande à la Corogne, persistaient dans leur résolution et comptaient, après avoir fait décharger ces blés en Galice, venir prendre à Bordeaux des vins et autres marchandises permises. Au cas où ils n'obtiendraient pas la permission nécessaire, ils parlaient d'envoyer, par des barques françaises, ces vins et marchandises en Espagne, pour les reverser sur des navires étrangers. Le Conseil émit un avis favorable, conforme à celui de Lombard; mais avant de prendre une résolution, 1l voulut savoir si le roi d'Espagne accorderait des passeports aux bâtiments chargés de blé*.
Dans le même temps, des négociants bordelais, Denis Meyer, Dousse, Nicolas Woldt et Jeannet Lelus, demandaient des passeports pour des navires hambourgeois, lubeckois, et autres de la mer Baltique, sur lesquels ils voulaient faire venir de la graine de lin à Morlaix et à Roscoff, pour y charger des blés, s'il y en avait, et les porter à Bordeaux, où 1ls prendraient leur chargement de vins et autres denrées pour le Nord. M. Daguesseau
1 Registre À, p. 152; séance du 13 juin 1709. Cf. p. 159.
2? Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 392 recto; séance du 10 octobre 1708. Cf. folio 353 recto (17 août). — A la suite de la première délibération, on trouve un avis des plaintes que l’on faisait à la Corogne, que tout le commerce de France y fût entre les mains des Suédois.
ayant demandé l'avis des députés, ils répondirent que l'on n'accordait point de passeports aux bâtiments de Hambourg pour nous apporter de la graine de lin : ceux de Riga, de Libau et des autres ports de la Livonie, d'où l’on tire cette graine, étaient neutres et n'avaient pas besom de passeports pour venir chargés de graine de lin à Morlaix et passer de là à Bordeaux afin d'y prendre des vins et autres denrées, ce commerce leur étant permis comme en temps de paix {.
La famine qui sévissait dans nos contrées devait avoir pour résultat d'y attirer des vivres de toutes parts, surtout de Bretagne, et d'activer ainsi ke commerce. Un marchand de Pont-Croix eut l'idée d’une spéculation souvent pratiquée dans les deux siècles précédents? : il sollicita un passeport pour envoyer soixante tonneaux de grosses fèves de Bretagne dans nos parages, représentant, pour l'obtenir, que ces légumes n'avaient point de débit dans le pays, qui en produisait beaucoup, et que le roi n’en avait pas besoin comme des autres grains *. D'un autre
1 Reg. du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 596 recto; séance du 17 octobre 1708. |
? Les minutes des anciens notaires de Bordeaux surabondent en mentions d’arrivages de grains de Bretagne dans cette ville. Nous ne citerons que deux actes de Douzeau, en date des 13 mars 1516 et 22 juillet 1519 : par l’un, des marchands de Vannes s'engagent à livrer trois cents boisseaux de blé à Bernard du Fossé; l’autre montre Antoine Loppes, « dit de Villeneufve, » recevant de Bretagne trois cent un boisseaux d'avoine. Entre ces deux actes, nous en avons remarqué deux autres, du 12 août 1517, portant vente de six cents boisseaux de blé de Libourne à un marchand de Marans.
8 Registre du Conseil de commerce F. 12.55, folio 140 verso; séance du 28 février 4740. — En 1695, la Grâce-de-Dieu d'Écosse avait apporté à Bayonne six cents boisseaux de fèves avec trois saumons d’étain, un baril de vaisselle aussi d’étain, un baril de prunes et deux pièces de toile de Hollande. (Conterrolle de la recepte du bureau de la coustume de Bayonne, folio 3 verso, 8 janv. 1625.) —
côté. les frères Germé, de Bordeaux, se tournèrent vers l'Irlande pour lui demander les subsistances qui manquaient à cette ville. Le passeport qu'ils sollicitaient pour y faire venir, sur un navire Irlandais, quatre cents barils de farine ou grains, leur fut accordé sans difficulté 1. |
Il en fut de même pour un autre placet dans lequel étaient exposés les faits suivants. Un certain Mercer, marchand de Belfast, avait expédié d'Irlande à Bordeaux un navire muni de papiers en règle. Ce navire, ayant été obligé de relàcher à Saint-Martin de l'île de Ré, fut enlevé par un corsaire de Guernesey, conduit dans cette île et déclaré de bonne prise. Mercer le racheta, et l'ayant fait ramener au point où 1l avait été capturé, il sollicita un passeport pour y charger du sel, retourner en Irlande et revenir à Bordeaux avec son chargement de blés et autres marchandises permises, « attendu, disait-il, la disette des bleds qu'il y a à Bordeaux, à cause du débordement des eaux *. »
Voyant la subsistance de Bordeaux ainsi menacée, la Chambre de commerce prit les mesures commandées par la situation. Elle donna l'ordre à un sieur Brach de
Plus anciennement, Jeannot de Goyty, marchand de Bordeaux, chargeait sur la Trinité, de ce port, vingt-six tonneaux de fèves et quatre de millet, pour Saint-Jean de Luz, et Guiraud de Minvielle embarquait vingt tonneaux de fèves et cinq de froment pour la même destination. (Minutes de Denhors, 26 avril et
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 316 recto; séance du 22 août 1711. — Les frères Germé figurent aussi dans le registre A de la Chambre de commerce, p. 68, à la date du 4er juin 1707, pour une importation de beurre et de fromage d'Irlande et de Hollande.
? Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 60 verso; séance du 8 juillet 1712.
rassembler tous les bâtiments à l'ancre dans les ports voisins, où ils chargeaient des grains pour Bordeaux, afin de les escorter et de les conduire dans la Gironde. Quelques jours après, la flotte de Bretagne arrivait heureusement pour combattre la famine*.
Au commencement du siècle dernier, le commerce des blés, à Bordeaux, n'avait plus lieu avec l'Espagne et le Portugal, bien que l'administration eût toujours l'œil ouvert sur le midi de l’Europe, mais avec l'Amérique, et notre place y envoyait tout ce qu’elle ne gardait pas pour sa propre consommation. Entouré de pays fertiles en céréales, Bordeaux ne se pourvoyait qu'en temps de disette dans les provinces éloignées ou à l'étranger. Nos négociants s’adressaient alors à la Bretagne, à la Flandre, à l'Angleterre et à Dantzick; mais ils n'avaient recours au Nord qu'à défaut de contrées plus rapprochées, les secours qu'on attendait de ces dernières étant plus prompts, les frais de transport moins grands, et les blés plus estimés que ceux qui partaient de la Prusse occidentale.
On en tirait aussi de Riga, de Kœnigsberg, de Stettin et de Hambourg, mais en très-petite quantité comparativement à ceux qui nous venaient de Dantzick, le véritable entrepôt des blés du Nord.
L'auteur du Mémoire que nous prenons pour guide, donne ensuite un état des diverses localités du Quercy
1 Reg. À de la Chambre de commerce, p. 400; séance du 15 septembre 1712. Cf. p. 392 (4 août), 395 (9 août) et 398 (18 août).
2 Ibid., p. 402; séance du 24 septembre. Cf. p. 404 (6 octobre).
3 Dans le registre du Conseil de commerce F. 12. 84, p. 333 (séance du 41 juillet 4737), il est fait mention d'un Mémoire des consuls de la nation française en Espagne, Portugal et Italie, au sujet de l’état actuel de la récolte et du commerce des blés dans ces pays.
et du Languedoc d'où Bordeaux tirait ses blés, avec leurs qualités et les frais qu'ils occasionnaient ! ; il indique les rapports des mesures de chaque lieu avec celles de Bordeaux et de Paris; puis 1l passe aux blés tirés tant de Bretagne et de Dunkerque que des pays étrangers, en suivant le même ordre, et 1l joint des comptes d'achat et de vente pour chaque localité, savoir : Agen, le Mas-d’Agenais, Marmande, Astaffort,. Leyrac, Tonneins, Villeneuve-d’'Agen, Castelsarrasin, le Mas de Verdun, Nérac, Grenade, Castelnau de Médoc, Lesparre, Cahors, Moissac, Montauban, Penne, Bergerac, Sainte-Foy, Gaillac, Rabastens et Villeneuve.
« Les bleds des quatre provinces cy-dessus, ajoute l'écrivain du Mémoire de 1730, sont plus estimés que ceux qui viennent des pays étrangers. Ils sont secs et roux, et ont le grain gros et bien nourri. Le boisseau doit peser, quand le bled est de bonne qualité, de cent dixhuit à cent vingt livres.
« Il faut remarquer que le bled du Quercy est plus fin et qu'il a le grain moins gros que celuy qui vient des lieux qu’on a indiqués, et qu’il fait le pain plus blanc.
« On se sert de ce bled, aussi bien que de celui de Nérac, pour faire du minot, qui n’est que la pure fleur de farine qu'on envoye aux Isles et qui est la plus recherchée. »
1 Comparez ces frais avec ceux qui sont détaillés dans une pièce rapportée ci-dessus, p. 219, note 4, et dans un Mémoire des droictz el péages qui se payent sur la Garonne pour le transport du bled. (Lettres à M. Colbert, 1649-1660. Bibl. imp., Colb. 101, Mél., folio 204 recto. Cf. vol. 107 bis, folios 1124, 1128, et vol. 108, folio 152.)
L'auteur passe ensuite aux blés qui nous venaient de Flandre : « Les bleds qui se chargent à Dunkerque, dit-il, viennent de Samt-Omer et de Bergues Samt-Winnoc. Les premiers sont roux et blancs; ces derniers se vendent ordinairement 25 pour 100 plus que les roux. Ceux de Bergues sont blancs, plus estimés que ceux de Saint-Omer et d'un plus grand prix. Parmy les bleds que Bordeaux tire des pays étrangers et des ports de France, ceux-cy l’'emportent sur tous les autres, excepté sur ceux d'Angleterre, qui sont les plus estimés. Ces bleds ont le grain long et pesant; mais ils sont naturellement gros. Ainsi il est à propos de n'en faire venir que dans un temps froid, parce qu'ils s’échauffent facilement quand on les embarque dans un temps chaud. »
Avant de donner des comptes d'achat et de vente de blés chargés à Dunkerque pour Bordeaux, l’auteur du Mémoire marque les différentes mesures de Dunkerque, Saint-Omer et Bergues, ainsi que le rapport qu'elles ont entre elles et avec celles de Bordeaux et d'Amsterdam. Il termine en faisant observer que Dunkerque fournit du seigle, mais en petite quantité, et qu'il s’y vend ordinairement un cinquième de moins que le blé roux de Saint- Omer.
1 Pendant l'été de 1739, deux armateurs de Bordeaux, les sieurs Nérac et Link, avaient importé des farines d'Angleterre; elles se trouvèrent gâtées, et les jurats ne permirent à leurs propriétaires de les convertir en biscuit qu'à la condition de les réexporter à l'étranger. (Registre du Conseil de commerce F. 12. 86, p. 391, 394; séance du 16 juillet 1739.) — Jalouse de la concurrence que les fourniers étrangers faisaient à ceux de Bordeaux, la jurade avait rendu une ordonnance pour défendre de faire passer aucune espèce de biscuit depuis Rions jusqu’au Bec-d’Ambès, et vice versd, et elle prétendait percevoir des
droits sur des biscuits de Nérac destinés aux colonies françaises. (1bid., F. 42. 85, p. 574; 27 novembre 1738.)
L'écrivain continue ainsi en parlant des blés d’Angleterre : « Ces bleds, dit-il, sont les plus estimés après ceux de ce pays-cy. Ils ont le grain long, plein, fort pesant, la peau très-fine et font de la farine extrêmement blanche. Ils sont roux et naturellement gros : ainsi 1l est bon, autant qu'on le peut, de ne les faire débarquer que dans un temps froid. Le meilleur bled de cette isle et le plus propre au transport par mer, est celui qui vient de la province de Kent, qu'on tire par Londres.
« La mesure de Londres est le quarteau. Dix trois quarts rendent trente-huit boisseaux de Bordeaux, dixneuf septiers de Paris et un last d'Amsterdam. »
L'auteur du Mémoire arrive enfin à Dantzick : « Cette ville, dit-il, fait un très-grand commerce de bleds, et le plus important qui se fasse dans le Nord. Elle tire la plus grande partie des bleds de Pologne, qui sont les plus estimés du Nord, et dont la majeure partie passe en Hollande. Elle en recueille dans son territoire, qui est très-resserré, dont la qualité est inférieure à celui de Pologne.
« Il ne vient de Dantzick que de deux espèces de bled, de Pologne et du territoire de cette ville. Le bled de Pologne est blanc, gros et pesant, et après celui d'Angleterre et de Dunkerque, c’est celui dont on fait le plus de cas. Il est séché au poële, et se conserve trèslongtems. Il est vray qu'il rend moins de farine, parce que le feu lui ôte une partie de sa substance; mais aussi il est propre à la navigation et ne s'échauffe jamais, en quelque saison qu'on le charge.
« Celui du territoire de Dantzick est roux, d’un grain plus petit et plus léger, et moins propre au transport.
Dantzick fournit aussi une grande quantité de seigles, qu'elle tire de Pologne; car son territoire n'en produit pas. On vend dans cette ville au last, qui contient quarante boisseaux, mesure de Bordeaux, vingt septiers de Paris, et un last d'Amsterdam. »
Suit le prix de la marchandise en florins allemands. Avant de les réduire en argent de France, l'écrivain fait observer que notre pays ne change pas directement avec Dantzick; qu'ainsi, pour faire cette opération, il faut commencer par convertir les florins en livres de gros de Hollande. Quant à la manière de changer eñtre les Provinces-Unies et Dantzick, elle consistait à donner un certain nombre de gros polonais pour une livre de gros d'Amsterdam. Au moment de la rédaction dû Mémoire que nous analysons, le cours était à 267 gros pour une livre de gros. |
Il se termine par des détails relatifs aux blés de Bretagne. Les plus estimés venaient de Vannes, Auray, Redon et Tréguier ; ceux d'Hennebon, Port-Louis, Saint-Brieuc, Lannion et Paimpol, formaient la seconde qualité, tandis que Quimper-Corentin, ses environs et Quimperlé, ne donnaient qu'une qualité inférieure.