‹ Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 3)Chapitre 15 sur 141 · EAU-DE-VIE, EAU-FORTE · texte numérisé non relu

EAU-DE-VIE, EAU-FORTE

Invention de la fabrication de l'eau-de-vie; passage d'Arnauld de Villeneuve. — Vogue de l'eau-de-vie ; elle cause la mort de Charles le Mauvais. — Elle figure de bonne heure parmi les articles exportés par le commerce de Bordeaux. — Provenance de cette eau-devie; passage de l'ingénieur Masse. — Extraits des minutes des anciens notaires de la Rochelle, relatifs aux eaux-de-vie d'Aunis ; délibération du corps de ville pour empêcher l'entrée des liquides. — Industrie des brandeviniers à Bordeaux ; arrêtés municipaux qui la concernent. — John et David Strang, fabricants d'eau-de-vie dans cette ville; lettres de naturalité octroyées à ces Écossais. — Un autre, Robert Arbuthnot, demande et obtient la permission d'envoyer à Bordeaux un navire pour y charger de l'eau-de-vie. — Ordonnance des trésoriers relative aux eaux-de-vie du haut Pays, rapportée en 1662. — Eaux-de-vie préférées au xvi1° siècle. — Expéditions de cette denréc pour la côte de Guinée et Saint- Domingue. — Perturbation dans le commerce des eaux-de-vie au commencement du xvie siècle. — Réclamation des juges et consuls de Bordeaux contre les droits de sortie exigés sur cette denrée. — Autre demande du commerce de Bordeaux de pouvoir envoyer des vins en Portugal, pour les faire passer en Angleterre. — Pétition d'un négociant pour obtenir la permission de faire entrer des navires chargés de produits du Nord et d'exporter, en retour, de l'eau-de-vie. — Commerce de cette denrée avec la Moscovie, par l'intermédiaire des Hollandais. — Importance de ce commerce entre Bordeaux et les Provinces- Unies. — Proposition relative à une augmentation de droits sur les eaux-de-vie chargées à Bordeaux pour l'étranger. — Élévation des droits, dans les Iles-Britanniques, sur cet article; proposition d'en prohiber l'exportation. — Autre proposition à l'effet de rompre tout commerce avec les Hollandais; résultats funestes d'une pareïlle mesure pour la Guicnne. — Requête du syndic général du Languedoc, relative aux eaux-de-vie en transit à Bordeaux. — Abus dans le transport de celte denrée; arrêt qui règle la capacité des barils. — Droits imposés à Calais sur les entrées et les sorties des eaux-de-vie. — Commerce des eaux-de-vie à Bordeaux, vers l’année 1730. — Eaux-fortes. — Réflexions sur le commerce des eaux-de-vie. — Révolutions qui arrivent sur les eaux-de-vie.

On croit généralement que l'invention de la fabrication de l’eau-de-vie doit être attribuée aux Arabes, et que le mot alcool est emprunté à leur langue. Introduite en France au xin° siècle, on désignait cette liqueur sous les noms d'eau-de-vin et d’eau-de-vie. Voici en quels termes en parle Arnauld de Villeneuve : « Du vin on fait de l'eaude-vin, très-différente du vin par la couleur, la nature, les effets et le mode de fabrication. Quelques-uns appel-

lent l’eau-de-vin eau-de-vie, et certes, ceux qui en ont éprouvé l'efficacité trouvent que ce nom est bien mérité, puisque certains modernes disent que c’est une eau éternelle, une eau d'or, à cause de la sublimité de son action. Cette eau-de-vie ou eau-de-vin est une grande chose, dont les elfets sont inestimables et les vertus notoires pour beaucoup de gens. Elle guérit sur-lechamp les affections qui viennent d’une cause froide et humide, réconforte le cœur, consume les superfluités qui parcourent le corps, préserve de beaucoup de maux et entretient la jeunesse de ceux qui ont dépassé leur maturité. Seule ou avec quelques drogues, elle est efficace contre la paralysie, la fièvre quarte, l’épilepsie, l'amaurose, le cancer, le calcul, l'hydropisie, les tranchées; elle mérite à bon droit le titre d’eau-de-vie, puisqu'elle raffermit les membres et prolonge l'existence!, »

Les éloges que les médecins prodiguèrent à l'envi à ce que leur confrère présentait comme une panacée universelle, augmentèrent bientôt la célébrité de l'eau-devie, et on l'employa de toutes manières tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ce fut le remède qu'on ordonna au roi de Navarre Charles IT, dit le Mauvais, et celui qui, en 1387, par un accident singulier, lui causa la mort, comme tout le monde sait.

L'eau-de-vie figure d'assez bonne heure au nombre des articles que Bordeaux exportait au dehors. Parmi les

1 Arnaldi de Villanova, medici acutissimi, Opera nuperrime revisa, etc. Lugduni, m.cccccxx., in-folio, folio 89 verso, col. 2. (Sermo super aqua vini, etc.) Cf. Le Grand d'Aussy, Histoire de la vie privée des François, t. HI, p. 75 et suiv., et Du Cange, Gloss. med. et inf. lat., t. 1, p. 343, col. 3, vo Aqua vitis.

minutes du notaire Douzeau, on trouve, à la date du 30 mars 1521, un chargement, à destination d'Anvers, de trois barriques « d'eau ardant, » par Arnault del Casso, Jean de Nahugues et Nicolas Riche, pour et au nom de Jean Balutel, marchand de Gaillac. Plus tard. c'est un marchand de Bordeaux, Antoine Carles, qui vend à Mateo Cerretani! de huit à dix barriques d’eaude-vie à raison de 16 livres tournois l’une (12 septembre 1550); puis un autre, qui charge trois tiers ou tierçons de la même denrée pour Middelbourg (2 octobre 1550), quelques semaines avant une expédition de quatre-vingt-treize tonneaux de vin, d'un tonneau. « d'eau ardent dite eau-de-vie, » et d'un barriquaut d'huile d'olive, dirigés sur le même point par Pierre Symonnet, au nom de Monseigneur Yve Testar, seigneur de la Mozée, de la Rochelle (24 novembre 1550). Citons encore une vente par Jean Geoffre, marchand de Bordeaux, à sire Hendric Bastel, marchand de Hambourg, de cinq barriques « de eau-de-vie, autrement appellée eaue ardant, » à raison de 14 livres tournois la barrique (9 juillet 1552). .

Nous voici amené à rechercher la provenance des eaux-de-vie qui alimentaient le commerce de Bordeaux au xvi® siècle. Selon toute apparence, elles étaient une production de la Guienne ou du Languedoc, plutôt que de l’Aunis. L'ingénieur Masse écrivait, en 1712 :

1 Nous avons déjà vu ce nom parmi ceux des notables commerçants de Bordeaux au xvie siècle; plus tard, on le retrouve dans une lettre de Colbert de Terron, datée de la Rochelle, le 29 décembre 1658 (Bibl. imp., Colb. 101 Mél., folio 340 recto), contenant, entre autres choses, l'approbation par le cardinal Mazarin du choix du sieur de Cerctany pour lieutenant-colonel du régiment des Iles.

« Il n’y a pas encore quatre-vingt-dix ans, à ce que m'ont assuré les anciens du pays, qu'on a commencé à y convertir le vin en eau-de-vie. Un chirurgien du pays fut le premier qui dressa des chaudières, et cela s’est rendu si commun que le moindre paysan un peu aisé fait brûler son vin, dont les marchands font un trèsgrand débit !, » etc.

Les anciens du pays étaient-ils dans le vrai quand ils ne faisaient remonter que vers 1625 les débuts de l’industrie principale de l’Aunis? Ce qui en ferait douter, c'est que dans les minutes du notaire Lecourt, M. E. Jourdan a trouvé un acte de 1549 constatant l'achat, par un marchand de la Rochelle, « de quatre barriques playnes d’eau-de-vie bonne et marchande, » au prix de 60 livres tournois les quatre. Le vendeur, il est vrai, était un marchand de Brouage; mais trois actes du notaire Tharazon, de 1571, établissent que la veuve de Jean Sarazin, marchand et faiseur d’eau-de-vie (de la Rochelle ou des environs apparemment, sans quoi l'acte eût indiqué son domicile), avait vendu à un bourgeois rochelais, au mois de février, six barriques d’eau-de-vie, « enfustées en barriques neufves et de jaulge, » moyennant 16 livres tournois chacune; au mois de juillet, six autres barriques, au prix de 15 livres, et au mois de septembre, huit barriques à 14 livres. Le vin coûtait, cette année-là, de 20 à 22 livres le tonneau. Des actes de Bion, de 1595, constatent deux ventes plus importantes faites par un marchand flamand, demeurant à la Rochelle, l’une de vingt, l'autre de vingt-deux barriques

1E. Jourdan, Essai historique sur les vignes et les vins de l’Aunis, Il. (Revne de l’Aunis et de la Saintonge, 3e année, n° IV, 95 avril 1866, p. 272, 273.)

d’eau-de-vie, au prix de 27 écus la pièce. Le vin était à 22 écus le tonneau. En 16117, le notaire Cousseau passait acte de deux ventes d’eau-de-vie, qui même aujourd’hui seraient regardées comme très-considérables, faites par un marchand de la Rochelle : l’une de cent dix barriques à 39 livres 18 sous, et l’autre, un mois après, de cent barriques à 38 livres, « l'eau-de-vie tenant preuve dessus et dessoubz de la jaulge et garende de Cougnac. » Enfin, en 1624, le corps de ville, dans une délibération du 3 juillet, considérant « que le grand nombre d'eauxde-vie, vins gastez, vinaigres et cidres, qui entrent ordinairement en cette ville, venant du dehors de la banlieue, sont grandement préjudiciables aux habitans et empeschent que les vins du pays ne puissent se vendre et débiter, » fait défense à toutes personnes d'en faire venir désormais, sous peine d'amende et de confiscation!.

Nous n'avons pas trouvé de trace de l'industrie des brandeviniers à Bordeaux antérieurement au milieu du xvu° siècle. Par acte du 27 févrièr 1657, Jean Longueserre, marchand et maître charpentier de barriques, habitant aux Chartrons, achète du merrain pour loger l'eaude-vie qu'il fait faire en sa maison ?. Le 22 mars suivant, « fut enjoint à tous ceux qui font de l'eau-de-vie aux Chartreux, de faire des canaux sousterrains pour conduire les lies dans la rivière, pour éviter l'infection qu'elles pourroient causer, à peine de mil livres, et ordonné que les fourneaux à fondre qui sont dressez dans la ville seront

1 Essai historique sur les vignes et les vins de l’Aunis, dans la Revue de l’Aunis et de la Saintonge, p. 274, 25.

? Minutes de Couthures, folio 204 verso.

démolis, et que ceux qui en auroïent besoin les feroient construire en quelque extrémité de la ville où 1ls ne peussent pas causer d'incommodité !. »

Avec le temps, la législation concernant la fabrication des eaux-de-vie à Bordeaux devint plus sévère. Le 21 juin 1679, « messieurs les jurats firent publier une ordonnance par laquelle il est fait, comme autrefois, inhibitions et défenses à toute sorte de personnes de laisser leurs marchandises sur le port et places publiques de la presente ville au-delà de trois marées marchandes, à peine de confiscation desdites marchandises, et de faire, : dans les choppes qui sont joignant les murs tant dedans que dehors la ville; de l'eau-de-vie, à peine de confiscation des chaudières, vins et eaux-de-vie qu'ils auront dans lesdits lieux. et de 500 livres d'amende ?, » etc.

À cette époque, les plus grands fabricants d’eau-devie de Bordeaux étaient deux protestants écossais établis dans cette ville avant 1670. date de lettres de naturalité octroyées à John et David Strang, natifs de Pitenweem, « pour contmuer le commerce qu'ilz ont entretenu jusques icy, avec bien du succez, tant au dedans que dehors le royaume, d'eaüe-de-vie, vinaigre, vins françois et des pays estrangers, et autres boissons et marchandises necessaires aux vaisseaux de Sa Majesté, dans les voyages de long cours. » La même ordonnance proclame ces deux étrangers « d'autant plus utilles au public, que par les correspondances qu'ils ont de toutes parts à la composition particulière qu’ils ont trouvée pour lesdites eaues-de-vie et vinaigre, ils se trouvent en estat d'en

1 Continuation à la Chronique boeurdeloise, p. 82. Cf. p. 85 et 159. ? Ibid., p. 62.

faire un débit considérable au plus grand marché qu’aucuns autres marchands de nostre royaume, » etc.

La passion bien connue des Écossais pour les liqueurs fortes, et le débouché qu’elle leur promettait pour leurs produits, avaient sûrement engagé les frères Strang, de Balcasky, dans le comté de Fife, à établir une distillerie à Bordeaux, et c’est là que leurs compatriotes, habitués à Dieppe, venaient s'approvisionner, quand ils ne trouvaient pas dans cette ville ce qui leur convenait. Robert Arbuthnot, marchand écossais domicilié à Rouen, avait fait venir un navire chargé de saumon salé, pour échanger cette denrée contre des vins et des eaux-de-vie ; n’en trouvant point à Dieppe, 1l demanda et obtint la permission d'envoyer ce bâtiment sur lest à Bordeaux, pour y opérer le même chargement, offrant de donner bonne et suffisante caution qu'il ne ferait pas fausse route *.

En 1662, « le premier avril, messieurs les tresoriers ayant donné une ordonnance contraire aux priviléges des bourgeois, portant que les droits d'entrée sur les eauxde-vie qui venoient du haut Pays, se prendroient con- Jointement avec les droits d’yssuë, le procureur syndic fit son opposition à l’execution de ladite ordonnance, et ayant presenté sa requeste par-devant lesdits sieurs tresoriers, 1l en obtint le retranchement 5. »

Ces eaux-de-vie du haut Pays n'étaient point, à ce

1 Registre du secrétariat, année 1670; Ms. de la Bibliothèque impériale fr. 6652, folio 220 recto.

? Registre du Conseil de commerce, F. 12. 55, folio 255 verso; séance du 6 février 17141. — Dans le volume suivant (57, folio 492 recto), on trouve, à la date du 26 septembre 1713, la discussion d'un placet du mème, relatif au commerce du saumon salé d'Écosse.

8 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 95.

qu'il paraît, tenues en grande estime. Au xvn° siècle, l'abbé de Marolles vantait beaucoup les eaux-de-vie que l'Anjou faisait avec ses vins blancs; mais 1l regardait comme la première de toutes celle des clairets du Blaisois. Labat, qui écrivait en 1696 son Voyage aux Antilles, remarque qu'alors les plus estimées, les plus recherchées aux îles, étaient celles de Nantes, de Cognac, d'Hendaye, d'Orléans et de la Rochelle.

À ne parler que de Bordeaux, 1l en partait aussi des eaux-de-vie pour la côte d'Afrique, destinées à la traite des nègres. Déjà la compagnie de Guinée était exempte du payement des droits pour les marchandises employées à ce commerce, quand les sieurs de Chambellain, Saupin et Ci, autorisés à faire aussi la traite, demandèrent à jouir du même privilége pour les vins, eaux-de-vie et autres victuailles qu'ils avaient fait passer de Bordeaux au Havre, invoquant, pour être exempts de tous droits d'entrée et de sortie, l'arrêt du Conseil du 15 juillet 1673 et d'autres rendus précédemment*?.

Bordeaux expédiait aussi des eaux-de-vie pour Saint- Domingue, et les directeurs de la compagnie concessionnaire du privilége du commerce de cette ile élevaient la même prétention que la compagnie de Guinée. Le commissionnaire de ces directeurs avait fait une soumis-

1 Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique, etc. t. I, p. 515. Cf. Le Grand d'Aussy, Histoire de la vie privée des François, etc., t. IL, ch. 1v, sect. à (De l’Eau-de-vie), p. 81.

? Registre du Conseil de commerce, F. 12. 51, séance du 10 décembre 1700, folio 7 recto. — Voyez, sur la traite des nègres que faisaient alors les armateurs de Bordeaux, Valin, Nouveau Comsmentfaire sur l’Ordonnance de la marine, etc., t. 1, p. 19.

sion au bureau de Bordeaux, pour les droits de quarantedeux tonneaux de vin et cinquante-un barils d’eau-de-vie, qu'il s’obligeait à payer. Les directeurs invoquaient l’article 33 des lettres patentes du mois de septembre 1698, qui les exemptait de tous droits de sortie sur les marchandises qu'ils envoyaient dans les pays de leur concession. Le différend fut déféré au Conseil de commerce, qui le trancha le 7 octobre 1717.

Au commencement du xvin® siècle, le commerce des eaux-de-vie éprouvait une grave perturbation, qui donna lieu à des représentations du député de Bordeaux près le Conseil de commerce. Les navires étrangers qui venaient en France, pour y commercer, étaient soumis à un droit de 50 sous par tonneau, ce qui obligeait les gens du Nord d'aller prendre en Portugal et en Espagne, où ce droit n'existait pas, les vins et eaux-de-vie dont ils avaient besoin, ou de s'adresser aux Hollandais, affranchis de cet impôt par le traité de Ryswick. Les observations dont le député de Bordeaux accompagna cet exposé ayant paru assez plausibles, il fut arrêté qu'il en serait rendu compte au roi, afin que, si Sa Majesté le jugeait à propos, elle ordonnât la suppression de ce droit.

Déjà les juges et consuls de Bordeaux s'étaient adressés à M. de Chamillart pour obtenir de pouvoir faire passer leurs vins et leurs eaux-de-vie à l'étranger sans payer de droits de sortie. Ils représentaient que la gelée générale qui avait enlevé en Guienne les trois quarts de la récolte de 1702, la cessation du commerce dans leur ville, et les pertes qu'ils avaient faites de la plupart de leurs navires,

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 186 recto; séance du 12 mai 1703.

les obligeaient à supplier le roi de leur faciliter les moyens de faire passer chez les étrangers avec lesquels on était en paix, le peu de denrées qui avaient échappé à la gelée, en leur accordant le renouvellement de l'arrêt du Conseil du 28 décembre 1688, rendu pendant le cours de la dernière guerre, et portant décharge du droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers. Ils demandaient encore d'ajouter à cette grâce, « attendu que la Guyenne manque de bois propre à construire des futailles, » la décharge des droits d'entrée des navires qui viendraient chargés de bourdille et de bourdillons, droits qui montaient à peu de chose, et que les fermiers généraux retrouveralent sur les droits des vins et eauxde-vie que ces mêmes navires enlèveraient. Il fut arrêté que cette lettre serait communiquée aux traitants, et que, sur leur réponse, il serait pris telle résolution que l'on jugerait à propos !.

Soit que cette réponse n'eût point été favorable, ou pour tout autre motif, le commerce de Bordeaux demandait encore, cinq ans après, de pouvoir envoyer ses vins en Portugal pour les faire passer en Angleterre. Consulté sur cette pétition, le Conseil de commerce fut unanimement d'avis que le transport des vins en Portugal ne pouvait être qu'avantageux, et que la permission demandée devait être accordée et rendue commune à tous les ports?. |

Pour réparer les pertes de navires qu'ils avaient éprouvées, les armateurs de Bordeaux cherchaïent à se pour-

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 175 verso; séance du 16 mars 1705. | 2 Ibid., F. 12.55, folio 509 verso. Cf. folio 305 verso, séance du 8 juin 1708.

voir à l'étranger, et sans doute à payer en eaux-de-vie et autres denrées. L'un d'eux, Thadée Saincric, demandait au contrôleur général la permission d'acheter un ou deux navires et un passeport pour les faire naviguer, sous pavillon hambourgeois, de Bordeaux à Hambourg, d'où 1l proposait de faire venir des mâts, sous prétexte de les envoyer à Lisbonne et de les mettre ainsi en sûreté contre les Anglais et les Hollandais. Il demandait encore un autre passeport pour faire venir de Hambourg à Bordeaux un navire avec du fil de laiton, du fil de fer, du fer-blanc, de la cire et du merrain, et, pour son retour, avec un chargement d'eau-de-vie et autres denrées. La pétition ayant été renvoyée au Conseil de commerce, toutes ces demandes furent repoussées par divers motifs, aussi bien qu'une supplique à l'effet de ne payer que 30 sous par quintal de droits sur trois mille fromages de Hollande, qui, à cause des vents contraires, étaient arrivés à Bordeaux après la publication de l'arrêt fixant ce droit à 6 livres.

Avec Thadée Saincric, on peut nommer Clock et Dow, qui faisaient un grand commerce de vins et d'eaux-de-

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 360 verso; séance du 41 décembre 1705. — Plus loin, on trouve une autre réclamation des sieurs Saineric et Flanquiers, au sujet du navire hollandais le Dauphin-Couronné, chargé par eux à Bordeaux pour Amsterdam, et arrêté en route. (Folio 392 verso; 44 avril 1706.) — Dans un des volumes suivants, on lit, à la date du 6 avril 4724, une délibération sur une demande du résident de Suède, qui réclamait mainlevée de vingt saumons de plomb provenant des forges de Friberg, en Allemagne, appartenant à un marchand de Gothembourg el adressés aux sieurs Saincric, ses correspondants à Bordeaux. La saisie est levée, moyennant une graification convenable aux commis qui l'avaient opérée, « attendu, est-il dit, le besoin que nous avons de plomb. » ({bid., F, 12. 71, p. 110.)

vie!, et ajouter que ce commerce était alors entre les mains des Hollandais. Les Russes avaient recours à eux pour s’approvisionner de nos produits. Une demande de passeport ayant été renvoyée au Conseil de commerce par l’affréteur d'un navire qui demandait à « venir leige d'Amsterdam à Bordeaux, y prendre pour Arcangel son chargement de vin et autres liqueurs pour la table du czar de Moscovie, » l'assemblée, sur le rapport du député de notre place, fut unanimement d'avis d'accorder le passeport demandé, et d'autant plus que le bâtiment venait à vide pour y faire un chargement avantageux aux sujets du roi*.

Une autre affaire, soumise au même Conseil après avoir passé par la Chambre de commerce, nous montre encore mieux l'importance du commerce d’eau-de-vie que Bordeaux faisait alors avec les Provinces-Unies. Plusieurs négociants de notre place y avaient chargé sur le Saint-Jean, de Rotterdam, cinq cent quarante-sept pièces d’eau-de-vie : le navire fut arrêté par un armateur de Flessingue, à raison même de son chargement, et ensuite repris par un armateur de Nieuport. Les

1 Registre A de la Chambre de commerce, p. 31 ; 15 avril 1706.

2? Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 534 verso; séance du 10 juin 1706. — Dans les volumes suivants, il est fait mention de passeports accordés pour des navires de Hambourg chargés à Bordeaux, l'un par un négociant nommé Wlite, de vins et eaux-de-vie pour la Moscovie, les autres par les sieurs Folckerboth et Thomas Clock, de marchandises et denrées non désignées, « pour aller en droiture dudit port de Bordeaux à celui d’Arcangel. » (Ibid., F. 12. 55, folio 142 verso; F. 42. 5ÿ, folio 324 verso, et F. 12. 57, folio 122 verso ; séances des 15 avril 4707, 26 septembre 1711 et 7 avril 1718.) Dans l'intervalle, un passeport pareil avait été refusé comme suspect d’être pour le compte de quelque Hollandais et préjudiciable à nos armateurs. ([bid., F. 12. 57, folio 91 recto; séance du 45 janvier 1707.)

Bordelais contestalent la légalité de cette prise en s’appuyant sur des motifs dont nous laissons l'exposé et l'examen aux légistes, et ils invoquaient les défenses des États-Généraux aux Zélandais de capturer les navires hollandais sous prétexte qu'ils étaient chargés d’eau-devie de France. Là-dessus, les députés représentèrent que les mêmes États, par leur placard du 20 juillet 1705, avaient prohibé l'entrée de l’eau-de-vie, et que cette défense, qui était limitée à un an, donnait lieu aux officiers de l'amirauté, chargés de délivrer les passeports accordés par les États-Généraux, d'ajouter de leur autorité privée, au bas de ces pièces, l'exclusion de l'eau-deviet.

L'année suivante, cette denrée fut à la veille d’être grevée de droits plus considérables que par le passé. On proposa d'augmenter de 10 livres ceux qu'on levait sur chaque tonneau de vin et sur chaque pipe d’eau-devie chargés à Bordeaux pour l'étranger. Cette proposition ne fut point favorablement accueillie des députés auxquels elle avait été renvoyée pour l'examiner et en dire leur sentiment ; ils firent observer qu'une pareille mesure présentait de grands inconvénients, et pourrait amener la cessation du commerce considérable qui se faisait des vins et eaux-de-vie de la Guienne°.

Les rois faisaient alors la guerre à coups de tarif. Dans les Iles-Britanniques, les droits sur les vins avaient été portés à 1,000 livres par tonneau, et ceux sur l'eau-

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 174 verso; séance du 8 juillet 1707. — Reg. A de la Chambre de commerce, p. 70, 72; 22 juin 1707.

? Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 397 recto; séance du 47 octobre 1708.

de-vie à 1,700 livres : Louis XIV, par représailles, éleva les droits sur les marchandises anglaises importées en France‘. Il fut un moment où l'on mit en délibération la proposition qui avait été faite de défendre la sortie des vins et des eaux-de-vie du royaume pour l'étranger, sous prétexte que la disette des blés rendait ces boissons nécessaires, pour empêcher les maladies que la mauvaise nourriture pourrait causer. Le Conseil de commerce, appelé à se prononcer sur cette proposition, la rejeta, après avoir pris connaissance d'une lettre des directeurs de la Chambre de commerce de Rordeaux qui la condamnait ?.

À cette proposition succéda celle de rompre tout commerce avéc les Hollandais. À ce propos, le contrôleur général, M. de Pontchartrain, écrivit à M. Daguesseau, intendant de Bordeaux, une lettre qui fut renvoyée au Conseil de commerce et discutée : « Il est certain, disait-on, que les habitants de toutes les provinces du royaume situées le long de l'Océan, particulièrement depuis la rivière de Loire jusqu'à Bayonne, ne peuvent subsister et encore moins estre en état de payer les tailles, la capitation et autres impositions, que quand leurs eaux-de-vie, vins, sels et autres denrées, sont transportées dans les pays estrangers, principalement par les vaisseaux hollandois, qui en enlèvent pour leur usage et pour celuy de presque tous les États du Nord.

1 Représentations des négocians sur le commerce présent du royaume. (Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 376 recto; séance du 14 septembre 1708.)

2 Ibid., F. 12. 55, folio 135 recto; séance du 7 février 1710.

$ Nous avons vu des navires de Hambourg occupés à ce genre de transport : la Canne-de-Vin, de Brème, et l'Évangéliste-Saint-Mathieu, de Garding, en

« Quoyque la gelée universelle de l’année 1709 et la disette qui l’a suivie en ait considérablement diminué la quantité ordinaire, 1l est constant néantmoins que dans la Guyenne et autres provinces 1l reste encore beaucoup de vins, et encore plus d’eaux-de-vie, dont le prix est mesme considérablement baissé, et qui, Joints à ce qui proviendra de la récolte prochaine, tomberoïent en nonvaleur par l'interdiction du commerce avec les Hollandois. |

« Cette réflexion, qui a toujours frappé, peut dans la conjoncture présente faire encore plus d'impression, les propriétaires de vignobles qui ont épuisé leur argent et leur crédit pour les rétablir et pour fournir à la grosse dépense que la culture a exigée dans un temps où le pain a esté si cher et les journaliers si rares, seront forcés de l’abandonner entièrement et de laisser leurs terres incultes, se trouvant frustrez de l'espérance qui les animoit, de vendre avantageusement ce qui leur est demeuré des années précédentes, avec ce qu'ils recueilleront de celle-cy, et de profiter de l'augmentation actuelle du prix, qui est générale par toute l'Europe, et qui se maintiendra à la charge des Hollandois et au bénéfice des sujets du roy !. » Nonobstant ces représen-

Holstein, venus à Dieppe avec leur charge de tabac, étaient allés à Bordeaux prendre des vins et des eaux-de-vie, et, vers le même temps, le capitaine d’un bâtiment de Dantzick, venu à Morlaix avec un chargement de graine de lin, obtenait la permission d'aller à Bordeaux embarquer des vins et des eaux-devie pour retourner à Dantzick. (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 6 verso et 29 recto; 29 janvier et 18 mars 1712.)

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 182 verso et 185 verso; séance du 18 juillet 4710. — Un négociant de Bordeaux, nommé Roquejoffre, avait embarqué du vin. Le navire fut jeté à la côte par un coup de vent et tit naufrage. Les officiers de l’amirauté de Saintonge, voyant par les connais-

tn.

tations, l’ordre fut expédié de rompre tout commerce avec la Hollande,

La santé publique était, quelques années plus tard, alléguée par le syndic général de Languedoc, dans une requête relative aux eaux-de-vie de cette province en transit à Bordeaux. Il exposait au Conseil de commerce que la maladie contagieuse qui régnait dans le midi de la France avait arrêté le transport des eaux-de-vie par le port de Cette, en sorte qu'il y en avait en Languedoc plus de quatre mille pièces qui se perdaient. Jusqu en 1721, ces spiritueux avaient été reçus à Bordeaux. en toute saison; mais tout nouvellement les jurats de cette ville s'étaient opposés à cette admission, sous prétexte d'une transaction passée en l'an 1500 entre le syndic de la province de Languedoc et les jurats de Bordeaux, et d’un arrêt du ‘Conseil du 17 mai 1701, qui néanmoins ne concernait que les vins dont le transit était fixé par Bordeaux depuis les fêtes de Noël jusqu'au 1% mai, époque qui ne concordait pas avec le passage des eaux-de-vie qu'on ne brûlait qu'après la vente des vins. Le syndic demandait que, par provision, sans tirer à conséquence et sans préjudice des prétentions respectives, il fût permis de faire passer à Bordeaux les eaux-de-vie de Languedoc, pendant les mois de mai, juin, juillet et août, en payant les droits dus à Sa Majesté, consentant même qu'elles fussent déposées du côté des Chartrons, en des lieux où les

sements que sa destination était Rotterdam, confisquèrent le bâtiment avec sa cargaison, se fondant sur ce qu'ils disaient avoir des ordres qui défendaient tout commerce pour la Hollande ; mais cette saisie fut levée ultérieurement. ({bid., F. 12. 57, folio 106 recto ; séance du 3 mars 1713.)

1 1bid., F. 12. 55, folio 295 recto; séance du 5 décembre 1710.

futailles pussent être rebattues, radoubées et rechargées pour l'étranger, et que les jurats de Bordeaux prissent toutes les précautions justes et nécessaires pour en empêcher l'introduction dans leur ville, afin qu'elles ne fussent pas confondues avec les eaux-de-vie de Guienne, qui leur étaient supérieures.

Le député de la ville de Bordeaux représentait que la demande du syndic général de la province de Languedoc était contraire à la transaction de 1500, à un arrêt du 2 décembre 1683, et à une ordonnance des maire et jurats de Bordeaux intervenue le 31 octobre 1685, dont les dispositions avaient été confirmées par l'arrêt du Conseil du 17 mai 1701. Il n’est pas surprenant, ajoutait-il, que la transaction de l’an 1500 ne fasse aucune mention des eaux-de-vie, dont on ne faisait alors qu'une très-petite quantité, qui ne passait point à Bordeaux; mais elles ne sauraient être plus privilégiées que les vins, ce qui résulte clairement de l'arrêt du 17 mai 1701, qui accorde aux habitants du Languedoc la simple faculté de converlir en eaux-de-vie ce qui resterait des vins descendus à Bordeaux dans les temps limités, une fois les cargaisons finies, ou après le 1% mai, si ces cargaisons ne l’étaient point encore. Il permet aussi de convertir, avant la fin des cargaisons et avant le 1° mai, les vins gâtés; mais avec la clause expresse que ces eaux-de-vie provenant des vins de Languedoc ne seraient vendues et débitées en d’autres temps et d’une autre manière que les vins ne doivent l'être suivant la transaction de l'année 1500 : « Ce qui a eù son entière exécution, les jurats de Bordeaux intéressés à la conservation d’un priviléce duquel dépend absolument la subsistance des

habitans de la Guyenne, ne s’estant jamais relaschés, et n'ayant permis la descente des eauës-de-vie de Languedoc, que depuis Noël jusqu’au 1% may, » etc. Le député de Bordeaux terminait en suppliant le roi, si Sa Majesté voulait accorder au syndic général de la province de Languedoc la grâce qu'il sollicitait, que cette grâce fût limitée aux mois de juin, juillet et août de la présente année, et sous la condition expresse qu'il serait pris, à l'égard des eaux-de-vie en question, toutes les précautions jugées nécessaires. L'assemblée fit droit à la demande du syndic !.

Deux ans après, à l’occasion d’une saisie de sept cents barils d'eau-de-vie opérée à Bordeaux, le Conseil fut appelé à réformer les abus qui avaient lieu dans le transport des eaux-de-vie expédiées de cette place, par l'usage qui s'y était introduit, pour la facilité du commerce, de les renfermer ou transvaser dans des barils, non-seulement de petite contenance, mais aussi de mesures inégales et incertaines. La délibération du 13 janvier 1724 se termina par un arrêt qui réglait la capacité de ces barils, soit pour la consommation du pays, soit pour l'exportation ?; toutefois, la question ne fut pas définitivement réglée, car la Chambre s'occupait encore du transvasement des eaux-de-vie le 3 septembre 1726.

Dans l'intervalle, l'administration avait pris une me-

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 69, p. 185; séance du 12 juin 1722.

2 Jbid., F. 12. 71, p. 4. — Dans la séance de la Chambre de commerce du 93 novembre de la même année, il fut donné lecture d’un Mémoire des négociants de Bordeaux, au sujet de l'arrêt qui réglait la contenance des pièces et barils à eau-de-vie, et l'affaire n’en resta pas la. (Reg. B, folio 205 verso, 206 verso, 210 recto, 222 recto, etc.)

3 Registre G, folio 3 verso.

sure bien faite pour causer de l’émoi sur notre place. La Chambre, avertie le 1% juin 1724 que l’on avait nouvellement imposé à Calais un droit sur les entrées et les sorties des eaux-de-vie de France, délibéra qu’il serait écrit, à ce sujet, à son député en cour, pour savoir précisément quel était ce droit, et si la compagnie devait faire des remontrances pour s’y opposer. Ce délégué répondit qu'il n'avait pas encore ouï parler du droit de subvention sur les eaux-de-vie de Bordeaux, Nantes, la Rochelle, Oléron, l'ile de Ré et Charente; ce qui ne l’empêche pas de dire que ce droit s'élevait à 30 livres par pièce, en exécution de l'ordonnance pour les Aides, du mois de juin 1680. Il ajoute qu'à son avis, ce droit était fondé sur une fausse application de l'ordonnance et qu'il serait fort difficile, il le craignait du moins, de le faire supprimer, à moins que les nouveaux intendants de commerce ne prissent ce parti!.

Le Mémoire sur le commerce de Bordeaux vers 1730, achèvera de nous éclairer au sujet de celui des eaux-devie sur cette place. Il s’y chargeait ordinairement, dit le rédacteur, tant pour les pays étrangers que pour les ports de France, quarante mille barriques de 32 veltes chacune. Ces eaux-de-vie étaient, comme aujourd’hui, inférieures à celles de Cognac, moins douces et moins fortes de preuve, pour parler le langage du commerce. Les plus estimées étaient celles qui se faisaient avec les vins de l'Entre-deux-Mers. À ces eaux-de-vie, 1l faut Joindre celles de Languedoc; mais on n'y avait recours qu'en temps de disette.

1 Registre B de la Chambre de commerce, folios 498 verso et 199 recto; séances des 4er et 24 juin 1724, Il. 14

Les eaux-de-vie qui se chargeaient à Bordeaux avaient pour débouchés la Bretagne, la Normandie, la Picardie, Dunkerque, l'Angleterre, la Hollande, l'Amérique, Hambourg et le Nord. L’Angleterre en tirait moins que la Hollande directement, pour deux raisons : la première, c'est que Îles négociants anglais se servaient des ports de Picardie pour faire passer ces eaux-de-vie chez eux en fraude, par la facilité qu'ils avaient de les envoyer de là en Angleterre, sur des barques qui, à cause de leur peu de tirant d'eau, pouvant raser la côte, y versaient leur contenu; et c'est pour en faciliter le déchargement et l'enlèvement, que l’on mettait les spiritueux à destination de la Picardie en petites futailles ou barillage.

La seconde raison est que les négociants les faisaient transporter à Dunkerque pour éviter la moitié des droits que cette liqueur payait à son entrée en Angleterre, quand elle y était envoyée directement des ports de France. Ce privilége, pourtant, n'existait pas pour nos eaux-de-vie, quoique chargées à Dunkerque : la faveur ne portait que sur celles du Rhin; mais on l'étendait aux nôtres en les faisant passer pour telles. Comme, de l'autre côté de la Manche, on exigeait, sur ce point, un serment du capitaine du navire, voici comment on s’y prenait pour éluder la loi. On avait soin, à Dunkerque, de faire verser en présence du capitaine quelques pintes d'eau-de-vie du Rhin dans les pièces de France, ce qui le mettait en état d'affirmer qu'il avait vu mettre de cette eau-de-vie dans chaque futaille, et suffisait pour ne payer que la moitié des droits, qui étaient excessifs.

L'auteur du Mémoire dont nous avons extrait ce qui précède donne ensuite : 1° un état de la quantité d’eau-de-

vie que chacun des pays nommés ci-dessus tirait ordinairement de Bordeaux; 2° les droits d'entrée et de sortie de la marchandise. Puis, voulant donner une connaissance exacte de ce commerce, il présente des comptes figurés d'achat et de vente, contenant les droits dus par les eaux-de-vie et les frais qu’elles entraînaient, tant en France que dans les pays étrangers.

Après ces détails, l'écrivain passe aux eaux-de-vie de Languedoc. Il en venait autrefois, dit-il, une grande quantité à Bordeaux ; mais depuis deux ou trois ans on les embarque à Cette pour les pays étrangers. La raison qu'il donne de ce changement est que ces eaux-de-vie produisaient davantage à être chargées dans ce port qu’à être transportées à Bordeaux, parce qu'à Cette, elles étaient exemptes de tout droit, au lieu qu'étant amenées dans notre ville, elles payaient, par pièce de 50 veltes, savoir : au bureau d’Auvillars, 6 livres 5 sous, et à leur entrée à Bordeaux, 9 livres 16 sous 4 deniers; ce qui, avec la voiture, faisait une différence considérable pour le propriétaire. On ne devait donc plus espérer d'attirer chez nous les eaux-de-vie de Languedoc, si ce n'est dans un temps de disette.

« Ces eaux-de-vie sont fortes, ajoute l'écrivain; mais elles sont moins douces et ont moins de goût que celles de ce pays-cy. Elles servent principalement à faire de l'eau-forte, et sont préférées à toute autre pour cet usage. » Qu'entendait-on alors par eau-forte? Le même va nous le dire.

.« L’eau-forte est une liqueur, laquelle estant meslée avec trois cnquièmes d’eau naturelle, compose une eaude-vie ordinaire de goût et d'épreuve, comme on s'ex-

prime icy‘. Les négociants font faire de cet extrait pour sauver les frais et les droits, une pièce d’eau-forte ne faisant guère plus de frais qu'une pièce d’eau-de-vie ordinaire, de sorte que quand cet esprit est rendu dans le lieu de sa destination, on l’adoucit avec deux cinquièmes d’eau pour en faire de l'eau-de-vie ordinaire.

« On se sert aussi de l’eau-forte pour fortifier les eaux-de-vie ordinaires dont la preuve s’est affoiblie, en en mettant un certain nombre de pintes suffisant pour remettre les pièces en preuve.

« On va donner des comptes figurés d’eau-de-vie ordinaire de Languedoc, et on en usera de même par rapport à l'eau-forte; mais avant d’en venir là, on observera que les eaux-de-vie de Languedoc sont logées dans des futailles de 40 à 80 veltes, et qu’elles se vendent sur les lieux au quintal de 100 pesant, poids du pays, qui est de 118 livres, et qui diffère par conséquent de celui de Paris, Bordeaux et Hollande, de 18 pour 100. »

1 Dans une autre contrée du Midi, on désignait par ce nom le produit chimique qui le porte encore aujourd'hui. On en a la preuve dans un placet de Jacques Ardisson et fils, marchands fabricants de la ville de Nîmes, par lequel ils demandent qu’il leur soit permis d'y faire venir 15 quintaux d'eau-forte qu’ils ont à Avignon, comme aussi de tirer de cette ville la quantité de 150 quintaux de salpêtre par an, pour faire, à Nimes, l’eau-forte qui leur est nécessaire, et dont ils disent qu’ils consommeront environ 100 quintaux par an, pour teindre en écarlate les étoffes de leur fabrique, dont ils font un commerce fort étendu, qui, ajoutent-ils, deviendra plus considérable s'ils ont la facilité de pouvoir faire de l’eau-forte. (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 79, p. 310; séance du 3 avril 1752.) Déja depuis longtemps les graveurs employaient l’eau-forte. En 1619, l'abbé de Marolles cite Claude Melan « pour la graveure en taille-douce et pour celle qu'on appelle en eauforte. » (Suite des Mémoires de Michel de Marolles, etc. A Paris, M. DC.LVvI., in-fo, p. 258.) — L'auteur de l'Essai sur les monnoies, etc. (A Paris, MDCCXLvI, in-4s), porte la livre d’eau-forte et la livre de sublimé à Bordeaux, en 1690, à 6 livres. (Variations arrivées dans le prix de diverses choses, etc., p. 132.)

L'auteur termine cette partie de son Mémoire par des réflexions sur le commerce des eaux-de-vie, qui ne sont point sans intérêt. « Les eaux-de-vie, dit-il, ne s’achètent qu'au comptant et ont le même privilége que les lettres de change : c'est pourquoy on contraint sur le Change l'acheteur à payer, sans l’admettre à donner caution.

« On fait des eaux-de-vie pendant toute l’année. Le temps où elles abondent le plus, c'est depuis le mois de novembre jusqu'au 15 de décembre. Ce sont les premières qui se font immédiatement après que le vin a fermenté. Ces premières eaux-de-vie manquent de qualité, et sont sujettes à s’affoiblir et à ne pouvoir pas soutenir la preuve ordinaire. Ainsi cette saison est regardée comme la plus mauvaise de l'année pour les achats de cette marchandise.

« Les eaux-de-vie achetées les mois de janvier et février soutiennent mieux leurs preuves que celles qui se font dans les autres temps de l’année, les propriétaires étant alors obligés de les faire plus fortes, parce que la rigueur de la saison les affoiblit dans le transport qu'ils sont obligez de faire au marché. C’est pourquoy c'est depuis le mois de janvier jusqu'au 15 février qu'est le temps le plus favorable de l’année pour faire des entreprises sur cette marchandise, d'autant mieux que c’est alors que l'étranger fait suspendre ses achats, à cause des glaces qui empêchent souvent ses vaisseaux dans cette saison d'approcher de ses ports. »

L'auteur passant ensuite aux « révolutions qui arrivent sur les eaux-de-vie, » en signale cinq, dont trois se rapportent à la vigne, 'et une aux blés de la Hollande et du Nord, « parce qu'il se fait dans ces pays-là une grande

quantité d'eaux-de-vie de grain, qui renchérissent par la cherté du bled, ce qui produit toujours une augmentation sur les eaux-de-vie de France‘. » La dernière des révolutions est quand, étant averti d'une guerre prochaine, on fait passer de cette denrée dans les pays étrangers avant que la déclaration en soit faite.

« On croit, dit l'auteur en terminant, que quand l'eau-de-vie tombe à Bordeaux à 65 livres les 32 veltes, et à Cognac à 45 livres les 27 veltes, sur le pied que sont les espèces, c'est le temps d'en acheter, pourveu que l’on soit en état de le faire de ses propres fonds, et d'attendre le temps favorable pour les ventes. Il est impossible qu’il n’y ait un bénéfice considérable, quand on peut attendre, estant moralement sûr qu'il ne se passera pas deux ou trois années au plus qu'il n'arrive quelqu'une des révolutions cy-dessus marquées, la moindre desquelles ne peut pas manquer de donner un profit considérable à l’acheteur. »

1 C'est vers l’an 1600 que l'on commença à distiller dans les Pays-Bas des grains, des poires et des pommes. Les distilleries n'avaient employé jusqu'alors que de la levure de bière. Une ordonnance du 20 mars 1601 défendit cette innovation. Les raisons sur lesquelles on s'appuie pour condamner l'eau-de-vie, ou brandwin, sont curieuses. On ne devait plus en vendre que chez les apothicaires, « partie pour remédier à la cherté du bled... partie aussy pour beaucoup d'abus que commettoient ceux qui s’en servoient comme de boisson et s’en enyvroient, au grand prejudice de leurs mesnages et de leur vie, et avec extreme danger de leurs ames, plusieurs estans morts sans confession, tant en la ville de Tournay qu'aux villages. » Voy. Jean Cousin, Histoire de la ville de

Tournay, etc. À Douay, m.pc.xix.-xx., in-4°, liv. 1V, p. 345; et M. Van Bruÿssel, Histoire du commerce et de la marine en Belgique, t. NT, p. 145.

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