‹ Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 3)Chapitre 44 sur 141 · SUCRES; RAFFINERIES · texte numérisé non relu

SUCRES; RAFFINERIES

Le sucre dans l'antiquité. — L'art de cristalliser le sucre, inventé et pratiqué par les Arabes ; culture des cannes et fabrication du sucre en Sicile. — Les cannes se répandent dans le reste du monde. — Rareté du sucre en France antérieurement au x1v* siècle ; sucres dits caffetin et casson. — Emploi du sucre en confitures, en bonbons et surtout en remèdes ; dans l'origine, les apothicaires le vendent exclusivement. — Le philosophe Théodore et ses préparations à base de sucre ; sucre violat. — Détails sur les sucres rosat et violat donnés par Arnauld de Villeneuve ; sucre muscarat ou mouscarrat.— Pétition tendante à introduire aux îles d'Hyères la plantation des cannes à sucre. — Apparition du sucre sur le marché de Bordeaux au milieu du xvi* siècle. — Création des raffineries de Bordeaux par Colbert. — Extraits de sa correspondance à leur sujet. — Raffineries à Angers, Saumur et Dieppe. — Ordonnance de Louis XIV sur le raffinage des sucres à Bordeaux. — Pétition de raffineurs de Bordeaux, concernant le transit des sucres de Portugal, renvoyée au Conseil de commerce en 1705. — Différend entre les négociants de Bordeaux et ceux de la Rochelle, au sujet des sucres raffinés dans cette dernière ville et transportés en Franche-Comté et en Alsace. — Réclamation d’un raffineur de Marseille contre un arrêt favorable aux Bordelais. — Demande d'admission en France des sucres des colonies portugaises. — Requête de négociants bordelais, tendante à obtenir la même faveur pour des sucres bruts et terrés du Brésil. — Exportation en Espagne de sucres raffinés à Bordeaux. — Abus dans le commerce des sucres déclarés pour l'exportation ; arrêt sollicité par les fermiers généraux et proposition des raffineurs à ce sujet. — Surabondance des sucres des colonies sur nos marchés ; décisions du Conseil de commerce à cet égard, en 1715 et 1716. — Mémoires des négociants de Bordeaux, relatifs aux sucres raffinés en France exportés à l'étranger ; dispositions fiscales prises en conséquence. — Ordre des fermiers généraux, au sujet du mouvement des sucres raffinés à Bordeaux ; demande relative à l'emploi du charbon anglais dans les raffineries, — Pétition de la Chambre de commerce de la Rochelle, au sujet des formes et pots de terre de Sadirac. — Pétition d'un maître de forges du Périgord, pour demander le renouvellement des prohibitions portées contre les moulins à sucre de fabrique anglaise. — Perfectionnements apportés au raffinage des sucres par les frères Boucherie.

Théophraste, chez les Grecs; Pline, Sénèque, Dioscoride, Stace, Lucain, chez les Latins, parlent du jus de la canne, qu'ils désignent sous le nom de miel des roseaux\; mais malgré tout ce qu'ont pu dire les commentateurs sur les passages où deux de ces écrivains

1 Les Œuvres de Sénèque le Philosophe, traduites en françois par feu M. la Grange. À Paris, x. nc. LxXxvit., in-12, t. If, p. 115, 116, en note.

mentionnent un sucre blanc, sec et cassant, de la grosseur d'une aveline, que l'on trouve dans la canne qui le produit, Je crois, avec Le Grand d'Aussyt, que de leur temps on ne connaissait le sucre que comme un sirop; le secret de le blanchir, de l'épurer, de le durcir par la cuisson et d'en former des combinaisons, des friandises variées, n'avait pas encore été trouvé.

L'art de cristalliser le sucre naquit de bonne heure chez les Arabes; 1l est de beaucoup postérieur chez nous, bien qu'il soit difficile de préciser l'époque de son introduction en Occident. Il est à croire qu'il faut en faire honneur aux musulmans quand ils conquirent la Sicile. En 1176, nous voyons le roi Guillaume IT donner au monastère de Montereale un moulin pour moudre des cannes à miel?; et, vers la même époque, Hugues Falcand parle des champs de canne à sucre qui existaient dans les environs de Palerme, et de la manipulation à laquelle cette plante donnait lieu‘. Plus tard, en 1239, nous avons une lettre de l'empereur Frédéric II au maître justicier de là même ville, pour lui ordonner de rechercher deux hommes habiles dans la fabrication du sucre et capables de faire des élèves, afin que cet art ne se perdit pas à Palerme. Ce malheur n’arriva point, grâce à Dieu, et l’on peut se rendre compte, par la Pratica della mercatura de Giovanni di Antonio da Üzzano, de l'importance du commerce de sucre que Palerme faisait, surtout avec

1 Histoire de la vie privée des François, 1. 1, p. 497.

? Sicilia sacra, auct. Dom. Roccho Pirro, p. 454, col. 1.

3 Bibliotheca historica regni Siciliæ, t. 1, p. 408.

# Regest. imp. Fred. IL, apud Carcani, Constil. reg. regni utriusq. Sicil., p. 391, col. 1. |

Venise, en 1440!, et voir dans l'ouvrage de Domenico Scinà comment, en 1448, on multiphait, aux environs de Palerme, les plantations de cannes et les fabriques de sucre ?,

S'il faut en croire de Guignes%, dont l’assertion a été répétée par David Macpherson *, les cannes à sucre passèrent de la Sicile à Grenade, de là à Madère, d'où on les porta au Brésil et dans le reste de l'Amérique; mais l'historien du sucre, Moseley, s'élève contre cette supposition, qu'il qualifie d'erronée *. On peut également douter que les Grenadins aient, les premiers de la Pé-

1 Cap. Lxxxu (Copia di zucchero comprato in Palermo), dans Pagnini, della Decima e delle altre gravezze, etc., t. IV. Lisbona e Lucca, mocczxvr, in-4°, p. 295, 296.

? La Topografia di Palermo, prove ed annot., p. 36, note 98. — Ne serait-ce pas cette fabrication du sucre en Sicile qui aurait fait dire à Jean de Meung, parlant de la mort d'Empédocle dans l’Etna :

N'en préist or ne miel ne sucre, Ains eslut ilec son sepucre Entre les sulphureus boillons.

Le Roman de la Rose, édit. de Méou, t. IL, p. 140, v. 17251.

Il est encore fait mention de la fabrication du sucre en Sicile dans un traité de Marino Sanuti (Secreta fidelium crucis, lib. I, pars I, cap. n; apnd Bongars, Gesta Dei per Francos, ad calcem, p. 24, |, 10) et dans le commentaire-de Jean de Saint-Amand sur l'Antidotaire de Nicolas. (Histoire litléraire de-ta France, t. XXI, p. 265. Cf. p. 197.)

3 Mém. de l’Acad. des inscriptions, t. XXXVIL, p. 509.

# Annals of Commerce, vol. I, p. 358. Cf. p. 259.

5 A Treatise on Sugar, 24 edit., p. 26. — S'il faut en croire M. de Reiffenberg, cité par Depping, au commencement du xvie siècle, deux navires venant des Canaries débarquèrent à Anvers une cargaison de sucre; on l'offrit à moins de trois gros la livre pesant. Cependant, soit que le haut prix de cette denrée n’eût pas permis jusqu'alors de la répandre dans les classes inférieures de la société et d'en rendre l'usage commun, soit que la concurrence fût trop grande, soit enfin qu'on ne fût point accoutumé encore à recevoir des denrées par les navires de l'océan Atlantique, les marchands eurent beaucoup de peine à se défaire de leur sucre, malgré le bas prix auquel ils le vendaient. (Hist. du commerce entre le Levant et l’Europe, etc. Paris, mnccc xxx, in-8, p. 273, 274.)

ninsule ibérique, reçu la canne à sucre de Sicile, quand on voit, au x° siècle, le Sévillan El-Awem consacrer à cette précieuse plante un chapitre de son traité d'agriculture. Quoi qu'il en soit, en 1383, le sucre était encore rare dans le nord de l'Espagne. Cette année, Léon, qui se disait roi d'Arménie, étant venu rendre visite à Charles Il, roi de Navarre, celui-ci, entre autres présents, lui donna 13 livres de cette précieuse denrée *. Chez nous, le sucre est peu connu avant cette époque; s’il figure dans les inventaires des biens des classes élevées, on ne le voit pas dans les dénombrements de denrées exotiques si fréquents dans nos anciens romans. Il en venait, cependant, en France, au moins dès le milieu du xiv° siècle : une ordonnance pour les apothicaires,

1 Libro de agricultura, part. 1, cap. vus, art. xzvu, p. 390-393. 2 Yanguas, Diccionario de antigüedades del reino de Navarre, 1. WE, p. 151. 8 Adenès, signalant les impôts établis par la Serve, fansse épouse de Pépin, dit que Sur trestoutes les choses que faire i pot eslire, Sur poivre, sur coumin, sur espices, sur cire, Et sur blés et sur vins, tout fist ensemble escrire. Li Romans de Berte aus grans piés, coupl. LxIv, p. 90.

Un autre rimeur, décrivant un magnifique verger, énumère la réglisse,

Encens, gerofle et citoual Et le canele et garingal, Et spic, petre, pouvre, commin.

Le Bel Inconnu, etc., publ. par C. Hippeau. Paris, MDCCCLX, in-12, p. 450, 151.

Enfin, un troisième poëte, venant de nommer la mer du Levant, fait remarquer que c'était par là qu'arrivaient les riches étoffes, les oiseaux de chasse,

les chevaux de prix, Et li poivres et li comins Et li encens alixandrins, Li gerofles, li garingaus, Les miecines contre tos maus.

Partonopeus de Blois, publ. par G.-A. Crapelet. Paris, MDCCCXXXIV, in-8°, t. 1, p. 56, v. 1622.

datée de l’an 1352‘, mentionne le « sucre caffetin, ou sucre blanc, » qui tirait sûrement son nom, si ce n’est son origine, de Caffa sur la mer Noire. Dans des comptes de la même époque, il est marqué 13, 18 et 25 deniers la livre, prix qui diffère peu de celui d’une autre espèce, le sucre dit casson, sur les mêmes comptes.

On employait le sucre dans les confitures, en bonbons, surtout en sirops et en remèdes. Pendant fort longtemps, le prix élevé de cette denrée la fit ranger dans cette dernière classe. Les apothicaires la vendaient exclusivement #, ainsi que l'eau-de-vie, et de là vint le proverbe apothicaire sans sucre, qui n’est pas encore complétement hors d'usage, pour signaler un homme dépourvu de ce qui est essentiel à son état. En 1605, Henri IV écrivait à Sully de faire payer à son apothicaire la somme de 17,138 livres à lui due, tant pour remèdes que pour sucres, épiceries et flambeaux.

Les apothicaires furent donc les premiers confiseurs ; mais quelles sortes de bonbons créèrent-1ls d’abord? c'est ce qu'il m'est bien difficile de déterminer d’une manière certaine. L'empereur Frédéric Il, mort le 13 dé-

1 Ordonnances des rois de France de la troisième race, t. 11, p. 53>.

? Nous n'osons pas insinuer que caffetin puisse venir de Jaffe; mais il est certain que le pays qui entourait Jaffa produisait du sucre. Le sire de Joinville, racontant l'itinéraire de saint Louis, de cette ville à Saïde, cite les cannes d’un lieu appelé Passe-poulain. (Édition du Louvre, p. 418.)

3 Comptes de l'argenterie des rois de France, etc., p. 206, 212, 220, 246.

# Magistri Johannis de Garlandia Dictionnarius, apud Géraud, Paris sous Philippe le Bel; Paris, 1837, in-4°, p. 596. Cf. Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 11.— Voyez, pour le détail des drogues dont se composait la boutique d’un apothicaire, ou espicier de l’époque, l'inventaire de l'épicerie de Pierre Gilles (1358), dans l'Histoire de la Jacquerie d’après des documents inédits, par Siméon Luce. Paris, 1859, in-8e, p. 251-235.

cembre 1250, avait mangé la veille des poires au sucre; mais rien n'indique que ce füt là le fruit de l'habileté de son apothicaire, de celui qui lui préparait cette poudre dont 1l faisait usage dans tous ses mets. Par un orgueil qui n'a jamais mieux fleuri que de nos jours, cet officier de la bouche impériale, répudiant le titre qui lui revenait de droit, prenait celui de philosophe, que Je. rendrais volontiers par chimiste *. Pour être juste, 1l faut dire aussi qu'il lui était donné officiellement. Nous le voyons par une lettre adressée, vers 1240, par Frédéric Il à l'un de ses officiers, pour lui commander de mettre à la disposition de maître Théodore, philosophe, le sucre et les autres ingrédients nécessaires à la fabrication des sirops et du sucre violat destinés à la consommation de l’empereur et de sa chambre. Une autre lettre du même philosophe Théodore au chancelier Pierre de la Vigne, auquel il annonce un autre envoi de sucre violat{, me donne l'idée que le premier, embrassant tous les genres de philosophie, avait également médité sur l'utilité des petits cadeaux, et qu'il savait tirer du même sac deux moutures.

Mais enfin qu'est-ce que c'était que ce sucre violat, mentionné dans un autre document encore plus ancien 5?

1 Commentaire historique el chronologique sur les éphémérides intilulées : Diurnali di messer Matteo di Giovenazzo, par M. le duc de Luynes, p. 6, $ 39.

? Au xvue siècle, on disait faire Le philosophe pour se montrer subtil. Cleirac, parlant d’un refus de payement par un banquier portugais, compatriote et correspondant, à Paris, de Costa Furtado, banquier de Bordeaux en 1648, emploie cette expression. (Usance du negoce, ou commerce de la banque des lettres de change, etc., p. 40.)

3 Constilut, reg. regn. utriusq. Sicil., p. 347, col. 1, 1. 31.

# Ms. de la Bibl. imp., fonds de Saint-Germain Harlay, n° 455, p. 3, n° 73.

5 En 1226, Henry IIL écrivait au prévôt et au maire de Winchester de lui

Un électuaire, répond Guyot de Provins, qui cite le violat en compagnie du rosat, du gigimbraiz, du pliris, du diadragum, du penidoin, du diadoro Julii, du diamargareton, et autres préparations que Montpellier expédiait en boîtes et que deux trouvères représentent comme nauséabondes et humides‘. Plus explicite, un médecin mort au commencement du xiv° siècle, Arnaud de Villeneuve, nous apprendra tout ce que nous pouvons désirer au sujet de cet article, électuaire ou non, comme on voudra l'appeler. Au dire du vieux praticien, le sucre violat avait mille qualités, dont on peut lire le détail dans le chapitre xv de son Antidotarium, après un autre consacré au sucre rosat, dont les vertus n’étalent ni moins nombreuses ni moins admirables*?. À ces deux sortes de préparations, dont le sucre formait la base, 1l faut ajouter le sucre muscarat ou mouscarrat, mentionné dans un compte du siècle suivant relatif à la dépense du roi Jean en Angleterre. Le silence que garde sur cet article le rédacteur de la table des Comptes de l'argenterie, montre bien qu'il n’est point aussi aisé de deviner ce qui entrait dans la composition de tette espèce de mix-

envoyer trois livres de sucre d'Alexandrie, de choix, s'il s’en trouvait dans cette première ville, autrement de lui expédier la même quantité de sucre de Buzy. Il demandait encore, entre autres épiceries, une once de sucre rosat et une livre de sucre violat. (Rotuli litt. claus., an. 10 Hen. I, t. Il, p. 92, col. 2.) Voila bien quatre espèces de sucre, une de plus que dans le Mémoire sur le commerce marilime de Rouen. Vox. t. I, p. 243, 244.

1 La Bible Guiot de Provins, v. 2620-31. (Fabliaux et Contes, t. I], p. 591.) — De l’Empereri qui garda sa chasteé par moult temptacions, v. 2524. (Nouv. Rec. de fabliaux et contes, vol. II, p. 80, v. 2524.)

? Arnaldi Villanovani.. Opera omnia, etc. Basileæ, c19 19 xxcv, in-folio, col. 427-438. — On trouve une recette pour faire le sucre rosat dans le Ménagier de Paris, t. II, p. 274.

3 Comptes de l’argenterie des rois de France, etc., p. 245, 246, 355.

ture. On en peut dire autant de la sucrade, mentionnée dans un compte de 1437!.

Au xvi° siècle, Henri IE, désirant introduire la culture de la canne et la fabrication du sucre dans le midi de la France, avait fait venir d'Anvers un Français, nommé Gabriel le Sucrier, et résolu d'employer cet homme à la réalisation de son dessein, « sans s'attendre plus à quelques Italiens affronteurs, qui demandoient cent mille esCUS, ou pareille grand somme de deniers, pour mectre le pays en nature de porter succres. » La mort du roi, arrivée trois ou quatre mois après, déconcerta ce projet.

Il fut repris sous son successeur par le même Gabriel, « autant excellent, c’est lui qui le dit, en matière d'affner succres, qu'on en sçache point au monde, » pour avoir été élevé aux lieux où se fabriquait cette denrée. Dans sa requête à François Il, 1l propose d'introduire cette industrie auprès de la ville d'Hyères, « lieu autant propre à cest effect qu'il y en ayt en la chrestienté. » Au nombre des avantages qu'il fait briller aux yeux du jeune roi, figure l’économie d'une grosse somme d'argent qui sortait journellement de France en échange des sucres de Portugal, sans compter le tribut payé aux marchands d'Anvers par les nôtres pour les sucres raffinés.

Avant de commencer, Gabriel demandait la franchise pour le lieu où il s’établirait, « de sorte que tous bannis fugitifs, pour autre cause que lèse-majesté, et pourveu qu'ils ne fussent échappez des gallères de Marseille, se peussent retirer audit Hières et y vivre en seureté comme l'on fait en Cecille et Portugal en cas pareil;

1 D. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire de Brelagne, À. M, col. 1316.

car aultrement 1l seroit malaisé que ceulx du pays se peussent si tost accoustumer aux peines qu'il y convient mectre, comme aux pressoirs, portées, chaudières, et aultres fax de grand'peine. » 11 demandait encore : 1° l'intervention royale pour obtenir de S. M. T.-F. la permission de tirer de son île de Madère une caraque pleine de plants et cannes à sucre; 2° les terres d'Hyères pendant dix ans, pour les mettre en nature et en tirer produit, moyennant une redevance du cinquième au roi, comme cela se faisait en Portugal, Sicile et ailleurs; 3° le privilége exclusif, pendant dix ans, de la fabrication et de la vente du sucre fin en France, au moins depuis la Provence jusqu'à la Seine; 4° une subvention de 20,000 écus, payable en trois ans, ou la remise du droit de cinquième pendant dix.

« Il est à noter, dit en terminant Gabriel, que aucuns marchans italiens, ayant cy-devant entendu comme le feu roy avoit accordé audict Succrier tout ce que dessus est dict, pour le cuyder supplanter, sont naguères venuz en court, et ont, par le moyen de monsieur le cardinal de Ferrare, obtenu permission et privilége du roy pour affiner succres seullement; ce que après ils ont délaissé, tant parce qu'ils ne le sçauroient faire sans ledict Succrier, dont ils se fesoient forts... comme aussi que aucuns marchans de Roen qui ont entreprins d'affiner succres, se sont opposés à l'entérinement dudict privilége, » etc. Le pétitionnaire s'offre à rendre raison devant le conseil du roi de tout ce qu'il avance ! : nous ignorons quelle réponse lui fut faite.

1 Négociations, letires et pièces diverses relatives au règne de François IL, etc., publ. par Louis Paris. Paris, M nccc xLt, in-4°, p. 768-771.

Le sucre ne commence à se montrer à Bordeaux qu'au milieu du xvi siècle; du moins nous n'avons rien trouvé qui se rapporte à cette denrée, antérieurement à un acte de Douzeau, du 9 juin 1552, portant vente de 10 quintaux de cassonade à un marchand d'Albi par un autre, livrés en deux barriques dans le courau d’un marinier de Toulouse ‘. Cette cassonade, ainsi nommée parce que, dans l'origine, elle était renfermée dans des caisses {caxones), venait, selon toute apparence, des îles Canaries?, et les navires de Bordeaux allaient l'y chercher pour la porter à des marchands portugais occupés de ce commerce .

Les raffineries de Bordeaux doivent leur établissement à Colbert, sans que nous puissions dire en quelle année

1 À partir de cette époque, les mentions de sucre abondent dans les documents relatifs au commerce de Bordeaux. Ainsi, dans un Rolle des bateaux quy sont montés e desendus audevant cette ville de Marmande, commensant le segon jour de juillet 1593, on lit : « Heral Raymon monte avec sa platuse, set mules de molyn et dus baryques turmentyne, quatre pipes et demye syf, une baryque casonade, » etc. (Archives départementales de la Gironde, E. comptablie, folio 6 recto); « Pierre Eber monte avec son guabarot troys quintalz fyhet de fer et un petyt bocoud de bedelyns et une baryque de merserye et soysante lyvres casonade, » etc. (folio 7 verso); « Fransoys Cruzel monte avec son guabarot une pipe et une baryque sucre, troys baryques et un baricot casonade, dus pipes mollues, un baryl foyihe, troys cayses confitures, un barycot gengenbre, » etc. (folio 17 verso); « Arnaud Guyt monte avec son guabarot une baryque casonade, une pipe sucre, quatre pipes molue, set sardyne et sys d'arans, ung petyt baryl syf, » etc. (Folio 30 recto.)

? Dans le registre du Conseil de commerce coté F. 12. 55, folio 220 verso, il est fait mention, à la date du 17 octobre 1710, d'une demande, par deux négociants de Lisbonne, d'un passeport pour faire venir de Madère un chargement de sucre, de citrons et autres fruits. ; |

3 State Papers, Domestic Series, Charles IT, 1666, April 7; vol. CLIITE, no 44. Cf. vol. CLVI, n° 70. Ordre aux commissaires des prises de délivrer à Ferdinando Mendoza de Costa, négociant portugais résidant à Londres, quarantedeux caisses de cassonade apportées par le Saint-Pierre, de Bordeaux, condamné comme de bonne prise.

la première s'éleva'. Quand :l arriva au ministère, la France n'en possédait pas une seule, si ce n’est peutêtre celle dont le sieur Langhete était propriétaire cin- , quante ans plus tard *. « Tous les sucres des îles, dit Colbert (12 juin 1669), alloient en Hollande pour y estre raffinés ; nous n'avions de sucres raffinés que par la Hollande, l'Angleterre et le Portugal. » Neuf mois après tout était changé, et Colbert pouvait féliciter la compagnie du Nord de faire raffiner en France tous les sucres qu’elle envoyait dans ce pays. À la vérité, une surtaxe de 12 pour 100 avait été mise sur les sucres étrangers, et n’était pas supportée sans plaintes; Colbert répondait, en prenant la ville de Bordeaux pour exemple, que c'était le seul moyen d’avoir des raffineries en France et de porter les sujets du roi au commerce des Iles ÿ.

1 En 1724, le député de Bordeaux près le Conseil de commerce écrivait à la Chambre pour la prier de s'informer s’il y avait quelque raffinerie établie dans cette ville, en 4664, parce que, dans le cas contraire, l’article du tarif de cette année concernant les sucres raffinés ne pourrait regarder que ceux de l'étranger. (Reg. B, folios 193 verso et 198 recto ; 16 mars et 4er juin 1724.)

? Dans un mémoire adressé au contrôleur général, à l'effet d'obtenir la prorogation, pour douze ans, d’un arrêt du 30 octobre 1708, portant prolongation de privilège, ce négociant cite des lettres patentes de l'année 1662, date de la cession de Dunkerque à la France. (Registre du Conseil de commerce F. 12.55, folio 268 verso; séance du 10 juillet 1711.)

8 Lettres, instructions el mémoires de Colbert, t. IX, Âre partie, introduct., p. cuxxxiv. Cf. t. Il, 2e partie, p. 473, 477, 595. — Anciens et nouveaux Statuts, édit. de 1593, p. 254. — Pendant les foires de Bordeaux, il se faisait un grand commerce de Ssirops de capillaire et de grenade, aussi bien que d'eaux de la reine de Hongrie et de fleur d'orange, qui étaient apportées par les marchands de Languedoc et de Provence. (Arrèt du Conseil d’État du 17 décembre 1698, rapporté dans les Anciens et nouveaux Statuts, édit. de 1701, p. 238.) — Un article des statuts des apothicaires, portant recommandation de n'employer pour leurs sirops que de bon sucre ou de bonne cassonade blanche, « sans y mesler des sucres meschans, ny sucre de Saint-Homer, » donne une pauvre * idée des sucres qui sortaient des raffineries des Pays-Bas.

Le 6 octobre 1670, ce ministre écrivait à Daguesseau, intendant en Guienne : « Sur la demande que vous me faites si les sucres rafinez en Bretagne payeront à Bourdeaux les droits comme estrangers, je vous avoue que, dans l’ordre régulier, 1ls n'y debvroient pas estre sujets; mais, dans le fait particulier, comme les Bretons sont grands trompeurs, et surtout ceux de Nantes, et qu'il est difficile, mesme impossible de reconnoistre les sucres qui sont rafinez à Nantes de ceux qui sont fabriquez en Hollande, 1l faut les traicter tous également, et d'autant plus que chaque province se doibt fournir à elle-mesme les sucres rafinez, et que ceux de Nantes entreront facilement dans le royaume par la rivière de Loire, estant nécessaire d'augmenter et fortifier les rafineries de Bourdeaux. Ainsy vous ne debvez faire aucune difficulté de faire traicter cette sorte de marchandise comme estrangère‘. »

Le 17 octobre 1670, Colbert écrivait à Lombard, inspecteur général de la marine à Bordeaux : « Je suis bien aise d'apprendre que les sieurs d'Huguelas et Delbreil se disposent à establir une troisième raffinerie, et Je ne doute pas que les autres marchands de Bourdeaux ne prennent la mesme résolution, puisqu'il est facile de comprendre qu'ils y rencontreront tous leur advantage; l'augmentation du commerce dans les isles de l'Amérique, et les rapports que les vaisseaux feront de quantité de sucres bruts donneront moyen à ceux qui auront des raffineries d'y gagner considérablement. Ne manquez

1 Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publ. par G.-B. Depping, t. HI, p. 200. — Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. I, 2e partie, p. 59.

donc pas de les exciter fortement de travailler à cet establissement, estant certam que l'augmentation de ce commerce produira assurément beaucoup d'advantage à la ville de Bourdeaux!. »

En même temps, Colbert veillait au salut des raffineries déjà existantes, menacées par la contrebande. Informé, par un mémoire des propriétaires, de l'entrée des cassonades par le Languedoe, :l écrivait à l'intendant de Bordeaux, le 26 décembre 1670, pour l’assurer qu'il y mettrait ordre, et que l'imposition de 12 pour 100 serait établie dans cette province.

Chose singulière! pendant que Colbert encourageait ainsi le développement des raffineries à Bordeaux, il favorisait la même mdustrie dans les pays de production, de manière à susciter une sérieuse concurrence à ces établissements. Le 29 novembre 1672, il écrivait à M. de Baas, gouverneur et lieutenant général des îles d'Amérique : « Vous sçavez assez combien il importe au commerce des isles françoises de l'Amérique de porter les habitants à raffiner eux-mesmes leurs sucres et les rendre par ce moyen d'un débit plus facile et plus assuré : ainsy Je me contenterai de vous dire que la compagnie des Indes occidentales ayant chargé le sieur de Loover, habitant de la Guadeloupe, des ordres, instructions et ustensiles nécessaires pour montrer auxdits habitans la manière de raffiner leurs sucres, ou du moins de les convertir en cassonades blanches, terrées et raffi-

1 G.-B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. I, p. 859. — Lettres, instructions et mémoires de Colbert, 1. W, 2e partie, p. 568.

? Lettres, instr. et mém. de Colbert, t. 1E, 2e partie, p. 595.

nées, 1] sera nécessaire que vous donniez, s’il vous plaist, non-seulement toutes les protections et l'assistance qui dépendront de vous audit Loover pour l'exécution de ce dessein, mais mesme que vous fassiez connoistre en public et en particulier à tous les habitans l'avantage qu'il leur reviendra de s'appliquer à la manufacture des sucres !. »

Quelque temps après, 1l s’établissait une nouvelle raffinerie sur un autre point, éloigné, 1l est vrai, mais pas assez pour que les Bordelais ny vissent point une concurrence. Le 1% mai 1673, le conseil municipal d'Angers intervenait en faveur du sieur Vanbedenbec, raffineur de sucre et castonnades fsic), « appelé par ce corps et les magistrats de la ville pour venir establir sa manufacture et exercer son commerce » à Angers ?. Cette affaire n'était pas encore terminée en 1677.

Un autre Hollandais, nommé René Tinnebacq, avait établi pareillement une raffinerie à Saumur; mais, à la révocation de l’édit de Nantes, 1l avait émigré et perdu son établissement. Le malheureux ainsi dépouillé ayant réclamé, le marquis de Seignelay écrivait, le 18 avril 1687, au comte d'Avaux, ambassadeur en Hollande, une lettre de refus qui se termine ainsi : « Il y a trop de profit à entretenir les raffineries pour craindre que l’adjudicataire

1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. A1, 2 partie, p. 51. — Les raffineries établies dans les Iles devinrent si importantes qu'elles causèrent du préjudice à celles de la métropole, dont les ouvriers même passaient en Amérique. En janvier 1684, on défendit d'en établir de nouvelles, et plus tard on supprima celles qui existaient. (Boyer-Peyreleau, les Antilles françaises, etc. Paris, 1895, in-8e, t. IE, p. 34, 35.)

2? Célestin Port, Inventaire analytique des archives anciennes de la mairie d'Angers, etc. Paris et Angers, 1861, grand in-8e, p. 116.

dudict Tinnebacq ne la fera pas valoir, et, quand celà seroit, ce qu'il ne feroit se trouveroit remplacé par les autres raffineries qui ont des establissemens dans le mesme endroit et dans les autres villes maritimes du royaume !. » Vers le même temps, un autre protestant, converti, agrandissait à Dieppe une raffinerie qu'il avait déjà, et envoyait chaque année plusieurs navires aux îles d'Amérique ?.

En 1699, Louis XIV rendait une ordonnance dont le trente et unième article regardait les droits pour des cas particuliers en faveur du raffinage du sucre brut, dans les villes de Bordeaux, la Rochelle, Rouen et Dieppe. Le 17 novembre 1733, le Conseil rendit un arrêt en interprétation de cet article.

Au commencement du xvin siècle, un sieur Jacob Ratier et des frères Payen, qui avaient une raffinerie de sucre à Bordeaux, exposaient au Conseil de commerce le préjudice que leur causait le transit des sucres que les étrangers tiraient de Portugal, et qu'ils entreposaient à Bayonne et à Marseille pour les faire passer ensuite à Genève; ils demandaient qu'il fût remédié à cet état de choses, fatal à leur établissement. Le Conseil ordonna la jonction de la lettre des raffineurs bordelais à un dossier concernant la suppression, que le député de Lyon demandait, du transit accordé de Marseille à Genève par Lyon, et arrêta que, sur le tout, après le rapport fait, 1l serait statué #.

1 Correspondance administralive sous le règne de Louis XIV, etc., t. IV, p. 406.

? Ibid., p. 416.

3 Valin, Commentaire sur l’ordonnance de la marine, t. I, p. 24. $ Reg. du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 219 verso; séance du 7 sep- HE. 20

Vers le même temps, il éclata un différend entre les négociants de Bordeaux et ceux de la Rochelle. Ces derniers demandaient que l'arrêt du Conseil, du 11 août 1699, rendu en faveur des premiers, füt déclaré commun avec les autres, et, en conséquence, que les sucres raffinés à la Rochelle, provenant des sucres bruts des iles de l'Amérique, qui seraient transportés en Franche-Comté et en Alsace, fussent exemptés des douanes de Lyon et de Valence, du fiers surtaux et quarantième de la ville de Lyon. À cet effet, les marchands seraient tenus de faire leurs déclarations, pour la destination des sucres, au bureau de la Rochelle, où les tonneaux et les ballots devraient être ficelés et plombés; il leur était encore prescrit de prendre des acquits-à-caution qui seraient déchargés par les commis du bureau d'Auxonne, par lequel le roi avait fixé la sortie desdits sucres pour l'AIsace et la Franche-Comté. Moyennant cela, les droits d'entrée payés pour la marchandise seraient restitués par l’adjudicataire des fermes de Sa Majesté. Quant aux sucres raffinés à la Rochelle qui seraient consommés dans l’étendue desdites douanes de Valence et de Lyon, ou qui passeraient dans d’autres provinces du royaume, ils payeraient les droits de la douane de la première de ces deux villes et seraient exempts de ceux de la seconde, «a tiers surtaux et quarantième, » conformément audit arrêt. Après une discussion approfondie, 1l fut jugé à

tembre 1703. — Les sieurs Payen et Pellé firent une banqueroute considérable dans laquelle les fermiers généraux furent compris pour le montant de droits d'entrée sur des sucres. Dans le but de se récupérer de cette perte, ils présentèrent requête à l'effet de pouvoir vendre, sans que l'acquéreur fût tenu de les réexpédier à l'étranger, 250 cuirs tannés d'Angleterre qui faisaient partie de l'actif de la faillite. (Reg. F. 42. 59, folio 403 verso; 8 juin 1716.)

propos de déclarer cet arrêt commun entre les négociants de Bordeaux et ceux de la Rochelle, c’est-à-dire de placer les uns et les autres sur le même pied‘; et quatre jours après, il intervint un arrêt conforme émané du Conseil du roi. |

L'année suivante, le Conseil de commerce fut appelé à statuer sur la pétition du propriétaire de la raffinerie de sucre établie à Marseille. Louis XIV, voulant favoriser le commerce des îles françaises de l'Amérique, et jugeant qu'il était nécessaire d'accorder le transit aux raffineries de Bordeaux pour leurs sucres, et la restitution des droits d'entrée, avait ordonné cette restitution par arrêt du 31 juin 1671, « lorsque les sucres de ces raffineries provenant des moscouades de Vos*?, auroient esté portés en Savoye, en [italie et autres pays estrangers. » Le pétitionnaire fait observer que si les marchands et les raffineurs

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 377 verso; séance du 5 février 1706. — Affriandés par ce résultat, les raffineurs d'Orléans demandent plus tard à être traités comme leurs confrères de Bordeaux et de la Rochelle; mais ils échouent, « parce qu’estant comme au centre du royaume, non-seulement ils ont la ville de Paris, qui fait une très-grande consommation de leurs sucres, mais encore toutes les provinces limitrophes, où ils les envoient facilement par le moyen des rivières, et qu'ils ne sont point bornez à une petite consommation comme les raffineurs de Bordeaux et de la Rochelle, dont le commerce souffriroit également par une concurrence qui leur deviendroit onéreuse, et qui, en ruinant leurs raffineries, ruineroit aussy le commerce des Isles si nécessaire au soutien de nos colonies, » ete. (Reg. F. 12. 55, folio 322 recto; séance du 14 septembre 1711.) — Une délibération de la Chambre de commerce de Guienne, en date du 5 janvier 1708, nous apprend que Bordeaux envoyait aussi à Paris des sucres raffinés. (Registre A, p. 89, 91, 94.)

2 Le registre porte deuos; mais nous avons conjecturé que ce nom pourait venir de celui de quelque raffineur hollandais établi en France, comme le charpentier de Vos, mentionné dans la correspondance de Colbert, en 1671. Voyez t. IV, p. 548, 559 et 361.

de Bordeaux continuent de faire passer leurs sucres en transit par l'Italie, la Savoie‘, « et autres ports de la Méditerranée, » 1] sera obligé d'abandonner sa raffinerie, et il conclut que, sans avoir égard à l'arrêt ci-dessus, cette faculté doit être retirée à ces commerçants et industriels. La discussion s'engagea tant sur le mémoire du raffineur de Marseille que sur celui du fermier général intervenant en cause; mais la décision fut renvoyée à une autre séance ?.

Les raffineries de Bordeaux furent aussi menacées par la concurrence étrangère. Un sieur de Lescolle, ancien consul de France à Lisbonne, écrivait au contrôleur général, le 31 janvier 1711, pour lui proposer d'accorder aux Portugais la permission d'importer librement dans le royaume, entre autres denrées, leurs sucres. La lettre ayant été renvoyée au Conseil de commerce, il fut observé que les Portugais ne pouvaient plus nous apporter leurs sucres depuis qu'on les avait grevés, « fort à propos, » de droits considérables ; « car, ajoutait-on, si on les avoit laissés entrer dans le royaume avec les modiques droits qu'ils payoient avant l'établissement de nos colo-

1 Is continuèrent effectivement. En 1713, un négociant de Bordeaux, le sieur Fesquet, présentait à la Chambre de commerce de Guienne un mémoire portant qu’une partie de sucre qu’il envoyait en Savoie s'était perdue sur le Rhône. (Reg. À, p. 438; séance du 23 mars 1713. Cf. p. 439, 465; 30 mars et 13 juillet.)

? Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 111 recto; séance du 91 janvier 1707. — Ce raffineur, nommé Gaspard Maurelel, n'abandonna pas son établissement ; il le vendit, avec son privilége, à trois associés, qui, à leur tour, présentèrent une requête au contrôleur général. Nous n'avons point à faire l'analyse de ce document, curieux d’ailleurs pour l’histoire de l’industrie du sucre. Voyez le registre F. 12. 57, folio 139 verso; séance du 98 juillet 1715.

nies, 1l auroit fallu renoncer au commerce que nous faisons par ces colonies, et par conséquent à leur entretien. » La permission demandée fut donc refusée.

Le Conseil repoussa pareillement une requête adressée par les sieurs Peyronnet et veuve et Funo de Saint-Laurent, négociants bordelais, au contrôleur général, pour obtenir la permission de consommer dans le royaume quatre-vingts coffres de sucre brut et terré du Brésil, provenant d'une prise faite par un armateur de Saint- Malo et menée ensuite à Bilbao. Le directeur des fermes s’opposait aussi à la consommation de quarante barriques d'huile de sarde arrivées à Bordeaux et provenant de la pêche des Espagnols, sous prétexte que cette origine n'était pas bien justifiée. A la suite d’une longue discussion, la permission demandée fut accordée pour l'huile. après justification de la provenance alléguée, mais refusée pour le sucre ?. |

À ce qu'il paraît, Bordeaux exportait alors en Espagne des sucres raffinés. Des négociants signalèrent à la Chambre de commerce de Guienne les abus qui se commettaient à Bayonne dans ces sortes d’affaires ÿ, les fraudes auxquelles elles donnaient lieu #; et les raffineurs firent une proposition au sujet de l'arrêt sollicité par les fermiers généraux à l'égard des sucres déclarés pour l'expor-. tation *. Tout le monde avait intérêt à ce que cette denrée

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 243 verso; séance du 20 mars 1711.

? Ibid., F. 12. 55, folio 255 verso; séance du 24 avril 1714. 3 Reg. A de la Chambre de commerce, p. 293 et 299 ; séances des 21 mai ct 2 juillet 1711.

# Ibid., p. 301, 17 juillet 1711.

Ibid., p. 303, 17 juillet.

eût un cours régulier et des débouchés à l'étranger, car les sucres de nos colonies surabondaïent en France : c’est à ce point qu'en 1715, sur les représentations du commerce, l’ordre fut donné d'admettre à l'entrepôt, pendant six Mois, les sucres bruts que les négociants de Bordeaux, de Rouen, du Havre, de Dieppe et de la Rochelle, avaient fait venir des îles de l'Amérique. Plus tard, la même question étant revenue devant le Conseil de commerce, il fut décidé à l'unanimité qu'il devait être temporairement permis aux mêmes négociants d'envoyer à l'étranger les sucres bruts qui arriveraient dans leur port, avec exemption des droits de sortie.

Les négociants de Bordeaux avaient écrit à ce sujet : leur lettre fut renvoyée à M. de Courson, intendant de la généralité, pour avoir son avis. Cet administrateur répondit qu'il y avait pour le moment dans la ville trois mille barriques de sucre brut au-delà de ce qui était nécessaire pour la consommation des raffineries, et que l’on en attendait encore douze mille barriques par le retour de trente-deux navires envoyés en Amérique. Le Conseil, réglant la mise en entrepôt de ces sucres, limitait à six mille le nombre des barriques ainsi entreposées; elles devaient être emmagasinées aux frais des négociants et sous trois clefs différentes, l'une pour ceux-ci, la seconde pour les commis du fermier des cinq grosses fermes, la troisième pour le commis du fermier du domaine d'Occident, sans que ces sucres pussent être tirés de l'entrepôt, pour la consommation du royaume, avant d'avoir acquitté 3 livres par quintal, conformément

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 59, folio 13 recto; séance du 19 décembre 1715. Cf. folios 121 recto et 220 recto; 2 juillet et 49 novembre 1716.

à l’arrêt du Conseil du 20 juin 1698, savoir : 20 sous pour le fermier des. cinq grosses fermes et 40 sous pour celui du domaine d'Occident, « et, en outre, 3 pour 100 audit fermier. » À l'égard des sucres bruts qui seraient extraits des magasins en question pour être exportés à l'étranger et qui ne pourraient sortir que par mer, ils ne payeraient aucun droit, sauf 3 pour 100 au fermier du domaine d'Occident, en prenant acquit-à-caution pour justifier, dans un délai convenable, de l'embarquement, transport et décharge desdits sucres bruts au lieu de leur destination.

En 1717, les négociants de Bordeaux adressèrent au contrôleur général un nouveau mémoire au sujet de la restitution à faire sur les sucres raffinés dans le royaume qui étaient exportés à l'étranger, restitution qui devait, disaient-ils, se régler sur les droits à payer à l'entrée sur les sucres bruts des Îles; en sorte que si les droits avaient été payés sur ces sucres à raison de 3 livres par quintal, la restitution à opérer sur le sucre raffiné devait être de 6 livres 15 sous par cent pesant, et de 5 livres 12 sous 6 deniers seulement, s'il n'avait été payé sur les autres que 50 sous. L'affaire ayant été portée au Conseil de commerce, l'assemblée fut unaniment d'avis que, pour prévenir les contestations et les procès, 1l devait être fixé une époque pour ces remboursements, et ordonné que tous les sucres raffinés qui avaient été destinés pour l'étranger, et pour lesquels il avait été pris des acquits-à-caution avant le 1% août 1717, jouiraient de la restitution de 6 livres 15 sous par quintal ; et qu'à l'égard des sucres raffinés déclarés pour l'étranger et pour lesquels les acquits-à-caution n'auraient été pris que depuis

le 1% août 1717 inclusivement, il ne serait remis que 5 livres 12 sous 6 deniers pour cent pesant !.

En 1724, la question revint sur le tapis. Les sucres raffinés à Bordeaux provenant des sucres bruts des îles françaises de l'Amérique devaient-ils 15 livres, suivant le tarif du 1669, lorsqu'ils entraient dans l'étendue des cinq grosses fermes *? Quelques jours après, il fut décidé qu'ils devaient payer les droits d'entrée dans les bureaux de ces fermes. Quant au droit de 15 livres par quintal, il parut trop fort, et il fut arrêté qu'il serait fixé en connaissance de cause, « et ce, dans la vuë d'établir une parité de bénéfice, et une juste proportion de prix entre les sucres raffinés dans l'étendue des cinq grosses fermes, et ceux des provinces réputées étrangères, » de manière que les sucres étrangers n'eussent pas plus d'avantage que ceux des raffineries du royaume. Une autre délibération eut ensuite lieu pour fixer le droit d'entrée sur les sucres raffinés à Bordeaux et destinés à la consommation des provinces de la ferme“.

En juillet 1728, les fermiers généraux envoyaient à l'un d'eux, qui se trouvait à Bordeaux, un ordre au sujet des sucres raffinés dans cette ville passant par transit dans l'étendue des cinq grosses fermes Ÿ; mais ce n'était là que du provisoire, et il tardait à tout le monde de sortir de cet état. En attendant, les raffineurs adressèrent au contrôleur général une requête pour avoir la

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 61, folios 145, 146; séance du 21 octobre 1717.

3? Reg. F. 12. 74, p. 40; séance du 13 juillet 1724. 3 [bid., p. 59; séance du 27 juillet de Ja même année. # Ibid., p. 215, 12 octobre suivant.

5 Reg. F. 12. 75, p. 639.

permission de faire usage de charbon anglais, avec prorogation de la modération de droits déjà en vigueur!. Peu après les fermiers généraux présentaient un mémoire per lequel ils proposaient un nouveau règlement pour meltre un terme aux abus qui arrivaient, par le versement des sucres raffinés à Bordeaux, dans l'étendue des cinq grosses fermes, sous le prétexte du transit de cette denrée à l'étranger. Ce mémoire, renvoyé au Conseil de commerce, y provoqua une délibération, le 13 octobre 1729, et donna lieu à un projet d'arrêt dressé en conformité des conclusions du rapport fait dans cette séance, projet qui fut approuvé ?.

Au mémoire des fermiers généraux succéda bientôt un autre mémoire des raffineurs, présenté à la Chambre, dans lequel ils exposaient le préjudice que porterait à leur industrie l'exécution de l'arrêt du Conseil du 14 février 1730, qui les assujétissait à rapporter dans quatre mois les acquits-à-caution des sucres raffinés destinés à l'étranger, au lieu de six mois qu'ils avaient auparavant, et à payer le quadruple des droits si la vente avait lieu dans l’intérieur du royaume $. « Vous sçavez, dit la Chambre, écrivant à son député à Paris, que les propriétaires des raffineries qui font le commerce avoient la liberté,

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 75, p. 817, 7 octobre 1728. — Deux de ces raffineurs, Pierre Lhostaley Lacoste et le sieur Rozé, sont nommés dans un acte du notaire Banchereau, du 29 février 1728, portant vente, à eux faite par les sieurs Hostein frères, associés, de quatre-vingt-dix-sept barriques et cinq quarts de sucre brut, à raison de 25 livres 15 sous le quintal, pris à l'entrepôt, « qui est le prix courant de la meilleure marchandise de cette espèce. »

2 Registre du Conseil de commerce F. 12. 77, p. 67-73; séance du 16 fcvrier 1730.

3 Reg. C de la Chambre de commerce, folio 94 recto ; séance du 22 juin 1730.

lorsqu'ils envoyoient leurs sucres à la foire de Beaucaire, de les destiner pour l'étranger, dans l'espérance de les vendre aux Italiens, Savoyards, Suisses et autres nations qui s’y rendent, et que lorsqu'on ne leur offroit point un prix raisonnable, ils avoient la ressource de les débiter dans le royaume en payant les droits de consommation. Aujourd'huy que l'arrêt du Conseil les prive de cette faculté, les étrangers exigeront les sucres à un bas prix : ce qui ne manquera pas de déranger le commerce !, »

Une autre chambre de commerce, celle de la Rochelle, demanda plus tard qu'il fût interdit de faire sortir de Bordeaux, pour les îles françaises de l'Amérique, les formes et pots de terre que les planteurs tiraient de Sadirac pour leurs raffineries. Les raffineurs de la Rochelle obtinrent un arrêt conforme à leurs désirs.

Forcé de nous borner, nous nous contenterons de mentionner une lettre de M. de Bernage de Saint-Maurice *, au sujet des sucres raffinés à Bordeaux, qui occupa le Conseil vers le même temps“; mais nous dirons un mot des moulins fabriqués dans le voisinage de Bordeaux et destinés aux colonies. Un gentilhomme, maître de forges en Périgord, Matthieu de Laulanié, avait entrepris de confectionner des tambours ou cylindres, supérieurs, à ce qu'il prétendait, à ceux qui venaient d'Angleterre, et 1l se flattait d'y avoir réussi. Enhardi par le succès, il avait établi des dépôts de ces espèces de moulins à la

1 Troisième registre des lettres, folio 71 verso; 15 juillet 1730.

? Reg. du Conseil de commerce F. 12. 79, p. 453: séance du 27 mai 1752. 3 Ibid., p. 545, 10 juillet.

# Ibid., p. 321; séance du 5 avril 1752.

Guadeloupe, à la Martinique, au cap Français et à la Louisiane; mais 1l retrouvait les moulins de ses concur- " rents anglais introduits dans nos colonies, directement ou indirectement, par les ports de l'Océan, notamment par Dunkerque, dont les négociants se prêtaient à cette fraude par les envois qu'ils faisaient de ces machines dans le port de Bordeaux. Gëné dans son industrie et lésé dans ses intérêts, le sieur Laulanié réclama auprès du contrôleur général des finances l'observation des prohibitions particulières et générales, portées par les lois du royaume contre l'introduction en France et dans les colonies des ouvrages quelconques de fabrication anglaise, invoquant en outre, à l'appui de sa demande, des considérations d'économie politique de l'ordre le plus élevé. L'abbé Terray renvoya la pétition à l'intendant de Guienne pour avoir son avis, et celui-ci, qui était M. Esmengard, lui répondit après avoir consulté M. Jaure, ancien jurat et premier juge de la Bourse. $i l'on donne communément la préférence aux moulins de fabrique anglaise, disait-il, c'est parce qu'ils sont plus finis, et quand les fabricants français apporteront à cet article la même attention que ceux d'Angleterre, ils auront le même succès. « Cependant, ajoutait l'intendant. afin de favoriser l'émulation des nationaux, rien n'empêche que la prohibition ne soit renouvelée, ainsi que le désire le sieur. Laulanié, et même qu'il ne soit pris des mesures pour empêcher à l'avenir les fraudes qui se pratiquent à cet égard en faisañilYenir ces moulins étrangers par la voie de la Hollande ou de Dunkerque; mais, en même temps, il y auroit lieu de faire avertir cet entrepreneur et ceux qui dirigent la fabrication de

ces sortes d'ouvrages, de ne rien négliger pour leur donner le degré de perfection dont ils sont susceptibles. »

Deux Bordelais, nommés Boucherie, avaient annoncé, vers l’année 1778, le secret de pousser le raffinage plus loi encore qu'on n'avait fait avant eux. De cent livres de sucre brut, les plus habiles raffineurs ne retiraient ordinairement que soixante-sept livres de sucre fin : les sieurs Boucherie assuraient que, par leurs procédés nouveaux, 1ls en retiraient quatre-vingt-dix, ce qui donnait un profit de vingt-trois livres par quintal. Résolus, après leur découverte, à former une entreprise en grand, ils sollicitèrent la pretection et les récompenses du gouvernement. En conséquence, des expériences furent ordonnées. Elles eurent lieu à Paris, en présence de commissaires, et le résultat fut favorable aux deux frères. La partie principale de leur secret, disait un homme de l'art à Le Grand d'Aussy, consistait à cuire plus doucement, plus lentement, les matières, d’où il résultait une moindre quantité de cette lie qu'on nomme mélasse, et par conséquent une moindre perte. De plus, le sucre travaillé d’après leurs procédés, était, de l'aveu même des gens du métier, de beaucoup supérieur pour la beauté aux autres sucres ordinaires manufacturés dans le royaume, et cependant ils ne le vendaient pas plus cher ?.

1 Archives historiques de la Gironde, t. , p. 255 et suivantes, n° cxxxm. ? Histoire de la vie privée des François, t. W, p. 204, 205.

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