‹ Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 3)Chapitre 45 sur 141 · SEL, GABELLE; TABAC · texte numérisé non relu

SEL, GABELLE; TABAC

Grand commerce de sel à Bordeaux. — Ventes et achats de celte denrée par des marchands de cette place au Xvi* siècle, — Historique de la gabelle en France ; troubles excités par la levée de cet impôt ; la gabelle sous Philippe de Valois et Jean le Bon. — Rétablissement des droits sur le sel en 1517 ; la Saintonge se soulève, — Nouvelle révolte de cette province, de l'Angoumois et d'une partie de la Guienne. — Affaires de sel à Bordeaux au milieu du xvi* siècle. — Marchands de Poitiers fermiers de l'impôt du sel à Bordeaux et à Blaye. — Détails sur les opérations de commerce de Jean Beausse, l'un d'eux. — Chargement de sel à destination de Bordeaux ; vente considérable de cette denrée à trois marchands hordelais. — Commerce du sel à Bordeaux au xviI* siècle. — L'élévation du prix de cette denrée donne naissance à deux soulèvements successifs ; détails de ces émeutes. — Chargement de sel à destination de Riga. — Refus de passeport à des navires de Lubeck envoyés à la Rochelle pour y prendre du sel; motif de ce refus. — Tolérance du Conseil de commerce envers la Catherine, de Drontheim, venue à Bordeaux avec du sel et d'autres articles pris à Nantes. — Mémoire du commerce de Bordeaux pour obtenir de faire venir le sel nécessaire à la pêche de la morue. — Plaintes des marchands de sel de Bordeaux contre deux habitants de Marennes. — Commerce du tabac à Bordeaux ; les marchands de cette denrée fomentent le soulèvement de 1675. — Historique de la législation du tabac au XvHe siècle ; manufactures de Clairac et de la Rochelle ; Bordeaux ouvert à l'importation et à l'exportation de cette denrée. — Le commerce voit d'un mauvais œil la ferme du tabac et la prohibition de celui de Portugal. — Droits sur les tabacs des colonies espagnoles. — Permission aux négociants de Dunkerque de tirer de Bordeaux du tabac de Clairac. — Recherche du tabac à bord des navires. — Révocation du privilége exclusif de la vente du tabac ; elle est déclarée libre. — Importation et confiscation de pipes de Hollande en 1720.

« Le sel que nous avons en Saintonge, le meilleur du monde pour saller, et qui excede en bonté, en valeur et en longue garde celuy de Lorraine, de Bourgogne, de Provence -et de Languedoc, » donnait lieu à un grand commerce d'exportation. Bodin, unissant son témoignage à celui du Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est aujourd'huy en France!, ajoute : « Cela fait que

1 À Bourdeaus, x. D. Lxxxvi., petit in-8°. (Variétés historiques et littéraires, publ. par Ed. Fournier, t. VIT, p. 153.) — Plus loin (p. 186), l’auteur de cet

l'Anglois, le Flameng et l'Écossois, qui font grande trafique de poissons salez, chargent bien souvent de sables leurs vaisseaux, à faute de marchandises, pour venir acheter nostre sel à beaux deniers comptant. »

Ce commerce de sel avec Bordeaux ne fut jamais plus actif qu'au xvi siècle, ou du moins c’est à cette époque que l’on en trouve les traces les plus nombreuses parmi les minutes des notaires. Le 28 février 1521, l’un d'eux, Cochet, enregistre une vente de cinquante et une pipes et deux maillaux de sel par Jean de Mynvielle, marchand et bourgeois de Bordeaux, à un autre de la paroisse Saint-Michel, au prix de 27 sous tournois la pipe, en tout 67 livres 15 sous tournois. En 1532, nous avons trois chargements de sel par Pietro de Touailla, l'un de trente pipes, l’autre de quarante-cinq, le troisième de ‘ cinquante, pour « conduire sur le port de Grenade et illec délivrer à François de Touaille !. » L'année suivante, c'est le premier de ces Italiens qui achète cent vingt pipes de sel pour 36 francs bordelais, à raison de 45 sous tournois la pipe”, et un autre négociant qui charge sur la Grimonde, de Bordeaux, un cent de sel à prendre à Marennes et à mener en Angleterre *.

On attribue communément l'institution de la gabelle, ou impôt sur le sel, à Philippe le Long; mais son ordonnance du 25 février 1318 montre que cet impôt existait

ouvrage, attribué à l'historien du Haïillan, comprend encore le sel parmi les choses que nous exportions alors en Angleterre et dont on trouve le compte plus étendu et plus circonstancié dans la Galerie philosophique de de Mayer, t. IF, p. 323.

1 Minutes de Douzeau, 4 janvier 1532. (Trois actes.)

2? [bid., 21 mai 1533.

$ Ibid., 4 août 1555.

déjà‘, et l’on en trouve des traces bien plus anciennes dans notre histoire. Une ordonnance de Louis X, en 1315, en fait mention‘. C'était, d’ailleurs, un tribut des empereurs romains, et 1l est probable qu'il aura survécu à leur domination, quoiqu'il ait souvent été modifié depuis. |

Cet impôt excita toujours des troubles en France. Sous Philippe de Valois, qui l'augmenta et le diminua tour à tour en 1331. en 1342 et en 1345, il donna lieu à des soulèvements, et, suivant le rédacteur des Croniques de France : « le roy acquist la male grâce et l'indignacion du peuple, tant des grans comme des petis.» Le roi Jean, ayant besoin d'argent pour payer son armée, rétablit la gabelle en 1356 *; mais la levée de cette imposition rencontra une opposition formidable, qui se manifesta, en différents endroits, par le massacre des agents du fisc, et amena une coalition de plusieurs barons de Normandie « rebélles aux commandemens et ordonnances du roy, tant que plusieurs autres pays y prirent pied. »

Sans s'arrêter à ces désordres, le roi Jean rétablit la gabelle en 1360. L'ordonnance porte que l'on formerait des greniers à sel dans les villes et dans les lieux notables, que le grènetier achèterait des marchands tout le

1 Ordonnances des rois de France, etc., t. 1, p. 619, art. 1.

2 Ibid., p. 606-608. — Pour nos provinces méridionales, voyez le rôle gascon de la huitième année d'Edward Ier (1280-81), membr. 9 et 10.

3 Livre des faitz et gestes du roy Philippe de Valoys, ch. xxx, incidences.

# Les Chroniques de sire Jean Froissart, Liv. E, part. LE, chap. xx; t. 1, p. 322, 323. — L'ordonnance dont parle ici Froissart se trouve dans le tome III de la grande collection de celles des rois de la troisième race, p. 22, art. 1, et dans le Recueil général des anciennes lois françaises, d'Isambert, t. IV, p. 758 et suivantes.

sel qui s’y trouverait et que l'on y amènerait, et qu'il le vendrait pour le roi avec bénéfice du cinquième. Dans les lieux où 1l n'y aurait point de greniers, on lèverait le cinquième sur le prix du sel qui serait vendu et revendu, et ce droit serait affermé!.

François [°° rétablit la gabelle en 1517, et de 12 sous et demi la pipe que coûtait le sel en 1516°?, il monta jusqu où nous l'avons vu. Peu à peu, les droits de cette ferme augmentèrent; mais ils étaient beaucoup moindres dans les provinces où se fait le sel que dans les autres. Des modifications à ce régime occasionnèrent une révolte en Saintonge et en Guienne; la ville de Libourne surtout se signala par certains excès commis envers le commissaire « depputé par le roy pour l'entretenement de ses edictz et ordonnances sur le faict des salines et gabelles. » Le parlement informat, et, deux mois après, il rendit un arrêt relatif au soulèvement de la Saintonge.

Six ans après, éclata une nouvelle révolte, bien plus sérieuse que la première. À l’avénement de Henri IT au trône, les Parisiens ayant représenté à ce prince que la ferme du sel augmenterait considérablement si l'on établissait des greniers et des commis dans tout le royaume, il y eut des ordres donnés en conséquence. On mit des impôts sur le sel jusque dans les salines. Ceux mêmes qui

1 Ordonnances, etc., t. 111, p. 436, 437.

2? Par acte du 2 mars de cette année, Jean Joly, marchand de Marennes, s'engage à livrer, à ce prix, sur le port de Langon, à Micheau Joyeulx, marchand de la Rochelle, cent pipes de sel. (Min. de Douzeau. Cf. 2 mars 1516 )

3 D. Devienne, Hist. de la ville de Bordeaux, ire part., liv. III, p. 105, 106. — Cet écrivain ne dit rien du soulèvement de 1542.

# Registre du parlement B. 24, arrêt du 18 mai 1542.

5 Jbid., arrèt du 20 juillet 4542.

le faisaient furent obligés d'en acheter, et on préposa une multitude de commis à l'exécution des ordonnances. Ce joug parut insupportable, et la rigueur avec laquelle les ordres des partisans étaient exécutés acheva d'indis-. poser les esprits. On s’en tint quelque temps aux murmures; mais le bruit s'étant répandu que les fermiers du sel, non contents de lever des droits exorbitants, mélaient du sable et du gravier dans cette denrée, les communes de Saintonge, d'Angoumois et d’une partie de la Guienne se révoltèrent !.

Pendant ce temps-là, les affaires de sel durent être arrêtées ; 1l est du moins certain que nous n'avons trouvé, pour l’année 1549, qu’une vente de cinquante-trois pipes, au prix de 53 fr., à un individu de Sainte-Livrade, par Marie Bontemps, demeurant aux Chartreux?. Deux ans après, le commerce ayant repris, Nicolas Nadau, de Soulac, vendait à Bernard Forthon, marchand et bourgeois de Bordeaux, vingt muids de sel rendus sous vergues ; Mynjollet du Boys, marchand de Capbreton, affrétait la Jeanne de Saint-Seurin pour aller chercher à l'île d'Oléron quarante-six muids de sel et les mener à Bayonne“; Charles Lequeulx, marchand de Saint-Jean d’Angély, chargeait cent quarante-deux muids neuf setiers de sel,

1 D. Devienne, Histoire de Bordeaux, 1re partie, liv. HIT, p. 106. — Cet auteur cite les Annales d'Aquitaine, de Bouchet, part. IV, p. 564 et suiv., et l'Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou; on peut y joindre un Discours de la ribaine et emotion des Santongeois et Bourdelois, pour raison de la gabelle du sel, qui se trouve dans les Plantz, pourtrailz et descriptions de plusieurs villes et forteresses, tant de l'Europe, Asie, que des Indes, etc. À Lvon, M.n.Lxum., in-folio, p. 42. :

? Minutes de Douzeau, 14 juin 1549.

3 Jbid., 25 mai 1551.

# Jbid., ® juin 1551.

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