CHAPITRE XLII
MERRAIN, BOIS DE CONSTRUCTION ET DE CHAUFFAGE, VERRERIES ET FABRIQUES DE BAS.
Importation de merrain élranger; arrêt du parlement de Bordeaux prohibant l'exportation du bois. — Arrivages de bois des Pyrénées ; Colbert écrit à leur sujet à l'intendant de Rochefort. — Lettre du premier président au parlement de Bordeaux, en 1702, relativement au bois de éhêne embarqué pour l'arrimage des navires ; discussion, à ce sujet, au sein du Conseil de commerce. — Autre délibération de la même assemblée, en 1706, concernant diverses marchandises étrangères, entre autres, des planches de chêne. — Demande de passeport pour un navire chargé de bois du Nord; mémoire d'un inspecteur de la marine à M. de Pontchartrain sur la convenance d'accorder des passeports aux navires des villes hanséatiques ; décision conforme du Conseil de commerce. — Succès de quatre demandes de passeports pour des cargaisons de bois du Nord. — Imposition des capitouls de Toulouse sur les bois des Pyrénées ; réclamations élevées à ce sujet; cherté du merrain en 1723. — Peu de cas que l'on faisait autrefois du bois de noyer ; lettre de l'intendant de Guienne au contrôleur géuéral sur une demande d'exportation de ce buis. — Obstacles opposés à l'arrivée des bois du Périgord par le marquis de Saïllant ; la Chambre de commerce de Guienne s'occupe de lever ces difficultés. — Provenance de la plus grande partie du merrain employé par les tonneliers de Bordeaux. — Dimensions du merrain à pipe de Hambourg ; son emploi. — Dimensions du merrain propre à faire des pièces à eau-de-vie. — Merrain de Lubeck ; mode de vente, dimensions. — Consommation du merrain de Hambourg et de Lubeck à Bordeaux. — Arrivages de merrain de Lorraine par la Meuse et le Rhin; il est recherché à Bordeaux; dimensions de ce merrain ; prix, mode de vente. — Commerce du charbon de terre à Bordeaux ; premières traces que l'on en retrouve. —- Autorisation de faire vendre un tonneau et demi de charbon de terre anglais. — Bouteilles et verreries en Guienne ; requête du sieur de Billac. — Fabrique de faïence de Jacques Fautier et Jacques Hustin; verrerie de Bourgsur-Gironde fondée par un Allemand; fabrique de verres et de bouteilles du sieur Mitchel. — Fabrication de bas à Bordeaux ; arrêts et règlements qui se rapportent à cette industrie.
Dans notre premier volume, nous nous sommes longuement étendu sur le commerce des bois à Bordeaux, tant que cette place était alimentée, sous ce rapport, par les pays limitrophes; mais il arriva un moment où ces sources de production s'épuisèrent, et où les merrains de la Samtonge, du Périgord et du haut Pays ne purent plus suffire à la fabrication des barriques, à la construction des barques et des navires, et à celle des édifices. Déjà,
bien avant le milieu du xvi siècle, le parlement avait ll. 25
« prohibé et deffendu à toutes manières de gens de porter, ne faire emporter le bois de merrain, chauffage, à faire bastir maisons, ne autre bois, hors le ressort de la seneschaucée de Guyenne, » ce qui n’empêchait pas les marchands de Marennes, d'Oléron et de Bretagne, de charger dans les principaux ports de la province ces diverses sortes de bois!
Après le milieu du xvu siècle, il descendait des Pyrénées par la Garonne, en même temps que des marbres?, des bois de charpente, très-beaux, et abondants au point d'effrayer Colbert*. Le 28 avril 1678, ce mi-
1 Défense de transporter du bois et des blés hors de la sénéchaussée de Guienne, 20 avril 1518 (Anc. et nouv. Statuts, etc., éd. de 1701, p. 200 : Du pau, laîte, biballot, merrain, carasson et couldre), et 1er août 1533. (Registre du parlement de Bordeaux B. 21, folio 463 verso.) — Plusieurs actes du notaire Denhors nous renseignent sur les diverses dénominations de bois alors employées en Guienne. Daas l’un d’eux, du 29 septembre 1561, liasse 184-2, folio vijexxviij recto, deux maironniers, ou fabricants de merrain, dans l'Entre-deux- Mers, s'engagent, moyennant la somme de 5 fr. bordelais pour chaque millier de merrain de barrique garni, à travailler de leur état dans le bois et forèt du château de Mgr de Pardaillan, en la paroisse de Lignan; « plus pour millier de latefuille, millier de barres, 20 s.; plus pour millier de ray de carrete, 3 fr. bourdellois; plus pour millier de fonsaille qui se trouvera davantage, 7 s. pour pille du nombre de deux cens soixante chaisnes. » Dans deux autres actes, du 6 janvier 1561 (ibid., folios mclj verso et mclij verso), il s’agit de trente et de quatre-vingts tonneaux de bois « de casse et caudyn, » rendus de Castres à Bordeaux, moyennant 30 sous par tonneau.
2 Registre du secrétariat, année 1670; Ms. de la Bibl. imp. Fr. 6652, folio 213 verso et 217 recto, 14 juin. (Passeport pour les sieurs Misson et la Boullaye pour aller en Languedoc et aux Pyrénées faire tirer des marbres « qu’il convient incessamment conduire aux ports de Valentiné, Monréjaux, Saint-Béat et ailleurs, pour commodément les voiturer le long des rivières de Garonne et autres jusques à... Paris. » — Brevet de permission pour le sieur Formont, banquier de la même ville, d'extraire des marbres des carrières du Languedoc.) Voyez encore folio 493 verso, 28 mai 1670. (Passeport à la Grue pour faire venir à Paris des marbres de Rance, Barbenson, Dinan et autres lieux.)
3 Lettre à Colbert de Terron, 24 janvier 1666. (Lettres, instructions el mémoires de Colbert, t. XIE, {re partie, p. 46.)
nistre, instruit du retard des constructions à Rochefort, par suite de la disette des bois, écrivait à l'intendant d'en faire voiturer la plus grande quantité possible de la forêt de Bénauge {, qui lui avait été signalée depuis longtemps comme abondante en bois de construction , mais qui avait dû souffrir des horribles dégradations exercées particulièrement dans la Guienne, le Languedoc et le ressort du parlement de Pauÿ,
Au commencement du xvin* siècle, le premier président au parlement de Bordeaux écrivait à M. de Pontchartrain, au sujet du bois de chêne embarqué pour l'arrimage des vaisseaux marchands qui sortaient de la rivière. La lettre ayant été renvoyée au Conseil de commerce, puis aux députés pour l'examiner dans leurs réunions particulières et donner leur avis, il fut observé que la facilité qu’avaient les maîtres de ces navires d’embarquer du bois de chêne pour servir à leur arrimage, préférablement au bois de pin, d’aubier et de tremble, qui était tout aussi bon pour cet emploi, causait à Bordeaux une grande disette de bois de chêne; finalement, le Conseil émit l'avis d'en défendre l'usage pour l'arrimage des navires #. |
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11H, 2 partie, p. 95.
? Hotman lui écrivait de Bordeaux, le 23 décembre 1661 : « J'ay reconÿ à mon voiage de Bénauge, dans le parc du chasteau, une fustaye fort vive et fournie de beaux brins de bois, dans laquelle on peut choisir jusques à mille pieds de chesne pour employer ou à la construction des navires ou aux ouvrages du Chasteau-Trompette. Si la chose mérite d’'estre relevée, je l'aprofondiray dans un détail plus estendu. » (Colb. 105 Mél., folio 491 recto.)
8 Colbert à M. de Sève, intendant à Bordeaux, 12 août 1672, (Lettres, instructions el mémoires de Colbert, t. IV, p. 250. Cf. p. 47, 257.)
4 Registre du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 83 recto; séance du 5 janvier 1702. Cf. folio 77 verso, 9 décembre 1704.
En 1706, 1l fut informé que parmi les navires arrivés à Bordeaux, l'un avait apporté vingt barils d’amidon non compris dans son passeport, un autre des planches de chêne au lieu de la bourdille qu'il avait eu la permission de décharger, et un troisième deux cent cinquantecinq saumons de plomb de Holstein. Après délibération, il parut à l'assemblée que l’amidon devait être renvoyé, parce qu'il n'était permis qu'aux Suédois et aux Danois d'en apporter en France; que l'on pourrait permettre de décharger les planches de chêne, parce qu'elles étaient de la nature de la bourdille et que l’on en avait besoin; et qu’à l'égard du plomb, on devait le renvoyer, par la raison qu'il n’y a pas de plomb dans le Holstein, et que le métal en question ne pouvait provenir que de l’Angleterre!.
Vers la fin de la même année, les villes hanséatiques adressaient une pétition à Louis XIV, pour savoir si le roi, tout en ne jugeant pas à propos de leur accorder la liberté de commerce dont jouissaient les Hollandais, voudrait leur permettre d'envoyer en France leurs navires sur lest, pour y prendre leur chargement de marchandises et denrées du cru du royaume. Ces villes demandaient encore un passeport pour un navire qui se trouvait chargé de bourdillon, bourdille et planches de sapin, et deux autres passeports pour deux bâtiments que l’on aurait voulu envoyer, l'un à Bordeaux, l’autre à Bayonne, sur lest ou avec quelques marchandises permises. À cette occasion, l'inspecteur de la marine à Bordeaux envoya à M. de Pontchartrain un mémoire
‘ 1 Registre du Conseil de commerce F. 42. 51, folios 376 verso et 379 recto; Séances des 12 janvier et 5 février 1706.
pour lui exposer les avantages que la Guienne recevrait dans son commerce, si le roi accordait des passeports aux navires des villes hanséatiques, dont plusieurs mattres étaient déjà venus à Bordeaux sous pavillon suédois ou danois, qui les exemptait du droit de 50 sous par tonneau, qu'ils eussent mieux aimé payer pour avoir la liberté de venir sous leur pavillon national. Après une discussion approfondie, 1l fut décidé à l'unanimité d’accorder des passeports aux navires des villes hanséatiques pour venir lèges dans les ports français, « et pour y apporter même le merrain, bourdillon, bourdille, et généralement toutes sortes de bois, » parce que l'on en avait besoin en France, et principalement en Guienne; « n'y ayant pas lieu, ajoute le secrétaire du Conseil, de craindre que ces vaisseaux abusent des passeports, puisque les cautionnemens qu'ils sont obligez de donner de 3,000 livres pour ceux du port de cent tonneaux et au dessous, et à proportion au dessus, excèdent la valeur du bois dont ils seront chargez, à condition néantmoins de payer le droit de 50 sous par tonneau, ainsi que les Hollandois le payent !. »
Le Conseil se montrait encore favorable aux demandes de passeports pour des navires chargés de bois du Nord. Un négociant, Henry Meyer*, représentait qu'il avait commencé à faire bâtir, au bord de la rivière, deux grands magasins et une maison, et que, ne trouvant pas dans la province des planches de sapin telles qu'il les
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 93 recto; séance du 47 novembre 1706. Cf. folio 92 verso; séance du 12 novembre.
? Parmi les minutes de Banchereau, on rencontre, à la date du 17 juillet 1727, un Richard de Meyer, négociant aux Chartrons. Cf. ci-dessus, p. 206.
lui fallait, il se voyait réduit à s'adresser à Amsterdam. Il fut observé que, conformément aux règlements, les planches de sapin devaient se tirer de Suède ou de Danemark, mais qu'à cause de la guerre du Nord on ne pouvait pas en faire venir aisément. Finalement, le passeport demandé fut accordé, et trois autres pétitions analogues réussirent également !.
Voyant le chemin que prenaient les bois des Pyrénées, les capitouls de Toulouse mirent une imposition sur le merrain ?. Les réclamations ne se firent pas attendre, surtout après un arrêt du parlement de cette ville qui défendait le transport, hors de la province de Languedoc5, d’une marchandise aussi recherchée. Le merrain était alors rare et cher dans tout le royaume, bien que de temps immémorial les étrangers, notamment les Hollandais et les Anglais, fussent dans l'usage de rapporter à Bordeaux les futailles des vins et des eaux-de-vie qu'ils y avaient achetés.
1 Registre F. 12. 55, folios 42 verso (28 février 1710), 445 verso (14 mars), 165 verso (9 mai), 172 recto (30 mai). — L'un des auteurs de ces pétitions, Cornelis Delfgaud, que son prénom indique comme Hollandais, allègue une maison qu'il construit et les bâtiments qu'il fait naviguer aux îles de l'Amérique. L'un de ses compatriotes, Théodore van der Hulst, banquier à Paris, avait demandé et obtint pareillement un passeport pour une galiote qui devait venir de Kœænigsberg à Bordeaux avec un chargement de planches de sapin et de merrain, et prendre des vins en échange pour la Prusse (ibid., fulio 325 verso ; 26 septembre 1711). Plus tard, c’est un sieur Sanzes qui obtient la permission de faire venir de Lubeck des bois de construction et de merrain (Registre F. 12. 57, folio 221 recto; 4er février 1714).
2 Registre À des délibérations de la Chambre de commerce de Guienne, p. 268 (séance du 5 février 1711), 299 (2 juillet), 390 (16 juillet), et 309 (20 août).
8 Reg. B, folio 181 verso (19 août 1723). Cf. folio 182 verso, 2 sept. 1723.
… + Ibid., folio 451 verso; séance du 17 avril 1724. 5 Jbid., folio 187 verso, 188 recto; 30 décembre 1723.
Le bois de noyer, aujourd'hui si recherché par les ébénistes, ne l'était pas autant, à beaucoup près, au commencement du siècle dernier, et le commerce y trouvait des embarras plutôt qu’une source de profits. Le 24 juin 1726, M: Boucher, intendant en Guienne, avait écrit au contrôleur général que quelques particuliers du Périgord ayant demandé la permission d'envoyer à l'étranger des planches de bois de noyer dont ils ne trouvaient pas à se défaire dans la province, il la leur avait refusée conformément à l'arrêt du 11 août 1720, portant défense de faire sortir du royaume du bois de noyer non ouvré. M. Boucher ajoutait qu'il y avait à Bordeaux des marchands qui en avaient fait venir, et qui l'avaient gardé plus de deux ans sans trouver à le revendre, quoique, à sa connaissance, 1ls l'eussent souvent offert aux bailes des meénuisiers. Consulté sur la eonvenance qu'il y avait, en cette circonstance, à faire fléchir la loi, le Conseil de commerce émit l'avis de permettre l'exportation demandée‘.
Les arrivages de bois du Périgord n'étaient pas alors faciles, par suite du refus que faisait le marquis de Saillant, seigneur de Comborn, de laisser flotter le merrain que l’on pouvait transporter par la Vézère dans la Dordogne? et la Gironde, et cela au grand détriment des provinces arrosées par ces rivières, comme aussi de l’Auvergne, de la Marche et du Limousin. Touchée de cette considération, la Chambre de commerce prit l'affaire à cœur, écrivit au contrôleur général et fit transcrire sur
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 73, p. 479 ; 18 juillet 1726. ? Voir, pour le régime des péages sur ces rivières dans la seconde partie du xvue siècle, la correspondance de Colbert, t. IV, p. 487.
ses registres le placet et le mémoire d’un sieur Malleville, qui lui avait dénoncé les faits,
La plus grande partie du merrain employé à Bordeaux pour faire des futailles à vin et à eau-de-vie venait dans cette ville par Hambourg et Lubeck, qui étaient l’entrepôt de presque tous les bois du Nord; on le préférait au merrain des provinces voisines, et il se vendait toujours plus cher.
Le merrain à pipe de Hambourg avait cinquante-sept pouces de longueur, de quatre à six pouces de largeur, et un pouce et demi d'épaisseur; le millier était composé de mille six cent seize pièces ou douelles. Ce merrain se refendait. On ne l'employait pas à faire des pipes; on s’en servait pour les barriques, parce que l’on trouvait dans la longueur la hauteur du fût et les fonds.
Le merrain propre à faire des pièces à eau-de-vie avait quarante-six pouces de longueur, de quatre à six de largeur et un d'épaisseur.
Le merrain qui servait à la fabrication des barriques de trente-deux veltes, jauge de Bordeaux, avait trente-cinq
pouces de longueur, de quatre à cinq pouces de largeur et .
un pouce d'épaisseur. Le millier, comme pour le précédent, se composait de mille six cent seize douelles, et se vendait sur ce pied-là à Bordeaux, au lieu qu’il n’en contenait que mille deux cents à Hambourg.
Le merrain de Lubeck, employé à faire des barriques, se vendait à Bordeaux au millier, composé de mille huit cent dix-huit pièces ou douelles, savoir : mille deux cent douze de trente-six pouces de longueur, de quatre
1 Registre C des délibérations de la Chambre de commerce, folios 48 verso (2 juin 1728), 49 recto (17 juin).
à six pouces de largeur, et de trois quarts à un pouce d'épaisseur; et six cent six fonds de vingt-quatre pouces de longueur, de six à huit pouces de largeur, et de trois quarts. à un pouce d'épaisseur.
Passons maintenant à ce que l'auteur du Mémoire de 1730 intitule : Consommation à Bordeaux. Nous copions :