LES JUIFS COMMERÇANTS A BORDEAUX
Commerce des esclaves par les Juifs en Aquitaine. — Accusation portée contre les Juifs de Bordeaux d'avoir livré cette ville aux Normands. — Dispositions législatives concernant les Juifs de Poitou et de Gascogne au x1r1° siècle. — Mentions de ceux de Bordeaux dans les rôles gascons, les actes de Rymer et ailleurs; redevance de poivre imposée aux Juifs de Bordeaux comme à ceux d'Aix en Provence. — Juifs espagnols et portugais ctablis de bonne heure dans notre ville. — Marchand portugais décédé au logis du Chapeau-Rouge, en 1546. — Émigration des Juifs d'Espagne et de Portugal chassés par l'Inquisition ; ïls se réfugient à Bordeaux et en Gascogne. — Activité imprimée au commerce bordelais par ces étrangers ; jalousie qu'ils inspirent. — Retraite de certains d'entre eux ; édits rendus en faveur des autres par Henri II et Henri III, en 1550 et 1574. — Persistance de l'envie dont les Juifs portugais sont l'objet ; ordonnance du maréchal d'Ornano destinée à les protéger. — Affluence des Juifs espagnols à Bordeaux, surtout à l'époque des foires ; affaire du maitre de poste Ponteil. — Dénonciation portée contre tous les Portugais de Bureaux ; elle n'a pas de suites. — Mesures rigoureuses prises en 1625 contre les Portugais de la Guienne ; interventions des jurats en leur faveur. — Poursuites rigoureuses du fisc contre eux. — Notables commerçants juifs de Bordeaux au commencement du xvi1" siècle ; fabriques fondées par certains d'entre eux. — Dénonciation des Juifs de Bordeaux par le sieur de Pressigny. — Requête des Juifs de Bordeaux à l'effet d'étendre leur coimerce. — Opposition des marchands de Dijon. — Procès intentés à la famille Medina. — Arrivée des Juifs avignonnais et allemands en Guienne; arrêt du Conseil prononçant l'expulsion des nouveaux venus ; seize familles sont obligées de sortir de Bordeaux. — Placet de deux Juifs avignonnais pour être rétablis dans leur commerce ; opposition de la Chambre. — Plaintes contre les Juifs et les inarchands forains ; la Chambre persiste dans ses idées, et ne se rend qu'aux observations de M. de Tourny. — Retour d'un certain nombre de Juifs avignonnais ; ils tournent leur industrie vers la banque et les armements. — Leur pétition pour être relevés de l'arrêt de 1734 est couronnce de succès. — Nouvelles pétitions des Juifs avignonnais ; celles sont repoussées par les jurats et le Conseil de commerce ; permissions de commercer accordées à ces Juifs ; leltres patentes obtenues en 1759 par six familles des leurs. — Arrivée de nouveaux Juifs à Bordeaux ; ils sont encore expulsés. — Limitation de l'antagonisme entre les Juifs portugais et avignonnais. — Voyage de trois Juifs bordelais à Paris pour y faire le commerce.
Les Juifs se montrent de bonne heure à Bordeaux; on les y voit, comme dans l’ancienne Rome, faisant le commerce des esclaves. Cette industrie, d'autant plus productive que les guerres cruelles dont l’Aquitaine était alors le théâtre devaient l’alimenter sans cesse, était exercée par les Juifs de nos provinces méridionales én
vertu d’un privilége impérial qui leur permettait d’acheter les captifs provenant des pays conquis, de les conduire en Espagne et de les vendre aux musulmans. Le clergé s’éleva enfin contre cet infâme trafic; 1l parla, par la bouche d'Agobard, à Louis le Débonnaire!, et fit révoquer le rescrit qui autorisait ce commerce, dans un concile tenu à Toulouse l'an 829. Adalelme, évêque métropolitain de Bordeaux, assista à l'assemblée synodale pour représenter la Vasconie, dont les intérêts étaient en jeu, à cause du voisinage de cette province avec la Péninsule ?.
Nous ne savons si les Juifs de Bordeaux continuèrent le commerce des esclaves ; mais on peut le croire si l’on ajoute foi à l'accusation portée contre ces Juifs d’avoir, en 848, livré la ville aux Normands. Ils habitaient déjà ce Mont-Judaïqüe dont parle la Chronique bordeloise à l’année 1273, et dont il est fait mention dans l'acte de
1, « P.ædicavimus christianis, ut mancipia eis (Judæis) christiana non venderent, ut ipsos Judæos christianos vendere ad Hispanias non permitterent, » etc. (Sancti Agobardi, archiepiscopi Luydunensis, Opera, ed. S‘ephano Baluzio. Parisiis, m.pc.Lxvi., in-8°, t. I, p. 62. Cf. Not. ad Agobard., t. IH, p. 18, 19.)
? Simonde de Sismondi, Histoire des Français, t. NI, ch. vi, p. 472. — Loubens, Histoire de l’ancienne province de Gascogne, etc., t. I (à Paris, 1839, in-8°), p. 177, 178. — Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux. Bordeaux, 1850, in-8°, p. 45, 16. Cf. Pagi, Critica historico-chronologica in universos Annales ecclesiasticos E. et R. Cæsaris cardinalis Baronii, t. III, ann. 858 et 829, p. 537, col. 1, p. 558, col. 1, $ xI-xi1v.
8 Annal. Bert., ap. D. Bouquet. (Rec. des hist. des Gaules, etc., t. VII, p. 65, C.) — Chron. de gest. Nortmann., ap. du Chesne, Hist. Franc. Script., t. I, p. 525, À. — La ville de Toulouse fut livrée de la même manière que Bordeaux, et sans doute pour les mêmes motifs, aux Sarrasins, en 732, s’il faut en croire Delancre (?’Incredulité et mescreance du sortilege, etc. Paris, M. pc. xxi., in-4°, p. 464). Il est juste de dire que l'on ne trouve rien de semblable dans
l'Histoire générale de Languedoc de DD. de Vic et Vaissete. Voy. liv. VHI, ch. xxiv, t. I, p. 397, et p. 695, col. 2, note Lxxxin, n° xx.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. a
donation et de fondation du prieuré de Saint-Martin par Geoffroi, duc de Guienne, sous la date de 10771.
À partir de cette époque, 1l n’est plus question des Juifs de Bordeaux avant le xi° siècle; encore les documents contemporains ne sont-ils pas toujours explicites sur leur compte.
En 1182, Philippe-Auguste avait rendu une ordonnance par laquelle ses sujets étaient déchargés des sommes qu'ils pouvaient devoir aux Juifs : cette ordonnance dut atteindre ceux de la Guienne, bien que soumis à la domination anglaise, par la raison qu'ayant des débiteurs partout, ils ne pouvaient échapper aux effets d'une pareille loi. L'autorité ecclésiastique en indiqua les moyens pour l'avenir. En 1214, le cardinal Robert de Cork, légat du Samnt-Siége, écrivit à Jean Sans-Terre pour l'informer qu'il avait convoqué un concile à Bordeaux. Dans cette assemblée, il fut ordonné que les seigneurs réprimeraient les usures des Juifs, sous peine, pour ces derniers, de voir tout le commerce s'éloigner d'eux, et, pour les marchands comme pour les barons, d'être frappés d'excommunication?., En 1219, par suite d’une mesure générale, qui s'étendait aux Juifs de Poitou et de Gascogne, 1l fut interdit à ceux de Bordeaux d'acheter ou de vendre aucune espèce d'objets, excepté les vivres du Jour, autrement qu'au vu de prud'hommes chrétiens.
1 Discours sur les antiquilez trouvées près le prieuré Saint-Martin lès Bourdeaux en juillet 1594, à la suite de la Chronique bordeloise, édit. de m.ncoui., folio 45 reclo. Cf. Darnal, Suppl. des chroniques, etc., p. 11; et Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 16, 17. |
? Rymer, Fœdera, etc., t. I, pars I, p. 61, col. 1 et 2. — D. Devienne, Hist.
de Bordeaux, t. 1, p. 30. — Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 48, 23, 24.
Défense leur était également faite de recevoir en gage du linge mouillé ou taché de sang, n1 rien qui appartint à sainte Église et püût donner lieu au moindre soupçon. « Ainsi, ajoute le roi dans sa lettre à G. de Neville, son sénéchal, que cela avait lieu au temps du roi Hénry, notre aïeul, et au temps du roi Richard, notre oncle. » Il est à regretter que la phrase présente trop d'obscurité pour qu'il soit permis de décider si le roi veut parler d'une législation en usage en Angleterre, ou seulement en Poitou et en Gascogne.
Le 3 juin 1265, Edward, fils aîné du roi d'Angleterre, donne à Bernard Macoynis, citoyen de Bordeaux, son Juif de Lesparre, Bernard Bénédict, pour le posséder pendant sa vie, ainsi que tous les revenus qu’il pourra en tirer. Il paraît que ce Juif de Lesparre était fort connu; car Bréquigny nous a conservé une donation, datée du 21 octobre 1283, dans laquelle un autre Juif est désigné par la qualité de frère de ce Bénédict *.
Le 23 mai 1275, Edward E écrit au connétable de Bordeaux qu'il a appris que la communauté des Juifs, déjà en proie à la disette qui se faisait sentir cette année, .se trouvait encore accablée d'impôts. Il défend en conséquence à cet officier d'opprimer les Juifs ou de les imposer sans son ordre Ÿ. Dans une seconde lettre, adressée cette fois au sénéchal de Gascogne en même temps qu'au connétable de Bordeaux, Edward leur annonce être in-
1 Rot. litt. claus., an. 3 Hen. III, À. D. 1219: vol. 1, p. 397, col. 2.
2? Martial et Jules Delpit, Notice sur un manuscrit de lu bibliothèque de Wolf'enbültel, S vu. (Notices et extraits des manuscrits, ete. t. XIV, 2e part., p. 495.) — Detcheverry, Hist. des Israélites de Bordeaux, p. %.
$ Rymer, Fœdera, etc., t. 1, pars IF, p. 146, col. 2. — Detcheverry, Hist. des Israël. de Bordeaux, p. 32.
formé que la communauté des Juifs de Gascogne, à l'instigation de certains de leurs concurrents, se trouve surchargée d'impôts énormes levés sous les prétextes les plus futiles, et que l’on sévit avec la plus grande rigueur contre ceux qui ne peuvent les payer; qu'il n'entend point que les-Juifs soient persécutés de la sorte, et que, lorsque la justice aura à s'occuper d'eux, on les fasse juger par des chrétiens prud'hommes et loyaux{.
La communauté des Juifs de Gascogne ayant remontré au roi que la plupart d'entre eux émigraient pour échapper aux tailles intolérables dont ils étaient grevés, ce prince revint à la charge pour ordonner de les diminuer. D'un autre côté, en 1291, Philippe le Bel fit une ordonnance pour enjoindre à tous les Juifs venant de Guienne et d'Angleterre de quitter le royaume avant la mi-carême ?.
Dans les rôles gasons, il est encore fréquemment fait mention des Juifs de Bordeaux, nommément d’Aaron de Londres #, et d'Élie, fils de Bénédict, de la même ville#, qui, sans doute, avaient quitté l'Angleterre pour se rapprocher de l'Espagne, en vue d'y chercher un asile, au cas où 1ls seraient inquiétés dans les possessions anglaises. Un sort funeste leur était réservé dans cette nouvelle patrie. Vers la fin du xm° siècle, 1ls étaient expulsés de la Guienne, et de nouveau en 1318-1956. A cette
1 Fœdera, t. Y, pars II, p. 496, col. 2. — Hist. des Israél., p. 32, 33.
2? Olim, vol. IT, folio 88 recto.
3 Rot. Vasc., 27 Hen. III, memb. 24 ; 3 Ed. I, memb. 5; 114 Ed. I, memb. 4.
# Jbid., 12 Ed. I, memb,. 2.
5 Jbid., 17 Ed. I, part. I, memb. 11.
oJbid., 12 Ed. HN, memb. 6, in dorso. — Litlera, sigillo Francorum regis signala, de bonis Judæorum Burdegale, 10 Ed. 1. (The antient Kalendars and In-
époque, ils tombaient sous les coups des paysans, le roi Edward II se faisait rendre compte de leurs biens, et ordonnait une enquête au sujet des meurtres commis sur leurs personnes ?. D’autres documents publiés par Rymer achèvent de jeter du jour sur la condition des Juifs de Bordeaux et de la Gascogne sous les Plantagenets. Aux termes d'un terrier de l'archevêché. de l’an 1356, les Juifs de Bordeaux étaient tenus à une redevance annuelle de huit livres de poivre ‘envers l'archevêque, payables à la Noël #, Quand on voit, en 1143, un archevêque d'Aix donner aux Juifs de cette ville la permission d’avoir une synagogue et un cimetière, à condition qu'ils lui payeraient, à lui et à ses successeurs, à perpétuité, deux livres du meilleur poivre, et en 1383, un autre archevêque accorder au même prix un semblable privilége à tous les Juifs de son diocèse*, on est amené à penser, avec le P. Bougerelf, qu'à Bordeaux comme à Aix, la plupart
ventories of the Treasury of His Majesty’s Exchequer, etc., ed. by Sir Francis Palgrave, vol. IT, 1836, in-8o, p. 121, n° 61.) — Dans une lettre au sénéchal de Gascogne que l'on trouve sous cette indication, Edward commence par manifester son profond étonnement de ce qu'après avoir, à plusieurs reprises, donné l'ordre d'expulser les Juifs résidant en Guienne, cet ordre fût resté sans exécution. Voyez encore le rôle gascon de la quatrième année d'Edward II, memb. 45 {de Debitis que debebantur Judeis, levandis ad opus Regis), et celui de la septième année du mème règne. (De Judeis expellendis.)
ta Per quosdam malefactores qui pastorelli vulgariter nuncupantur. » — Pour faire connaître les pastoureaux de 1320, nous ne pouvons que renvoyer à une notice de M. Léon Dessalles, qui occup? vingt-deux pages des Annales -agricoles et littéraires de la Dordogne, ann. 1842, et à la collection Doat, conservée au cahinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale, vol. LIT, fo 68.
2? Rot. Vasc., 13, 14, Ed. I, memb. 7, in dorso.
8 Fœædera, etc., vol. IE, p. 49 et 180; ed. HE, t. 1, pars II, p. 446, col. 2, et p. 196, col. 1. # Baurein, Variétés bordeloises, etc., t. IT, p. 329.
5 Pitton, Annales de la sainte Église d'Aix, p. 122, 160.
8 Mémoires pour servir à l'histoire des Juifs depuis leur arrivée en Pro-
étaient épiciers, peut-être même en relation de commerce avec le Levant et l'Espagne, puisque le poivre constituait le tribut qu'on leur imposait le plus habituellement.
Il est certain que, fort anciennement, il y eut à Bordeaux des Juifs espagnols et portugais uniquement désignés comme venant de l’un ou de l’autre royaume de la Péninsule. À ne parler que des Portugais, ils exportaient de leur pays, dans les possessions britanniques, de l'huile, du vin, de l'osey!, de la cire, de la cochenille, des figues, des raisins, du miel, du cordouan, c’est-à-dire du maroquin, des dattes, du sel, des peaux et d’autres denrées; mais il est douteux que toutes celles qui viennent d'être énumérées, par exemple le vin, la cire et le miel, soient venues de Portugal faire concurrence, sur notre marché, aux productions de la Guienne.
En 1546, nous trouvons une mention d'un marchand portugais à Bordeaux : c'était un certain Lope Diaz, dont le nom est encore porté avec honneur dans cette ville par une famille israélite; mais nous ne pouvons dire que ce Lope Diaz y füt établi. L'inventaire après décès, au logis du Chapeau-Rouge, de ses papiers et effets Ÿ, semble indiquer que cet étranger n'avait pas sa résidence à Bordeaux, soit qu'il ne fût qu'un marchand forain, ou que les jurats lui eussent refusé la perrhission de se fixer dans notre ville, en vertu des articles ‘7 et 8 des statuts, titre des marchands, qui leur conféraient ce droit.
vence, etc., dans les Mémoires de littérature et d'histoire du P. Desmolets (à Paris, M ncc xLix, in-8°, t. I, part. IT, p. 376, 377.
1 Voyez ci-dessus, t. f, p. 110, note 4, et p. 157, note 3.
? The Libel of English Policy, apud Wright, Political Poems and Songs, t. IL, p. 163. 3 Minutes de Douzcau, 3 janvier 1546.
4 Continuation de la Chronique bourdeloise, cte., p. 75. Cf. p. 78.
Dans son testament, reçu par Denhors le 19 juillet 1561, noble Arnauld de Ferron, conseiller au parlement de Bordeaux, mentionne une maison, rue Bouquière, « où se tient à louaige le Portugalois ‘. » Quelque temps après, on voit dans notre ville Jean Gonsalves, natif d'Oporto *; mais ces renseignements sont trop incomplets pour que l’on puisse en tirer quelque lumière.
Si, à cette époque, le nombre des Juifs portugais était peu considérable chez nous, 1l s’accrut bientôt dans une notable proportion. À une date que nous ne pouvons préciser, mais qui ne saurait dépasser la fin du xvi° siècle, un agent français écrivait de la frontière d'Espagne : « Nous n'avons icy rien de nouveau, sinon forces Juifz fuyans l'inquisition d'Espagne... Ilz s’en vont touz vers Bordeaux et autres quartiers de Gascogne, où 1lz esperent trouver retraitte. Ce sont, à proprement parler, Marannes, lesquelz, sous le nom de chrestiens, retiennent plusieurs ceremonies et observacions mosaïques. Le pis que Je voy au sujet de leur exil d'Espagne et de Portugal, est que plusieurs gens de bien y sont enveloppez pour attrapper, et memement ceux qu'on estime avoir quelque sentiment de la religion. Tant y a que cette persécution apporte une grande diminution du commerce en ce païs-là, et beaucoup de noz marchans s’en retirent
1 Liasse 184-2, folios vexxxj recto et xxxiij verso.
2 Minutes de Castaigne, liasse 87-14, folio ïïij:xij verso; acte du 28 janvier 1572. — Nous ne dirons rien des marchands espagnols établis à Bordeaux, tels qu'Adam Francesco et « Louppes Domayne, » tout portant à croire qu'ils étaient chrétiens. Le premier achetait, par acte de Denhors, en date du 47 mars 1561 (liasse 184-2, fo:io miiijc xlvj recto), tous les clous de cabosse qu'un maître clavetier devait fabriquer dans l'année; et l’autre vendait du hlé
a un laboureur de Saint-Morillon. (Minuts de Themer, dernier jour de février 1577, liasse 488-16.)
de jour à autre. Il y a plus, que l'argent est très-rare en Espagne !, » etc.
Les Juifs en avaient apporté beaucoup avec eux à Bordeaux. Espagnols et Portugais, 1ls s y livrèrent au commerce et donnèrent une nouvelle activité à celui de cette place. Imposés comme les autres régnicoles, ils furent, du moins certains d’entre eux, naturalisés et autorisés par là à demeurer et à trafiquer dans le royaume; mais la jalousie de leurs nouveaux compatriotes ne tarda point à s'éveiller, « leur imposant calomnieusement et faulsement plusieurs crimes, pour leur donner occasion d'abandonner ladite ville et se retirer en leur pays”, » etc.
Plusieurs prirent ce parti. Ceux qui restaient ayant adressé une requête à Henri IT, ce prince y fit droit par des lettres patentes datées de Lyon, le 12 novembre 1574, que le parlement de Bordeaux enregistra le 19 avril 1580, à la requête de Diego Mendès Dias, Simon Meira et autres marchands portugais habitant Bordeaux 5. On y trouve un rappel d’autres lettres patentes émanées, en 1550, de Henri IT, et conçues dans le même sens.
1 Manuscrit de la Bibliothèque cottonienne, Caligula, E. X, folio 236 recto. Ce volume a été endommagé par le feu.
? Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 49, 50.
8 Priviléces, dont les Juifs portugais jouissent en France depuis 1550. A Paris, de l'imprimerie de Stoupe, x. nec. Lxxvn., in-12, p. 41-16. — Au lieu de Meira, nous proposons de lire Lameira. Le Meira nommé dans l'enregistrement du parlement de Bordeaux était vraisemblablement l'un des ancètres d'Antoine Lomeyre, que nous reverrons, avec la qualité de marchand-banquier, au commencement du xvine siècle, et d'Abraham Lameyÿre, qui vivait au milieu. Voyez ci-après, p. 424, note 3, et p. 498. |
# « Comme les marchands et autres Portugais, appellés nonveaux-chréliens, dit le roi, Nous ayent par gens exprès qu'ils oùt envoyés par decà, fait entendre qu'ayant connu, pour avoir depuis que’que temps en ça trafiqué en nostre royaulme, la grande et bonne justice qui s'exerce en icelui.. de sorte qne cela
L'envie qu'inspiraient les marchands juifs de Bordeaux n'en persistait pas moins, en dépit des services qu'ils avaient rendus‘. Ce sentiment était encore si vif au commencement du xvi° siècle, que le maréchal d'Ornano rendit, le 2 janvier 1604, une ordonnance qui défendait à tous les habitants de nuire en parole ou en action aux marchands portugais et autres étrangers qui voudraient se retirer à Bordeaux pour y vivre et commercer ?.
fait que l'entrecours de la marchandise est menée et conduite en telle liberté, que sans aucune suspicion d'injures, les marchands peuvent aller, trafiquer et fréquenter en tels endroits de nostredit royaulme, pays, terres et seigneuries de nostre obéissance que bon leur semble, et en toute seureté exercer leurs arts et manufactures; considérant aussi que pour avoir de tout temps nos prédécesseurs et Nous singulièrement favorisé les marchands de nostredit royaulme, Nous les avons, en beaucoup de villes d'icelui, avantagés de beaux et grands priviléges, par le moyen desquels ils font de grands gains et augmentent de jour en jour leur trafic; et que pour la commodité de la situation de nostredit royaulme, par lequel (oultre qu'il est fort fertile et abondant en bleds, vins et aultres commodités requises pour la vie humaine, qui est un grand moyen aux marchands d'icelui d'épargner, estant ceulx des aultres pays contraints faire grandes dépenses à la nourriture de leurs familles, gens, facteurs, serviteurs et entremetteurs) fluent et passent plusieurs belles et grandes rivières et fleuves navigables, sur lesquels se fait un grand trafic, et en oultre est pour la plus grande partie environné tant de la mer du Levant que de celle du Ponant, sur laquelle les estrangers voisins de nostredit royaulme (qui plus que nuls aultres de toute l'Europe font train de marchandises) fréquentent et marchandent ordinairement, de sorte que le moyen de bien vivre est ouvert à un chacun qui se veut employer en quelque sorte que ce soit, ausdits Portugais. est venu singulier désir, qui leur croist de jour en aultre, de venir résider en cestui nostre royaulme, et y amener leurs femmes et familles, apporter leur argent et meubles... moyennant qu’il nous plaise leur accorder lettres de naturalité, » etc. (Priviléges, dont les Juifs portugais jouissent en France, etc., p. 1-5.)
1 Les grains manquèrent en 1599, et la disette fut si grande que la ville de Bordeaux était remplie de pauvres qui mouraient de faim. Il fut arrèté qu'ils seraient distribués chez tous les particuliers, sans acception de personne. La nation portugaise se distingua, dans cette occasion, par une humanité qui excita l'admiration universelle. Voyez la Chronique bourdeloise, 2e partie, p. 11.
2 Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 51, 52.
Une pareille protection ne pouvait qu'encourager les Juifs d'Espagne à veriir à Bordeaux : aussi en voyait-on fréquemment dans nos murs, surtout à l’époque des foires, Une troupe de marchands israélites, qui se rendait dans cette ville, eut une affaire qui faillit avoir de graves conséquences pour tous les Juifs qui l’habitaient. Ces voyageurs s'étaient arrêtés sur le chemin de Bayonne et logés chez le maître de poste nommé Ponteil; ils se couchèrent après avoir ouvert tous leurs ballots, soit pour les revoir, soit pour les arranger différemment. Le lendemain matin, ils firent retentir la maison de leurs cris, prétendant qu’on les avait volés et montrant une fenêtre entr'ouverte comme le chemin par où on avait pénétré chez eux ; à les en croire, leur perte montait à cinq ou six mille écus en bagues, joyaux, perles et pierreries. Arrivés à Bordeaux, ils informèrent et obtinrent décret contre ledit Ponteil. Le malheureux fut arrêté et mis à la question; mais on n'en put tirer aucun aveu, et, faute de preuve, il fut relaxé, « à demy ruiné de corps et de frais !, »
Quelque temps après, un compatriote, peut-être même un parent de ce même Ponteil et son homonyme, voulant tirer vengeance de la conduite des Portugais dans cette affaire, se porta comme dénonciateur de tous ceux de la ville de Bordeaux, qui formaient environ cinquante ou soixante familles. Secondé par vingt-quatre témoins, il les accusa de judaïsme et des crimes les plus exécrables. Soit que ces allégations parussent mensongères à la justice ou qu'elle eût été circonvenue par le crédit dont
1 P. de Lancre, l’Incredulité et mescreance du sortilege, etc., p. 470.
jouissait alors à la cour Philotée Elian de Montalto, médecin portugais et Juif de race, le parlement fit constituer Ponteil prisonnier, tandis qu'il n'y eut jamais qu'ajournement personnel contre ses adversaires !.
L'avocat du roi Dusaut soutint de son mieux l'accusation; mais comme les Juifs étaient depuis longtemps établis à Bordeaux et avaient entrée dans une infinité de bonnes maisons où ils allaient vendre leurs marchandises, ils trouvèrent moyen de faire plaider leur cause par un très-bon avocat. « Le plus fort de son plaidoyer, dit de Lancre, fut sur la calomnie qu'on leur mettoit sus : qu'il y avoit soixante ans qu'ils estoient en la ville, partant qu'ils avoient prescrit leur domicile et logement ; qu'ils y estolent grandement utiles, laissant leurs denrées à beaucoup meilleur compte que les autres marchands, » etc. De son côté, Ponteil confia sa cause à un célèbre avocat du temps, nommé La Roche, dont le terrible conseiller reproduit le plaidoyer dans toute son étendue. Cet avocat donna à fond sur les Portugais; mais il avait affaire à forte partie. Ils firent si bien, qu'ils obtinrent interdiction du parlernent de Bordeaux et parvinrent à étouffer les suites de l'action intentée contre eux °.
Rassurés de ce côté-là, les Juifs portugais de Bordeaux ne restèrent pas longtemps sans concevoir de nouvelles appréhensions. La guerre était déclarée entre la France et l'Espagne. Le roi catholique ayant mis embargo sur les vaisseaux, marchandises et meubles, appartenant aux Français qui étaient en Portugal et autres lieux de son royaume, le roi de France, usant de représailles, or-
1 L’Incredulité et mescreance du sortilege, ctc., p. 488. ? Jbid., p. 487.
donna qu'il serait fait inventaire de tous les meubles et marchandises appartenant aux Portugais de la Guienne, et commit à cet effet, le 14 mai 1625, M. de Gourgue, premier président !. Pour conjurer le coup qui les menaçait, ils s’adressèrent à l'administration municipale, et les jurats prirent, le 4 juin 1625, une déhbération portant qu'il serait expédié un certificat de bonnes vie et mœurs au roi et aux membres de son Conseil en faveur de ces marchands. Il y est consigné « que dans icelle ville ils y sont utiles à cause de leur négoce, vendant et débitant leurs marchandises sans contredit de personnes, trafiquant avec toute loyauté et fidélité ?, » etc.
En janvier 1630, la paix entre les deux couronnes ayant été proclamée et le commerce rétabli entre Français et Anglais%, Les bourgeois de Bordeaux se plaignent « de ce qu'il y a dans cette ville un grand nombre de commissionnaires étrangers qui font les plus grandes af-
1 Detcheverry, Histoire des Israéliles de Bordeaux, p. 56, 57. — ILy avait alors dans la Péninsule un grand nombre de Français, appelés Gavaches, venus de la Guienne ct autres provinces. Voyez les Mémoires de Gourville, à l'année 1669. (Collection Petitot, 2e série, t. LIL, p. 412.)
? Detcheverry, p. 57. — Nous n'avons point à parler des marchands porlugais de Bayonne; nous dirons toutefois que les noms de ceux qui habitaient cette ville, ou plutôt le faubourg de Saint-Esprit, en 1625, sont consignés dans le Conterrolle de la recepte du bureau de la coustume de Bayonne de cette année. (Archives du département de la Gironde, C. Bureau des finances.) On y voit figurer Jacob Luis, Daniel Henriquez, Diego Dacosta, Alfonso Nuñez, Fernando Rodrigo demeurant à Biarrits, Melchior Albernos, Simon Baya, Coello, Ascenso Nuñez, etc. (Folios 3 ro, 5 r°, 8 ro, 10 ro, 14 vo, 12 vo, 20 re, 91 vo, 25 vo, 34 ro, 58 ro, 72 vo, 92 ro, 402 vo, 106 vo, 140 r°, cie.) L'un d'eux, Bento Luis, faisait des affaires avec Bordeaux, d'où il tirait, sans doute pour l'Espagne, de grosses aiguillettes de cuir, de l'azur, des serges de Saint- Maixent, des toiles de Hollande et autres, et de la grosserie. (Folios 52 r°, 77 vo. Cf. folios 51 vo, 57 ro, 59 r°, 78 ro.)
3 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 52, ann. 1629,
faires, et, bien que diverses ordonnances eussent enjoint aux Portugais de vider la ville dans irois mois, le nombre en augmente tous les jours. Ils y tiennent les plus belles boutiques et magasins de toutes sortes de marchandises !. »
À cette déclaration viennent se joindre celles des jurats dans leur correspondance avec le secrétaire d'État Châteauneuf, à l’occasion d'une sédition dont la répression avait causé les plus grands désordres à Bordeaux : « Les Portugais, qui tiennent des rues entières et font un commerce considérable, écrivent ces magistrats, ont demandé leurs passeports... Les Portugais et étrangers, qui font les plus grandes affaires, cherchent les moyens de se retirer d'ici. Gaspard Gonsallès et Alvarez ont quitté depuis peu, qui étaient des plus considérables parmi eux. Nous nous apercevons que le commerce cesse ?. »
Cette considération n'arrêta pas le fisc. Le roi, par une déclaration du 22 janvier 1697, renouvelée de trois autres, l'une du 26 janvier 1637, la seconde du mois de janvier 1646, la troisième du mois de mai 1656, avait ordonné que les étrangers établis en France depuis 1600 payeraient les sommes auxquelles 1ls auraient été taxés par des rôles arrêtés en Conseil; Damour, chargé d'en faire le recouvrement, exerça les poursuites les plus rigoureuses contre les marchands espagnols et portugais établis à Bordeaux. Ceux-ci exposèrent au Conseil qu'ils n'étaient pas dans le cas de la déclaration, puisqu'ils étaient naturalisés Français depuis 1550; mais les be-
1 Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 58. ? Lettres des 21 et 30 décembre 1675. (Ibid., p. 63.)
soins de l’État firent oublier au gouvernement des engagements qu'il aurait dû respecter. Il intervint, sur la requête des Portugais, un arrêt du Conseil, par lequel Sa Majesté modéra à 20,000 livres, avec les 2 sous pour livre, toutes les taxes faites et à faire sur les Portugais, en exécution de la déclaration du 22 juillet 16971. Avec la tranquillité, les fugitifs revinrent, et d’autres marchands espagnols de la même religion augmentèrent plus tard la petite colonie *. En 1636, le nombre de ses membres ne dépassait pas deux cent soixante Ÿ. En 1648, Coste Furtado, banquier portugais, plaidait contre Thomas Craf, marchand-commissionnaire anglais‘. Vers le même temps, Jacques Castaigne, marchand portugais et bourgeois de Bordeaux, faisait le commerce des huiles d'olive, et généralement des denrées coloniales, telles qu'amandes et savon, et avait pour commettant, à Dax, un certain Pierre Gomez*. En 1664-65, David Lopès était armateur et chargeait des vins et des eaux-de-vie sur la Plume-Couronnée$. En 1684, la nation se composait de vingt familles ; du moins c’est là le chiffre qui-revient à Bordeaux dans le nombre des expulsions prononcées par l'arrêt du Conseil d’État, en date du 20 novembre de la même année ?. On n'y voit figurer n1 les familles Despi-
1 Histoire de l'établissement des Juifs à Bordeaux et à Bayonne, depuis 1550, par le citoyen L. F. B. (Beaufleury). À Paris, an VIII, in-8, p. 30, 31.
? Actes interprétatifs de la coutume de Bordeaux, à la suite des Coutumes du ressort du parlement de Guienne, par les frères Lamothe, t. IF, p. 86-89. Cf. t. 1, p. 392, 393.
3 Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 59-62.
# Cleirac, Usance du négoce, etc., p. 40.
5 Minutes de Couthures, 16 octobre 1652, folios 383 recto et 384 recto.
6 State Papers, Domestic Series, Charles IT, 1664-65, vol. CXV, n° 74.
T Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 64.
nossa et Azevédo, auxquelles notre ville dut une fabrique de maroquin, ni celle de Dominique Lopès d'Oliveira, qui y établit une fabrique de mouchoirs de soie‘, ni le nom de Raphael, qui se rattache à une fondation bien plus considérable, celle de la salle de spectacle achevée en 1738 *. Des factums publiés pendant le cours des procès soutenus par cette famille, en 1724 et 1725, nous ont appris que ses divers membres, outre la banque, faisaient des affaires considérables en toute espèce de denrées 5, et nous savons d’ailleurs qu'à cette époque les Juifs, à Bordeaux, n'étaient pas trop mal vus par la justice #.
1 Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 66. — En 1678, un ouvrier cn drap d'or avait obtenu la permission de faire toutes sortes d'étoffes de soie; j'ignore s’il leva un atelier dans celte ville. (Contin. de la Chron. bourd., etc., p. 56. Cf. ci-dessus, t. 1, p. 289.)
2? Histoire des Israélites de Bordeaux, p.68, en note, — Dans une autre compilation (Histoire des théâtres de Bordeaux, etc. Bordeaux, 1860, in-8», p. 29), M. Detcheverry fait remarquer que les Juifs étaient exclus du théâtre, sans ajouter que l'un d'eux avait contribué à son établissement.
8 Bibl. publ. de la ville de Bordeaux, Jurispr., n° 3,076, t. }, folio 55; t. IE, pièce n° 73, et t. IV, pièce n° 45. On y voit figurer trois Raphael : David et Abraham, père et fils, et Jacob. Ce dernier est qualifié de banquier à Bordeaux, y demeurant-sur les fossés des Grands-Carmes, dans un contrat d'assurance reçu par Treyssac, à la date du 45 juillet 1744, et il y figure en compagnie de deux Rodrigues et d'un Abraham Francia, qui avait déja paru, avec le sieur Abraham Lameyre, dans un autre acte du même notaire (16 juin 1744). Quant à Raphael père et fils, ils demeuraient rue Bouhant, non loin de David Pacz, auquel ils envoyaient une sommation, reçue par Banchcreau, le 10 février 1798.
# Coutumes du ressort du parlement de Guienne, publ. par les frères Lamothe, t. II, p. 86-89. — A la suite de pertes considérables, les sieurs Azevcdo, les frères Germé, les trois frères Bonfils, Lespiaut et Marin, négociants de Bordeaux, avaient fait faillite ; ils présentèrent une requête tendant à obtenir le renvoi des contestations nées et à naître, pour raison desdites faillites, pardevant les juges et consuls de cette ville, et ils obtinrent un arrèt conforme, aussi bien que les sieurs Isaac Carvalho, Jacob Rodriguez, Antoine ct Manuel Lopez, Moïse Mercadé et Isaac Rodriguez de Campos, négociants de Saint- Esprit, près de Bayonne. (Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 252
D'autres pièces du même genre, jointes à des documents d'un ordre différent, font passer sous nos yeux les Gradis, qui, dans les affaires, marchaient de pair avec les Raphael, et dont la race n'est pas éteinte‘, les Peixotte, qui, après avoir jeté autant d'éclat, ont à peine laissé un souvenir, les Sasportes*, les Fernandès5, les
verso et 353 recto; séance du 30 août 1715.) — Sébastien et Noël Germé, ou Gomé, avaient perdu et demandé à racheter le navire la Reine-Esther, capturé dans la rivière de Bordeaux par des corsaires de Guernesey. (Reg. F. 12. 55, folio 212 recto; séance du 26 septembre 1710.) L'ayant recouvré, ils demandèrent et obtinrent de le faire venir sur lest à Bordeaux, avec pavillon et équipage irlandais, mais à la condition que cet équipage retournerait en Irlande. (Ibid., folio 256 verso; séance du 24 avril 1714.) — H n’est guère probable que ce navire soit le même que le bâtiment hollandais saisi vers 4670 par M. de Baas, gouverneur et lieutenant général des iles d'Amérique. (Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. HT, Ze partie, p. 500.)
1 Voyez le registre B des délibérations de la Chambre de commerce, fes 76 vo (22 décembre 1718), et 81 ro (46 mars 1719). Il s'agit d’une saisie de cacao appartenant à un Gradis, peut-être Antoine, mentionné dans le recueil de la Bibliothèque de la ville de Bordeaux, Jurispr., n° 3,076, t. X, folio 73. Le nom de Gradis reparaît dans deux actes, l’un de Michellet, du 7 novembre 1713, l'autre de Banchereau, du 24 juillet 1727.
? Minutes de Michellet, 45 mars 1711 (achat de vin par Henry Pcixotie, bourgeois et marchand de Bordeaux, y demeurant, rue Bouhaut); 47 mai, 17 août 1742 (protèts à la requête de Léon Peixotte, ès-mêmes qualités); 2 nov. 1714 (le mème est représenté comme sachant le hollandais). — Minutes de Danchereau, 12 janvier et 23 novembre 1727 (Aaron Sasportes, négociant à Bordeaux, puis sa veuve et le sieur Abraham Sasportes, son fils, demeurant tous trois rue Bouhaut, reconnaissent devoir à Abraham Peixotte ct fils, d'abord 2,009 livres, puis 1,465 livres, pour prèt à la grosse sur le Saint-Antoine, de Bordeaux, dont les Sasportes sont propriétaires); 4 et 17 mars 1327 (lcttre de change tirée de Hambourg sur Léon Peixotte et fils); 6 juin 1727 (vente d'une maison à Abraham Peixotte fils) ; 24 novembre 1727 (prutèt par L. Peixotte et fs); 25 mars 1738 (arrêt entre les mains du sieur Féger, négociant de Bordeaux, sur ce qui peut être dù à un capitaine de navire par L. Peixotte). .
3 Minutes de Banchereau, 22 avril 4727 (opposition par Philippe Fernandès et fils, négociants, rue Bouhaut, ès-mains de sieur Chalk, négociant à la Rousselle); 4 juillet (opposition par Ph. Fernandès et fils, au départ du Saint-Pierre, d'Amsterdam, détenteur de vingt-cinq livres de pâte de cacao, chargées par Rodriguez, marchand de cette ville, pour le compte desdits Fernandès, en
Lamega, les Mezes*, les Péreire, savoir : Jean Lozade, Joseph Nunès Péreire, banquier, vicomte de la Menaude, baron d’Ambès {, qui, comme tel, avait le droit de présenter aux cures de ses seigneuries ; Jacques Péreire Souarès,
deux petites caisses) ; 23 et 26 novembre mème année (prèts à la grosse d’une somme de 3,000 livres sur le Marquis-de-Lacaze et sur la Diane, de Bordeaux, en charge pour les Antilles\. Cf. ci-dessus, p. 352, en note. — La pâte de cacao mentionnée plus haut était sûrement du chocolat, déjà connu sous ce nom avant l'année 1659. Voyez D. Félibien, Hisfoire de Paris, in-folio, t. V, p. 204, et Mme de Sévigné, lettre du 15 avril 1671.
4 Minutes de Michellet, 40 juin 1714 (biens saisis à la requête du sieur Lamègue, marchand de Bordeaux, en la paroisse de Saint-Estèphe en Médoc). — Minutes de Banchereau, 28 janvier 1727 (Abraham Lamega, négociant, rue Bouhaut, afferme un bourdieu) ; 25 février (prêt à messire Jacques de Pichon, baron de Longueville, conseiller au parlement, par Isaac Rodrigues Henriquès, demeurant rue du Mirail, de 5,530 livres. La somme est payée audit Abraham) ; 214 mai (procuration donnée à Abraham Lamega, par Isaac Tullekin, demeurant à Middlebourg, suivant acte reçu par Henry de Wilde, notaire à Amsterdam, en date du 21 mai 1727) ; 3 juillet (prêt à la grosse par les sieurs Lamega frères et Cie au capitaine de la Princesse-de-Seudre, de Bordeaux, à destination de Saint-Domingue); 22 août (sommation par les mêmes de payer le prix d'un envoi d'indigo de Saint-Domingue) ; 3 novembre (Isaac de Léon, de Bayonne, présente aux sieurs Lamego (sic) une lettre de change sur eux tirée par Abraham de Torrès. Cf. 8 novembre); 4, 23 janvier 1728 (protèt, bail à ferme d'un bourdieu dans la paroisse de Talence). Cf. ci-dessus, p. 276.
? Minutes de Michellet Marie Lopès, demoiselle, veuve d'Emmanuel Mezes, bourgeois et marchand-orfévre. de Bordeaux, y habitant, rue des Ayres); D août 1712 (cession à la veuve Mezes et à son fils Alexandre, associés) ; 44 mars (prêt d'argent par les mêmes); 22 mars et 2 mai (mention d'Alexandre en même temps que de David Crespès et d'Antoine Albarès) ; 4 juillet 1713 (signature d'Alexandre au contrat de mariage entre David Garcia, marchand, natif de la ville d'Almendra, en Portugal, demeurant rue Bouhaut, et la fille d'André Vas, marchand, et de demoiselle Françoise Labrechède, même rue); 29 mai, 11 décembre et 4 juin 1714 (vente et location de maisons rues Bouhaut et des Augustins). Voyez encore les minutes de Banchereau, au 4 mars 1727 et au 15 janvier 1728.
8 Minutes de Michellet, 7 mai 4711 (sommation qui renferme l'adresse et la signature de Jean Lozade Péreire); 7 juillet et 17 août (bail à ferme de la terre et seigneurie de Puyo à ce mème Jean).
# Recueil 3,076, t. IF, pièce ne 67; t. IV, pièce no 10. Cf. 1. VE, nos 57, 64; ctt. XVI, no 135.
bourgeois et marchand de Bordeaux, qui, en 1720, plaidait contre Thomas Clock, marchand de vins et spiritueux aux Chartrons ‘, en même temps que receveur général de la loterie des RR. PP. de la Compagnie de Jésus”. Citons encore les familles Rodrigues5, Fonsèque *, Baïs5, Depasf, Pinto’, Silva et Alvarès de
1 Recueil n° 3,076, t. II, pièce n° 68. Cf. ne 60.
? Minutes de Banchereau, 11 juin 1727. — Dans l'acte, il est fait mention de deux commerçants israélites, Mendès France et Antoine Dacosta, moins connu que Samuel Dacosta, demeurant rue du Mirail, non loin de Henry Gomès, d'Isaac Rodrigues Henriquès, de George Francia, de l’orfévre Abraham Alvarès, et sans doute parent de « Blaise Dacosta, marchand portugais, rue Bouhaut. » (Minutes de Cassaigne, 4 janvier 1708; de Michellet, 16 mai, 30 novembre et 4er décembre 1713; 2 février, 13 mars 1714; et de Banchereau, 16 janvier, 9 juin, 17 juillet et 42 août 1727; 22 et 35 février 1728.) Dans le dernier des actes auxquels nous venons de renvoyer, figurent en même temps Abraham de Sola et Pierre Gomès Silva.
$ Minutes de Banchereau, 25 août 1727. (Antoine Rodrigues, marchand, est mentionné comme demeurant rue Saint-Julien, et David, son fils, rue des Augustins.)
# Quatre membres de cette famille, qui habitaient la rue Bouhaut, sont nommés dans deux actes de Banchereau des 15 avril et 3 juin 1727.
5 Des membres de cette famille, au nombre de quatre également, sont mentionnés dans les minutes de Banchereau, à la date du 45 avril 1727.
6 Recueil 3,076, t. XI, no“ 10, 41, 17, 20. — « Antoine Lopès Depas, bourgeois et marchand de Bordeaux, y demeurant, rue Sainte-Catherine, figure avec Michel Toledo, ès-mêmes qualités, son beau-frère et son associé, dans trois actes reçus par les notaires Grégoire, à la date du 2 octobre et du 27 novembre 1700, Robardeau, le 30 octobre 1713, et Michellet, le 146 septembre 1714. Après Antoine, viennent Louis et François Lopès Dcpas, négociants de Bordeaux, y demeurant, sur les fossés de l’Hôtel-de-Ville, qui prêtent, par acte de Banchereau, du 14 janvier 4727, 5,000 livres à Péreire Souarès, rue Sainte-Catherine, armateur du Jacob, de Bordeaux, à destination de la Martinique ou Saint-Domingue, où il avait un frère (25 août). On trouve aussi, parmi les mêmes minutes, à la date du 27 août, Philippe Lopès Depas, négociant, sur les fossés des Carmes, syndic de la nation portugaise.
T Recueil 3,076, t. XVII, n° 208. Voyez ci-dessus, p. 280, note 2.
8 Registre A de la Chambre de commerce, p. 44; 2 septembre 1706. —-Re- . Cueil 3,076, nos 10, 11, 17, 20. — Minutes de Banchereau, 23 novembre 1727; 95 février 1728. — Gabriel de Silva, négociant, fossés des Tanneurs, était fils
Léon !, dont les unes ont continué à prospérer, tandis que les autres sont tombées dans un état voisin de la misère ; Pierre Henriquès Hierro*, Joseph-Alphonse Albarès et Jacques Lopès, son oncle; Jacob Gomès Beiza et son adversaire Paul Griffa, « appelant d'un avis arbitral rendu entre les parties par les sieurs Billate et Bonnaud, bourgeois et anciens consuls de la Bourse, le 21 février 1721#; » Antoine Lameyre, marchand banquier, et François Mendès; Joseph Henriquès Médine, bourgeois et banquier, « appelant d'un appointement rendu par les juge et consuls de Bordeaux, en date du 18 juin 1718, contre Nicolas Wolt, négociant, habitant aux Chartrons 6. » Nous passons David Paez et Isaac de Sosa, nommés dans le recueil de factums que nous avons déjà mis à contri-
de François de Silva, docteur en médecine, mentionné dans deux actes de Michellet, des 5 janvier et 15 février 1712, et dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. IV, p. 626-639. — Antérieurement on peut signaler un Jean de Silva, avocat au parlement de Bordeaux (reg. B. 24, arrêt du 9 mars 1541). De Sa femme, Jeanne de Bidart, il eut plusieurs filles, quulifiécs de damoiselles dans divers actes de Douzeau (7, 11 juillet, 27 août 1561), et de Denhors (16, 17 et 18 août, 1er, 4 et 8 septembre 1561).
1 Minutes de Banchereau, 10 avril 4727. (Abraham Alvarès de Léon, marchand à Bordeaux, y demeurant, rue des Augustins.)
? Minutes de Banchereau, à la date du 23 novembre 1727.
3 Recueil 3,076, t. I.
# Ibid., folio 81. — Ce Billate, député de la Chambre auprès du Conseil de commerce, avait élé chârgé, avec trois autres, de travailler à un projet de traité de commerce avec l'Espagne. La compagnie décida qu’elle s'assemblerait extraordinairement et appellerait les négociants de Bordeaux en relation d’affaires avec ce pays, pour avoir des mémoires sur cette matière. (Reg. B des délibérations, folio 107 verso; 11 et 15 avril 1720. Cf. folios 109 verso, 111 verso, 114 rect et verso, etc.)
$ Recueil 3,076, t. IL, folios 6, 12.
6 Jbid, t. IV, à la fin. — Voyez ci-dessus, p. 282, en note. — Joseph Médine, négociant, rue Bouhaut, figure, avec Samuel Navarre, dans un acte de Banchereau, du 24 avril 4727, et le second de ces Israélites seul parmi les minutes de Michellet, à la date du 2 novembre 1714.
bution!, et ne citerons plus qu'Isaac Lacam et Jesbant Lacant (car le nom de famille se présente sous ces deux formes), propriétaires d'une raffinerie de sucre aux Chartrons en 1695°, et Emmanuel Fernandès Mirande, dont nous n'avons que le nom à enregistrer 1c1, à la suite de celui de Pinto *, comme ayant passé de Bordeaux à Toulouse #.
Vers le même temps, la Chambre de commerce recevait un mémoire contre les Portugais qui avaient fait
1 Recueil 3,076, t. X, nos 10, 11, 17, 20, et folio 73.
2 [bid.,t. V, n° 79, p. 4. — Isaac Lacam, avec son beau-père Jacob Ratier, « bourgeois et marchand de Bordeaux, » nommé ci-dessus, p. 505, figure dans une quittance reçue par le notaire Grégoire, à la date du 6 février 1700. Dans un autre acte postérieur, il est qualifié d'écuyer, conseiller, secrétaire du roi, de la cour des äides et finances de Guienne, habitant la paroisse Saint-Siméon. (Minutes de Michellet, 1er décembre 1711.)
8 ]1 y avait aussi, à Amsterdam, des Pinto, estimés au point d'être honorés de la visite du prince d'Orange et de sa famille.
# Dans un acte reçu par Couthures, le 8 décembre 1666, Joseph Mirande, marchand de Toulouse, est présenté comme fils du marchand de Bordeaux. — En 1732, deux Juifs portugais de notre ville, les sieurs Nonès et Pinto, ubandonnant leur famille et leur fortune, qui était considérable, se rendirent auprès d° leur tante, supérieure du couvent de N.-D. du Refuge, à Toulouse, s’y firent instruire dans la religion chrétienne et demandèrent le baptême. Il leur fut conféré avec beaucoup d'éclat par l'archevèque, le 12 avril 1732, et les deux néophytes eurent pour parrains les capitouls, au nom de la ville. (Beaufleury, Hist. de l'établissement des Juifs à Bordeaux et à Bayonne, p. 40, 41.) — Deux ans auparavant, les trois filles d'un négociant israélite que nous connaissons déjà ayant pris le voile, la famille avait réclamé auprès de l'autorité, et Louis XV rendit une ordonnance, en date du 15 juillet 4728. « Bicn, y est-il dit, que Sa Majesté, pour bonnes considérations, approuve que les trois filles d'Alexandre Mezes demeurent dans le couvent des Ursulines de la ville de Bordeaux, où elles sont volontairement entrècs, et d’où leur mère s’est efforcée de les retirer par une voie de surprise qui lui auroit attiré une punition exemplaire si Sa Majesté ne préféroit la clémence à la sévérité, Sa Majesté fait très-expresses inhibitions et défenses à tous supérieurs et supérieures, religienx et religieuses, couvens et communautés, de recevoir à l'avenir dans leurs maisons les enfans des Juifs, sous prétexte de religion, avant l’âge de douze ans. » (Priviléges, dont les Juifs porlugais jouissent en France, etc., p. A1.)
LL d
entrer dans Bordeaux des marchandises des Indes! : ces Portugais, comme ceux auxquels était interdit le courtage des lettres de change ?, étaient sûrement des Juifs.
L'année suivante, un sieur de Pressigny vint se joindre à la croisade entreprise contre les Juifs de la Guienne. Il . remontrait que leur établissement à Bordeaux, à Bayonne et ailleurs, pouvait avoir de dangereuses conséquences, en ce qu'il en venait un nombre si considérable d'Espagne et de Portugal, qu'ils égaleraient bientôt, ajoutait-1l, le nombre des chrétiens dans cette province. Par arrêt du Conseil, en date du 21 février 1722, le roi ordonna que les intendanis et commissaires départis pour l'exétion de ses ordres dans les généralités de Bordeaux et d'Auch dresseraient, à la poursuite et diligence du sieur de Pressigny, des états de tous les Juifs qui y étaient établis et domiciliés, avec des détails circonstanciés, notamment sur le principal commerce dont ils s’occupaient ; mais ceux-ci ayant invoqué la déclaration de Henri IE, du mois d'août 1550, confirmée par lettres patentes de Henri II, des 11 novembre 1574 et 19 avril 1580, et par d’autres de Louis XIV, du mois de décembre 1656, obtinrent de son arrière-petit-fils une nouvelle confirmation, moyennant la somme de cent mille livres et deux sous pour livre en plus, en faveur du joyeux avénement du roi à la couronne. Ses lettres patentes, données à Meudon au mois de juin 1723, furent provisoirement
1 Registre C de la Chambre de commerce, folio 22 verso; délibération du 29 mai 1727.
2? Registre B de la Chambre de commerce, folio 124 recto; séance du 98 décembre 1720.
3 Archives du ministère des Affaires étrangères, Guyenne, vol. CLXIV, folios 289-292.
enregistrées au parlement de Bordeaux, alors en vacations, le 11 septembre suivant !.
* La même année, quelques Juifs de Bordeaux adressaient au contrôleur général une requête tendant à ce qu'il leur fût permis de vendre, dans l'étendue du ressort du parlement de Paris et des autres parlements du royaume, les marchandises qu'ils achetaient dans les foires, et, pour cet effet, d'y séjourner pendant un mois de chaque saison. Les commissaires auxquels cette demande avait été renvoyée furent d’avis de la rejeter?. Deux ans plus tard, les Juifs de Dijon présentaient aussi une requête à l'autorité. Après avoir rappelé que, par lettres patentes du mois de juin 1723, le roi avait accordé aux Juifs domiciliés en France le privilége de vendre et trafiquer pendant un mois de chaque saison, dans toutes les villes, bourgs et villages du royaume, ils exposaient que trois Juifs de Bordeaux, s'étant rendus à Dijon, avaient demandé au parlement de Bourgogne l'autorisation de vendre dans le ressort, en vertu de ces lettres, dont ils avaient obtenu la confirmation au moyen du payement d'une somme de 100,000 livres pour le Joyeux avénement du roi à la couronne ; ils s’'appuyaient encore sur un arrêt conforme rendu par le parlement de Bordeaux, le 22 juin 1724. Ils ajoutaient qu'étant venus à Dijon avec des marchandises pour y faire du commerce, et ayant appris que les marchands de cette ville avaient dessein de leur faire, de l'opposition, ils avaient été obligés de recourir au parlement pour obtenir que
1 Priviléges, dont les Juifs portugais jouissent en France, etc., p. 25-32. 2? Registre du Conseil de commerce F, 42. 75, p. 1,038; séance du 30 décembre 1728.
l'arrêt cité plus haut füt exécuté suivant sa forme et teneur, avec défense d'apporter aucun trouble ni empéchement à leur commerce.
De leur côté, les marchands de Dijon présentèrent une requête par laquelle ils demandèrent qu'avant de prononcer sur celle des Juifs, il fût enjoint à ceux-ci de communiquer à leurs adversaires les lettres sur lesquelles les enfants d'Israël fondaient leur privilége, et de justifier qu'ils étaient réellement de nation juive; mais sans s arrêter à la demande des marchands, le parlement de Dijon rendit, le 24 juillet 1730, un arrêt conforme aux conclusions des Juifs. Forts de cette décision, nos trois Bordelais vendirent à Dijon, pendant le mois d’août, et vendirent avec tant d'avantage, que leurs concurrents se virent sur le penchant de leur ruine.
Dans leurs efforts pour la conjurer, ils représentaient que le commerce de Bourgogne était extrêmement limité; ils signalaient ensuite les inconvénients qu’entraïînait, à leur sens, le commerce des Israélites; ils parlaient du grand nombre d'acheteurs que les Juifs attiraient sur la fausse apparence du bon marché, de la conduite qu'ils tenaient avec les négociants pressés par leurs créanciers, des banqueroutes frauduleuses qu'ils occasionnalent et qu'ils étaient toujours prêts à favoriser; enfin du préjudice qui en résultait pour le commerce en général; mais en dépit de toutes ces allégations, plus ou moins fondées, les trois Juifs bordelais furent maintenus dans leur droit! par deux arrêts du
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 77, p. 127-131; séance du 21 décembre 1750. Cf. F. 12. 78, p. 100; 8 février 1731. — Au mois de décembre 1727, M. Desforts. alors contrôleur général, avait envové à M. Boucher,
parlement de Dijon, en date du 22 juin 1724 et du 29 juillet 1730. Il fut aussi permis au nommé Joseph de Lezia et à d’autres marchands juifs établis à Bordeaux, de trafiquer, vendre et négocier, pendant un mois de chaque saison de l’année, dans toutes les villes, bourgs et lieux du ressort de ce parlement. Ces arrêts, ayant été déférés au Conseil d’État, furent cassés le 20 février 1731, et défense fut faite aux Juifs de vendre et débiter des marchandises dans aucune ville et aucun lieu du royaume autres que ceux où 1ls étaient domiciliés .
Deux procès intentés. à l'un des notables commerçants de la nation juive vinrent alarmer les Israélites portugais au sujet de la solidité de leurs priviléges, et donner une nouvelle force à l'animosité dont ils étaient l’objet. Un sieur Gaubert, qui avait de grandes obligations à la famille d'un certain Médina, avait fait, le 16 septembre 1729, en faveur de la veuve de ce négociant, une donation entre vifs de la majeure partie de ses biens, s'en réservant la jouissance pendant sa vie, et se réservant aussi une petite somme pour en disposer à sa mort. Après son décès, un parent très-éloigné intenta un procès à la veuve Médina pour faire annuler cette donation, prétendant que, en sa qualité de Juive, elle ne pouvait hériter d'un chrétien, et que les priviléges accordés aux Juifs
intendant en Guienne, un mémoire des marchands en détail de Bordeaux, demandant la permission de s'établir en jurande; et ce dernier, après l'avoir communiqué aux jurats et aux directeurs de la Chambre de commerce et s'être assuré de leur consentement, avait adressé, le 9 avril 1728, à M. Desforts un avis favorable : dans sa séance du 98 février 1732, le Conseil de commerce résolut de surseoir au projet de statuts envoyé à M. Boucher, jusqu'a ce que l’on eût vu si l’on pouvait prendre quelques mesures au sujet du commerce des Juifs. (Reg. F. 12. 79, p. 212, 213.) 1 Archives départementales de la Gironde, Intendance, C. 371. Il. 28
ne s’entendaient que de la faculté dont ils jouissaient d'hériter les uns des autres.
Le procès fut jugé au sénéchal de Guierine, en faveur de la veuve Médina. Appel au parlement. Pendant le cours de cet appel, le chancelier demanda qu'il fût sursis au jugement et qu'on lui rendit compte de l'affaire, ce qui fut fait. Depuis, le roi rendit un arrêt par lequel il évoquait le procès à lui et à son Conseil, en interdisant la connaissance au parlement de Bordeaux !.
Les faits de l’autre procès sont ainsi exposés dans une requête au garde des sceaux par la veuve d'un avocat au même parlement, en date du 17 juin 1733. Le 7 octobre de l’année précédente, le mari avait fait un testament par lequel il instituait Joseph Médina, « Juif judaïsant, de Bordeaux, » son légataire universel et son exécuteur testamentaire, ne laissant à sa femme qu'un petit bien situé dans la paroisse de Bègles, « pour luy tenir lieu de tous ses droits et prétentions. » Après le décès du tes- . tateur, Médina prit possession de cet héritage, d'une valeur de plus de 50,000 écus et d'un revenu annuel de 7,150 livres; en même temps, si l'on s’en rapporte à | la requête, il suscitait à la veuve des créanciers qui lui intentaient procès au sénéchal de Guienne. Privée de la jouissance de la petite métairie qui lui avait été léguée, réduite à l’'aumône, elle s’adressa au garde des sceaux, mais seulement après avoir attendu longtemps l'issue de l'affaire, dans l’espoir que Sa Majesté ferait connaître ses intentions au sujet des Juifs tolérés à Bordeaux, et prononcerait s'ils pouvaient étendre leurs priviléges jus-
1 Archives des Affaires étrangères, Guyenne, vol. CLXIV, folios 315, 316. ? Voyez le même volume, folio 311 recto.
qu'à succéder aux biens de ses sujets chrétiens par donations entre vifs et dispositions testamentaires !. Affriandés par le développement qu'avait pris le commerce entre les mains des Juifs portugais de Bordeaux, d’autres Israélites s'empressèrent devenir s'y établir avec l'espoir d’une même réussite. Ils ne se firent guère remarquer d’abord que par leurs discordes {; mais, devenus riches, les Lange, les Astruc, les Dalpuget, les Cassin, les Petit, les Boyer*, donnèrent de l'ombrage aux autres marchands, tant bordelais que portugais. Ils furent dénoncés{, et, à la suite de plaintes, il intervint, le 21 janvier 1734, un arrêt du Conseil d'État ordonnant l'expulsion de tous les Juifs avignonnais, tudesques ou allemands, établis en Guienne*. En vertu de cet arrêt,
1 Voyez le volume CLXIV déjà cité, folio 313 recto.
3 Arrêt qui renvoie par-devant M. Lamoignon de Courson, intendant en Guienne, les contestations entre les sieurs Lange Mossé, Joseph Dalpuget et Joseph Petit, marchands juifs établis à Bordeaux, et la communauté des Juifs d'Avignon. (Reg. du Conseil de commerce, 30 décembre 17147.) — En 1720, le premier de ces Israélites, domicilié rue des Augustins, ayant acheté en participation avec les sieurs Sema Dalpuget, Joseph Dalpuget père et son fils, associés, une petite caisse de dentelle, se plaignait de leur mauvaise foi. (Minutes de Banchereau, 28 novembre 1727.)
3 Voyez le dénombrement de ces familles dans les papiers de l’intendance, (Archives du département de la Gironde, C, portefeuille 372. Cf. Recueil 3,076, t. III, folio 28 verso, et t. V1, nos 45, 37, 57, 64.)
# Intendance, C, portefeuille 372. (Pétition signée de Joseph Vidal et de Lange Mossé, à l’intendant, au sujet des Juifs avignonnais, dont ils donnent le dénombrement, avec des détails sur leurs affaires (20 avril 1722). — Reg. C de la Chambre de commerce, folios 190 verso, 192 recto (30 et 31 déc. 1733), 195 recto (21 janvier 1734), 198 verso (48 février), 200 recto (4 mars), et 202 recto (4er avril). — Comme Lange Mossé, Joseph Vidal et Blanche Rabel, sa femme, demeuraient rue des Augustins. (Minutes de Banchereau, 18 fév. 1727.) — À la fin du siècle, on trouve un Abraham Vidal, juif portugais, négociant à Paris, dont la succession donna lieu à un mémoire, qui a été imprimé en 1784, in-é°, et à un arrêt du parlement, en date du 18 février de la mème année.
5 Cet arrêt, qui a été imprimé en un placard, se trouve dans le volume des
on fit sortir de Bordeaux seize familles juives, au nombre desquelles se trouva celle des Dalpuget, que les marchands de draperies et de soieries, promoteurs de l’arrêt, avaient eue principalement en vue, parce qu'elle faisait un gros commerce de ces marchandises, qui, rivalisant avec le leur, y nuisait nécessairement !. Ces Dalpuget, et quelques autres Juifs avignonnais établis à Bordeaux, au nombre de douze, firent les plus grands efforts pour faire révoquer l'arrêt et obtenir le bénéfice de la déclaration du roi, de juin 1723.
Dans un mémoire publié à cet effet, ils exposaient ainsi les motifs de la jalousie et des attaques incessantes dont ils étaient l'objet de la part des marchands de Bordeaux : « Les remontrans vont aux emplettes; ils suivent avec soin le tems des foires; ils font leur commerce par eux-mêmes, et vivent avec épargne; ils se passent de commis et de garçons; la plus petite habitation leur est bonne, pourvû qu'ils y trouvent de quoi faire un magazin, et renfermer leurs marchandises ; ils ne font aucune depense, n1 à l'exterieur ni à l'interieur; occupez du seul objet de leur commerce, tous plaisirs leur sont interdits; et contents d’un petit profit, ils sont en état de vendre à bon marché : de là la débite de leurs marchandises, de là le concours des acheteurs, de là la
Archives du ministère des Affaires étrangères, Guyenne, vol. CLXIV, folio 221. 11 donna lieu à une ordonnance de l'intendant, en date du 19 mai 1734, à la suite de laquelle fut fait, chez les Juifs avignonnais, un inventaire dont le procès-vérbal est conservé aux archives de la préfecture de la Gironde, sous la cote C, portefeuille 372.
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 81, p. 77, 78; séance du 25 janvier 4734. — Beaufleury, Histoire de l'établissement des Juifs à Bordeaux, etc., p. 46-48. — Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 74, 75.
préférence sur les autres marchands, qui, élevez et accoûtumez à une vie totalement differente, sont obligez de tenir leurs marchandises sur un pied trop haut. » Venant ensuite aux reproches adressés aux Juifs, de débiter des articles défectueux, le rédacteur du mémoire s'élève contre cette accusation et déclare que « quand le cas s'est trouvé (ce qu'on n'a presque point vû, et qui neanmoins peut arriver au marchand le plus exact), les remontrans ont sur-le-champ repris leurs marchandisest, »
Ni les raisons qu'ils firent valoir, ni l'ancienneté de leur résidence, ni les bons certificats qu'ils rapportaient de leur probité commerciale, ni même la promesse de grossir les rangs des chrétiens *, ne fléchirent les persécuteurs ; tous ces Juifs durent sortir de Bordeaux, à l’exception de neuf familles, qui obtinrent un sursis de neuf
1 Au Roy et à Nosseigneurs de son Conseil, pétition de Joseph-Jacob d'Alpuget, père et fils; Joseph et David Petit, père et fils; l’Ange Mossé; Nathan Astruc; Solon d’Alpuget; Joseph Casting; Léon Petit; Léon de Carcassonne et Manuel d'Alpuget. [Paris.] De l'imprimerie de la veuve Knapen, ruë de la Huchette, 1734, in-folio, p. 6, 7. (Archives du ministère des Affaires étrangères, Guyenne, vol. CLXIV, folio 324 verso et 393 recto.) Cf. Certificats que rapportent les Srs Dalpuget, beau-père et gendre, justificatifs de leur ancienne résidence à Bordeaux, de la régularité et probité de leur commerce, de l'exactitude à leurs payemens et engagemens, de la satisfaction des Seigneurs, Communautés et particuliers qui se sont pourvûs chez eux de differentes éloffes et marchandises; et enfin de l'avantage qu’il y auroit pour la province et habitans de Bordeaux qu’ils y fussent rétablis. Imprimé de 6 feuillets in-folio. (Archives départementales de la Gironde, Intendance, C, portefeuille 372.)
2? La prieure du couvent des Carmélites de Bordeaux avait demandé qu'il fût permis à la veuve Lange de commercer dans cette ville, et cela en considération de ce que cette Juive avait une fille qu'elle offrait, à ce prix, de doter pour entrer en religion. Les commissaires du Conseil de commerce furent d'avis de ne point s’écarter du parti que l’on avait pris de ne souffrir à Bordeaux aucun Juif avignonnais. (Registre F. 12. 88, p. 46; séance du 16. février 1741.)
mois pour mettre ordre à leurs affaires !. Ils se retirèrent dans la généralité de la Rochelle, en dépit dé l'arrêt du parlement, du 22 août 1729, qui faisait défense aux Juifs de s’y établir à perpétuité ou pour un temps ?, et, mieux traités qu'à Bordeaux, ils obtinrent une sentence du juge de police de Saintes, qui leur permettait de lever boutique; mais cette sentence fut cassée par un arrêt du Conseil, en date du 31 mai 1735, portant que les Juifs établis dans les villes de Saintes, Rochefort, Cognac et autres de la généralité de la Rochelle et du pays d’Aunis, seraient tenus d'en .sortir sans délai. Ïls ne se pressalent pas de s’exécuter dans toute la rigueur de l’ordonnance : tout en quittant les villes où ils s'étaient retirés, ils y avaient laissé les marchandises qu'ils prétendaient avoir emportées lors de leur expulsion de Bordeaux, et cela dans le but de se ménager un prétexte pour demander un délai de six mois afin de les vendre. Instruit de cela, le Conseil de commerce, dans sa séance du 30 août 1736, décida de proposer au contrôleur général de mander à M. Bignon, intendant à la Rochelle, la répugnance de l'assemblée à accorder aux Juifs avignonnais cette grâce, avec prière de rendre une ordonnance qui, en rappelant les dispositions de l'arrêt de 1735, leur enjoindrait de justifier, dans deux mois, de la vente et de la sortie hors du royaume, de leurs marchandises, sous peine de confiscation et sans autre délai 5.
1 Registre F. 12. 81, p. 200, 201 (séance du 4 mars 1734), et 373 (13 mai).
2 L'arrêt spécifie « Joseph et Jacob Dalpuget, pere et fils, et autres marchands juifs en compagnie, se disant marchands de draps de soye en compagnie, de la ville de Bordeaux. » Il a été imprimé à Paris, chez Pierre Simon, en quatre pages in-4°.
à Registre F. 12. 83, p. 525, 526.
Cette décision était à peine prise, que des Juifs avignonnais, Joseph-Jacob et Emmanuel Dalpuget, beaupère et gendre, présentaient au contrôleur général un placet pour demander d’être rétablis dans le commerce de draperie et de soierie qu'ils faisaient à Bordeaux avant l'arrêt du 21 janvier 1734. La Chambre fut chargée de vérifier les faits avancés par les pétitionnaires et de donner son avis sur leur requête ; elle conclut qu'il fallait s'en tenir à l'exécution dudit arrêt, et 1l fut remis à l'intendant un mémoire pour servir de réponse au placet. Convoqués chez ce magistrat, les jurats et les directeurs de la Chambre persistèrent à demander le maintien du règlement attaqué !. |
Peu d'années après, sur les plaintes portées au contrôleur par les marchands des diverses villes du royaume, entre autres contre les Juifs, l’intendant demanda à la Chambre : 1° si relativement à ce qui se pratiquait dans ce département, 1l y aurait quelque inconvénient à leur laisser la liberté de fréquenter les foires, généralement ouvertes à tout le monde ; 2° si l’on devait ôter aux colporteurs forains la liberté de passer et de séjourner un certain temps dans les villes. et villages, hors du temps des foires; 3° si en supposant cette liberté laissée aux uns et aux autres, la précaution de faire visiter soigneusement leurs marchandises, à leur arrivée, par les gardes des marchands ne serait pas suffisante pour empêcher les contraventions aux règlements, qui étaient l'unique motif de l'exclusion sollicitée contre eux. La Chambre répondit par un mémoire toujours empreint des mêmes
1 Registre D des délibérations, folios 45 verso, 16 recto (14 et 21 nov. 1737), ct 17 recto (7 décembre). |
idées ‘, et y persista, lorsque, en 1744, deux Juifs avignonnais, Rogé et Abraham, adressèrent une requête à l'intendant de Guienne, pour demander la permission de vendre en gros et en détail des draperies, des soieries, des dorures et autres articles, pendant les foires franches de Bordeaux. Plus libéral, il faut le dire, M. de Tourny répondit que l'esprit de l'arrêt de 1734 était assez sévère en lui-même sans l’étendre davantage, qu'il n'avait d'autre but que d'empêcher les Juifs avignonnais et allemands de s'établir à Bordeaux, mais non d'y venir en foire, et que, dans son opinion, l'intérêt général devait prévaloir sur l'intérêt particulier, étant bien entendu d’ailleurs que les marchandises desdits Juifs seraient assujetties aux visites des gardes et jurés de la corporation ©.
L'éloignement des Juifs avignonnais de Bordeaux ne dura qu'un temps, principalement celui de Jacob-Joseph et d'Emmanuel Dalpuget. Bien vus dans cette ville, où ils n'avaient pour ennemis que les marchands de draperies et de soieries, ils revinrent d'abord comme en passant, et, après différents séjours entrecoupés, ils reprirent domicile et furent laissés en paix quand on les vit tourner tout leur commerce du côté de la banque et des armements. Mais, craignant d’être inquiétés d'un moment à l’autre, ils demandèrent, au mois d'août 1748, d’être exemptés de la prohibition de l'arrêt du 21 janvier 1734.
Le ministre Saint-Florentin envoya leur placet à M. de Tourny, qui le communiqua aux jurats de Bordeaux et à la Chambre de commerce, en émettant un avis favorable.
1 Registre D des délibérations, folios 90 recto et 103 recto (45 avril et 7 septembre 1741).
2 [bid., folios 181 verso et 182 recto (27 février et 5 mars 1744.
Il faut croire que cet avis entraina les autres!; car le 22 avril 1749, il fut expédié à Jacob et Emmanuel Dalpuget, beau-père et gendre, un brevet du roi par lequel ils étaient assimilés aux Juifs portugais et relevés de la rigueur de l'arrêt du Conseil, du 21 janvier 1734, à la charge néanmoins qu'ils ne pourraient faire, ni par eux, ni par personnes interposées, directement ou indirectement, le commerce de draperies ou soieries en gros ou en détail, sous quelque prétexte que ce fût; et à la condition qu'ils se renfermeraient dans le commerce de la banque et des îles de l'Amérique, auquel ils se livraient depuis quelque temps, le tout à peine de nullité du brevet °.
Ce brevet ouvrit la voie à d’autres Juifs avignonnais, tels que Nathan, Salon Astruc et Moïse Lange, qui obtinrent pareïllement la permission de résider à Bordeaux pour faire le commerce maritime et la banque “. Le succès
1 Voyez dans le registre E des délibérations, folio 58 verso, celle de la Chambre de commerce, à la date du 11 février 1759.
2? Le brevet, en date du 12 juillet 4750, se trouve aux Archives départementales, Intendance, C, portefeuille 372.
3 Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 75-71. — Un arrêt du Conseil, enregistré à Bordeaux, le 21 juillet 4667, ordonnait qu'il ne serait plus reçu aucun bourgeois, qui, outre les qualités requises par le statut, n'eût 1,000 livres sur un navire, et que nul ne devait être admis aux charges de jurat et de juge de la Bourse, s’il n'avait part dans un bâtiment jusqu'à la somme de 2,000 livres, et les consuls de 1,000. (Conf. à la Chron. bourd., etc., p. 100. Cf. p. 102, 105.) A cette époque, un pareil chiffre était tout à fait considérable. Un avocat, venant de dire qu'un bourgeois avait, dès 1654, plus de 40,000 écus de bien, partie en maisons et métairies, partie en argent comptant et en marchandises, ajoute : « C'estoit l’un des plus riches et des plus accreditez marchands de la ville de Bordeaux. Il avoit, à demeurer en repos, 6,000 livres de rente; en travaillant, son fonds et son intelligence luy produisoient dans le negoce un profit considerable, » etc. (Factum sur l'appel pour demoiselles Marie et Françoise Valloux, ete. Bibl. publ. de la ville de Bordeaux, Jurispr. n° 3,078, 2e recueil.)
de leur requête, qui nous a été conservée, inspira à d’autres Juifs la pensée d'en adresser une semblable. La pétition de Lyon Petit, des frères David Petit et de Salon Dalpuget, suivit le même chemin; mais les jurats, consultés, conclurent au rejet de la demande, et l’avis des directeurs du commerce se trouva conforme à celui des jurats ?. Cet état de choses dura jusqu'en 1753; à cette époque on accorda à quelques-uns de ces Juifs avignonnais des permissions ou brevets temporaires, pour commercer dans la ville; mais ils voulaient plus, et, en 1757, ils présentaient au roi une pétition pour obtenir le droit de cité et la liberté de commerce à l’égal des Juifs portugais. Îls rencontrèrent dans la Chambre de commerce la même opposition. Enfin en 1759, ils obtinrent des lettres patentes qui admettaient six familles des leurs à tous les priviléges, franchises et libertés, dont Jouissaient tant les sujets naturels que les marchands portugais ou nouveaux chrétiens établis à Bordeaux {.
À la faveur de cette ordonnance, d'autres Juifs se glissèrent bientôt dans la ville. Le maréchal de Richelieu, gouverneur de la Guienne, prit, le 18 septembre 1761,
1 tendance, C, portefeuille 372. — Les exposants y demandent d'avoir la liberté de vendre et d'acheter, en foire seulement, ainsi que tous les autres marchands, toutes sortes de marchandises permises, conformément aux statuts et usages de la ville de Bordeaux, sans tenir de boutique ouverte, ni vendre, hors les temps de foire, aucune espèce de marchandise en gros ni en détail.
3 Registre E des délibérations de la Chambre de commerce, folio 429 recto (27 août 4750).
8 Registre F des délibérations, folios 51 verso et 52 recto (17 et 22 décembre 1757).
* Lettres patentes en faveur des Juifs ou Nouveaux Chrétiens Avignonnois, élablis à Bordeaux. Données à Versailles au mois de mai 1759. Registrées en parlement, le 14 juillet 1759. (A Bordeaux, chez J.-B. Lacornée, etc. ; 4 pages in-4.) — Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 78, T9.
un arrêté pour les expulser, et les nouveaux venus, au nombre de cent cinquante-deux environ, durent s’éloigner. Il n’y eut d'exception que pour un Juif allemand nommé Ephraim, auquel le maréchal, par une seconde ‘ordonnance du 28 septembre, permit de rester momentanément à Bordeaux, pour remplir des engagements contractés avec plusieurs correspondants étrangers et du pays, relativement à une fourniture considérable de vin casser !. |
S'il faut en croire Beaufleury, Ephraïm, Juif allemand, établi depuis longtemps à Bordeaux, avait sollicité, pour lui et pour sa famille, des lettres patentes de naturalité conformes à celles qui avaient été données en faveur des six familles avignonnaises. Elles lui furent accordées, avec cette restriction, cependant, qu'il en jouirait sa vie durant, lui et sa famille, mais que leur effet cesserait pour ses enfants après sa mort. Il ne paraît pas que ces stipulations furent observées; car,-avant même la fin de l'année 1761, Ephraïm était informé qu'il lui fallait prendre le chemin de l'exil.
Dans la lettre écrite à cette occasion par le maréchal de Richelieu aux Jurats, le 20 novembre 1761, figure Jacob de Perpignan, avec Josué de Sasias, Rousse de Rouagre, Samuelle Rouget et une autre vieille femme, « tous de la nation avignonnoiïse. » Jacob de Perpignan, établi à Bordeaux depuis plus de cinquante ans, n'avait pas été compris dans les priviléges accordés aux six familles de Juifs avignonnais ; il avait été excepté de l’ex-
1 Detcheverry, Histoire des Israélites de Bordeaux, p. 85, 86. 3 Beaufleury, Hist. de l’établissement des Juifs à Bordeaux, etc., p. 54. 8 Detcheverry, Hist. des Israël. de Bordeaux, p.86, 87.
pulsion ordonnée par l'arrêt de 1734, renouvelé en 1761 par une ordonnance particulière du gouverneur de la Guienne. Louis XV écrivit à ce dernier pour qu'il fût permis au sieur de Perpignan de continuer de demeurer à Bordeaux avec sa famille. « Cette grâce, dit Beaufleury, étoit due à l'estime publique dont il avoit toujours Jjoui, à la pureté de ses mœurs et à la régularité de sa conduite; mais elle ne satisfaisoit pas son cœur, parce qu'il craignoit que ses enfans ne fussent recherchés après sa mort. Îl sollicita aussi des lettres patentes de naturalité; elles lui furent accordées, à la charge de payer 3,000 livres, applicables au nouvel hôpital des Enfants trouvés de Bordeaux. Elles sont d’ailleurs conçues dans les termes les plus honorables pour lui, etc. » Ces lettres patentes furent enregistrées au parlement de Bordeaux, le 2 mai 17761. | Trois familles juives, originaires d'Avignon, mais établies à Bordeaux, se voyant en butte aux persécutions des marchands de draperies et de soieries, imitèrent par la suite l'exemple de Jacob de Perpignan et ne furent pas autrement traitées. Au mois de décembre 1775, elles obtinrent des lettres patentes de naturalité, à la charge de payer une somme de 3,000 livres, destinée à la construction de l'hôpital des Enfants trouvés, qui devait remplacer l'hôpital Saint-James*?, et à condition « qu’aucuns autres que ceux qui composoient ou composerolent à
1 Hist. de l'établissement des Juifs à Bordeaux, etc., p. 65,66. — Detcheverry, Hist. des Israélites de Bordeaux, p. 81.
2 Dans des lettres patentes, du 8 mai 1574, concernant les revenus de cet hospice, il est ordonné de les distribuer non-seulement « aux pellerins allans et venans à Sainct-Jacques durant le temps d'ung jour et d'une nuict, et à la nourriture de leurs femmes qui s’acoucheront audict hospital, durant leurs
l'avenir les trois familles des exposans puissent prétendre à la grâce qui leur est accordée. » Ces lettres patentes furent enregistrées au parlement de Bordeaux, le 20 avril 1776, et suivies d'autres confirmatives des priviléges dont les Juifs portugais jouissaient en France depuis 1550, données à Versailles, au mois de juin de la même année, et enregistrées le 8 mars 1777 °.
Une pièce de l'année précédente nous amène à conjecturer que l'antagonisme qui existait entre les Juifs portugais et avignonnais, ne s'étendait pas en dehors de la sphère commerciale. Un ingénieur, membre de la colonie portugaise, avait imaginé de construire un pont sur la Garonne, que l'on ne franchissait de Bordeaux à la Bastide qu'avec mille ennuis et non sans danger : à la suite du mémoire publié à cette occasion #, 1l s'annonce comme
couches, » mais « à la nourriture et entretenement des enfans exposés et autres orphelins. » (Archives de la ville, GG, hôpitaux et maladreries.) . ‘4 Beaufleury, Hist. de l'établissement des Juifs à Bordeaux, p. 54, 55.
? Priviléges, dont les Juifs portugais jouissent en France, p. 33-A).
$ Une ordônnance des jurats, en date du 5 juin 1754, renouvelée d’une autre de septembre 1717, qui établissait un tarif pour le passage, commence ainsi : « Pour ce qui a été représenté par le Procureur-Sindic de la ville, que quelque attention qu'on ait eu de prescrire par plusieurs ordonnances de police, les regles que les bateliers, servant à traverser la riviere pour la Bastide, sont tenus d'observer ; néanmoins chaque jour on reçoit des plaintes de l'inexécution de ces ordonnances : ils prétendent pratiquer entr'eux un tour de rôle pour le passage ; ils exigent des passans beaucoup au-delà de la taxe qui leur a été imposée ; enfin, par une avidité criminelle, ils ne comptent jamais avoir trop de monde dans leur bateau, et le chargent d'un nombre considérable de personnes, » etc. (Placard imprimé en deux feuillets in-4, par la veuve de P. Brun.)
# Projet d’un sieur Silveyra, pour l'établissement d’un Poxr sur la Rivière de Garonne, construit au-devant de la porte Bourgogne, sur des Bateaux ou Pontons, pour aller de Bordeaux à la Bastide, et dont le passage, tant dessous que dessus, sera pralicuble en tout temps, et présentera à la vue 35 Arcades, qui auront chacune 24 pieds de large, de 12 à 16 pieds de hauteur, au-dessus du
demeurant « chez le sieur D'. Astruc, rue Bouhaut, à Bordeaux. »
Avant cette époque, nous voyons apparaître un nom bien connu de nos jours dans la finance. En juillet 1760, des Juifs de Bordeaux, s’apprêtant à faire le voyage de Paris, sollicitaient des passeports : c'étaient David Lopes, Samuel Pereire et Abraham Astruc; dans les trois certificats présentés aux jurats et transmis au comte de Saint- Florentin, ils annoncent vouloir séjourner quelque temps dans la capitale pour y faire le commerce de la soierie et de la bijouterie !. Tous les Juifs, en général, qui venaient à Paris, ne pouvaient y rester qu'au moyen des passeports limités qui leur étaient accordés, et 1ls étaient assujettis à une police toute particulière.
Plus à l'aise à Bordeaux qu'ailleurs, les Israélites devalent préférer le séjour d’une ville où ils étaient sur un pied d'égalité avec les plus notables citoyens, et se tourner plus volontiers du côté de l'Espagne et des colonies. Ils continuèrent le même genre d’affaires que leurs ancêtres, surtout la banque et les armements; et leur capacité, autant.que le succès de leurs entreprises, acheva de leur assurer une place distinguée dans le monde dont nous avons tenté de retracer les annales.
niveau de l’eau, à toute marée. [A Bordeaux, chez la veuve Calamy, etc., 1776.] 17 pages in-4°.
4 Detcheverry, Histoire des [sraélites de Bordeaux, p. 105.