NAVIGATION AU BAS DE LA GIRONDE
Croisières établies par Colbert à l'entrée de la rivière de Bordeaux et sur la côte de Biscaye; dangers do l'embouchure de la Gironde ; visite, en 1:00, des ouvrages exécutés dans ces parages; pyramide de bois élevée entre deux bancs de sable. — Atterrissement formé au bas de Bacalan ; proposition tendant à l'enlever ; autres projets relatifs à des travaux à faire à une île devant Blaye, à la tour de Cordouan, et à l'établissement d'un capitaine de port à Bordeaux. — Pilotes lamaneurs du bas de la rivière; plaintes contre leurs exactions et contre l'ignorance et l'incapacité de l'un d'eux. — Examen obligatoire des pilotes lamaneurs ; en 1720, ceux de Pauillac demandent une augmentation de salaire; nouvelle requête en 1721, également rejetée. — Réclamation semblable des pilotes lamaneurs du port de Bourg-sur-Gironde ; règlement qui en est la suite ; la Chambre de commerce de Guienne en ordonne le dépôt dans ses archives. — Requêtes des pilotes lamaneurs de Bordeaux et de Blaye. — Prospérité de la construction maritime à Bordeaux dans la première moilié du xvur siècle ; requête présentée aux jurats par les charpentiers de navire pour obtenir d'être érigés en maîtrise ; leurs prétentions sont repoussées par la Chambre de commerce.
Jusqu'à présent nous avons été tellement occupé avec le commerce de Bordeaux, que nous avons laissé de côté la navigation sur le grand fleuve qui conduit à ce port et l’état dans lequel se trouvait la Gironde au commencement du xvur siècle; ou-si nous en avons parlé, ce n’est qu'en citant le Mémoire de la Chambre de commerce de Guienne, dressé en 1730.
Pendant la guerre de Hollande, sous Colbert, on avait établi des croisières à l'entrée de la rivière de Bordeaux et sur la côte du golfe de Gascogne, pour en chasser les corsaires et pour donner escorte aux bâtiments de Bayonne ?; mais l'embouchure de la Gironde était encore mieux défendue par les bancs de sable et les
1 Voyez ci-dessus, p. 188, 189.
? Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. VW, 2e partie, p. 754.
autres accidents de terrain qu'elle présentait. En 1700, l'ordre étant arrivé de la cour d'opérer la visite des ouvrages exécutés dans ces parages pour la sûreté de la navigation, cette visite avait eu lieu en présence des principaux pilotes de Royan et de plusieurs autres marins !. Après s'être longtemps contenté du clocher de
Soulac, on venait d'élever une pyramide de bois pour
servir de balise destinée à guider les gros bâtiments entrant dans la Gironde par la passe de Mathelier. Une fois les périls de cette passe évités, les capitaines, continuant leur route pour passer entre deux bancs de sable, l'un nommé l'Ane du Nord, l’autre la Mauvaise, sentaient le besoin d'un signal qui leur indiquât le milieu entre ces deux écueils, d'autant plus que la sonde n'’était point praticable du côté du banc de Mathelier, où l'on trouvait de dix-sept à dix-huit brasses de profondeur °. ‘
Aux approches du port de Bordeaux, il se trouvait d’autres atterrissements qui entravaient la navigation.
1 Deuxième registre des mémoires de la Chambre de commerce, folio 57 recto, 2 mai 1717.
? Ibid. — En 1741, on agita la question de démolir l’église et le clocher de Soulac. Les capitaines du port de Bordeaux et les pilotes lamaneurs de Pauillac réclamèrent auprès de la Chambre de commerce. La compagnie, adoptant leur mémoire, décida que l’on écrirait à M. Carton, député auprès du conseil supérieur, en lui envoyant copie du placet, en mème temps qu’au grand amiral et au comte de Maurepas, avec prière d'appuyer, de son côté, les raisons du commerce pour la conservation et l'entretien de l’église et du clocher de Soulac, comme étant une balise en évidence, absolument nécessaire pour la sûreté de la navigation de la Gironde (Registre D des délibérations de la Chambre de commerce, folios 102 verso (31 août 1741), 103 recto (7 septembre). Cf. fo-
los 406 recto et verso (14 septembre), et 408 recto (3 octobre).
8 Ce mot était employé, à Bordeaux, dans une autre acception, parfaitement définie dans des mémoires publiés à l'occasion d’un projet « de continuer un atterrissement, ou grève, depuis la porte des Paux jusqu’au palais de la cour
Un trésorier de France au bureau des finances de cette ville, M. de Cressé, présenta un projet pour enlever un banc de sable formé au bas de Bacalan et pour approfondir la passe; cette proposition, soumise à la Chambre de commerce, ne paraît point avoir eu de suite‘. Plus tard, on remit sur le tapis un autre projet relatif à des travaux à faire à une ile devant Blaye : le roi voulait que les négociants de Bordeaux contribuassent à ces réparations; mais la Chambre résista longtemps *. On revint aussi à la tour de Cordouan, qui, à vrai dire, n'avait jamais été délaissée, si ce n’est dans les siècles précédents ‘; enfin, porlant ses regards plus près d'elle, la compagnie eut à délibérer sur l'établissement proposé d’un capitaine de port * : elle s’immisçait ainsi dans la possession où étaient les jurats de faire par eux-mêmes les fonctions de maîtres de quai, privilége confirmé et maintenu par
des Aides, dans l'étendue de cent toises de long, pour donner aux commerçants une augmentation d'embarquement et de débarquement dans un endroit inutile à l'abordage, parce qu'on y jettoit toutes les immondices de la ville. » L'auteur de l'un de ces mémoires, répondant au député du parlement, qui affectait, à ce qu'il paraît, de confondre les atterrissements avec les quais, disait : « Personne n'ignore que les quais sont faits pour contraindre et rejeter le cours de l’eau, au lieu que les atterrissements, ou grèves, forment les ports par la pente douce qu'il est d'usage de leur donner, et facilitent l'abordage. » (Réponse à Pidée sommaire que le député du parlement de Bordeaux a mise à la tête du mémoire qu’il a fait imprimer, etc. Archives de l'hôtel de ville.)
1 Registre B des délibérations, folio 206 recto et verso; séances des 4 et 21 décembre 1724.
? Registre C, du folio 4 verso au folio 21 verso; séances des 17 septembre, 28 novembre, 5, 49, 24 et 28 décembre 1726; 2 janvier et 8 mai 1727.
8 [bid., folios 21 verso et 30 recto; 15 mai et 44 août 1727. Cf. ci-dessus, t. I, p. 452, et deuxième registre des mémoires, folio 415 verso (6 décembre 1720).
‘“ Reg. B, folios 209 verso, 210 recto et verso; 8 et 15 fév. et 4er mars 1725.
8 Jls les exerçaient encore le 30 novembre 1725, date d'un règlement en vingt-cinq articles, publié sous ce titre : Ordonnance de messieurs les maire, sous-maire et jurats, concernant le port et havre de la ville de Bordeaux. A Dor-
arrêt du 7 juillet 1687, avec la jouissance de plusieurs autres droits qui appartenaient naturellement à l'amiral de Guienne ou à la juridiction de l’'amirauté!.
Un pilote lamaneur de Pauillac avait, par son ignorance et son incapacité, fait échouer un navire hollandais sur un banc de sable. Pressé de repartir, le maître porte ses plaintes à la Chambre, qui s'intéresse auprès des officiers pour lui faire rendre justice ?. A l'accusation d’incapacité, vint bientôt s'en ajouter une autre, celle d'exaction. En 1716, les négociants de Bordeaux présentèrent à la Chambre un mémoire dans lequel ils se plaignaient que les pilotes lamaneurs exigeaient des navires français, et surtout des étrangers, un droit supérieur à 20 sous par pied de cale. Il y avait, sur ce point, une instance pendante devant le lieutenant général de l'amirauté, et la compagnie était priée d'intervenir; elle le fit, et 1l fut décidé que les pilotes ne prendraient d’autres droits que ceux qui étaient portés par le règlement de l’amirauté de 17125.
deaux, chez Guillaume Boudé-Boé, m.pccxxiv., in-8°, de 12 pages. — En 1729, un sieur Feydieu, négociant de Bordeaux et propriétaire d'un ponton échoué près de Bacalan, ayant été condamné à le faire enlever dans trois jours, « les maire, sous-maire et jurats, gouverneurs de Bordeaux, juges criminels et de police, permettent au substitut du procureur sindic de faire afficher et publier les proclamats pour faire la délivrance. à celui ou ceux qui seront les moins disans, » du ponton en question, en vertu de l’article 16 de l'ordonnance cidessus, ainsi conçu : « Est enjoint aux propriétaires des navires et bateaux qui s'enfonceront au devant la présente ville, de les faire enlever dans trois jours pour tout délai, et faute de ce faire, lesdits navires, barques ou bateaux enfoncez, sont déclarez abandonnez et appartiendront à ceux qui feront les frais pour les faire relever et tirer hors de la rivière, conformément à un arrêt du parlement du 4 mars 1580. »
1 Valin, Commentaire sur l'ordonnance de la marine, 1. I, p. 129, 130; et t. II, p. 144, 148.
3? Registre À des délibérations, p. 98 et 100; séances des 4 et 19 avril 1708.
3 Registre B, folio 24 recto et verso: séances des 9 et 16 janvier 1716.
Ces auxiliaires de la navigation devaient, pour être reçus, subir un examen de commissaires nommés par la Chambre. En 1720, ils présentèrent requête à l’amirauté pour obtenir qu’il fût fait un règlement concernant leur salaire, conformément à l’art. 2, titre III, de l’ordonnance de la marine. Cette requête fut appointée par le procureur du roi d’un « soit communiqué » aux commissaires *, et la Chambre donna son avis à ce sujet.
Cependant, les pilotes lamaneurs ne se tinrent pas pour battus. L'année suivante, ils présentèrent au lieutenant général de l’amirauté une nouvelle requête en augmentation de salaire; mais elle ne fut pas mieux accueillie que la première : ayant été renvoyée à la Chambre, elle fut rejetée #.
Ces pilotes étaient ceux de Pauillac, qui conduisaïent les navires à Blaye. A leur tour, les pilotes lamaneurs du port de Bourg exposèrent à la Chambre que le salaire qui leur était dû, à raison de la conduite des navires depuis ce port jusqu’à Libourne, n'ayant jamais été fixé, ils demandaient qu'il le fût. Cette requête suivit la marche ordinaire ; et sur l'avis de la Chambre, consigné au pied de la pétition, le lieutenant général de l’amirauté fit un règlement, qui fut imprimé, et dont la compagnie ordonna le dépôt dans ses archives, en même temps que celui du tarif du 7 juin 1720 concernant les droits des pilotes lamaneurs de Pauillac *.
1 Voyez le registre C des délibérations, folio 8 verso; séance du 5 déc. 1726.
2? Registre B, folio 98 verso; séance du 4 janvier 1720.
3 Deuxième registre des mémoires, folio 90 verso; 14 mai 1720.
# Registre B, folios 135 verso et 127 recto; délibérations des 3 janvier et 20 février 1721. — Deuxième registre des mémoires, folio 127 recto ; 24 avril 1721.
S Registre B des délibérations, folios 1426 verso, 127 verso, 137 verso; séan-
En 1723, les pilotes lamaneurs du port de Bordeaux faisaient remettre à la Chambre une requête qu'ils avaient présentée au lieutenant général de l'amirauté pour l'augmentation de leur salaire; la compagnie répondit qu'il n'y avait pas lieu à l’élever, et que conséquemment le règlement de 1712 serait exécuté selon sa forme et teneur !.
Un an après, les pilotes lamaneurs de Blaye succédaient à ceux de Bordeaux ; ils faisaient la même demande que ces derniers, et, à ce qu’il paraît, ils réussirent ?.
À voir ces réclamations répétées, on pourrait croire que la navigation, à Bordeaux, s'était ralentie; bien au contraire : une liste des navires sortis de ce port depuis la récolte des vins nouveaux, en 17205, et le chiffre des navires partis de Bordeaux pour Amsterdam, en 1734, montrent bien que notre petite marine était plus florissante que jamais, et l'administration ne négligeait aucun moyen pour lui fournir des sujets ÿ.
ces des 23 janvier, 20 février et 13 juin 1721. — Deuxième rcgistre des mémoires, folio 127 verso; 24 avril 1721.
1 Registre B, folios 177 verso, 118 verso; séances des 17 juin et 2 juillet 1723. |
2 [bid., folio 188 recto; séance du 7 janvier 1724. — Les règlements des 45 février 1712, 17 juin 1720 et 8 mai 1721, sont consignés dans le troisième registre des mémoires, folios 60 recto, 61 recto et verso, avec l'avis de la Chambre mis au pied de la requète des pilotes lamaneurs de Bordeaux, avis concluant au rejet de l'augmentation demandée, comme étant préjudiciable au commerce.
8 Deuxième registre des mémoires, folio 121 recto et verso; on y trouve les noms des propriétaires et des capitaines des navires, au nombre de cinquante et un.
# Macpherson, Annals of Commerce, vol. IT, p. 204. — Ce nombre est porté à quatre-vingt-huit. — Voyez, pour le mouvement du port de Bordeaux, au commencement du xvie siècle, ci-dessus, p. 275, note 3.
5 Voir, entre autres documents du commencement du xvime siècle, Ordonnance du roy, portant qu’il sera embarqué sur tous les bastiments qui armeront à Bordeaux un matelot novice pour chaque dix hommes de l'équipage desdits
Il n’est point non plus hors de propos de faire remarquer que la construction des navires continuait à pros-
pérer ‘, à ce point que les charpentiers qui exerçaient .
cette industrie présentaient requête aux jurats pour obtenir qu'elle füt érigée en maîtrise’. Jaloux d'exécuter seuls le travail local, ils prétendaient empêcher les négociants de se servir d’autres ouvriers pour faire construire ou radouber leurs navires, et s'arroger le titré de maïtres constructeurs sans subir aucun examen ni faire de chefd'œuvre. Ils voulaient encore que le bois de construction qui arriverait devant Bordeaux fût partagé entre les mattres et payé au prix fixé par les jurats, quand les parties ne pourraient tomber d'accord; enfin ils réclamaient une augmentation de salaire. Consultée, la Chambre de commerce accueillit fort mal le projet de statuts que la jurade lui avait renvoyé. Après plusieurs considérations de diverse nature, le rapporteur manifeste le plus profond étonnement « que des charpentiers de vaisseaux, dont la majeure partie ne sçait ny lire ny écrire, et pas un seul les règles et les proportions de la construction, et bastimens. Du 23 aoust 1730. À Paris, de l'Imprimerie royale, m.pccxxx., deux feuillets in-4°.
1 Déja nommé dans un acte de Michellet, du 26 février 1711, comme copropriétaire d'un navire chargé pour la Martinique, Jean Gélineau, « maître constructeur de vaisseaux à Bordeaux, demeurant sur le port, paroisse Sainte- Croix, » reparait deux ans plus tard, et convient avec Pierre Soreau, capitaine de navire, habitant des Sables d'Olonne, de lui faire un bâtiment de cinquante pieds de quille, portant sur terre, pour le prix de 4,000 livres. (Minutes de Michellet, 4 mars 17144. Cf. 28 avril et 19 juin 1712, et ci-dessus, p. 106, note 1.) Voyez, au sujet d'un chantier plus ancien, celui de Saige, plus haut, p. 85 et 86. — Dans les registres des délibérations de la jurade, il est fait mention, à la date du 30 août 1769, d'un certain Meynard, comme ayant rendu des services, en qualité de constructeur, pendant quarante ans qu’il en exerça
la profession.
? Deuxième registre des mémoires, folio 25 recto; 21 mai 1716.
lesquels sont tous sur les rôles des classes, et par conséquent assujétis aux ordres des commissaires de la marine, qui peuvent les faire partir au premier ordre qu'ils reçoivent de la cour, » aient eu la hardiesse de leur présenter des statuts pareils. « D'ailleurs, ajoute-t-1l, s'il étoit question de parler de leurs salaires, on leur feroit voir qu'ils ont été bien téméraires de les avoir voulu fixer, sous l'autorité de la justice, à 30 sols par jour, sans aucune distinction du bon ou du mauvais ouvrier, ny des saisons de l’année, veu que les meilleurs n'ont été souvent payez que sur le pied de 22 sols. »