‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 5)Chapitre 3 sur 126 · VICISSITIDES DU COMMERCE DE BOUDEAUX AUX XVI'' ET XVII« SIÈCLES · texte numérisé non relu

VICISSITIDES DU COMMERCE DE BOUDEAUX AUX XVI'' ET XVII« SIÈCLES

Coiiiuirmuo que les vins ilc Saiiilongo faisaient à ceux de Guieiuie. — Ini|>ôl.s donl ces ilernicrs étaient grevés après le milieu du XVl" siècle ; roiichérisscmcnt des denrées à Bordeaux.

— Diflicultés pour faire parvenir des vins de Guicniic à Paris. — Mémoire des marcliaiids de Londres concernant les exactions dont ils se prétendaient victimes à Bordeaux et dans le voisinage. — Élévation des droits du lise ; mauvais aloi des monnaies de l'éiioque. — Plaintes des marchands de vins des Iles-Britanniques à Elizalieth et à Jacques I". — Traite de commerce conclu le 26 mai 1600 entre la France et la Grande-Bretagne ; institution, à Bordeau.v et ailleurs, d'un tribunal arbitral chargé de connaître des contestations entre marchands anglais et français; attributions de ce tribunal. — Plaintes des Anglais sur l'altération des vins de Bordeaux ; défense résultant de ces griefs ; suites de cette affaire. — Jacques 1" refuse d'admettre nos vins en Ecosse sous pavillon français; plaintes du cardinal de Sourdis au sujet de la nmltiplication des vignes dans les Graves. — Corsaires jjrotestauts et turcs à l'entrée de la Gironde et plus loin ; vente d'esclaves interdite à Bordeaux. — Courses des Piochelais ; moyens proposés pour mettre un terme à ces expéditions. — Projet de Cana/illc.

— Droit de Mortagne. — Droit de convoi et augmentations successives de cet inqiôt ; réclamations des Bordelais à ce sujet et relativement à d'autres. — Historique du droit de fret établi p.ir Fouquet et modifié par Colbcrt. — Détails sur le mouvement de la marine marchande des Hollandais dans la Garoimc et la Charente ; manipulation de nos vins en Hollande.

Le commerce des vins de Saintoiige, qui faisait concurrence à celui de Bordeaux vers la fin du xvi*' siècle, devait être bien considérable pour que l'assemblée des notables tenue à Rouen, en novembre 1590, ne dédaignât pas de s'en occuper. Entre autres mesures financières prises à cette occasion, un droit de 4 écus fut imposé sur chaque tonneau qui sortirait de la province. Pour obtenir la suppression de la nouvelle taxe, elle offrit une somme annuelle de 24,000 écus, ce qui suppose une exportation d'un nombre égal de barriques.

Précédemment, le corps de ville de Bordeaux avait fait une offre pareille, quoique moins considérable (elle n'était

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que de 10,000 livres), pour cire déchargé d'une imposition de 5 sous par muid de vin '. « Sire, écrivait-il au roi, le 11 juin 1568, les maire, juratz, manans et habitans de votre ville de Bourdeaulx, remonstrent tres-humblement que le païs de Bourdeloys est le plus steril et infertil que aucun aultre de votre royaulme, comme Votre Majesté a peu veoir à l'œil en faisant votre voiage dudit Bordeaux à Bayonne en l'année 1565, auquel païs n'est possible de semer et faire croistre aultres grains ni fruictz que des vignes, seulement pour l'entretenement et culture desquelles il y fault tant de frais et de façon, que lesdits supplians sont contrainctz d'y employer tout ce qu'ilz peuvent reserver et acquérir d'ailleurs par leur industrie et trafficq : car la journée de l'homme de labeur, qui anciennement ne coustoyt que deux solz ou six blans, couste à présent six ou sept solz ; les eschallars quatre foys aultant qu'il souloient faire (que d'habitude). Les muids, qui ne souloient couster que 8 ou 9 livres la douzaine, coustent à présent 24 ou 25 livres, et neantmoins on ne cognoit poinct que le vin ait augmenté de pris, « etc. « Si est-ce que nonobstant tout cella, ajoutent les pétitionnaires, il n'y a port ne havre en France auquel Votre Majesté preigne tant de droitz et debvoirs sur lesdits vins et aultres marchandises que au port et

' Ne serait-ce pas la le droit d'ancrage, appelé ailleurs droit de quayage? (Voir un acte de Douzcau, en date du 12 novembre 1552, concernant la Barbe de Biarrits, chargée de baleine pour Bordeaux, et poussée par le mauvais temps dans le port du Passage.) Par le règlement fait par le duc de Brezé, le 27 déccni])re 16i5, le droit d'ancrage était de 5 sous par tonneau sans parisis, et de () sous 6 deniers pour les étrangers, a cause du parisis qu'ils payaient. Voy. Valin, SoKvcdii CoiiiDicnluirc sur l'ordonmince de la marine, etc., t. I, p. 94. Cf. p. !r,.

havre dudit Bourdeaulx, et, qui plus est, au lieu d'estre soulagez et deschargez des anciennes daces et subsides, ils sont journellement imposez et surchargez de nouvelles, et beaucoup plus grandes que les anciennes, et mesmes cinq solz sur chacun muid de vin ', »

Ces dernières doléances expliquent pourquoi, au lieu de demander à Bordeaux les vins nécessaires à l'approvisionnement de Paris, le commerce de cette place, dans une année de disette, s'adressait à la Saintonge, moins favorisée du ciel, sans doute, mais aussi moins pressurée par le fisc. Déjà, même avant leur mise sous vergues, grevés de droits de toute sorte, nos vins n'avançaient plus vers la capitale qu'entourés d'une nuée de picoreurs, assermentés ou non. Écoutons Pierre de Brach, député en cour par ses collègues, les jurais. Conformément à l'usage, il avait été chargé d'offrir un présent de vin pour accélérer les affaires de la ville; mais, à ce qu'il paraît, ce n'était point chose facile que de faire arriver du vin de nos contrées à Paris. « De onze tonneaux que vous aviez chargés à Bordeaux, écrivait de Brach à ses collègues, le 15 janvier 1596, il n'en a esté livré à Rouan par M. Mysson que neuf et demy, six barriques ayant esté mises en remplissage et coulage ^, » etc. Depuis Rouen, il avait eu à payer deux écus et demi de voiture par tonneau, et de quatre-vingts à cent écus pour les contributions de cette ville et autres frais inévitables ; de sorte qu'il finissait par dire : « Je change d'advis en matière de vin et ne suis plus d'advis qu'on en envoie icy, au moins tant que j'y seray; car j'ay cent fois souhaité

^ Archives hlsloriquea du dcparUnncnl ilc la Ciiondi', t. IV, p. 10:2- IGi. 2 Ihid., t. II, p. 182, iruav.

4S HISTOIRE DU COMMEHCI-:

que le vin fust encores à la vigne, car je croy qu'en l'entrée d'un roy à Paris, il n'y auroit point plus de mistere que pour y faire entrer du vin : il y a cinquante tenans, aboutissans ou part prenans'. » A ce présent de vin, la jurade ajouta postérieurement une belle pièce d'ambre gris^, qu'elle avait achetée sans doute dans le pays, de quelque pèclieur qui l'aurait recueillie sur les côtes du golfe de Gascogne.

Vers le même temps, les marchands de Londres présentaient à l'autorité un Mémoire des exactions auxquelles ils prétendaient être en proie, à Bordeaux et dans la rivière de Charente, depuis 1589. On y lit :

D'ahonl, dfins rannéc 1590, paye 7 sliilliiigs el 8 »/o iioiir les niarchnn-

dises apportées à Bordeaux, ce (pii fait en livres sLerling OGOOO 00

Eu raniK'C 1591, paye 7 sli. el 8 "/o moiUaiil comme dessus 0()000 00

— 1592, payé 10 sli. % moulant en monnaie sterl. 6000 000

— 1593 ^ payé 12 sli. el 8 '% — iOOOO 00

— . 1594, payé 5 sli. "/o montant en monnaie slerl. 05000 00

— 1595, payé 3 sh. o/o — — 03000 00

— 1596, payé 8 sh. "/o — — 08000 00

— 1597, payé 8 sh. '% — — 08000 00

— 1598, payé 3 sh. «A, — — 03000 00

* Archives historhities du département de la Gironde, t. II, p. 182. — Nous apprenons en même temps que le change de Paris sur Bordeaux était de 8 i)our 100.

- Arch. hist., etc. ]». 18G, 187, n»^ clix, clx.

' Cette année fut particulièrement mauvaise pour le commerce de Bordeaux. Un jeune homme, qui avait acheté et embarqué des vins, les ayant vendus avec une perle considéi'ahle, avait ohtcnu des lettres royaux pour être relevé, fondées sur ce qu'il n'avait fait que ce seul acte de marchand; il fut débouté de ses prétentions, et condamné a payer, "a moins d'un répit, comme le roi en accordait même avant la déclaration de Louis XIV, du 25 décembre 1G99. Voyez Automne, Commentaires sur les coutumes générales de la ville de liordeaux, etc. A r.ordeaux, si. ncc.xxwii., in-folio, p. 7; et le Ms. delà HiblioUii'que piiidiqiii'.dc l!(ii(b'iiu\ u" 2 iM)7 U, t. 1, folid 78 icdo.

Passant ensuite aux importations du commerce de Londres, l'auteur du Mémoire continue ainsi :

Seconikmeut, innjc sur les t'/ws el autres morcJiandiscs apportées de Bordeaux.

Principalement en l'an 1590, payé pour 7000 tonneaux de vins à 19 sli.

chacun, montant en sterling à la somme de st 06650 00

En l'année 1591, pour 7000 tonneaux, à 22 sh. chacun. . . 07700 00

— 1592, — à 31 sh. — 10850 00

— 1593, pour 4000 tonneaux, à 35 sh. — 05000 00

— 1594, — à 27 sh. — 04400 00

— 1595, pour 7000 tonneaux, — — 07700 00

— 1596, — à40sh. — 14000 00

— 1597, pour 4000 tonneaux, — — 08000 00

— 1598, — à 28 sh. ~ 05600 00

— 1599, pour 7000 tonneaux, à 17 sh. — . 04200 00

— 1600, pour 4000 tonneaux, à 12 sh. — 02400 00

— 1601, — à 8sh. — 01600 00

— 1604, pour 7000 tonneaux, — — 02800 00

ToTAi 84100 00

Passant ensuite aux vins embarqués pour Londres sur la Charente, l'auteur du Mémoire en évalue la quantité à six mille tonneaux, de 1593 à 1598, à 54 shillings le tonneau, ce qui fait 16,200 livres, et de 1599 à 1604 inclusivement, au même nombre, à 20 shillings, ce qui donne un chiffre de 5,000 livres, et un total général de 21,200 livres sterling.

Le quatrième point du Mémoire que nous analysons est consacré aux pertes éprouvées par le commerce de Londres sur la Gironde, et causées par M. de Lussan, gouverneur de Blaye, pertes évaluées à 5,919 livres 6 sh.

8 den., « sans compter divers navires et une grande quantité de marchandises enlevées à des marchands et marins d'autres ports d'Angleterre ', ni un grand nombre de vies d'hommes. » La pièce, enfin, se termine par la « somme totale de toutes ces exactions et pertes payées et supportées uniquement par les marchands de Londres, » somme qui s'élève au chiffre de 168,219 liv. 6 sh. 8 den., représentant 155,731 liv. 6 sols 8 den., monnaie française, « sans compter tout ce que les marchands des autres ports en Angleterre ont payé-. »

L'auteur du Mémoire ne spécifie pas quels droits les marchands anglais avaient à payer à Bordeaux; toujours est-il que ce n'étaient ni le droit de convoi ni le subside de Royan, qui avaient été récemment abolis et remplacés par une imposition unique". Quels qu'ils fussent, ces droits, augmentés du change et des frais, étaient réellement écrasants pour le commerce; avec cela, la mon-

' Il est il regi'etter que l'auteur du Mémoire ne donne pas le chiffre de ees navires, et us nous ait point ainsi éclairé sur le nombre des bâtiments anglais chargés a Bordeaux a la fin du xvi» siècle, comme une autre pièce qui nous fait connaître le mouvement de ce port au commencement de cette époque. C'est une quittance du 15 octobre 1509, consentie par frère Arcliambault de Béarn, « lieimite principal de la tour Notre-Dame de Cordan, » a M<: Relies du ïillet, comptable (sic) de Bordeaux, de la somme de 76 livres 2 sous, pour les droits qui lui étaient dus cette année sur les navires chargés à Bordeaux, ii raison de G sous tournois par navire; d'où il résulte qu'en cette année, cinq cent quatre-vingt-sept bâtiments furent chargés dans notre port. (Archives de l'Empire, K. 78, n» 20.)

- Manuscrit harléien n" 2SH, folio 2ô6 recto.

•" « A Richard de Pichon, conseiller et secrétaire du roy, Guillaume Bourcaud et .lelian Roux, cy-devant fermiers du convoy qui se levoyt en lad. ville de Bourdeaux, et lequel est [et] demeure estaint et abolly par le moyen de restablissement de lad. nouvelle imposition ordonnée pour l'cstinction d'icelle ol du suluide de Royan, la somme de li,700 escus sol sur certain moing/ de la somme do 7)2,708 escus 68 sols faisant partie d'icelle somme de 52,708 escus

ET 1)K LA NWIGATIU.N A 11 OU DE AUX. ol

naic, surtout celle d'argent, était de si mauvais aloi, que les étrangers, nommément les Flamands, la refusaient. Cela se passait en 1546; les monnaies anglaises avaient alors neuf onces d'alliage sur trois onces d'argent. Il en fut ainsi jusqu'au temps d'Elizabetli, de 1558 à 1603, époque où fut mise en circulation, sous l'impulsion de Thomas Gresham, une nouvelle monnaie conforme à l'ancien étalon anglais, c'est-à-dire onze onces deux drachmes d'argent fin et dix-huit drachmes d'alliage. Pour l'or, il y avait deux étalons'. De tout cela, il résulta une grande confusion et beaucoup d'embarras pour le commerce, sans parler de la fausse monnaie, alors très-répandue-.

Une note présentée à Henri III par Henry Cobham, ambassadeur d'Angleterre, et une plainte adressée au successeur d'Elizabeth par ses sujets, qui venaient acheter des vins à Bordeaux et à la Rochelle, montrent à combien de tracasseries ils étaient alors en proie dans ces deux villes, peu éclairées sur leurs propres intérêts. Habitués à descendre et à entreposer leurs marchandises chez les courtiers et certains bourgeois, qui étaient auto-

48 sols, employée en l'eslat desd. renibour, bailhé a ced. contable, siiyvant l'arrest du Conseil par lettres patentes de 8a Magcsté du 22<= jour dapviil lo9.j, » etc. (Efttat des receptes et dépenses faites au bureau de la comptablie de Bordeaux, 159^1598, folio 6i verso.)

* Voyez, sur les monnaies anglaises de 1346 a 1603, Ruding, Annals of the Coinage of Great Britain, etc., ô-' edit. London, 1840, in-4o, vol. I, p. Ô12,

^ « En ce temps-la il y avoit un prevost a Xaintes, nommé Grimaut, qui m'asseura qu'eu faisant le procès a un faux monnoyeur, iceluy luy bailla le nom et surnom de huit-vints hommes, qui se mesloyent de son mestier... qu'au nombre d'iceux il y avoit plusieurs juges et magistrats, tant du Bordellois, Perigord, que de Limosin, » etc. {Des Métaux et. Alchimie, parmi les Œuvres complètes de Dcrnard Palissy. édit. de 184i. p. 200.

risés par un ancien statut à recevoir les Anglais, ils faisaient des affaires sous la caution des courtiers. Les maire et jurats, voyant là un abus, prirent un arrêté pour défendre à ces officiers ministériels de continuer. Les marchands anglais réclamèrent, invoquant l'illégalité du nouveau statut, qui, étant dépourvu de la sanction royale, n'avait point été vérifié par le parlement de Bordeaux, « et moings observé jusques en l'année M'' soix" dix-neuf. « Ils représentaient encore qu'il n'y avait dans cette ville « aucuns chais, halles ny autres lieux destinés pour recevoir les marchandises des estrangers, » et que les contraindre à se loger, avec elles, chez les marchands, c'était les livrer, pieds et poings liés, à la merci de leurs concurrents. « A cause de ce, ajoutaient les pétitionnaires, lesdits marchans ont puis ledit temps failly de cesser leur commerce et fermer leurs bouticques, en quoy lesdits marchans anglois ont receu notable perte ^ . »

L'ambassadeur ne dit rien de l'obligation imposée aux Anglais qui remontaient la Gironde de déposer leurs canons en passant devant Blaye, pour ne les reprendre qu'au retour. L'un de ses successeurs ayant réclamé, Louis XIII rendit une ordonnance qui affranchissait le commerce de cette formalité; mais le jurât Fontaneil se trouvait en ce moment à Paris pour les affaires de la ville, et, sur les remontrances qu'il lit et donna par écrit, dans le but de signaler l'importance d'une pareille

* Archives de la ville île Rordeaiix, carton des lettres de personnes distinguées, du xvie au xviH" siècle. — La pièce se termine ainsi : « Et plus bas est cscripl : « Le Roy veult cest afferc estre proniptement vuidé en son conseil » d'Estat, les maire et juratz, et aussi les couiTeliers de Bourdeaulx appelles et » eulx, ou procureur pour eulx, ouys. Faict a Paris, Sa Magesté estant en son )' conseil, le xvj' may i:isr>. Siané : Pinaut et Hkxrv Cobiiains. » etc.

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. o3

permission, il fut sursis à son exécution, qui n'eut pas lieu'. De là des plaintes, qui s'exhalaient encore quinze ans après ^, sans que, dans l'intervalle, les fils des anciens maîtres de la Guienne eussent autrement à se plaindre du traitement qu'ils y recevaient'.

Les marchands anglais avaient-ils, à Bordeaux, acquitté les droits, opéré leur chargement, et pris un permis de débarquement, ils se voyaient soumis à une deuxième et à une troisième visite ^^ qui les mettaient à la merci d'employés plus ou moins bien disposés, et dans l'alternative de décharger ou de payer. A cet effet, il y avait dans la Gironde un stationnaire pour exercer la police sur les

' Chronique bordeloise, ann. 1G16, p. 168. Cf. ci-tlessus, t. I, p. 180.

- » A Bordeaux, nonobstant les traictez, on force les maistres de navire de laisser leur canon a Blaye pour se rendre proye aux freluqueurs et autres officiers de la doane, qui, trouvans nos gens sans armes, leur usent une infinité d'insolence. Et despuis peu, dit encore Philippe Burlaniachi au secrétaire d'Etat John Coke, contre les franchises et privilèges que les Anglois y ont tousjours eus, ont deffendu que nul d'eux peust achetter les vins du tiers et quart, où ey-devant les aciiettoycnt des vignerons et autres, qui les apportoyent en la ville. » {State Papers, Domestic Séries, Charles I, Nov. 9 16ô3, vol. CCI, no57.) Cf. an humble Déclaration of the Wroiigs tinlo the English Merchants in France, etc. {IbiiL, Jan. Ist, vol. ccxxxi, n« 3, in fine.)

3 La lettre suivante, conservée dans le même carton que celle de H. Cobhani, témoigne du bon accueil que les Anglais de distinction recevaient de la jurade: « Messieurs, lui écrivait l'un d'eux, je ne puis pas que tesmoigner ma recognoissance par ce mot, tant de l'honneur que m'avez fait, que de l'obéissance que ces bateliers ont rendu a vos commandenients par le devoir dont ils se sont fort dignement acquittez en me rendant en cestc vi le de la Si<=.-Macquere : ce que m'obligera" d'en rendre compte au roy, vostre souverain, et de demeurer prest a le rccognoistre en mon particulier, a la pareille quand je vous pourray estre utile en qualité. Messieurs, de vostre bien humble et tres-alfeetionné serviteur, Doxcastkr. — De Si'.-Macquere, ce '27 d'aoust 1621. »

* On rencontre, parmi les minutes de Castaigne, a la date du 9 mars 1568 (87-12, folio Ciiij"xv. rectol, Richard de Pardeilhan, « marchand de ceste ville de Bordeaux, et visiteur, de pour le roy, sur la rivière, port et havre dud. Bordeaux. »

navires qui outraient et qui sortaient. Soupçonnait-il la moindre fraude, il arrêtais le suspect ou le renvoyait à Bordeaux pour y être déchargé, au grand dommage de l'affréteur, contraint de payer une an^ende arbitraire.

Les marchands anglais signalaient aussi d'autres abus qui avaient lieu pendant les foires de Bordeaux. Elles emportaient de droit avec elles, pendant leur durée, l'affranchissement des impôts qui pesaient sur toutes les marchandises achetées ou vendues dans le port, et les Anglais se plaignaient que, depuis le commencement du siècle, on eût exigé l'acquittement des coutumes pour tous les vins achetés ailleurs qu'en ville ou en Graves. Ils demandaient ensuite à être admis, contrairement à un arrêt du parlement de Bordeaux, au bénéfice de la chambre mi-partie, instituée pour connaître des procès entre catholiques et protestants. Si les Français, ajoutent-ils en terminant, ont fait retentir les deux pays de leurs plaintes concernant les fraudes pratiquées dans la vente des draps anglais en France, et si les lords du conseil privé se sont attachés à réformer de tels abus, les pétitionnaires sont en droit de réclamer le redressement de ceux qui ont lieu journellement concernant la mauvaise fabrication des vins et les tromperies sur la nature et la mesure des marchandises dont la vérification ne peut avoir lieu cju'au moment de les livrer aux détaillants : ce qui entraîne une perte considérable, aucun recours ne pouvant être admis, vu qu'un certificat, même signé d'un notaire et de témoins, ne saurait l'être'.

Toutes ces plaintes donnèrent lieu à des négociations

' llilil. CDtloii., Caliiiula, E. XI, l'ulio ^Oô reclo. La piccc a de Uni ciuloiiiiiiattcc |)ar !(■ Icii.

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. o5

qui se terminèrent par le traité du 26 mai 1606'. Le premier article annonce l'intention de ne rien changer aux conventions précédentes, et le second, l'ordre envoyé dans toute l'étendue des deux royaumes, « de bien et favorablement traicter les subjects de l'un et l'autre prince, et les laisser trafiquer en toute seureté et liberté les uns avec les autres, sans les molester, ny permettre qu'ils soient indeuëment travaillez, ny molestez pour quelque occasion que ce soit. » Par le troisième article, tous les droits imposés sur les sujets et marchandises des deux royaumes sont maintenus; mais « pour le regard des levées et impositions qui se lèvent au profit de certaines villes particulières, » ordre est donné, dans le quatrième article, aux maire et échevins de Rouen, Caen, Bordeaux et autres villes, de produire leurs titres devant le conseil du roi pour en obtenir la confirmation ou -les voir casser, « leur faisant cependant inhibitions et deffenses, à peine de la vie et du quadruple, de lever plus que ce qui est porté par leschtes lettres, ny excéder les conditions portées par icelles. » Après quelques dispositions générales sur la liberté des transactions, stipulée en faveur des commerçants des deux nations, il est institué un tribunal arbitral dans chacune des villes nommées cidessus, à l'effet de recevoir les plaintes des marchands anglais et de vider tous les différends qui pourraient intervenir en matière commerciale. Ce tribunal devait être ini-parti, c'est-à-dire composé de quatre, et, au besoin,

' Dans relui du 21 février, il est fait mention d'un arrêt du conseil du 21 avril 1600, portant règlement sur les draps anglais importés par les marchands en France, notamment en Guienne. {Lettres, instructions et mémoires de CMiert, t. II, 2« part., append., p. 830, note 2.)

de cinq marchands, français et anglais, élus tous les ans, et appelés conservateurs .du commerce; leurs attributions comprenaient également le règlement des salaires des gardes et contre-gardes, chargeurs, déchargeurs, emballeurs, portefaix \ etc., la vérification des franchises et privilèges des villes et des bourgeois, et celle des poids et mesures, aussi bien que des marchandises. « Et d'autant, est-il dit dans l'art. 13, que la principale plainte faicle par l'ambassadeur de la Grand'Bretagne et par les marchands anglois est contre un arrest donné au Conseil de S. M. T. C, le 2P. jour d'Avril 1600, portant reiglement sur le faict de la drapperie qui se transporte par les marchands anglois au royaume de France, et principalement es provinces de Normandie, Bretagne et Guyenne, S. M. T. C. a revocqué et revocque ledit arrest. » Le traité renferme dix articles de plus; mais il ne s'y trouve rien de relatif à Bordeaux, si ce n'est un oi'dre aux officiers des ports et havres des provinces cidessus de traiter favorablement les sujets britanniques-.

' Un acte d'ArlViiUic, en date du 15 novembre l.'iO", nous éclaire sur les arliitiaçïcs il cette époque. Jean de la Fourcadc, marchand de Rordeaux, et Morgan Ap Ilowell, marchand anglais, étaient en litige « pour raison de marcha ndize ; » ils s'en remirent a la décision de trois négociants bordelais, Arnauld Maillard, Rernard Lahoule et Pierre du Perrey, et d'un commert:ant anglais, Thomas Scroll. — Un autre acte du même notaire, en date du 9 août I0G8, nous offre un autre marchand anglais poursuivant au civil les enfants de feu Bertrand de la Salle, par-devant le parlement de Bordeaux, et les registres de cette com[»agnie présentent plus d'un procès semblable. Nous n'en citerons que deux : le premier entre Pey Ap, marchand de Bordeaux, demandeur, d'une part, et John Esquire, Roger Laton et James Molot, marchands anglais, défendeurs, d'autre jiart Reg. du pari, de Bord., B. i, lô mai U86) ; le second enti'e JolinChimay et Peyrot Ducassou. Le sénéchal ayant relaxé ce dernier, Chiniay avait ai»pelé de la sentence ; il lui fut enjoint de vider l'appel. (Ibid.. B. 11, 21 avril 1513.)

- Le Mercure l'raihvis. t. IX, a la tin de lanuée KJi", date de la confirmation

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. ol

Ceux-ci s'étant plaints à leur souverain de l'altération des vins qu'ils prenaient à Bordeaux, ces griefs, fondés ou non, lui fournirent un prétexte pour leur défendre de charger de ces vins avant le mois de décembre, « chose grandement préjudiciable, dit Darnal, et venant de l'invention de quelques ennemis de la ville de Bourdeaux. » Louis XIII écrivit, à cette occasion, aux jurais, demandant des éclaircissements sur ce sujet, afin de réclamer par son ambassadeur et d'obtenir que le commerce fût remis sur l'ancien pied. On envoya des mémoires justificatifs bien amples pour se laver de ce que l'on appelait des calomnies \ et la défense ne fut sans doute pas maintenue; mais le résultat désiré se fit longtemps attendre.

En effet, Darnal écrivait, sous l'année 1613 : « Fut faite ladite année une assemblée des cent trente conseillers de la ville, et par leur advis furent dressez mémoires pour respondre à la plainte des Angiois concernant la faction des vins de Bourdeaux. Lesquels mémoires furent envoyez au conseil, voulant le roy faire instance aux fins de faire révoquer l'edict du roy d'Angleterre prohibant à ses subjects de faire achapt desdits vins jusques au mois de décembre. Et les aucuns de ladite assemblée furent d'advis de supplier le roy de trouver bon, pour rendre la pareille, que nul François n'achaptast molue ny autre poisson salle desdits Angiois, sinon après Pasques, et leurs drapperies après la S. -Jean. » Darnal fait observer que la prohibition dont il s'agit ne fut pas bien exécutée,

(lu nii Louis XIII. — Archives curieuses de l'histoire de France, etc.. puM. par F. Danjou et M. L. Cimhcr. 2« série, t. II, p. ôio-5o9, ' Chronique bordeloise . p. Ii6.

et il ajoute que le commerce des vins de Bordeaux avec l'Andeterre diminua à cause de l'élévation des droits ^

Consulté sur la convenance d'admettre nos vins en Ecosse sous pavillon français, Jacques P"" répondait qu'il ne voyait à cela nulle raison, le vin de France étant, à n'en pas douter, une marchandise de telle nature que ce pays devait être enchanté de l'expédier une fois par an sur quelques navires que ce fût, et de la vendre, sous peine d'une perte considérable-. On dirait que le roi était instruit des plantations considérables de vignes qui avaient eu lieu depuis quelque temps dans les Graves et qui inspiraient des plaintes au cardinal de Sourdis^'. Quoi qu'il en soit, la marine de la Grande-Bretagne et de l'Irlande resta en possession de transporter les vins de Gascogne dans les trois royaumes et dans les localités qui en dépendaient, comme Calais.

Nous ayons déjà rapporté, d'après une relation du temps, conmient, en 1617, des corsaires protestants

1 Chronique bonlelohe, p. 15:2, loô.

- Lelters and State Papers dur'ing the Ileign of Kiiig James llie Sixtli. Etlinl)urgli, M. Dccc. XXXVIII., in-i", j». 517.

•^ « ... lanta fuit [viiicarum] a paucis annis ciicimiciiiaquc complantatio, iil ex aluindanlia vini pemiria nascatiir argenti, pretiiiiiKiiie illius assuetiim penc evancscat. » Ordonnance ihi cardinal de Sourdis, IG^O. (Ardi. du départ, de la Ciioude, chapitre de Saint-Seuiin, n" 406, folio 2o8 reclo.) — On lit dans la Chronhine liordeloise, de Tillct, p. 92, qu'en l'année 1578, sous le règne de Henri 111, des lettres patentes furent expédiées pour l'arrachement des vignes autour de Bordeaux, lesquelles furent exécutées, non sans plainte des intéressés. « Il n'y a point ;i douter, ajoute Lacolonie, que cet ordre du roi si bien exécuté ne fut pour le l)ien de ses sujets; peut-èti'C ne le seroit-ll pas moins dans le temps présent, si ces lettres patentes étoient renouvelées et parfaitement exécutées, sans quoi les habitants de la province tombei-ont certainement dans lindigence et la pauvreté, pour avoir mis toutes leurs possessions en vignes. » {Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, t. 11. p. 20. 21.)

croisaient vis-à-vis de Royan, avec des vaisseaux de guerre, forçaient les marchands et les marins qui passaient d'aborder et de payer tribut; en un mot, incommodaient grandement le commerce ^ A leur exemple, d'autres Rochelais infestaient tout le littoral de l'Océan. Le capitaine Sore et nombre de ses coreligionnaires, sans parler d'autres pillards '\ avaient répandu la terreur dans ces parages^; mais rien n'égalait celle qu'inspiraient les musulmans, qui, à la même époque, poussaient leurs incursions jusque sur nos côtes.

En 1G21, Gilles Esteben, bourgeois et marchand de Bordeaux, avait chargé trente-six tonneaux de vin sur une barque écossaise à destination de Calais, et préposé à sa conduite un serviteur. La barque étant sortie de la

' Voyez ci-dessus, t. I, p. io4-fô6, et comparez la relation que nous avons suivie, avec celle de Darnal, Chronique bordelaise, ann. 1C17, p. 170; sans oublier Automne, Commentaires sur les coutumes (jém'rales de la ville de Bordeaux, édit. de 1757, p. 558.

- « Au cappitaine Carlo Cocceliny et a vingt ses soldatz et tranle-cinq lansquenetz de la compaignie du cappitaine Treillard, la somme de cent tirnte-six escus sol, a luy ordonnée par arrest de la cour de parlement de Uourdeaux pour aller avec deux pattaches lioster aux cappitaine et soldatz de la garnison du chasteau de Fronsac la patache avecq laquelle ilz contraignoient les marchans h payer certains droictz audit lieu, pour fere la capture desdils cappitaine et soldatz, ainsy qu'il est contenu par ledit arrest du cinquicsme janvier, mil vc quatre-vingtz dix-huict. Signé : Pontac. » {Estât des receptes et dépenses faites au bureau de la comptablie de Bordeaux, années 1594-1598, folio 95 verso.) — De pareils désordres eurent lieu après le milieu du siècle suivant. Voir une lettre de Colbert a M. Pellot, intendant de Cordeaux et de Montauban, du 5 décembre 166:2, publiée dans le grand recueil de M. Clément, t. Il, 2« partie, p. 257, 258.

3 La Popelinière fait mention du capitaine Sore en racontant, a l'année 1569, la capture d'une liurque chargée de blé, et de trois Portugais qui revenaient de Flandre dans leur pays avec une cargaison de cuivre, ferblanc et autres articles. (L'Histoire de France, etc., liv. XVI ; t. II, folio 97 verso. Cf. folio 194 recto.)

Gironde, fit en pleine mer la rencontre d'un forban turc, qui lui courut sus, contmignit l'équipage d'amener et s'empara du bâtiment. A la manière dont furent traités ceux qui le montaient, on put croire à une connivence coupable entre les pirates et le patron, et soupçonner celui-ci d'être resté maître du chargement une fois qu'il avait été débarrassé du surveillant, « d'autant que, par religion, dit Gleirac, les Turcs ne boivent pas de vin, quoy que ce soit, n'en font pas marchandise ^ »

Ces Turcs étaient vraisemblablement des corsaires barbaresques, pareils à ceux qui, en 1613, croisaient dans le golfe de Gascogne-, ou aux forbans signalés plus tard près de l'île d'Ouessant^, et à ceux qui, en 1636, s'emparaient du John, de Leith, parti de Londres pour la Rochelle. Le capitaine et son équipage furent menés à Salle et vendus comme esclaves^. Naturellement les chrétiens ne manquaient pas d'user de représailles; mais il est à la gloire de Bordeaux d'avoir repoussé cette espèce de commerce. En 1571, un marchand normand ayant amené dans cette ville des nègres et des Maures pour les vendre, le parlement intervint et rendit, conformément à l'ancienne maxime du droit français, un arrêt portant qu'ils seraient relâchés, « la France, mère de liberté, ne permettant aucuns esclaves^. »

* Lea Us et Coiilumeti de la mer, édit. do Rouen, p. ±(3.

2 » En la mesnie année, les Turcs prindrent en nier quantité d'habltans de Caphreton, lesquels ils mirent a la eadenc (chaîne), et les bourgeois et lialiitans dudit lieu, pour rcdiiner de captivité leurs compagnons, tirent une qucste gonerallc par toutes les villes du ressort, et implorèrent le secours de la ville de Rourdeaux. » {Chronique bordelaise, p. 153.)

•' Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. IH, l'^'' parlie, p. ISl.

' Clianilicrs, IhmesUc Anntils of Scotliiiid, vol. Il, p. î).3.

■' Ctirnn. bord.. ]>. 05. CI'. Loisel, Instiliiles coutiimieres. liv. 1, lit. I, reg.6

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. (il

Pour mettre fin à cet état de choses, un économiste du temps de Louis XIII proposait plusieurs remèdes. « II faut, dit-il, cotiser chaque havre et chaque ville dix lieues près desdits havres, à les entretenir, d'aultant que c'est leur richesse et seureté, tant contre les Turcs, Rochellois et autres corceres, ou bien il faut mettre un impost sur les vins qui sortent tant de la rivière du Rosne, de la Garonne, du Loir que de la Cène. Je m'asseure qu'il n'y a bon François qui n'en soit très-content; car les Italiens, Flamans et Allemans en sortent la plus grande partie, et par ce moyen vous ruinerez la Rochelle et aurez le traftic hbre aux Mollucques et terres lointaines', » etc.

Un moment interrompu, le commerce de Bordeaux reprit de plus belle, pour éprouver une nouvelle perturbation en 1626. Cette année-là, au mois de septembre, le conseil fit avertir de Londres les marchands ■ et les marins anglais de se retirer avec leurs navires et leurs marchandises^, et, un mois après, tous les bâtiments qui se trouvaient sur la Garonne furent arrêtés par le sieur de Saint-Jean, capitaine de la garnison de Blaye et lieutenant de M. de Luxembourg, gouverneur de cette place. Plusieurs de ces navires étaient chargés de vin et autres denrées ; ayant rebroussé chemin, ils se retirèrent vers Bordeaux; et comme ce fut à la décharge, les maîtres de ces navires réclamaient la totalité du fret,

et Valin, Noiiv. Comm., t. I, p. 391. — On voit ce qu'il faut penser de l'assertion (le M. Pierre Clément quand il déclare, a l'honneur de Pontchartrain, « que, le premier, il fit décider qu'un esclave abordant le sol français serait lilire de droit. » (Lettres... de Colbert, etc., t. Ill, 2e part., introd., p. lxxix.)

' I.'i Ile formation de ce roiiaiime, Uiiô. (Anliire.t curieuses de l' histoire de France, etc., 2«= série, t. II, p. 395.)

- State Papers, Domestic Séries, Charles I, vol. XXXVI, n" 70.

{y> HISTOIRE DU COAniKRCE

qui était de 15 ou IG livres le tonneau", se fondant sur ce qu'il n'avait point tenu à eux qu'ils ne fissent le vovage et n'opérassent le transport convenu. Le lieutenant général de l'amirauté au siège de la Table de marbre, au Palais, leur adjugea 4 livres par tonneau, c'est-à-dire le quart; et appel ayant été interjeté en la cour, le parlement confirma cette décision par deux arrêts d'audience, en date des P"" et 16 février 1629'^

Une autre décision rendue vers le même temps, acheva de fixer la jurisprudence au sujet d'un fait qui se reproduisait assez fréquemment sur les c()tes de Guienne. La caraque portugaise San Bartolomeo avait échoué sur la côte du Médoc, au lais de Sainte-Hélène-de-l'Étang, au mois de janvier de la même année 1627. Sur les auditions des marins de l'équipage, rendues devant M. de Fortia. maître des requêtes, commissaire député par le roi à la recherche et conservation du bris de ce naufrage, il fut rapporté qu'en cas de jet, les marchandises et les biens des marchands devaient aller les premiers'".

D'un autre côté, les marchands anglais qui faisaient le commerce des vins de France, adressaient une pétition au conseil. Leurs facteurs à Bordeaux, en prévision de l'embargo et tout aussi sûrement de l'impôt mis sur les

' A la lin de raiiiice l(iô:2, le fret de liordeaux a Londres était de 50 shillings par tonneau. (■S/«/<' Vapers, Domestic Séries, 1633, vol. CCLVl, n» 3.)

^ Les Us et Coutumes de la mer, p. 80. (Jugements d'Oleron, n» 4.) — Des Anglais lurent encoir plus sévèrement traités. Un eommandantde cette nation s'était emparé d'un navire de Saint-Jean-de-Luz : le pilote du corsaire, William Uanisay, fut arrêté ii liordeaux et incarcéré. [State Vapers, Domestic Séries, Charles I, Nov. 1652; vol. CCXXXV, n» 81.)

•'' Cleirac, les l's et Coutumes de la mer, p. 33, 382. — Voyez, sur le droit di' bris, en HWl , la Conespondance de U,(dl)crt , t. Il, 2'' partie, p. (;ii, unie I.'

vins, en avaient chargé sur des navires anglais et écossais plus de quatre mille tonneaux, en retour de draps exportés par les pétitionnaires et dus aux drapiers. Partie de ces vins était arrivée dans la Tamise : on demandait la permission de les mettre à terre et de les vendre '.

En 1629, les marchands de vins français et la compagnie des cabaretiers de Londres ayant signalé à l'autorité la grande quantité de vins qui leur restait sur les bras, le conseil émit l'avis de prohiber, au moins pour un temps, toute importation ultérieure ; encore nos vins ne devaient-ils être admis qu'en navires anglais - ; mais cette dernière disposition ne devait guère être observée^.

Dans l'intervalle, la paix entre les deux couronnes avait été proclamée à Bordeaux, avec la liberté du commerce. Le gouvernement de Charles P' l'apprit par des lettres interceptées à bord d'un navire écossais parti de ce port avec un chargement de vins^, et le commerce entre les deux pays ne tarda pas à recommencer par

» Slale Papers, Doniestic Séries, Charles I, Dec. 50 16-26; vol. XLIl, n" 109.

2 IbUL, 1629; vol. CXLVI, n» 22. Cf. n" 21, et vol. CXLVII, n» 6. — Deux négociants, l'un do Xorwicli, l'autre (rVaimoutli, depuis longtemps en relations d'affaires avec Bordeaux, eurent bientôt a demander qu'il fut dérogé a ces dispositions en leur faveur. Leur correspondant, Jean Peyronyne, avait, contrairement à leurs instructions, chargé des vins pour leur compte dans un navire de Dieppe : ils obtinrent qu'ils fussent débarqués et mis en cave h Lynn. {Ibid., vol. CLIII, n» 64. Cf. n» 65.) Deux autres marchands d'Exetcr demandaient la même faveur pour une barque d'environ soixante tonneaux qui était venue charger des vins a Bordeaux au retour d'une campagne a Terre-Neuve iibid., March 1650? vol. CLXIIl, n" 67 : nous ignorons si leur requête fut couronnée de succès.

^ Voyez une pétition des maîtres de navires anglais commerçant en France, parmi les papiers d'État, série domestique, Charles ler, 1651, vol. CV, n» 08.

* Sffitt- Paperx. Domestic Séries, Charles I, 1629; vol. CLU, n" il.

04 lIlSrollîR DU COMMERCE

tïotto comme autrefois, avec des interruptions causées par les fluctuations politiques'. On peut prendre une idée de F importance des affaires que les Anglais faisaient avec notre place quand on voit un marchand de Bordeaux, Abel Denys, créancier d'un sergent Bowye pour la somme énorme de 700 livres sterling, valeur reçue en vins^.

Une année où, à ce qu'il paraît, les affaires étaient dans un état de stagnation, en 1635, un certain Canezilles"', marchand de Bordeaux, présenta au ministère les propositions suivantes comme un sûr moyen pour rétablir le commerce :

P Interdire à toute personne étrangère la banque, le change, la grosse aventure et toutes sortes d'assurances;

2" Empêcher rigoureusement les marchands étrangers de faire aucun débit de détail dans les magasins et dans les foires*;

.S*^ Ne revêtir aucun étranger de la qualité de bour-

1 State Papers, Doniostic Séries, Charles 1, Nov. 22 1651, vol. CCIII, n» 62; 8 Nov. 1665, vol. LXXXIII, n« 53; Charles II, 0(t. 26 1664, vol. Clll, n» 155.

2 Ibid., 1652, vol. CCXVI, n" 57.

3 On trouve, itarmi les minutes de Denhors (16, 26 juillet, 29 août, 1" septembre 1561 ; liasse 18i-2, folios xvj recto, v^LJ recto, vjcxlviij verso, vj-^LXxij recto, etc.), un Thomas Canezillcs, marchand et bourgeois de Bordeaux; et parmi les minutes de Lacoste, a la date des 9 avril et 9 mai 1574 (liasse 527-5, folios 260 verso et 51i recto), Antoine Caiiczilles, marchand hôtelier de la même ville, i»rùtant 20 livres 11 sous 6 deniers a Jacques Chabot, écuycr, seigneur de la Vergne en Sainlonge.

* La mention, dans un acte de Denhors du 28 janvier 1561 (liasse 184-2, foUo Mij^xxxviij recto), d'un « fermier des deniers des amendes de ceux que achcptcnt aucunes marchandises sur le port et havre de Bordeaux, » donne h penser qu'il existait un règlement de police auquel Cane/.illes voulait un com-

IlliMlICtlI.

ET DE LA NAVIGATION A liOllDEAlX. O-i

geois, SOUS quelque prétexte que ce fût; en dépouiller ceux qui s'en trouveraient nantis;

4" Interdire aux étrangers, tant regnicoles que naturalisés, de faire aucune fonction de facteur ni de commissionnaire, afin que les marchands étrangers ne puissent traiter aucun négoce qu'avec nos marchands bourgeois ;

5" Enjoindre aux marchands étrangers de se retirer de la ville et du pays au bout de quatre mois;

6° Pour retrancher la plus grande cause de nos misères, et pour ôter le plus grand retranchement de nos prospérités, demander, comme très-nécessaire, que Sa Majesté fasse un édit portant défense absolue des concessions et des usages de la bière, avec rigoureuses défenses à tous les brasseurs, marchands et cabarctiers, de ne plus se mêler, en façon quelconque, de faire ni débiter, en gros ni en détail, cette malheureuse et détestable boisson ' .

On assure que le cardinal Richelieu autorisa Canezilles à faire part de ses idées à toutes les villes maritimes ; nous ignorons si cette communication eut lieu et quel accueil elle reçut. L'auteur de la Reformation de ce royaume'^ paraît avoir été plus heureux.

Le fisc, empressé à saisir toutes les occasions d'asseoir de nouveaux impôts, ne manqua pas d'user du conseil qui lui était donné; mais les Bordelais justifièrent bien mal l'assurance exprimée à la suite, car chaque fois qu'il était question d'une mesure de ce genre, ils ne manquaient pas non plus de réclamer. En 1630, une nou-

' Ardiivcs de l'Hûtt'l de ville de Boideaux; publie dans la Statislique du déparlement de la Gironde, liv. X, S 2, t. II, S-- part., |). 327, note '1. - Voyez ci-dessus, p. 01, noie 1.

velle imposition do 5 p. 100 ayant été établie à Mortagne sur les marchandises qu'ils faisaient porter à leurs périls et risques, ils commencèrent par se plaindre aux jurais ; mais ils ne s'en tinrent pas là, et ils demandèrent qu'il fût envoyé une députation à Paris pour obtenir la suppression de cette aggravation de charge, offrant d'ailleurs de faire les frais de cette mission. La requête eut un plein succès à Bordeaux, la Chronique nous le dit ; mais elle est muette sur le résultat définitif des démarches faites en cour^

S'il fut sursis à la perception de l'impôt contre lequel ces démarches étaient dirigées, ce répit ne devait pas durer longtemps. Darnal nous apprend plus loin qu'en 1642, l'arrivée devant Blaye d'un vaisseau de guerre pour l'établissement et la levée d'un droit de 5 p. 100 sur toutes les marchandises portées à Bordeaux, excita une émeute dans cette ville ; mais le désordre fut promptement apaisé par les soins et la prudence des jurais. Ils députèrent ensuite certains des leurs à Paris pour solliciter l'extinction du nouveau droit, et olMinrent un sursis du commissaire nommé par le roi '^

Le commerce avait encore à payer, sous le nom de convoi, un di'oit sur la circulation des navires, à un receveur délégué par le fermier et autorisé à faire crédit aux marchands, même pour des sommes considérables'. Ce droit existait depuis quelque temps et rendait beaucoup \

, ' Continuation a Itt Chrdiiiijiu' bounlcloiin', p. ~)o.

~ llnd., p. 50.

■' Fonteneil, Histoire (tes wonvinm'iis de llniinli'tiii.v, liv. III, eh. v, p. '2^'i.

* « La coin[)t;iiili(! de. iîordcaux, 2i,Hu livirs « sols (i ilenicrs; le coiivoy de Hor.lcaux, :2,50(),()0() livi'os. » 'Ksiut noural du rcrcnu du royiinme de Vrtincc,

M. JlC.Xf.lN., ill-i", ]). I.i

F/r DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. (i7

quand, en 1648, il s'éleva un folle général contre les exactions auxquelles il donnait lieu. « Pour le convoy, disait le président Dubernet, dans un Mémoire sur ce qui s'était passé au parlement de Bordeaux, outre les abus du fermier et de ses commis, on se plaint de la ferme mesme à cause des augmentations qu'on y a fait sur toute sorte de denrées, et toutes ces plaintes sont portées par les bourgeois et par les jurais '. »

De ces augmentations, la plus désastreuse pour la Guienne était celle de 2 écus par tonneau de vin, laquelle, ajoutée aux autres droits, grevait la marchandise plus que de raison. Cet impôt de 6 livres avait été établi à Blaye, en 1637, pour deux années seulement. En 1638, il fut prorogé pour quinze mois, et en 1640 pour trois ans. En 1643, il fut compris dans le bail du convoi pour neuf ans-. Ce terme n'était point expiré, qu'il s'élevait de tous côtés des réclamations au sujet du droit de convoi, ou plutôt relativement aux augmentations qui, de 1,500,000 fr., avaient porté le bail des deux fermes à deux millions-^. Le parlement proposait, pour ces augmentations, de faire des remontrances, et en attendant de surseoir à la levée des 2 écus par tonneau, ou, tout au moins, de la réduire à 3 livres, à l'exemple de Blaye, qui n'avait aucun droit à être traité autrement que Bordeaux; on parlait même de supprimer la cour des Aides, détachée du parlement depuis plusieurs années, et de commencer par faire défense aux officiers publics d'exercer, et aux contribuables de les recon-

' Airliivi'x historiques (lu département de lu Ciroude. t. IV, p. 2!15. - Ihid., t. lU, p. 7)17; t. IV, p.*)!. ' Und.. t. IV p. :î!>.'), en ir>:c.

naître ^ Le cardinal Mazarin écrivit, au nom du roi, à ce dernier corps pour lui défendre de délibérer sur la forme du convoi; cependant le parlement rendit un arrêt de sursis. Tout en estimant qu'il y avait lieu à faire casser cet arrêt par le conseil du roi, le duc d'Épernon insista, à plus d'une reprise, pour obtenir de décharger nonseulement tout le Bordelais de l'impôt de 2 écus par tonneau, mais aussi la haute Guienne d'un écu sur chaque tonneau descendant la Garonne^. La régente se rendit à ces observations et diminua l'impôt d'un écu^; mais, sur l'avis de M. d'Argenson*, elle le rétablit vers la fin de l'année 1649, à la suite de la part prise par les Bordelais à la Fronde ^.

Cette année, plus que jamais, le commerce maritime de Bordeaux eut besoin de protection. Un garde-côte de Saintonge et de Medoc, nommé Monstri/, entrait dans la Garonne avec huit vaisseaux et quelques bateaux ou pinasses^, sous prétexte de venir à Bordeaux, pour y opérer une descente, saccager le faubourg des Ghartrons et fermer le passage de la rivière ; mais, changeant de tactique, il battit l'une et l'autre côte de Saintonge et de Médoc, sur lesquelles il pratiqua toutes sortes de brigandages; et, portant la piraterie plus loin, il arrêta les navires bretons et d'autres bâtiments étrangers, qui se

* Archiven liishi'Kjiies du (h'paricmciil de la Gironde, l. IV, p. 291. 2 U/uL, p. 500, 7M±

?/^/rf., p. ÔOÔ.

* Ilud., p. 570.

'' Ihid., p. 572.

fi On donnait siirtoiil ce nom aux iKirqni's fpii naviguaient sur la cMc do Bisrayi'. (Uci;. tin Conseil de comnienc F. 12. ."iô. folio i55 verso; séance du IS mars 1707.

rendaient directement à Bordeaux, les pilla, et répandit une telle épouvante parmi les riverains, que le commerce fut entièrement interrompu ' .

Le chevalier de Thibaut, à la tête d'une flottille équipée par les Bordelais, alla à la rencontre de Monstry, et jeta l'ancre au Bec-d'Ambès, pour garder le passage des deux rivières^. Pendant qu'il couvrait ainsi le pays par en bas, le duc d'Épernon faisait construire un fort à Libourne afin de tenir en bride les Bordelais, en leur coupant, quand il lui plairait, toute communication avec le Qucrcy et le Périgord, et en interceptant ainsi le commerce avantageux qu'ils entretenaient avec ces provinces par le moyen des rivières de Dordogne et, de Tlsle^.

En août 1650, on armait de nouveaux bâtiments sur la Garonne, et l'on construisait une nouvelle galère à soixante-quatre rames, munie d'un coursier "de vingtquatre livres de balles^. Pendant ce temps- là, le comte de Doignon ravageait les côtes de Montferrand, d'Ambès et de Parempuyre, et y enlevait plus de quatre mille tonneaux de vin, qu'il faisait porter à Brouage ou à la Rochelle^.

Pendant tout l'été de 1653, jusqu'à la fin de septembre, la Garonne fut sillonnée par les flottes royales de

* Fonteneil, Histoire des 7>ioia<eniens de Boiirdeaiix, liv. III, ch. v, p. 287,

- Ibid., liv. III, chap. vu, p. 315.

3 Siipph'ment au Journal d'Olivier d'Orwesson, t. I, p. 745.

^ Lacohinie, Ilist. air. et rein, de la ville et prov. de Bordeaux, l. III, |i. 117.

^ Fonlonoil, liv. IV, chap. vi, p. i52. — Lacolonie, t. II, p. 8(!, oii've cc' nombre ;i six mille tonneaux. — Un acte de Couthures, dn I«'- août IUo5 (folio 191 verso), nous montre un certain César .lamet empruntant une somme d'argent, en partie pour reparer les ruines et détériorations faites par les gens de guerre dans le bourdieu de Montferrand.

70 mSTOlHE DU COMMEKCE

France et d'Espagne, et la mer infestée par les incursions des pirates anglais; de sorte que, pendant les mois d'octobre, de novembre, décembre, janvier et février suivants, il ne vint point, ou du moins il vint fort peu de navires à fret en ladite rivière. Comme le fait remarquer Cleirac, cette grande disette de vaisseaux fut cause que pour l'envoi et le transport des vins, eaux-de-vie, prunes, miels, pastels, lièges et autres denrées de Guienne, les frets furent excessivement cliers et montèrent jusqu'à 46 livres le tonneau.

Dans ces circonstances, certain m arc h and eau ' ou courtier volant'^ de Bordeaux se rend en toute liàte à la Rochelle, où il trouve un navire flamand, du port de deux cent quarante-huit tonneaux, en repos dans le port; il le frette « cap et queue joyeusement pour toules parties, » à raison de 34 livres par tonneau, afin de venir charger des vins à Bordeaux et de les porter en Bretagne. « Non, dit Cleirac, que ce compagnon en eust besoin ny qu'il fust capable de le charger pour son conq^te ou par commission : telle pensée estoit fort éloignée de son intention et en grande disproportion avec son pouvoir, son crédit ou ses commoditez ; mais estimant profiter de la nécessité publique en le sous-affretanl à plus haut prix, et par gentillesse faire une négociation tres-asseurée de gros lucre sans labeur et sans risque. »

1 Expression l)or(lelaisc furniée par allusion aux marchands d eau qui couraient alois la ville.

- Courtier marron. Sous ce titre : « Réponse pour les syndics et directeurs des courtiers royaux de Bordeaux, iJoiiri;, Libourne et pais bourdelois, appelans, contre Jac(|ues Andrieu, courtier volant, intimé, » il existe un Mémoire précieux poin- l'Iiisloire do notre commerce au wa^ siècle. (Jlecucil de lactums, B'ibl. (le jîordcaux. .lurispr., n" 5076, t. V, pièce n" 23.)

En etfet, à son arrivée à Bordeaux, il sous-aftrète promptement et entièrement son navire, à raison de 42 livres par tonneau, ce qui lui donna 1,920 livres de profit, et l'un de ses sous-affréteurs fit place à un tiers pour 80 tonneaux, à 48 livres l'un, avec un bénéfice de 240 livres pour ce second affréteur; mais il s'éleva un procès qui fut porté devant le juge de l'amirauté. Après de longs débats, par jugement du 21 mars 1654, les sous-afïrétements furent cassés et déclarés conventions dardanaires, ruineuses au public, contraires à la liberté, de grand empêchement à la facilité du commerce maritime, et les sous-affréteurs déchargés de payer autre prix ou plus gros fret que celui qui ayait été originairement promis au maître par le contrat d'affrètement passé à la Rochelle, avec les défenses convenables '.

La paix ayant été conclue, le droit de 2 écus faillit la compromettre. Il fut question, au parlement, de continuer sur l'ancien pied et au profit de la ville la levée qui avait été commencée, et à la pluralité des voix on décida que f on en rétablirait le bureau pour ne pas perdre le temps du chargement des vins Le président d'xVffis envoya chercher le juge de la Bourse, le syndic des marchands et un autre bourgeois pour leur tracer la ligne de conduite à suivre; mais tous refusèrent de se mêler de cette levée. Pour les y engager, on faisait valoir auprès d'eux l'insistance avec laquelle l'ambassadeur de Hollande réclamait des indemnités pour les navires de son pays capturés l'année précédente par le comte de Doignon, ou affrétés à la même époque, pour servir en

' Les Us et Coiiliaiies de la mer, cdit. de 1071, |i. 549.

72 IIISTOinE DU COMMI'HCE

i^'iierre ; l'ambassadeur hollandais avait remis son Mémoire au premier président-, et demandait, une réponse précise, avec menace de mettre saisie-arrêt sur tous les effets des marchands s'il n'obtenait satisfaction.

Une pareille perspective était bien faite pour alarmer le commerce de Bordeaux ; toutefois, les négociants « estans les mieux intentionnez pour le service du roy et plus capables de servir, » se refusèrent à ce que le parlement attendait d'eux. On envoya chez les courtiers de vin pour les avertir de lever l'écu par tonneau ; ils tléclarèrent qu'ils n'en feraient rien tant qu'on ne leur exhiberait pas un arrêt en Lionne formel Contre l'opinion générale, le parlement se décida à en rendre un. M. de Saint-Luc, après en avoir donné avis au cardinal Mazarin, ajoute : « Je dois représenter à V. E. Testât de cette ville qui est véritablement tres-miserable, y ayant trèspeu d'union et quantité de debtes et des gens qui sont certaynement ruinés de cette guerre dernière. 11 vaudroit beaucoup mieux leur donner quelque chose gratuitement, pour empescher l'entière ruine du commerce avec la Hollande et les tirer de la dernière nécessité, qui est un l)rcssant motif pour vouloir troubler l'Estat, que de leur permettre une levée de deniers si prejudicialjle à l'autorité du roy, et qu'ils pourroient faire monter à des sommes immenses^. »

En 1657, les jurats ayant représenté au parlement que

1 SoHvelles envoijées de Bordeaux au cardinal Mazarin, 20 octobre 1G50. (Archives historiques du di'partement de lu Gironde, t. VI, p. \2i, lio.)

- Lettre du 2i octobre lOriO. i Ihid., p. 127.1 — Les extraits des registres du Conseil d'État donnés dans la (jmtinuation à la Chroniijue bmrdeloise, p. 08- 71, iiKintrent comment il lut porté remède a la situation.

ET Dli LA NAVKiATlO.N A BOHUEAUX. 73

les fermiers du convoi exigeaient des droits nouveaux aux bureaux qu'ils avaient, entre autres, sur la Gironde, la cour rendit un arrêt pour mettre un terme à ce qu'elle considérait comme des exactions. Cet arrêt se termine par l'injonction de tenir en état les bâtiments que lesdits fermiers étaient obligés d'équiper et d'entretenir pour la sûreté de la navigation, « à peine de répondre des pertes que les marchands pourroient faire faute d'estre escortez par lesdits vaisseaux * . »

Les bourgeois de Bordeaux étant exempts du droit de convoi, il ne manquait pas de gens qui, pour y échapper, prenaient indûment ce titre. Colbert éveilla sur ce point l'attention de l'intendant Le Jay. Pendant le cours de ses recherches, des contestations s'élevèrent à ce sujet entre les jurats et députés de la ville et les fermiers du convoi. Le conseil d'État fut saisi de l'affaire en 1664, et le roi ordonna que ceux qui prétendaient au titre de bourgeois seraient tenus d'en justifier, sous peine de déchéance, par-devant M. Pellot, alors intendant, commissaire départi dans la généralité de Bordeaux-.

Le procès du surintendant Fouquet, qui commença quelque temps après, vint ajouter à l'émotion causée par cette ordonnance. Parmi les lettres adressées à Colbert, conservées au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, M. Pierre Clément en a remarqué une écrite de Bordeaux, à la date du 8 juin 1665, qui mérite

' Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 83. — Dans un état des revenus on l()()l, piililiè par Foiboiinais (lU'cIierches et considérations sur les finances (le France, etc., t. I, p. 290), le produit du convoi de Boidcaux est ixii'lé a r),î2!),n00 livres, et les charges a l,18G,4Si.

- Lettres, instructions et nicnwires de Colbert, etc., t. II, 1"^ partie, p. lo.

74 HISTOIRE DU COMMEHCE

d'être mentionnée ici. Il y est dit que, le jour de l'arrestation de Fouquet, un navire lui. appartenant, bien que n'étant pas sous son nom, et qu'on n'avait pu visiter à cause de cela, avait été expédié à la Martinique, où le surintendant possédait des habitations, et l'on croyait que ce navire renfermait plus de dix millions. « La quantité fait peur, ajoutait la lettre; mais l'apparence est véritable'. »

Une autre nouvelle, celle de l'extension des fortifications du Cliàteau-Trumpette, avait porté plus sérieusement l'alarme dans le commerce de Bordeaux. Sur ses réclamations, un jurât et le procureur-syndic avaient été députés auprès du roi pour demander que les bastions dont la construction avait été décidée pour cette forteresse n'allassent pas si avant dans la rivière, ou qu'il fût fait un quai, ou chemin extérieur, pour entretenir la communication entre les marchands des Chartrons et ceux de la ville. Les délégués de Bordeaux devaient, en outre, demander la suppression de 50 sous par tonneau sur chaque vaisseau de iabrique étrangère, la réunion des oifices de courtiers au domaine de la ville, la réparation de la tour de Cordouan, et d'autres choses encore-.

' Hixloire lie la vie et de l'atlministrathu de ColOeil, etc. Paiis, 18 iO, in-S",

- Coutinmt'wu ii In Chronique Imiirdeloise, p. 92, 95, anii. 10(50. — La touido Conioiian, dont la carte du sictïc de Hlaje, en l.')9:2, nous offre l'iinaj;o ii rcUe époque, élait depuis lonjîlcmps en ruine. Le 17 novembre liiTO, le procureur g«'néral du roi portail au |)arleinent de IJordeaux des lettres patentes qui imposaient un droit de 10 sous sur cliacpie Italie de pastel cl de laine chargée sur la (iironde, « pour les deniers estre employés a la repparation de la tour de CoiirdiKin; » (Hej;isl. secrets du pari., Ms. appailenanl a M. E. (iaullieur, fo'.io -2o:j verso, et, le -21 mai 1.">S2, les jurais recevaient d'autres lettres semblables, demandant K,0U0 li\re» pour le même objet. //'/(/., folio 257 verso''. — Le

HT DR LA NAVIGATION A nO|{|)l:ArX. 7.)

Ce droit de fret, de 50 sous par tonneau, avait été établi par Fouquet dans le but de protéger la marine

garde de la tour de Cordouan s'autorisait sùi enient du mauvais état de ce pliaiv, pour se dispenser de l'allumer. Longtemps après il en était encore ainsi. Le 22 avril 1706, un sieur Lafore, inter[irète juré pour les langues du Nord, se |iresont;iit devant la Chambre de commerce de Guicnne avec un mémoire signé IKir quarante capitaines de navires, qui se plaignaient que, du 3 au 12 de ce mois, ils étaient entrés dans la Gironde, et qu'il n'avait point été allumé de feu sur la tour de Cordouan, « ce qui auroit failli a les faire périr. » Sur quoi la Compagnie décida d'écrire au contrôleur général et de lui envoyer le mémoire de Lafore. (Livre des délibérations de la Chambre de commerce de Guiennc, A, p. 51, 52.) Il parait qu'elle écrivit encore h l'intendant de Rochefort; car, le 17 lévrier de l'année suivante, cet intendant l'épondait par la promesse de mettre si bon ordre a cet état de choses, que l'on n'aurait plus lieu de s'en plaindie a l'avenir. Par la même occasion, il priait la Chambre de faire afticher a Cordeaux et a Blaye les deux publications, qu'il lui avait envoyées, de l'adjudication qui devait avoir lieu a Rochefort, le 28 mars prochain, pour l'entretien des feux de ladite tour, et de lui faire parvenir des certificats desdites afliches, « ce que la Chambre a délibéré de faire exécuter. » {Ibid., p. 59.) Un mois après, l'intendant revint encore a la charge pour assurer qu'il avait l'ecommandé a l'homme chargé d'allumer le feu a la tour de Cordouan, d'être plus exact. ( Ib'uL, p. 97.) Mais il faut croire que la négligence du garde continua comme par le passé; car, à la séance du 1 1 octobre suivant, il était fait lecture d'un mémoire présenté par le même interprète que nous avons déjà vu, sur la plainte que plusieurs maîtres de navires avaient portée devant le juge de l'amirauté « de ce qu'ayant été forcés d'entrer de nuit dans la rivière, ils avoient couru risque de périr faute d'avoir veu du feu alunié a la tour de (-ordouan. » La Chambre délibéra d'écrire de nouveau a M. de Bégon, intendant a Rochefort, et de lui envoyer le mémoire du sieur Lafore, avec prière de donner des ordres pour qu'a l'avenir on tint le feu allumé toute la nuit ii la tour. {Ibid., p. 119.) Le 7 septembre 1710, le même Lafore reparut devant la Chambre avec un placct semblable aux précédents, et celle-ci le renvoya à M. de Deauharnais, intendant à Rochefort, en lui adressant la même prière qu'a son prédécesseur. (Ibld., p. 259, 2i0.') Ces ordres, s'ils furent donnés, n'eurent pas un meilleur sort que ceux qui les avaient précédés, ii en juger par une « lettre de M. le comte de Maurepas au sujet de la réparation de la tour de Cordouan, a l'entrée de la Gironde, et de l'entretien du fanal qui y doit estre allumé. » (Reg. du Conseil de commerce, séance du li février 1720; F. 12. 75, p. 155.) — Il est probable qu'une négligence aussi persistante avait pour cause la modicité du salaire attribué a celui ([ui s'en rendait coupable. Deux reçus de Benoit Dugué, « garde pour le roi de la tour de Cordouan, l'un

7G insïOlHE Dr COMMERCE

française'. Un ambassadeur extraordinaire, Conrard Van Beuningen, fut envoyé en France par la Hollande pour négocier la levée de ce droit à l'égard des navires de son pays. Colbert, nouvellement nommé intendant des finances, défendit d'abord avec chaleur l'œuvre de Fouquet-; cependant, d'autres intérêts dominant la question commerciale, le traité du 27 avril 1662 autorisa les Provinces-Unies à ne payer le droit de 50 sous qu'une fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume, et non en y entrant. En outre, le droit fut réduit de moitié pour les navires qui sortiraient chargés de sel. L'ambassadeur Willem Boreel tenta vainement, à son tour, de faire supprimer complètement le droit de tonnage. L'aigreur qui s'ensuivit dans les relations diplomatiques des

du 9 avril, l'autre du 6 juillet 1568, montrent que, dans la sceonde moitié du xvF siècle, cet employé ne recevait que 57 livres 10 sous par trimestre. (Minutes de Castaigne, liasse 87-12, folios ce Hij^Hj recto et v= xxviij recto.) Plus tard, l'entretien des feux de Cordouan fut mis a l'entreprise, cl la tour réparée, sans que, pour cela, les choses en allassent mieux ; c'est au point qu'en 1718, cinq naufrages étaient signalés comme ayant été occasionnés par la cessation de ces feux , sans parler des avaries éprouvées par d'autres navires. Voyez le reg. A de la Chambre de commerce, p. iôi ^séance du 9 février 1715) ; et le reg. 13, folio 27 verso (séance du 26 mars 1716\ 61 verso, 65 verso et 6i verso (13 et 20 janvier, 10 mars 1718), 96 recto, 97 recto (7 et li décembre 1719), etc. Le reste du volume présente une multitude d'autres nieniions se rappoi'tant a la tour de Cordouan et au rétablissement d'une balise, Cn forme de pyramide, plantée au bas de la rivière, sur la pointe de la Coubre. Folio ii verso, 17 décembre 1716; 50 recto, 8 et 15 avril 1717; 69 recto, 25 juin 1718, etc.) — Nous ne saurions mieux terminer cette longue note qu'en renvoyant a un mémoire de M. Taniizey de Larroque, intitulé : Loids de Fo'tx et In tour de CordiiKUii , (}ui a paru dans la Revue de Guficogne, t. V, 186i, p. 529-515, 125-158; et a un autre morceau publié par M. J.-F. Sanuizeuilh, sous le titre de : Deux Ilotes de la tour de Cordouan, dans la Revue d'Aquitaine, 4« année, t. IV, 1850, p. 519-557, et 5'^ année, t. V, p. 88-9i.

' P. Clément, Lettres, instructions et nu'nioires de V.olliert, etc., t. I, Chronolotjie, année 1659.

- V'nii' laCorresiHmdance de Colitcrl, 1. 11. 2'' partie, p. 525, note 1.

ET DE LA NAVIGATION A CORDEAUX. u

lieux peuples fut plus tard une des causes de la guerre qui éclata en 1672 '.

On comprendra facilement les réclamations des Hollandais contre l'imposition dont nous venons de parler, pour peu que Ton ajoute foi à ce que dit Colbert du nombre de navires qui venaient tous les ans dans les rivières de Garonne et de Charente enlever des vins pendant les trois derniers mois. Il s'élevait à quatre mille, chiffre qui, d'après les données même du grand ministre, suppose un personnel de quatre-vingt mille matelots et le chargement de huit cent mille barriques '^ Colbert ajoute, en vue de justifier le peu de crainte que lui causait la menace d'une nouvelle imposition sur nos vins : « Ils portent tous ces vins dans leur pays, où ils payent leurs droits d'entrée. Ils en consomment le tiers ou environ. Les deux autres tiers sont conservés, accommodés et frelatés, et ensuite, lorsque la mer s'ouvre au mois de mars ou d'avril, rechargés sur les mesmes vaisseaux et portés en Allemagne, mer Baltique et autres pays du Nord où les vins de France se consomment. Ces mesmes vaisseaux reviennent chargés de bois, chanvre, fer et

1 p. Clément, Hist. de la vie et de l'administration de Colbert, ch. iv, p. liO- \¥î. — Lettres, Instructions et mémoires de Colbert, etc., t. Il, 'i" partie, p. 42-2, note 5.

- Ce chiffre a paru si exagéré a Forlionnais, qu'il l'a remplacé par celui de trois a quatre cents, qui ne suppose plus que huit mille marins et un chargement (le quatre-vingt mille barriques. (Recherches et considérations sur les finances, t. I, p. 41S. — On rencontre tlans les papiers d'État conservés au Record Office, "a Londres, plusieurs mentions de navires des Puys-L'iis en route pour Cordeaux ou revenant de ce port chez eux (State Papers, Domcstic Séries, Charles II, vol. CLXXIl, n" 1 iO ; IGtiG, Sept. 2i. — Vol. CLXXXII, n" 120 ; i6GG, Dec. 2i.); mais aucune ne témoigne d'un pareil nombre. Voyez d'autres mentions de navires liolkmdais a Bordeaux on KjCvi, parmi les minutes du notaire Coulbures. fidids l.'i et 1(5.

autres marchandises de gros volume, qui servent à leurs bastinients; c'est ce qui produit leur puissance et l'abondance de leurs peuples et de leurs gens de mer.

» Si les impositions qu'ils mettront sont égales sur tous ces vins, ils courront risque que les Anglois et les François mesmes qui ne les payeront point, pouvant les porter dans le Nord à meilleur marché qu'eux, s'attireront ce transport, qui est tel qu'il cause, comme j'ay dit, toute la puissance des HoUandois.

» S'ils ne mettent des impositions que sur les vins qui se consomment en Hollande, ils ne peuvent retrancher cent cinquante ou deux cents barriques de leur consommation, qu'ils ne retranchent en mesme temps un vaisseau de leur nombre, et la vie et la subsistance à vingt hommes qui la trouvent sur ce vaisseau. Et dès lors qu'ils viendront par ces moyens à retrancher le nombre de leurs vaisseaux, leurs gens de mer iront dans les autres pays chercher leur subsistance.

» Le rov d'Analeterre a fait la mesme chose dans son dernier parlement ; mais, au lieu de nous faire du mal, il se trouve que l'on n'a jamais tant enlevé des vins de France que cette année-cy^ »

' Lclli'c il M. (le l'iiiiiiiiinac, 21 mars IGGO. (Lettres, iiislniclioiis et iiiriiidires (le Ciilberl, t. Il, 'h- partie, y. i()'2, }()ô.) Trois ans plus tard, Louis XIV écrivait : « Depuis les fortes iuiixisitions mises en Angleterre sur le vin, il est extrèmenient diniinur de pi'ix ii l'ordeaux. » (ll/id., p. 8:28, edi. 2.'i — Voyez, s;ir les douanes ii lîurdeaux vers KiT!), Ciiernel, ll'isto'ire ite l'iHlminisIrafiim monurdiUpte en l'iaïKe, I. Il, p. ôôo, 556.

ET DE LA NAVIGATION A liORDCAlX.

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