CHAPITRE XXIX
COMMEUCE DE BOUDEAUX SOLS L ADMlMSTr.ATION DE COEBERT ET DE SES SLCCESSEinS IMMÉDIATS.
Établissement de la compagnie du Nord; part qu'y prend le commerce de Bordeaux. — Mémoires qu'il adresse à Colbcrl sur l'impossibilité d'envoyer nos denrées dans le Nord ; réponse <lu secrétaire d'État. — 11 demande à l'intendant de Guicnne des renseignements exacts, moins sur la production que sur le commerce de l'année; état florissant du commerce à Bordeaux; recommandations de ce ministre à l'ingénieur L':nil)ard. — Renseignements sur le commerce des liquides à Bordeaux en 1671. — Attention donnée par Colbcrt à la marine de celle place. — Compagnie des Indes occidentales; mesures prises pour substituer aux salaisons d'Irlande, en usage aux colonies, du bœuf de la haute Giyennc. — Compagnie privilégiée du commerce à Bordeaux. — Notables commerçants consultés par Colbcrt au sujet des corsaires hollandais et des banqueroutes arrivées sur cette place. — Tolérance à l'égard des commissionnaires hollandais à Bordeaux. — Les affaires y reprennent en lG7i ; ordonnances royales rendues en faveur du commerce maritime. — Mission de l'ingénieurgéographe de la FavoUière ; intérêt porté par Colbert aux foires de Bordeaux." — Il s'occupe de la question du coupage des vins. — État de notre commerce avec la Hollande en 1GS8.
Nous voici arrivé à l'administration de Colbert, qui, reprenant en sous-œuvre les fondements du commerce do Bordeaux, devait lui donner un développement inconnu jusqu'alors. Nous avons vu ce grand ministre en lutte avec les Provinces -Unies : le successeur de Fouquet achèvera de nous éclairer sur l'état du commerce entre Bordeaux et la Grande-Bretagne au milieu du XVII*' siècle. En 1650, Colbert, frappé du tort que causait à la France l'interruption de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal Mazarin un Mémoire toudtant le commerce avec V Angleterre. « Pour la liberté du commerce, disait-il, il y a deux choses à désirer : l'une, la décharge des impositions et de celles que les Anglois lèvent sur les marchands françois, et où les Espagnols
so iiisToiui: Di (:oM.\ii:iu;i:
mêmes ne sont sujets en vertu de leurs traités. Nous avons raison de demander pour le moins des conditions égales; le commerce de la France ayant toujours été plus utile à l'Angleterre, et l'entrée de ceux de cette nation n'y étant point si dangereuse que celle de ce })euple méridional, avare et aml)iticux; l'autre, qui regarde particulièrement la province de Guyenne, la Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en Angleterre, en leur permettant l'entrée de leurs draps directement, suivant les traités faits avec leurs roys pour le commerce, au lieu que nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandois, qui leur portent aussi nos vins transvasés dans d'autres futailles'. »
Vers le même temps, les tribunaux anglais, surtout la haute cour de l'amirauté, retentissaient du nom de Bordeaux à propos de navires de ce port pris par des corsaires et. réclamés par des sujets britanniques. Le Saint -François , chargé de vin et de vinaigre, s'étant trouvé dans ce cas, fut rendu à l'alderman William Blackett, <le Newcastle-sur-la-Tyne, avec sa cargaison, comme lui appartenant, bien que ce navire eût des connaissements en apparence pour Hambourg; mais la cour exigea un cautionnement de 300 livres sterling, représentant la valeur du bâtiment, au cas où il serait déclaré
' p. Clonient, Hisloirc de la vie et de rudminlslvation de Colbert, p. 515, 51i. — Parmi les papiers d'Etat du Piiiilic Ueeord Olliec, série donH!Sli(|ue (Charles J""", Nov. 165fJ, vol. ccxxv, n''91), on trouve une liste des navires des Pays- Bas qui avaient apporté des vins français en Angleterre d'aviil a novembre 1652, avec la quantité chargée ; ils appartenaient aux ports de Middelhourg, de Flcssingue, de Dorl, de Saracksea et d'Amsterdam, et deux d'entre eux avaient IMiur maîtres des Français, ii en juger du moins par leurs noms, .lohn 'l'ellier
tl .loliti livrhlllllt.
lie bonne prise*. La même année, elle lança un mandat d'amener contre deux habitants de Truro et un marchand de Plymouth, qui s'étaient activement employés à détourner les vins et eaux-de-vie formant la totalité de. la cargaison de hMarie-de-Bordeaux, prise en mer, et alors à l'ancre à Falmouth'^
Au mois de novembre 1655, un traité d'alliance et de commerce eut lieu entre la France et l'Angleterre; il stipulait la liberté entière des relations entre les deux pays, et la réciprocité complète sur tous les points. Mais cet état de choses ne dura pas longtemps. En 1664, la France augmenta son tarif sur plusieurs articles, et, trois ans après, une nouvelle augmentation donna lieu, de la part des Anglais et des Hollandais, à des plaintes très-vives. A l'appui de leurs réclamations, les fabricants anglais faisaient valoir que , depuis un petit ' nombre d'années, les droits de la plupart des marchandises qu'ils apportaient à la France, en échange de ses vins et eauxde-vie, avaient été triplés, et ils s'appuyaient à ce sujet sur un tableau synoptique des droits d'entrée avant 1664, du tarif de cette année-là et de celui de 1667^.
A la suite de cette augmentation, les menaces de représailles ne s'étaient point fait attendre; l'effet suivit de près la menace, avec cette aggravation que l'Angleterre revint sur le passé. Une lettre de Golbert, du 23 mai 1670, adressée à l'ambassadeur de France, nous révèle ce fait. Elle portait, en substance, qu'il était injuste de faire
1 Ms. luirl. n" 1510, fol. 45 recto, AprilS, 1660. Cf. fol. 40 rodo, March28; fol. 52 verso, 53 recto, Aphl 25.
- Ms. harl. n" 1510, fol. 129 verso, December 6, 1666. ' Pierre Clément. Hist. de la fie cl de rndm'in'istral'uni de Colùerl, p. ôl i, 315. II. G
payer de nouveaux droits aux marchands français, pour des eaux-de-vie envoyées en Angleterre et vendues depuis plusieurs années, sur la valeur des droits alors existants. « Je suis persuadé, ajoutait Golbert, qu'en faisant connoistre au roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la justice, peut-estre vous parviendrez à faire descharger les marchands françois qui ont envoyé leurs eaux- de-vie à leurs correspondans sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors, et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée'. »
Pendant ce temps-là, Golbert s'occupait de l'organisation du personnel naval. Bordeaux ne pouvait être oublié. Le 9 août, M. Pellot, intendant de Guienne, reçut, dans une longue dépêche, l'ordre formel d'entreprendre immédiatement le rôle et dénombrement de tous les mariniers des paroisses maritimes du pays de Labourd, rivière de Bordeaux et autres sièges des amirautés de Bordeaux et de Bayonne, pour être partagés en trois classes, « l'une desquelles seroit obligée et engagée de servir chaque année sur les vaisseaux. » Des lettres semblables furent adressées le même jour au maréchal de Grammont, gouverneur de Gascogne ; à M. de Saint-Luc, lieutenant-général du roi en Guienne; au sénéchal du pays de Labourd, ainsi qu'aux jurais de Bordeaux, de Bayonne et (le Saint-Jean-de-Luz. Ginq semaines après l'envoi de ces dépêches, le 22 septembre, la première ordonnance sur les classes fut publiée dans les départements^.
' JJisl. de la rie el de Vudminiatralion de Colhert, p. TAS).
- Le Personnel de la marine militaire et les classes maritimes sous Colberl et Seiijnelaii, etc., par M. .1. (1<^ Crisonoy. (Uerue ninleiii]ioraiue. t. XF., l'i juill.-t lS(ii, p. l-2:i, 120.i
Bordeaux fournit-il beaucoup do marins à recruter pour la flotte royale? Une lettre du marquis de Seignelay à Colbert en ferait douter. Le 2 décembre 1670, le futur secrétaire d'État de la marine écrivait à son père, dans le cours d'un voyage qu'il feisait pour son instruction : « Les gens de cette ville sont fort étourdis et fort vifs. Ils n'ont aucune application pour le commerce ; et il n'y a pas trois bourgeois dans Bordeaux qui ayent un vaisseau à eux, quoyque ce soit une des villes du monde les mieux situées et qu'il paroisse que, s'ils veulent faire construire des vaisseaux, ils feroient un profit considérable, par la raison que cela les exempteroit de payer le fret aux vaisseaux estrangers, ce qui se fait pour le débit des vins et autres marchandises du pays et ce qui augmente fort la dépense'. »
* Lettres, inslnictions et mémoires de Colbert, etc., t. III, 2« partie, p. 24. — Il devait en être encore longtemps ainsi. On lit, en effet, dans un mémoire touchant la construction des vaisseaux, qui se trouve a la suite du Mémoire de la Clianihre de commerce dressé en 1750 : << On construit peu a Bordeaux; la rareté du liois dans cette province et sa cherté engagent ses négocians de faire acheter des vaisseaux tout fabriqués dans les ports de France, et surtout en Angleterre et en Hollande, où ils les ont a meilleur marché, que s'ils les faisoient construire dans ce port. » Viennent ensnite des détails intéressants sur le genre de bâtiments employés alors par le commerce de Bordeaux : « Les vaisseaux dont on se sert dans ce port pour la navigation sont de deux sortes. L'une qu'on appelle barques, qui sont du port de trente à cinquante tonneaux et qui servent au gabotage, c'est-a-dire au commerce de cette ville avec les ports de France; et l'autre, qui renferme deux espèces, se divise en frégattes et varangues. La frégatte est un vaisseau allongé, et pincé de l'avant et arrière, et propre a porter la voille et a bien marcher. Le vaisseau frégatte et varangue, qui est plus large du milieu et des extrémités, contient plus de marchandises que la frégatte et marche moins. — Les négocians de Bordeaux ne se servent que de ces deux espèces de vaisseaux pour leur commerce de l'Amérique, et préfèrent les frégattes aux vaisseaux frégattes et varangues, parce que le succès de ce commerce dépend ordinairement de la diligence des voyages. — On remarquera que les négocians de ccUc ville n'ont pas des
Le 5 mars 1671, Bordeaux était en fête. La compagnie privilégiée de commerce y avait fait construire un navire; les juge et consuls de la Bourse vinrent l'offrir aux jurats pour le faire bénir et lui donner tel nom que ceux-ci jugeraient à propos. Cette proposition ayant été acceptée, la cérémonie eut lieu, avec la pompe accoutumée, en présence de deux députés de la jurade, qui imposèrent au bâtiment le nom de la ville de Bordeaux, et firent arborer à l'un de ses mâts un pavillon blanc où se voyaient les armes de la ville, déjà sculptées sur l'arrière *.
Ainsi Bordeaux avait déjà une marine pour son propre compte : aussi Louis XIV, occupé de la rédaction de la célèbre ordonnance pour la mariné, mandait aux jurats de faire assem.bler six négociants, six armateurs et tout autant de capitaines de navires, avec quelques pêcheurs, pour assister aux conférences préparatoires qui devaient avoir lieu avec le sieur Legras, son délégué '^ V On construisait, du reste, depuis longtemps, des vaisseaux à Bordeaux. En 1630, des marchands anglais
vaisseaux qui leur appartiennent, pour le transport des denrées de la province dans les pays étrangers, pour deux raisons : la prcmièi'c, parce que leurs commettans, en donnant leurs ordres, en cnvoycnt ordinairement; la deuxième, parce que les Hollandois, pour faciliter, les envoys des denrées de ce pays-cy chez eux, y font passer des vaisseaux en si grande quantité, qu'il n'y a pas de temps dans l'année qu'on n'en trouve a fretter, non-seulement pour la Hollande, mais même pour tous les ports du Nord. » — A ra])pui de ce qui précède, on peut citer une denuinde des fri'res Hostein, de Bordeaux, teadant à ce qu'il leur fût permis d'expédier de Nantes un navire qu'ils y avaient fait construire, aux iles et colonies françaises, et de le faire revenir u Bordeaux. ('Registre du Conseil de commerce, F. 12. 78, p. G98; séance du 30 août 1751.)
' (j)ntinuul'wn à lu ('.hrnuuiiic hdinilcloisc, etc., \). 2.
-' JIml., \K li.
en relation d'affaires avec cette place rapportaient qu'il y en avait six en construction, cinq lancés et d'autres prêts à l'être. Ils ajoutaient que le moindre d'entre eux avait vingt-deux canons, un quarante-deux et les autres vingt-huit et trente; qu'à Bordeaux on s'apprêtait à en mettre encore sur le chantier, et qu'à Toulouse on était en train d'en faire six de cinq cents tonneaux*. Les trois vaisseaux de la marine royale incendiés à Bordeaux, par la faute de quelques artisans ou matelots qui étaient dedans, avaient été construits dans cette ville ^.
Mais ce ne fut réellement que sous l'impulsion de Golbert que les constructions navales prirent un notable accroissement. Les yeux sans cesse tournés vers le commerce et la navigation à Bordeaux^, il écrivait, le 9 septembre 1672, à l'intendant de Sève : « J'ay vu, par vostre lettre du premier de ce mois, que l'establissement qui a esté commencé par le sieur Le Sage d'un atelier pour la construction des vaisseaux, réussit assez bien. Sur quoy je vous diray qu'il n'y a rien de si important, pour le bien du commerce, que de soutenir cet establissement, et que vous devez y donner une application particulière, en excitant fortement ceux qui y sont intéressés d'y contribuer de tous leurs soins, en sorte que le projet qui a esté fait en formant leur compagnie ayt son exécution tout entière. Pour ce qui concerne les vaisseaux
1 State Papers, Channel Islands, n» 7. — Ce rapport est confirmé par une lettre du maire de Bristol au secrétaire d'État Dorchester, en date du 4 janvier IG50. {lOicl., Domestic Séries, Charles I, 1G50, vol. CLVIII, n" M. Cf. vol. CLXIl, n»26.)
2 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 57, U mai 1652. — State Papers, Domestic Séries, Charles I, 1652, vol. CCXVllI, u"^ 58, 60.
■■' Lettres, instructions et mémoires de Colliert, t. III, 2^ partie, p. 601.
qui ont esté bastis dans cet atelier, je feray exécuter les arrests qui ont esté rendus tant pour le général du royaume que pour cette compagnie particulière, et, en m'envoyant les certificats en bonne forme, je ferai le fonds nécessaire pour le payement de cinq livres par tonneau ^ »
Le 18 novembre suivant, Colbert écrivait à l'ingénieur Lombard : « Informez-vous avec soin du nombre de vaisseaux que le sieur Le Sage a fait bastir et de Testât auquel est son atelier de construction, et faites-m'en sçavoir le détail. Il seroit fort à souhaiter que les liabitans de Bordeaux commençassent à faire bastir un nombre considérable de vaisseaux ; et pour les y convier, en cas que l'atelier dudit Le Sage soit estably ainsy qu'il le dit, et qu'il y fasse construire actuellement des vaisseaux, il le faut bien traiter et luy accorder les gratifications que le roy a bien voulu promettre à ceux qui en feroient bastir en France, afin d'exciter par son exemple les autres habitans à faire la mesme chose ^, » etc.
L'établissement, le 18 avril 1667, d'un nouveau tarif des douanes, qui doublait les droits d'entrée imposés
' Le 10 mai 1GG9, Colbert recommandait ii son cousin, a la veille do faire un voyage a Bordeaux, de résoudre, avec l'intendant et le chevalier de Clerville, tout ce qui pouvait concerner la navigation de la Gironde et le commerce sur toutes les cotes de Guienne, et, le 21 janvier 1072, il accusait réception ii l'ingénieur Lombard de l'état général dos navires sortis de la l'ivière de Bordeaux pendant le cours de l'année précédente. {Lettres, ïnstructhms cl màmnres de Colbert, t. Ill, l'" partie, p. 125 et 418.)
2 Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, 1. 111, p. 802.— Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. Il, 2" partie, p. 001, note 2. — A son chantier de construction de vaisseaux, Saigc avait joint des entrepôts et des ateliers de lonnolloric, ainsi qu'en témoigne une chanson i)0|)ulaire du temps, dont Bernadau nous a conservé un cduplol dans le yiiKjraplic bordelais, etc. A Bordeaux, 18ii, in-8", p. 55.
en 1664 sur les marchandises étrangères, joint à la création de plusieurs compagnies privilégiées, avait poussé les Hollandais dans la voie des représailles, et ils songeaient sérieusement à substituer les vins du Rhin aux nôtres'. Ils avaient surtout pris ombrage de la compagnie du Nord, instituée par édit du mois de juin 1669 pour faire le commerce « dans tous les pays de Zélande, Hollande, costes d'Allemagne, Danemark, mer Baltique, Suède, Norwége, Moscovie et autres pays de terre ferme et isles du Nord^. » L'allocation de 5 livres pour chaque barrique d'eau-de-vie que les intéressés dans cette société transporteraient hors de France, « pour le payement desquelles sommes, dit le roi, nous 'ferons fonds entre les mains de nos fermiers de droits d'entrée et sortie, convoy et comptablie de Bordeaux, traites de Charente, Brouage et coustume de Bayonne, » sufQrait pour indiquer la part que notre place ne pouvait manquer de prendre dans le nouvel établissement, si Colbert, dans une lettre du 2 mai 1669, n'annonçait avoir donné ordre de choisir deux ou trois marchands, parmi
* Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, 2'= partie, p. 468, 469. — De Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, etc. , 1. 1, p. 420.
2 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, 2^ partie, appendice, p. 800. Cf. l^e partie, introduction, p. clxvhi et clxix. — On trouve une mention plus ancienne de la compagnie du Nord dans la Continuation a la Chronique bordelaise, p. 97, sous l'année 1664 : « Le 26 juin, dit Darnal, se fit une assemblée des cent et trente, pour sçavoir le nom des negocians qui voudroient s'associer dans la Compagnie des Indes-Orientales que le roy avoit establie. » Et plus loin ; « Le 19 novembre, se fit une assemblée des cent et trente, dans laquelle il fut résolu que tous les corps s'assembleroient dans huictainc pour faire leur déclaration de ce que chacun voudroit contribuer ;» la Société du Nord, et la rapporter a Messieurs les .Inrats, pour cstre ensuite envoyée au rov. »
ceux de Bordeaux qui entraient dans la compagnie, pour leur en donner la direction *.
La compagnie une fois constituée, il semblait qu'elle n'eut plus qucà fonctionner; mais elle se trouva bientôt en face de difficultés imprévues. Le commerce de Bordeaux en fit part à l'intendant, qui en référa au secrétaire d'État, et celui-ci lui répondit, le 12 septembre 1670 : « A l'égard des mémoires des marchands de Bordeaux, concernant la difficulté ou l'impossibilité qu'ils trouvent d'envoyer leurs denrées dans le Nord, je vous diray que toutes les raisons qu'ils allèguent de cette prétendue impossibilité sont très-foibles, et mesme que toutes les présuppositions en sont fausses. Mais comme cette sorte de commerce ne se peut pas forcer, il suffit de les exciter toujours de temps en temps de tenir soigneusement la main à ce qu'aucun ne soit admis dans la jurande qu'aux conditions de l'arrest du mois de janvier 1669, el de favoriser toujours ceux qui feront bastir des vaisseaux, ou qui en achèteront, ou qui y prendront part. »
Colbert discute ensuite les deux principales raisons alléguées par les négociants de Bordeaux. Les Hollandais, disaient- ils, emportant leurs vins dans le Nord, les frelataient pour les mettre en état de supporter la mer. A cela, Colbert répond que l'on peut bien en faire autant à Bordeaux, et il s'offre à y faire venir les plus entendus en cet art, en cas que ce fût un secret des Hol-
1 Lellres, inslriiclions et mt'imirea de Colbert , t. II, 2« puitie, p. 406, note 1. — On voit dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, \. III, p. i)2, les (U'inarclios faites par l'iiitenfiaiit Pellot pour engager les iiiaieliaiids lionlelais a |)r('n(iie itart "a la Cdiiipagnie du Nord et vaincre leur résistance. Cf. ('.Iiniirl, llisliùrc ih' radminislralimi nnnitircliifiiu' en Vnime, t. Il, p. 2-29.
landais. Il ajoute que ce frelatement ne faisait qu'affaiblir nos vins, que l'on s'en plaignait sur tout le littoral de la mer Baltique, et que si l'on y portait du vin naturel, le commerce des Hollandais serait perdu.
La seconde des raisons mises en avant par les Bordelais était que ces étrangers emportaient nos vins dès le mois de novembre, que ces vins passaient l'hiver en magasin et que c'était un entrepôt nécessaire. Colbert leur répondait : « Si les marchands de Bordeaux considèrent que toutes nos mers sont ouvertes presque pendant tout l'hyver, que celles de la Hollande sont fermées dès la fin de novembre, et qu'elles ne s'ouvrent le plus souvent qu'à la fin du mois d'avril ; que toutes les mers de Ponant ne ferment pas, et que la mer Baltique s'ouvre en mesme temps que celle de Hollande, peut-est re que, par le calcul qu'ils feroient, ils trouveroient qu'ils peuvent partir des costes de France dès le mois de mars, pour se trouver à l'ouverture de la mer Baltique , lorsque les Hollandois pourroient seulement se mettre en estât de sortir de leurs ports; en sorte qu'ils auroient pour le moins quinze jours ou trois semaines d'avance sur eux pour le débit de leurs vins et de leurs denrées' . »
Cette année 1670, la récolte se présentait mal dans nos pays, par suite de la gelée qui avait frappé les vi-
' Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, il" partie, p. 349. — Le secrétaire d'État coniiiience sa lettre a M. Daguesseau en lui témoignant sa satisfaction de ce que, dans la visite que cet intendant avait faite des rivières de Garonne et de Lot, il avait pourvu a ce qui était nécessaire pour entretenir la navigation. Il le prie ensuite d'achever l'affaire des péages sur ces deux rivières, et de donner promptenient son avis pour les supprimer tous. Ils avaient déjà été entamés par divers arrêts de la Chaniitre de ju^licf étaMie en novembre IGOl. {lliid., t. IF, 1'^ partie, p. -iO.)
gnes. Daguesseau en fait part à Colbert, que cette communication trouve incrédule,' et qui cherche à mettre cet intendant en garde contre des avis qu'il soupçonne d'être dictés par l'intérêt.
« Pour vous donner un moyen seur d'en juger sainement, dit-il, examinez avec soin, dans tout le cours de cet hyver, si les vaisseaux François et estrangers enlèveront moins de vin cette année que la dernière. Je ne vous dis pas cecy sans sujet, d'autant que je suis informé que, en certains vignobles, comme Grave et Langon, il y a assurément moins de vin, mais que cette diminution est récompensée par d'autres localités, dans lesquelles il y a abondance'. » Colbert eut lieu d'être content, car il apprit presque en même temps que le commerce de Bordeaux prospérait et qu'il y avait un grand nombre de navires dans la Garonne. Il écrivait, le 6 novembre 1670, à l'ingénieur. Lombard : « Continuez à me faire sçavoir tous les quinze jours, s'il est possible, la quantité de vins et d'eaux-de-vie qui s'est chargée sur les vaisseaux qui en sortiront, et examinez par la différence s'il s'en charge plus ou moins cette année que la dernière^. »
En possession de ces renseignements, Colbert écrivait, le 27 février 1671, à M. de Pomponne, qui lui avait mandé l'embarras et les difficultés que les États de Hollande trouvaient à l'exécution de leur placard portant prohibition de nos liquides : « Je dois vous dire, pour vostre satisfaction, qu'ayant fait venir la comparaison du mois de janvier de l'année dernière à celuy de janvier 1671, pour l'enlèvement des eaux-de-vie, je trouve
' Lettres, hislnictiaiis et viémoireu de (lolbert, t. II, i" i>;ir(iL', p. .j()7. -' IbUL, ]). TiH.
qu'il en a esté enlevé, des rivières de Garonne et de Charente, deux fois davantage en celuy-cy qu'au précédent; en sorte que, jusqu'à cette heure, ledit placard ne nous a pas fait beaucoup de mal, et j'espère qu'à l'avenir il nous en fera encore moins'. » Il est de fait qu'il ne produisit d'autre effet que d'élever le prix de la barrique d'eau-de-vie de 46 à 56 livres. 11 s'en chargea même davantage, avec cette différence que tous les navires étaient anglais, danois et hambourgeois-.
L'état si florissant de la marine chez les peuples du Nord ne pouvait manquer d'émouvoir la susceptibilité patriotique de Colbert : aussi ne négligeait-il rien pour élever, sous ce rapport, notre pays à leur' niveau. La marine de Bordeaux attirait surtout son attention ; il approuvait l'intendant d'avoir fait distribuer en plein hôtel de ville aux marchands de cette place les gratifications que le roi leur avait accordées, et il souriait à la pensée qu'elles les engageraient à faire construire des navires. Ayant appris qu'il venait d'en être lancé deux sortis de nos chantiers, il ajoutait : « Envoyez-moy les certificats du port de ceux que les sieurs Lombard et Noguez ont fait construire, et je vous enverray aussytost les gratifications du roy, lesquelles vous ferez, s'il vous plaist, payer avec le plus de formalités que vous pourrez, afin que des grâces si extraordinaires que le roy fait, convient tous ses sujets de bastir et de s'adonner au commerce maritime^. »
* Lettres, inslnidions et mémoires de Colbert, t. II, 2"^ partie, p. 609, note I.
2 Lettre a M. de Pomponne, 19 mars IG7L {Ibid., p. G09. note 1.) — Dans les derniers mois de l'année, le nombre de ces navires a Cordeaux était considérable. {Ibid., t. m, 2e partie, p. 351.)
■^ Ibid., p. 595, note i.
Les préoccupations causées à Golbert par les mesures fiscales des États de Hollande, à l'égard de nos produits, ne l'empêchaient pas néanmoins de porter son attention ailleurs. Le 20 février 1671, il écrivait au directeur de la compagnie des Indes occidentales : « J'ay esté bien ayse d'apprendre que vous ayez estably un tel ordre dans la chambre de la direction des Indes occidentales à Bordeaux, que la compagnie sera exactement informée tous les mois de toutes les marchandises qui seront envoyées dans les Isles, et que vous ayez donné des ordres dans la haute Guyenne, aux environs de Toulouse, pour faire des achats de bœufs. Il ne se peut rien de mieux, pour le commerce du royaume et pour celuy des Isles, que de porter tous les marchands à acheter uniquement des bœufs de France ' . »
Golbert, cependant, ne perdait pas de vue le commerce de Bordeaux. Sur son rapport, et par arrêt du Gonseil, rendu le 27 juin 1671, Louis XIV institua dans notre ville une compagnie privilégiée à laquelle il promit toute sa protection royale. Il im approuva les statuts, qui avaient été dressés par les marchands eux-mêmes, et il ordonna qu'à l'avenir aucun négociant ne pourrait être nommé jurât ou consul, c'est-à-dire juge de la Bourse, ni aucun habitant être reçu bourgeois, qu'ils n'eussent justilié avoir mis dans cette compagnie, savoir : 2,000 fr. ' pour être jurât ou juge de la Bourse, et 1,000 fr. pour
' Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. Ul, p. 5:28. — Lettres, instriwtions et mémoires de Colbert, etc., t. il, 2'- partie, p. G08. — Le grand ministre voulait affranchir notre eoniincrce du trii)ut qu'il payait a nos voisins pour les salaisons d'Iilando expédicos dans nos colonies. {Ibid.. p.o80; I. 111, 2'- partie, p. 551; et I'. Clciiicnl, Histoire de la rie et de Vudministralion de (:oll)ert, p. -JG7.)
être consul ou bourgeois. A l'égard des négociants étrangers établis à Bordeaux, Sa Majesté défendit qu'il leur fût expédié des lettres de naturalité, s'ils ne justifiaient, avoir placé 1,000 fr. dans la compagnie nouvelle, et, en outre, 2,000 fr. pour être reçus bourgeois. Enfin, le roi mit le sceau à cette institution en permettant à la société de se dire et nommer la Compagnie privilégiée des négociants de Bordeaux, et de distinguer ses vaisseaux par les armes de la ville qu'ils porteraient sur le derrière et sur leur enseigne * .
Cette compagnie était sûrement celle au sujet de laquelle on trouve quelques détails dans une lettre h M. Daguesseau, du 12 février 1672. Colbert, recherchant les moyens d'empêcher les abus des privilèges concédés à la compagnie du commerce de Bordeaux, nous apprend que dans le nombre figurait le droit de bourgeoisie accordé à ceux qui auraient un navire en propre, ou qui mettraient 4,000 livres dans l'affaire^.
A la veille d'événements menaçants pour le commerce bordelais, le ministre, non content de lui demander son concours pour l'amélioration d'une industrie hostile aux intérêts de Bordeaux^, songeait déjà à tirer parti, pour le service du roi , de tous les bâtiments susceptibles d'être armés en guerre, appartenant à des particuliers de la
' L. (le Lamothe, UAbbé Uaurein, sa vie et ses écrits, p. 49, oO.
^ Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. Il, 2<= partie, p. 6io, G4G. Cf. p. 64-2.
3 Colbert écrivait ii Lombard, le 2o janvier 1672 : « J'aurois une grande envie de pouvoir avoir en France des béliers d'Angleterre, et je me suis persuadé que vous trouveriez peut-estre quelque facilité, soit par vous, soit par les correspondans de quelques marchands de Bourdeaux, a en traicter avec les capitaines des vaisseaux anglois qui viennent a l'embouchure de la rivière de
Giiienne, de Ikyonne et du pays de Labourd. Avant d'écrire dans ce sens à l'intendant ', il l'avait chargé de faire assembler promptement quelques-uns des notables commerçants de Bordeaux et de se concerter avec eux sur les mesures à prendre contre les corsaires hollandais, plus redoutables que les corsaires biscayens^. Après avoir pris leur avis, il s'occupa d'un règlement sur l'escorte des navires marchands^.
Il attendait encore des lumières de ce côté pour porter remède aux banqueroutes qui se succédaient sur notre place, sans doute par suite de la guerre, et il recommandait au nouvel intendant de Bordeaux, M. de Sève, de s'appliquer toujours à tout ce qui pouvait se faire pour l'augmentation du commerce, et à bien reconnaître si les vins et les autres denrées diminuaient de prix ou non, et s'il en sortait moins de la province"^.
Louis XIV ayant déclaré la guerre aux Provinces- Unies, le 6 avril 1672, et enjoint par ordonnance, en date du 15, aux Hollandais établis en France d'en sortir
ladite ville, pour y charger des marchandises. Examinez si vous pourriez y réussir par ce moyen ou par quelque autre ; mais prenez bien garde qu'ilz ne vous apportent en ce cas-lU que les béliers qui portent les plus fines laines d'Angleterre. Je crois que n'en demandant que trois ou quatre de chaque capitaine de vaisseau, vous pourriez [teut-estre en tirer trente ou quarante chacune année, ce qui pourroit estre avec le temps foi't utile pour introduire en France les brebis et moutons qui portent les plus fines laines d'Angleterre. » {Cnrrexponitnnce ndministratii'e sous le règne de Louis XIY, t. III, p. 860.)
' Lettres, instructions et nii'moires de Coll?ert, t. III, l'^ partie, p. 4-2().
-' Ibid., p. 646.
^ Jbid., p. 632, 655. — Un mémoire, daté du 50 juillet 1072, indique en détail les mesures prises à cette époque par Colbert pour garantir la sûreté du commerce. M. de la Barre devait croiser avec six vaisseaux depuis le Conquet Jusqu'au cap Finistère, et surtout assurer l'entrée de la rivière de Bordeaux et donner la chasse aux corsaires j)iscayens. (Jhid.. )). 150, note 2.)
' ÏUid.A. Il, i'- iiartie, \\. 662.
dans six mois, il devenait urgent de prendre un parti au sujet des commissionnaires de cette nation établis dans le royaume, et particulièrement à Bordeaux et à Rayonne. Craignant les inconvénients qu'une pareille mesure, aggravée par la confiscation des biens de ces étrangers, pouvait avoir pour le commerce, Golbert soumit, le 14 octobre 1672, à M. de Sève, trois propositions à leur égard, avec recommandation de dresser promptement une liste de tous ceux qui se trouvaient dans les villes de la généralité de Bordeaux *, de prendre en secret le sentiment d'un ou deux des principaux marchands sur ce qu'il y avait à faire, et de donner son avis sur le tout. La réponse de l'intendant ayant-été favorable aux commissionnaires hollandais, le ministre lui écrivit, le 4 décembre suivant, pour lui annoncer qu'on les laisserait en liberté, sans rien exiger d'eux, à moins que, par les conférences que M. de Sève aurait avec les marchands de Bordeaux, il ne vînt à changer de sentiment'^. Longtemps paralysé par la guerre, en dépit des bonnes années qui s'étaient succédé ^, le commerce de Bordeaux ne reprit son activité qu'en 1674. S'il faut en croire
• Nous n'avons pas retrouvé cette liste, et nous n'essayerons pas de la refaire; nous nous bornerons a ajouter aux noms que nous avons déjà relevés, t. I, p. 455-409 , celui de Ram de Maniban, écuyer, cité par Cleirac en 1656 {Usance du négoce, etc., p. 161), et que l'on peut rattacher à Dominique de Ram, qui est mentionné dans les minutes de Douzeau. Parmi celles d'Andrieu, on trouve, à la date du ôl mai I6i() (liasse Ô-9, folio 5-26), Herman van Vaerthiiisen, bourgeois et marchand de Bordeaux, donnant, avant un voyage a Dclft en Hollande, procuration pour l'encaissement d'une créance sur Jean de Virac, marchand de Langon.
^Lettres, instnictwns et Du'moiiex île Ccl/tert, elc, t. IF, i" paille, p. 0(>i,
dm.
' lliiil., p. 082, G86.
!)() HISTOIRE DU COMMEnCE
Colbort, rcxpérience tentée par les Hollandais pendant dix-huit mois, pour reconnaître s'ils pourraient se passer de nos denrées, n'avait, en définitive, abouti qu'à caust?r « quelque petite diminution au prix, » après une hausse sur les eaux-de-vie résultant d'une complication commerciale dont il n'est point aisé de se rendre compte ' . A cette exception près, l'état des affaires sur notre place n'était rien moins que satisfaisant. Une lettre de l'intendant de Sève à Golbert, en date du 24 février, lui annonça la reprise des affaires par l'arrivée de plus de deux cents navires dans la rivière, et l'abaissement du fret de chaque tonneau de 40 et 50 livres à 15. Tous ces bâtiments chargeaient non-seulement des vins et des eauxde-vie, mais aussi des blés, alors fort abondants en France^. Deux ordonnances royales du 19 décembre vinrent encore encourager les étrangers à reprendre le chemin de notre port. La première avait pour objet d'assurer la liberté de navigation aux vaisseaux anglais, suédois et danois, porteurs de lettres de mer et de connaissements établis en la forme prescrite par les traités. Ces vaisseaux ne pouvaient être arrêtés, pour quelque cause que ce fût, quand même les marchandises de leur charge appartiendraient aux ennemis du roi. Les vaisseaux de toutes les autres nations neutres étaient pareillement libres, à condition qu'ils ne seraient chargés d'aucune marchandise appartenant à l'ennemi. En prenant des passeports et en payant un droit de 30 sous
' Lettres, instructions et mf'moires de CoWert, !'■>= ])a)'lic, p. cxxxiv, cxxxv.
^ Ibid., l^c partie, p. 5:20, Zil. — Le 19 octobre suivant, Colbei't (loniando a M. (le Sève des renseignements sur le prix des vins et des eaux-de-vie en i\nw.nnc. iïbid., t. II, 1'^'^ i)artie, p. ôoi.)
par tonneau, ils obtenaient les mêmes privilèges que les Anglais, les Suédois et les Danois. La seconde ordonnance, se fondant sur ce que les Hollandais empruntaient le pavillon des nations neutres pour continuer leur commerce avec la France, et que le roi pourrait s'attribuer les avantages que les propriétaires des vaisseaux des Provinces-Unies offraient à leurs intermédiaires, avait admis les capitaines, maîtres et propriétaires de ces vaisseaux à trafiquer librement chez nous, à la condition de se munir de passeports et de payer un écu par tonneau pour chaque voyage ' .
Le canal de Languedoc, exécuté mais non imaginé par Riquet, avait ouvert un nouveau débouché au commerce de Bordeaux, en mettant les deux mers en communication. Au commencement du siècle, Isaac deLaffemas faisait remarquer que « le canal entre les deux' rivières qui passent, Tune de Tholoze en l'Océan, et l'autre de Narbonne en la Méditerranée, paroissoit plus facile que celui qui se faisoit pour joindre les rivières de Loire et de Seine ^. » Cet économiste voulait sûrement parler du canal de Briare, moins célèbre que celui de Languedoc, qui a eu l'insigne honneur d'être chanté par CorneiUe et par Boileau, mais dont les contemporains du grand roi s'occupaient beaucoup '\ d'autant plus que ces sortes
* Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. H, 2« partie, p. 685, note I.
- Archives curieuses Je l'histoire de France, t. XIV, p. 258. Cf. Charles Bernard, Discours sur la jonction des mers, IGlô, in--!». « On y trouve des -avis fort utiles pour le commerce. » (>iceron, Mémoires pour servir ii l'histoire des hommes illustres, etc., t. XXVIII, p. 525.
•' Archives curieuses, 2« série, f. VI. p. -loi. — Charles Dernard, Hist. du roy
Louis XIIl, etc. A Paris, lGi6, in-folio, liv. IX, eh. xxiii, p. 448. — De Forhon-
nais. Recherches et considérations sur les finances, etc., t. I, p. 2.jI. — Ché-
iMiel, Histoire de l'administration monarchique en France, etc. Paiis, 18o.">,
de travaux avaient été longtemps considérés comme impraticables'.
Plein de conlîance dans l'avenir du canal de Langue-
in-8°, t. 1, p. 2G-2, ^263, 315. Cf. t. II, p. 219. Ce ne fut qu'U la date du 2 juillet 1680 qu'un airct du Conseil autorisa un canal deNarbonne qui devait aller joindre le grand canal de Languedoc. (Reg. C de la Chambre de commerce de Guienae, folio 273 recto, 275 recto et verso; 25 oct., 15 et 22 nov. 1756.)
i « Les Vénitiens tranchent quelques canaux, les rendent navigables pour peu d'espace; les grandes entreprises leur sont interdictes, ainsi comme aux François de trancher le destroict de Sainct-Jean-de-Lux pour entrer de la Méditerranée en rOceane, ny joindre Loire a Seyne, ny la Mouselle a la Meuze. Les entrepreneurs de tels ouvrages en France, de joindre la Seyne a la Loire, la Saosne "a la rivière d'Ârmançon, se sont faicts moquer d'eux, et de leurs epitaphes j'a desseignez pour les planter quand l'ouvrage seroit faict. » {Mémolres de Gaxpard de Saulx, seigneur de Tavamies, ann. 1570; dans la Collection Petitot, t. XXV, p. 177.)— Le cardinal de Richelieu, parlant de la proposition faite au Conseil, en 1613, d'unir les deux mers pai' les rivières d'Ouche et d'Armançon, ajoute : « Cette entreprise estoit trop grande pour le temps, n'y ayant personne qui eust [une connoissance suffisante] du commerce et de la richesse de la France pour l'appuyer. » (Mémoires de Uichelieii, dans la même collection, 2" série, t. X, p. 321, 322.) — On lit dans la Gazette de France, a la date du ,30 mars 1641 : » Le 27 du courant sont arrivez en cette ville dix batteaux chargez de diverses marchandises, venans de la rivière de Loire, qui ont passé par le canal nouvellement fait depuis la ville de Rriare jusques a Montargis, de la longueur de douze lieues. La nouveauté du cas, et l'espéranrc que la ville de Paris recevra grand accroissement de toutes sortes de commoditez, par la communication de la rivière de Loire avec la Seine, a donné sujet au corps de ville d'aller au-devant de cette Hotte, qui a esté aussi reccué avec l'applaudissement de grande quantité de peuple qui l'a veué arriver. » — On sait par le .lournal du marquis de Dangeau, t. XVIII, p. i(!0, que le canal des Ardennes ne fut commencé qu'en 1698. — La proposition de ■ rendre la Somme navigable d'.\miens a Saint-Quentin, par un canal (jui la joindrait a l'Oise près de la Fère, est encore plus moderne; on la rencontre pour la première fois dans le procès-verbal de la séance du Conseil de commerce tenue le 30 décembre 1723. (F. 12. 71, p. 321.) — A dater de cette époque, les projets de canaux se multiplient. C'est d'abord le président Morel qui sollicite la permission d'ouvrir un canal depuis le port de Courtavant jusiiu'ii la Seine, dans la longueur de deux mille quatre cents toises, et de lever, ii son prolit, un droit de passage (il/id., V. 12. 75, p. 66; séance du 22 janvier 1728); puis l'ingénieur Roisson qui fait la même demande pour la construction d'un canal navigable, depuis la i»ointe de l'Arsenal jusqu'il la Savonnerie, près de
doc', Colbert recommandait à l'intendant de Toulouse, le 27 mai 1663, de s'informer si les étrangers s'en serviraient. « Pour cet effet, continuait-il, il faudroit prendre soin de donner tous les mois un avis de cette navigation dans une gazette, et faire en sorte que tous les marchands du haut et du bas Languedoc et de la Guyenne en donnassent avis en Angleterre et en Hollande"^. »
Constamment préoccupé des intérêts de la marine, Colbert adressait, en 1678, des instructions à M. de la Favollière, ingénieur-géographe, pour visiter les rivages de la Dordogne, de la Gironde, de la Saintonge et de tout le pays d'Aunis, ainsi que des îles de Ré, Oléron, Ile-Dieu et Noirmoutier^. Il ne s'agissait pas encore de déterminer les bornes de la juridiction des officiers de l'amirauté sur les rivières ci-dessus nommées ^- mais de
Chaillot {ib'ul., F. 12. 77, p. rj67; 26 octobre 17Ô0> puis encore le sieur de la Guéronni(>re qui s'annonce comme voulant exécuter un canal de Limoges à Chàlcllerault, en passant par Poitiers. 'Ihid., F. 12. 78, p. ."J6; 2.0 janvier 1731. Cf. p. ISO, 8 mars de la même année.) C'est sûrement dans un esprit de protection poin- cette espèce de travaux publics qu'avait été rendu l'arrêt portant que les vins de Bordeaux que les négociants de Calais tireraient de Dunkerque. par les canaux, jouiraient de l'exemption des droits de sortie des cinq grosses fermes, lorsqu'ils seraient transportés par mer a l'étranger. (Ibid., F. 12. 75, p. 280; séance du 22 avril 1728. .
' L'histoire da canal du Midi, iunnu précédemment sous le nom de canal de Languedoc, a été écrite par Andréossy et publiée a Paris sous ce titre, en 1808, en un volume in-8". On trouve une description du canal de Languedoc dans le Mer atre galant, volume de juin IfiSl, p. 16ô-2i7. Cf. juillet 1681, 1"> partie, p. 17, et septembre, p. ri.
- Lettres, instr. et m^in. de Colbert, t. I, li"*" partie, introducl., p. ci.xxxm.
' Ibid., t. III, 2e partie, p. 78, en note.
' Par arrêt du .3 mars 1692, le parlement de Cordeaux défendit aux officiers de Tamirauté de connaître d'aucuns faits de pêche, épaves et autres faits d'eaux et forêts, sur les rivières de Gironde, Dordogne et Garonne, jusqu'à l'embouchure de la mer. (Valin. Soiireaii Commentaire sur l'ordonnance de ta viariite. elc, t. I. p. 12i.)
recueillir les renseignements nécessaires pour meltre les côtes en état de défense : il était réservé à M. de Pontchartrain de descendre dans les détails de la police maritime ', au Conseil du roi^ et au parlement de Bordeaux, clans l'étendue de son ressort, de la régler^.
Il ne manquait plus à Bordeaux qu'un professeur d'hydrographie : en 1682, on institua une chaire de cette science ^ et depuis elle n'a pas cessé d'être occupée^.
1 Le 17 novembre 1698, le comte de Pontchartrain écrivait a de Cassé : « On a reconnu que les pilotes de Méché, qui vont joindre les vaisseaux estrangers qui descendent de Bordeaux pour les sortir du Pertliuis, embarquoient des nouveaux convertis pour les y porter; ce qui a obligé M. le marécbal d'Eslrées de leur delTendre de sortir du port dans leur chaloupe sans en avoir demandé permission "a l'olTicier de marine ([ui y est estably. Le roy m'ordonne de vous escrire de faire de pareilles deffenses a Saint-Palais, où il y a bon nombre de ces chaloupes. » {Correspondance administrative sons le règne de Louis XIV, l. IV, p. 410, m, en note.) — L'amirauté voulait encore, a ce qu'il paraît, exercer le droit de visite sur les navires en marche; mais elle dut se désister de ses prétentions en face de l'art. 12 du règlement du 25 juillet 1704, invoqué plus tard par le commerce de Bordeaux (registre du Conseil de commerce, F. 12. o7, folio 10 recto; 12 février 1712), article qui prononçait on termes cxpri's que le navire chargé de nos marchandises et parti de l'un de nos ports; avec congé de l'amiral, no pouvait otro arrêté sous quoique prétexte que ce fut.
- Par arrêt du Conseil du 25 janvier 1G99, les juge et consuls de Bordeaux ayant pris connaissance delà saisie du Soleil, d'Amsterdam, opérée dans leur port, laflaire fut évoquée au conseil du roi et renvoyée par-devant l'amiral et les commissaires établis pour le jugement des ])risos. (Valin, Nouveau Commenlaire sur l'ordonnance de la marine, etc., t. I, p. 74.) — Vingt ans auparavant, les juge et consuls avaient déjà eu une contestation avec les oflTiciers de l'amirauté; elle fut réglée par un arrêt définitif, rendu le 15 juillet 1()79. {Ibid., p. 114.)
•■^ Voir arrêts du parlement de Bordeaux sur les huissiers et .sergents dos amirautés, en date de 1(591, 1692, 1()94 et 169:), cités par Valin dans son Commentaire sur l'ordonnance de la marine, \. 1, p. 174.
'' Conlinuation à la Chronique Iwurdeloise, p. 79.
•■' Voyej. le registre B de la Chambre de commerce do (iiiionno, folios 95 verso cl 17Hv.Ts(.; 1<t „(|(ibro 1719 cl 2Juilb'l 1725.
Colbert portait aussi son attention sur nos foires. Le 16 décembre 1682, il écrivait à l'intendant de Ris : « Il suffit que vous soyez satisfait du commerce qui s'est fait dans les foires de Bordeaux; et comme ces foires sont d'une grande conséquence à l'Estat, parce que c'est par la sortie des vins et denrées qui s'enlèvent de ces foires que l'argent entre en plus grande quantité dans le royaume, je vous prie d'examiner toujours avec soin ce qui s'y passe et l'enlèvement des denrées \ » etc.
Détourné par des soins de toute nature, Colbert resta quelque temps sans s'occuper du commerce de Bordeaux; il y revint à propos d'une question délicate déjà agitée treize ans auparavant, celle du coupage des vins. Le 13 janvier 1683, il écrivait à M. de Ris : « Sur les condamnations d'amendes qui ont esté prononcées par les jurais faisant la police contre les marchands qui transvasoient les vins du haut Pays et les meslangeoient avec de petits vins, il n'y a presque rien de plus important dans l'Estat que d'empescher ces sortes d'abus et de maintenir dans leur bonté naturelle les vins de ce payslà, qui sont d'un prix inestimable au royaume par la nécessité en laquelle sont les estrangers de s'en servir-. »
Les marchands frappés par la sentence des jurais réclamèrent, et Colbert renvoya l'affaire à l'examen de l'intendant. 11 lui fait observer que ces magistrats étaient portés, par un intérêt spécieux qui les regardait, à empêcher le coupage des vins, parce qu'ils pouvaient prétendre, à tort peut-être, que les vins du haut Pays n'entrant pas dans cette manipulation, il s'enlèverait une
' Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, i'^ partie, p. 7ii, l'iô. - Ibid.. p. 7io, note 1. Cf. t. Il, !■•<• partie, inlnid.. p. clxxxi.
102 HISTOIRE DU COMMEUCL-
plus grande quantité de vins du Bordelais. 11 ajoute : « L'intérest des marchandé consiste k faire un grand débit: ainsy, pourvu que ce coupement satisfasse au goust de l'Angleterre et de la Hollande, ces marchands pourroient, en ce cas, avoir plus de raisons que les jurais. Pour prendre une résolution sur ces ditférents intérests, il seroit nécessaire que vous examinassiez si ce coupement se fait de tout temps ^ » etc.
M. de Ris ayant répondu à Colbert que le mélange des vins n'avait commencé que depuis deux ans, et que les Anglais n'avaient point voulu acheter des vins ainsi coupés, le ministre l'autorisa à laisser exécuter la sentence des jurats de Bordeaux. 11 écrivit en même temps au premier président du parlement que ce corps pouvait faire tel règlement qu'il jugerait à propos pour interdire les coupages'^.
Nous arrivons à l'année 1688. Colbert, mort cinq ans auparavant, avait été remplacé par son fds, le marquis de Seignelay, qui eut un lourd fardeau à porter. La ligue formée en Europe contre la France devenait de jour en jour plus formidable. Louis XIV en reconnut la force à la confiance avec laquelle les Hollandais défendirent l'entrée de nos vins et de nos eaux-de-vie; cette interdiction cependant n'était qu'une représaille de la défense de recevoir en France les ouvrages de laine et de fd de la Hollande, non plus que leurs harengs, à moins qu'ils
^ florrespondunie administrative sous le règne de Louis MV. t. lil, p. S8i. — Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. H, 2«-- partit', [i. 7irj.
- Lettres, inst. et mém. de Colbert, t. II, 2' partie, p. 7io, note ± — Déjà en 1GW, des vins frelatés avaient été signalés a Bordeaux; a eette oeeasion, les jurais opérèrent des visites chez les débitants, et procédéreril ((uitrc les déiinrpiants. (C.nntinuntion ii la Chronique bourdeloisc. p. Gi.j
ne fussent salés avec du sel de France. Si le tarif de 1667 n'eût jamais été révoqué, la France n'aurait pas eu besoin de cette nouvelle prohibition, elles Hollandais n'eussent vraisemblablement pas été en état de prendre ce parti vigoureux ^ .
Le commerce avec les Provinces-Unies reprit cependant au commencement du xviii^ siècle ; mais les navires hollandais ne pouvaient venir à Bordeaux charger des vins qu'avec un passeport temporaire délivré sur l'avis du Conseil de commerce^. En 1706, ils furent retenus dans les ports de la Hollande par des vents contraires, pendant tout le mois de décembre, et les armateurs craignirent les rigueurs de l'administration. M. de Pontchartrain les rassura en écrivant aux officiers de l'amirauté que le roi voulait bien, par grâce, ne point tirer à conséquence l'expiration des passeports périmés, ajoutant qu'il en serait envoyé d'autres pour assurer le retour de ces navires^. Nonobstant les ordres du ministre, un bâtiment hollandais, chargé à Bordeaux par deux négociants de cette place, Saincric et Flanquier, fut arrêté dans sa route vers Amsterdam et mené à Dunkerque, « sous prétexte que le passeport du roy dont il estoit muni estoit expiré'^. »
Louis XIV, pour éviter l'abus que les Hollandais faisaient de ces passeports, et afin qu'ils ne s'en servissent
' De Eorbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, i. II, p. -iO.
- Registre du Conseil de commerce, F. 12. 53, folio 142 recto; séance du 15 avril 1707. Cf. folio 145 verso; 29 avril.
•* lOid., folio 9 recto; séance du 5 février 170G. Voir la suite, folio 11 verso; 12 février de la même année.
' Wid., folio 25 recto; séance du li avril 17(H).
pas pour aller en d'autres pays ennemis, avait ordonné qu'ils donneraient une caution proportionnelle pour les navires qui viendraient charger dans les ports du royaume. Les marchands de Bordeaux réclamèrent contre cette mesure. Après avoir exposé que beaucoup de maîtres de bâtiments hollandais n'avaient pas de correspondants à Paris pour y donner caution, et que les banquiers, pour s'y prêter, demandaient de grosses sommes, les pétitionnaires suppliaient le roi de leur permettre de donner bonne et suffisante caution au greffe de l'amirauté de Bordeaux, afin qu'en rapportant le certificat du greffier, ils pussent obtenir des passeports pour les navires hollandais qui viendraient dans cette ville, où leurs capitaines avaient de nombreuses relations. Ils assuraient que, grâce à cette faculté, le nombre des arrivages doublerait infaifiiblement. Consultés sur l'opportunité de cette mesure, les députés qui faisaient partie du Conseil représentèrent qu'ils n'y voyaient pas d'inconvénient, à la condition, pour les négociants de Bordeaux, de donner leurs mémoires à leur Chambre de commerce, afin qu'elle pût les envoyer à leur député au Conseil, avant de demander l'expédition des passeports ^
Le plus grave des aljus reprochés aux Hollandais j)(»rteurs de ces passeports était de s'en servir pour faire la course. Un capitaine. Corneille Tromp, avait vendu à l'un de ses compatriotes établi à Bordeaux, le sieur Vandezande, le Saint-François, de Rotterdam, mis en charge et à fret pour aller aux iles françaises de l'Amérique. Soupçonnant une fraude dans le sens ci-dessus
' Roc;isU-c (lu Conseil de cnniiiion-c, V. \i.'t\. l'nlid TtSô verso; séaiiic <lii n se|itciiilire 170."). Cf. folio ô.'i.") recto.
[rr DI-: LA NAVIGATION A CORDEAUX. 103
indiqué, les officiers de ramirauté de Bordeaux entamèrent une procédure, qui arriva devant le Conseil de commerce, et l'assemblée fut d'un avis unanime que Vandezande n'avait pu acheter le navire en question sans remplir auparavant les engagements spécifiés sur son passeport, qui l'obligeait à retourner en Hollande chargé de marchandises de France, et qu'il ne devait pas lui être permis de faire voile pour l'Amérique'.
Cette affaire terminée, le Conseil eut à en examiner une autre, où il s'agissait encore d'un navire hollandais sur lequel les officiers de l'amirauté avaient mis l'embargo. Le sieur Mayer, marchand de Bordeaux, qui l'avait acheté dans l'intention de le destiner' pareillement ])our les îles de l'Amérique, ne pouvait obtenir de le faire venir lége de Hollande. Il eut recours au Conseil, mais en vain. Les députés furent d'avis de refuser ce passeport, pour ne point nuire à la vente des vaisseaux capturés par nos corsaires, qui périssaient dans nos ports faute d'emploi, et dont le prix était tombé si bas que les Hollandais eux-mêmes étaient venus en acheter. 11 fut encore allégué que ce serait empêcher les constructions navales dans le royaume, et donner aux Hollandais la facilité de déguiser leurs navires et de faire notre commerce en Amérique sous des noms empruntés'^.
Par arrêts du Conseil du roi, en date des 30 déceni-
* Registre du C^onseil de commerce, F. 1:2. 55. folio 588 recto; scaiice du 3 octobre 1708. Cf. folio 340 recto, ô août, et folio 531 recto, 2:2 du nièiiie mois.
- Ib'uh, folio 293 verso; séance du 10 octobre 17t)8. — Dans le registre A de la C.bambrc de commerce de Guiennc, p. 109, est consignée, ii la date du 28 juin 1708, une plainte contre des étrangers non naturalisés ([ui niellaient en charge, pour les iles de lAniérique, des navires hollandais sous |)a\illon français.
bre 17 10 et 20 janvier 1711, les nations neutres, telles que la Suède et le Danemark, avaient obtenu la permission, refusée à la Hollande, de commercer avec nos places maritimes; mais le moyen de les reconnaître? Le successeur de Seignelay, Pontchartrain, crut l'avoir trouvé en ordonnant au receveur des traites à Blaye de visiter tous les navires qui entreraient dans la rivière de Bordeaux. Cet officier remontra, d'abord qu'il lui faudrait avoir un maître constructeur entendu pour distinguer les flûtes suédoises et les galiotes danoises, « qui sont de fabrique semblable à celle des Hollandois, » et un interprète des langues étrangères pour distinguer les matelots des différentes nations : or, si l'on trouvait l'un et l'autre à Bordeaux, il est douteux que Blaye fût aussi bien pourvu ', Armés l'un contre l'autre, les deux états Scandinaves employaient la plus grande partie de leurs équipages, assez peu nombreux d'ailleurs, et cette circonstance, jointe à la difficulté de leur navigation, que les glaces interrompent et qui n'est ouverte que dans le mois de mai, était bien faite pour enhardir les Hollandais à dissimuler leur nationalité : aussi n'y avaient-ils pas manqué. Dans la précédente guerre et avant la déclaration de celle-ci, ils avaient fait naturaliser, en Suède et en Danemark, plusieurs de leurs matelots, qui, après avoir
' Dans une requête adressée a la Chambre de commerce, en 1751, par un sieur Gellneau, constructeur de navires, qui sollicitait une prolongation de jouissance pour un terrain qu'il tenait de la ville et où il avait établi son chantier, cet industriel en fait remonter la fondation a trente ans de l'a. (Reg. C de la Chambre de comm., folio iS.'j verso et 12G verso; 20 juillet et 2 août 17">1.) Nous avons déjà vu un certain Lafore, courtier et interprète des langues du Nord (ci-dessus, p. 74, 75, note 2. Cf. reg. A, p. 79 et 100) ; en 1706, un autre courtier demandait la permission d'envoyer deux de ses enfants en Hollande pour y apprendre la langue. (Reg. A, p. Tii ; 16 dclobre 1700.)
navigué dans la rivière de Bordeaux sous les pavillons de ces couronnes, reparaissaient pendant cette guerre comme sujets des États-Généraux avec des navires hollandais munis de passeports du roi. Le Conseil de commerce décida que ces lettres de naturalité entachées de fraude ne sauraient être valables en France et couvrir les porteurs*; mais il ne put empêcher des vaisseaux neutres, chargés de vins venant de Bordeaux, de transporter leur cargaison dans les ports de la Hollande'^.
Pendant le siège d'Ostende, il était entré dans le port de Dunkerque un nombre considérable de frégates et d'autres bâtiments partis de notre ville. Louis XIV ayant déclaré ennemis les pays qui s'étaient sou'straits à la domination de l'Espagne, ces bâtiments tombaient dans le cas de la confiscation ; mais, sur les réclamations de la Chambre de commerce de Dunkerque, qui signala les représailles qu'une pareille mesure ne manquerait pas d'amener, il fut sursis à son exécution, et le Conseil de commerce fut consulté, notamment le député de la ville de Bordeaux, que l'on supposait avec raison au fait des intérêts que nous pouvions avoir en Flandre^.
La mer était alors infestée de corsaires, qui faisaient le plus grand mal au commerce de Bordeaux. Vers la fin de l'hiver de 1708, une flotte de onze vaisseaux marchands, sortie en partie de ce port, était devenue la proie des croiseurs de Flessingue. On apprit que ces corsaires avaient été avertis par leurs compatriotes, por-
' Registre du Conseil de commerce, F. 12. 53, folio 243 recto; séance du 27 mars 1711.
- IbkL, F. 12. 37, folio 38 recto; séance du l" juillet 1712. ■' ll'id., F. 12. 33, folio 73 recto; séance du l'^' septembre 1700.
108 lIlSrOlHE DU COMMEHCE
teurs de passeports, des vaisseaux français qui se trouvaient dans la Gironde prêts à partir, et il fut proposé, entre autres mesures, de demander au commerce de contribuer à la dépense de l'armement de quelques frégates destinées à protéger notre marine marchande. Le Conseil de commerce, consulté dans cette circonstance, émit l'avis de communiquer cette proposition aux négociants des villes de Nantes, la Rochelle, Bordeaux et Jiayonne, pour avoir leur avis séparément '.
En 1711, le conseil d'État rendit deux arrêts pour l'armement de la frégate la Nymphe. Par le premier, du 27 juillet, permission était donnée aux négociants de Bordeaux d'armer une frégate de la marine royale pour donner la chasse aux corsaires ennemis qui enlevaient journellement leurs vaisseaux et leurs barques jusque dans la rivière de Gironde; et le second, du 10 août, autorisait lesdits négociants, par le ministère des directeurs de la Chambre de commerce, à emprunter les sommes nécessaires pour faciliter et accélérer cet armement"-.
Le mois suivant, la Chand)re prit des mesures à cet égard, et le sieur lîrunaud, l'un de s(^s membres, partit })our Rochefort afin de négocier avec l'intendant du lieu. 11 réussit dans ses démarches; nous avons le traité conclu avec l'intendant, et celui qui intervint avec un pai'ticulier pour la fourniture des vivres destinés à l'équipage. Ces pièces, avec nombre d'autres, forment un
' Hpi-'istrc (lu Conseil do commerce, F. Ii2. .'iô, l'ulio ^o'■^ ircio; sciincc du :2rnii;ir.s 17(IH. CI', folio i"M verso, Kî iiiiirs 1708.
I!i'i;islri; A de l;i Cliiiiiilirc de (■oiiiimcici-, |i. HII ; sciiiicc du (i scplouil.ic 1711.
volumineux dossier, dans lequel on remarque une requête des maîtres de barques d'Arcachon à l'effet d'être dispensés de payer les droits de l'armement de la Nymphe, et des délibérations de la Chambre déterminant en quel cas les barques, bateaux et gabares de Royan, de Bordeaux et d'Arcachon, étaient sujets à ces droits '.
Aux corsaires hollandais et anglais succédèrent ceux de Salé et d'Alger, si déjà ils n'infestaient point les côtes de l'Océan à l'époque dont nous allons nous occuper. C'était en 1725 -. Malgré la frégate de la marine royale la
' Rcg. A de la Clianibre de commerce, p. 512, 515, 521, 5:25, 528, 551, 557, 518, 585, 58G; séances des 9 et 2i septembre, du 15 octobre, «du 12 novembre et du 51 décembre 1711, des 22 juin et 8 juillet 1712. — Ces droits ne devaient être levés ni sur les bateaux de Saintonge chargés d'œufs et de volaille, ni sur ceux du bas Médoc, mais seulement sur les marchandises qui venaient de l'autre côte de la Gironde. {IbicL, p. 581, 9 juin 1712.)
- Un siècle auparavant, l'armée navale commandée par le comte de Harcourt et le cardinal de Sourdis, chef du conseil de marine, avait donné la chasse aux corsaires de Salé, plus près de leur repaire. On peut voir le récit des succès obtenus par notre marine dans cette campagne, au liv. VI, chapitre xxxi, de Y Uij(lro(jraph\e du P. Fournier (2« édit., p. 271); nous n'en faisons mention ([ue pour signaler une frégate nommée la Gasconne, qui, ayant découvert un vaisseau turc vers les côtes d'Ortegal, lui donna la chasse et s'en empara après un combat de courte durée. « Ce vaisseau turc nienoit après luy une fluste de 500 tonneaux chargée de sel, laquelle il avoit aussi prise sur un Anglois qui l'avoit achepté d'un Basque. » — Le P. Dan, qui a écrit YHistoire de Barbarie et (le ses corsaires, etc., ne dit rien de ceux qui, de son temps, faisaient la course le long des côtes de l'Océan, depuis le golfe de Gascogne jusqu'en Bretagne, et cependant il ne s'en tient pas a ceux qui écumaienl les mers du Levant. II montre les forbans turcs poussant lours incursions jusque dans l'extrôrae nord de l'Europe. « L'an mille six cens vingt-sept, dit-il, trois vaisseaux d'Alger, conduits par un renégat allemand, nommé Cure Morat, furent si hardis que d'aller jusques en Dannemarc, où prenant terre en l'isle d'Islande, ils enlevèrent plusieurs mesnages escartez l'un de l'autre, et firent esclaves quatre cens personnes qu'ils emmenèrent.... En l'an mille six cens trente et un, Morat Rays, renégat flamand, alla jusqu'en Angleterre, et d'Angleterre en Irlande, où estant abordé sur le soir, il lit mettre dans des chaloupes environ deux cens soldats qui desrendirent dans un petit hameau, nommé liativor. où
f!() HISTOIRE DU C().MMi:UCE
Thétis, (le vingt-six canons^ armée à Brest pour leur donner la chasse, ils se montraient encore sur le littoral de la Bretagne. LaChambre de commerce, émue ajuste titre de ces courses si alarmantes pour les intérêts du commerce de Bordeaux, écrivit à M. de Maurepas, alors ministre de la marine, pour réclamer un secours plus efficace. Il faut croire que ces réclamations n'eurent pas tout le résultat qu'on en attendait, à voir l'insistance avec laquelle la compagnie revient sur les mesures à prendre contre les Algériens et les Saletins '.
ils surprirent plusieurs pescheurs qui demeuroient en cette isle. L'a niesme ils enlevèrent deux cens trente et sept personnes, hommes, femmes et cnfans, jusques a ceux du berceau. » Le révérend pér'c termine en disant : « Voila ce qui est du Ponant et de l'Océan. » (Deuxième édition. A Paris, 16i9, in-folio, liv. MI, ch. IV, p. 315.)
1 Registre R, folios 216 recto et 217 recto (1" et 22 Juin 172ri). — Rcg. C, folios 93 verso et 9o recto (lijuin et 6 juillet 1730); 219 recto (27 décembre 1736) ; 281 recto et verso (10 et 2i janvier 1737 ; 28i recto (li février), etc.