‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 5)Chapitre 39 sur 126 · LE TRAITE DE METHUEN; CONCLUSION · texte numérisé non relu

LE TRAITE DE METHUEN; CONCLUSION

Omission du Mémoire dressé par la Chambre de commerce de Guiemie en 1730; le traité de Methucn présenté comme ayant ruiné le Portugal ; fut-il aussi désastreux pour Bordeaux, et ses elTets furent-ils immédiats? — Statistique du commerce de Bordeaux au commencement du xviii" siècle ; état des importations des vins de France à la douane d'Angleterre, de 1686 à 1786. — Importance des deux premières périodes décennales. — Époque de l'introduction des vins de Portugal dans les Iles-Britaïun'ques ; funestes effets des idées prohibitives de Colberl et de la révocation de l'édil de Nantes ; propagation de la viticulture en Portugal. — Dans les premières années du xviu' siècle, l'exportation des vins de France en Angleterre n'éprouve pas de diminution ; elle va même en augmentant ; traité conclu avec ce pays sous l'intluence des idées de Turgot. — Heureux etTet de ce .traité pour la prospérité de Bordeaux ; nouvelles idées économiques, renouvelées de Colbert, inaugurées par la Révolution française. — Montesquieu el Turgot longtemps méconnus dans leur pays.

Nous avons exposé avec les plus grands détails les vicissitudes du commerce de Bordeaux, depuis le premier siècle de notre ère jusqu'à l'année 1730, date d'un travail remarquable, qui présente une image fidèle de ce commerce à cette époque; mais le Mémoire de 1730 se tait sur un événement des plus graves, qui devait avoir des suites fâcheuses pour la prospérité de Bordeaux, dont les vins forment la principale richesse. Nous voulons parler du célèbre traité d'alliance offensive et défensive conclu, le 27 décembre 1703, avec la Grande-Bretagne, par les soins de son ambassadeur Paul Methuen ', traité

' Ce traité a été publié bien des fois, notamment par Martens, Recueil des principaux traités d'alliance, etc., !■•« édition, supplément, t. 1, p. 41 ; par Hertslet, Complète Collection of the Treatiesand Conventions andreciprocal Régulations at présent subsisting between Great Britain and f'oreign Poivers, etc., vol. il, p. 2i; et par José Ferrcira Borges de Caslro, CoUeccâo de tratados, etc. Lisboa. na Imprensa Nacional, 1856-18.08, in-8°, (. II, p. lOô.

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qui fit entrer le Portugal dans la grande alliance contre la France, et cjui est représenté comme ayant paralysé, pendant un demi-siècle, l'industrie, l'agriculture, le commerce et la navigation d'mi pays autrefois plus florissant que le nôtre'. Le coup que ce traité porta au commerce de Bordeaux fut-il aussi funeste et se fit-il sentir tout d'abord? C'est ce que nous nous proposons de rechercher.

Parmi les statistiques, dont certaines nous sont fournies par les registres de la Chambre de commerce'^, nous choisissons les états des importations des vins de France à la douane d'Angleterre pendant un siècle, de 1686 à 1786, pour ne nous occuper que des dix périodes décennales qui, seules, rentrent dans notre sujet.

Les deux premières, c'est-à-dire celles de 1686 à 1696, et de cette dernière date à 1706, ont une grande importance, parce que, d'une part, la révocation de l'édit de Nantes, d'un autre côté, les manœuvres de Louis XIV et ses guerres entreprises pour sauver Jacques II, auquel il donnait plus tard un asile à Saint-Germain et le titre de roi d'Angleterre, déterminèrent le gouvernement britannique à s'entendre avec le Portugal et à conclure avec lui le traité de Methuen.

' Adiicn lîulhi, A'.s-.s'rti xtaltstique sur le royaiiiiic de Portiifial ('td'Mf/arvc, etc. Paris, 18-22, in-S», t. !<=■■, p. 2i. — Cotte assertion de l'auteur est longuement rétutce dans une publication de la Chambre de commerce de Bordeaux, intitulée : Mémoire sur la possiOiUté de conclure un traité de commerce entre la France et l'Angleterre. Dordeaux, imprimerie de Su\verinck, juin 18i4, grand in-S"; voyez p. 94-100.

^ Kfal des prix de diverses marchandises arrivant des pays étramjers dans le port de liordeaux, en l'an lîl'l. (Deuxième registre des mémoires de la Chambre de commerce, folios 53 verso et suivants.) — Récapitulation du prix des marchandises sorties de Bordeaux en l'année 1717 et de celles qui ij sont entrées, 'ihid.. folio 78 recto.)

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C'est à dater de cette époque que le Portugal a pu introduire, à notre grand détriment, ses vins dans les Iles-Britanniques. Les idées prohibitives de Colbert et l'émigration des cinq cent mille industriels protestants concoururent, en outre, à donner sur nos manufactures de toutes sortes la supériorité aux marchandises de fabrique anglaise. C'est ainsi que des privilèges furent concédés au Portugal et que des échanges s'opérèrent au profit des manufacturiers d'outre -Manche, pendant que nos draps et nos soieries, admis de tout temps dans la Péninsule*, étaient exclus des marchés de Lisbonne et d'Oporto, et que la culture de la vigne se propageait avec rapidité, surtout le long du Douro.

* Voyez le traité de Madrid 14 janvier \o^o), art. 24, dans le Recueil ijéneral des anciennes lois françaises d'Isanibert, t. XII, p. 266. — Au commencement du siècle dernier, nos draps étaient en faveur en Espagne, surtout à cause de la disposition des Espagnols a s'habiller a la française : c'est du moins ce qu'avançaient deux manufacturiers de Sedan, les sieurs Poupart et Catel, qui demandaient la restitution des droits de sortie perçus aux bureaux de Poitou, et de ceux de contablie perçus à Bordeaux, sur sept balles de drap qu'ils avaient expédiées en Espagne, et cela au préjudice des exemptions dont jouissaient par privilège les intéressés dans la fabrique de Sedan. (Registre du Conseil de commerce F. 12.33, folio 205 recto; 2 décembre 1707. Cf. folio 21.'5 verso ; 23 du même mois.) Un arrêt du Conseil d'État, en date du 5 mars 1739. accorda aux draps de cette provenance la faculté du transit en franchise de droits, qui n'existait pas même auparavant pour les draps du Midi adressés aux marchands de Bordeaux. (Registre F. 12. 87, p. 129, 7 avril 1740; et registre B des délibérations de la Chambre de commerce, folio 81 verso, 23 mars 1719. Cf. folios 8.^ et 86 recto.) A cette époque, les plus grosses affaires de ce genre avaient lieu a Bordeaux pendant la foire, et les inspecteurs des manufactures en résidence dans celte ville rendaient compte au contrôleur général des marchés conclus en mars ou en octobre. (Registre F. 12. 81, p. 668-670; 26 août 1734.) C'est sûrement pour faciliter des transactions, déjà bien gênées par des entraves de plus d'un genre, qu'a l'approche de l'une de ces foires, le Conseil de commerce délibérait de rendre un arrêt portant établissement, a Bordeaux, d'un bureau, a l'efret d'y visiter toutes les étoffes de laine, etc., et d'y apposer le plomb du contrôle. (Registre F. 12. 8!, p. 12; 18 janvier 1734. > II. 29

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Il faut cependant remarquer que dans ces deux périodes de 1696 à 1706, "il n'y eut aucune diminution dans nos expéditions de vins. Pareillement, après le traité de Methuen, de 1706 à 1726, par exemple, on ne voit aucun ralentissement sensible dans ces sortes d'affaires, en dépit des calamités de 1709^ et de l'accroissement considérable de la consommation des vins de la Péninsule chez nos voisins^ ; quelques années même

' Le parlement de Bordeaux écrivait h Louis XV, le l*"" juillet 1767, la lettre suivante, dont nous ne retrancherons rien que la péroraison et la formule de la fin : « Sire, quelque attendrissant que soit pour votre cœur paternel le tableau de la misère de vos peuples, il est du devoir de votre parlement de le présenter aux pieds de votre trône et de solliciter de votre justice des secours proportionnés a leurs besoins. Les vins forment le principal revenu de cette province ; de leur exportation facilitée ou suspendue dépend l'aisance ou la ruine des propriétaires ; la culture des vignes exige des avances très-considérables, et la vente des vins, toujours incertaine, est nécessairement liée a l'état du commerce.

« Que de pertes immenses n'a pas éprouvées ce commerce dans la dernière guerre ! et malgré la gêne, la contrainte et la pauvreté de vos sujets, que d'efforts patriotiques n'ont-ils pas faits pour acquitter les subsides! Votre parlement, Sire, ne peut vous dissimuler que le retour de la paix n'en a pas ramené les douceurs : le commerce de cette capitale est encore sans activité, plusieurs vaisseaux sont dans ce port exposés en vente; leurs retours, depuis plusieurs années, ne rapportent aux armateurs qu'un état de leur perte ; les constructions ont cessé; les débouchés ne sont plus les mêmes; les colonies qui nous restent sont ouvertes à la cupidité des étrangers; les denrées ne se vendent plus, ou le prix qu'on en retire ne dédommage pas des frais. Cependant les impôts sont excessifs, et vos peuples sont épuisés.

« L'intempérie des saisons dans cette province aggrave encore la calamité publique. Tous les fruits de la terre ont été successivement détruits ou altérés; l'hiver de 1766 peut être comparé, par ses effets, a celui de 1709; la moitié des vignes a été arrachée par une suite naturelle du dépérissement du commerce; la disette des vins n'a pu même en procurer la vente, et, par surcroit de malheur, les gelées viennent d'enlever les espérances de la récolle prochaine. »

* « Le Portugal et l'Espagne fournissent vint^t mille tonneaux de vin a l'An- Klelerre, la France n'en fournit pas mille; cependant je suis sur que les Anglois préfèrent les vins de France ;i tous les autres : la raison de cette dif-

présentent de l'augmentation, et, au fait, jusqu'en 1786, les vins de France semblent, dans tout le siècle qui prend fin vers cette date, n'avoir pas cessé d'être demandés dans la Grande-Bretagne et en Irlande, contrairement aux appréhensions d'un administrateur bien à portée de juger les choses ^ Il paraît même que, depuis lors, l'exportation n'a fait que s'augmenter, et la cause déterminante de cette progression ne peut évidemment être autre que le traité conclu sous l'influence des idées dont Turgot avait été le plus glorieux représentant.

Ce traité, tant conspué, tant calomnié par les prohibitionnistes ou les protectionnistes d'aujourd'hui (car il y en a encore et beaucoup), fut pour Bordeaux une source de richesses. C'est ce traité, encore plus libéral que celui de 1860, qui renforça notre marine, déjà si florissante pendant le cours et à la suite de la guerre d'Amérique. L'Assemblée constituante fut fidèle à cette politique libérale dans le tarif de 1791; mais la guerre rompit ses desseins. La Convention, en haine de l'Angleterre, hé-

férente consommation se prend dans ce qu'on a touché cy-dessus des droits de sortie et du retardement. Il y a une autre raison, qui est le défaut d'un règlement de commerce : nos vins payent cinquante livres sterling, ou quatre cents écus, par tonneau, pour entrer en Angleterre, pendant que ceux de Portugal et d'Espagne ne payent que vingt et une livres sterling. » {Mémoire sur les vins par rapport à la culture des terres et au commerce, conservé dans les Archives du département de la Gironde, carton 533.)

* « Les vignes, disait M. de Tourny, lorsqu'il sollicitait du Conseil des défenses d'en planter, les vignes ruineront dans peu toute la Guienne. Cette denrée n'est pas d'une absolue nécessité : les eaux-de-vie qu'on tire de ces vins n'auront jamais un cours bien réglé ; et cependant le goût de l'agriculture se perd, la population diminue. » {Essai historique sur l'administration de Monsieur le Marquis de Tourni, etc., par M. Marie de Saint-Georgez. A Bruxelles, M. DCC.Lxxxn., in-S", p. 16, 17. Cf. Bernadau, le Viofiraphe bordelais. A Bordeaux, ISW, in-8", p. 32.}

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rissa notre commerce de prohibitions; les anciennes idées de Colbert reprirent faveur, et les révolutionnaires semblèrent prendre à tâche de restreindre les relations com- ■ merciales, au lieu de les étendre, pour le plus grand bien de la nation, comme l'avait tenté Turgot et comme l'avait démontré si clairement Adam Smith.

En somme, on ne peut s'empêcher de gémir, en considérant Montesquieu et Turgot au milieu du siècle qui les vit naître, et en pensant au sort réservé à leurs idées. L'un trouvait dans ses méditations et son génie la notion la plus vraie de la liberté politique; l'autre, heurtant de front les préjugés reçus, appliquait avec sagacité les doctrines qui font aujourd'hui les nations prospères ; et , pourtant ils ont été méconnus d'abord dans leur propre patrie', au point qu'il a fallu près de soixante-dix ans

' L'intendant Boucher écrivait, le 18 avili 1727, au contrôleur général : « J'ai reçu, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 7 du présent mois, le plaeet présenté par le sieur de Montesquieu, pour demander la permission de planter en vignes trente journaux de landes qu'il a acheptés le 2i décembre dernier, et le mémoire par lequel il piétend justifier que l'arrêt du Conseil, du 27 février 1725, qui défend de faire de nouvelles plantations en vignes dans la généralité de Guienne, est contraire au bien de cette province ot du royaume.

« Comme le sieur de Montesquieu a heauconp d'esprit, il ne s'embarrasse |ias de traiter des paradoxes, et il se flatte qu'a la faveur de quelques raisons brillantes, il lui sera facile de prouver les choses les plus absurdes. Je vous prie de me dispenser de répondre k son mémoire et d'entrer en lice avec lui ; il n'a d'autres occupations que de chercher des occasions d'exercer son esprit. Pour moi, j'ai des choses plus sérieuses qui doivent m'occuper, et je me contenterai de vous dire qu'avant qu'il eût fait cette acquisition, et même avant que l'arrêt qui a défendu la nouvelle plantation des vignes eût été rendu, il était du sentiment commun de toute la province que non-seulement il ne falloit pas souiïrir qu'on plantât de nouvelles vignes, mais qu'il auroit été à souhaiter fju'on arrachât au moins un tiers de celles qui avoientété plantées depuis 1709. Son intérêt personnel le fait aujourd'hui changer de langage, et non de sentiment; car je suis persuadé qu'il est toujours dans les mêmes principes, et que

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pour leur former en France une majorité d'adeptes. Ailleurs, au contraire, et tout de suite, des disciples nombreux se sont groupés autour de leur nom, comme autour d'un drapeau; ils ont fait fructifier leurs idées et sont devenus grands hommes eux-mêmes, en s'inspirant de ces grands esprits.

le mémoire qu'il vous a présenté est un jeu d'esprit dont il connoit mieux que personne la fausseté. Mais il ne doit pas être écouté, et il y a beaucoup moins de raison de lui accorder la permission qu'il demande, qu'aune infinité de peisonnes qui voudroient planter en vignes des terres qu'ils possèdent depuis longtemps; et pour peu qu'on s'écartât de Texécution de l'arrêt du Conseil auquel vous m'avez ordonné de tenir la main par votre lettre du 2« mars dernier, le peu de terres labourables ou prairies qui restent dans cette province, du moins aux environs de cette ville, seroient bientôt converties en vignes.

« Le sieur de Montesquieu n'a achepté les terres qu'il veut mettre en vignes, qu'au mois de décembre dernier. Si effectivement elles n'étoient propres qu'a la vigne, il ne devoit pas en faire l'acquisition, puisqu'il n'ignoroit pas la disposition de l'arrêt du 27 février 1725, qui défend ces sortes de plantations. Il peut les mettre en bois ou en faire tel autre usage qu'il trouvera plus convenable, sans pouvoir se plaindre du peu de revenu qu'il en tirera, puisque toute cette acquisition ne lui revient qu'a 60 livres une fois payées, et 2 deniers d'exporle et 1 sol de rente par journal. 11 a encore acquis soixante-dix autres journaux au même endroit, qu'il m'avoit pareillement demandé de pouvoir planter en vignes, et il ne s'est restreint aux trente journaux pour lesquels il vous demande aujourd'hui la permission, que parce qu'il a reconnu que la demande de cent journaux paroitroit exorbitante ; mais il se flatte que si on lui permettoit d'en planter d'abord trente, il pourroit obtenir la même permission pour le reste, parce qu'il neconviendroit plus de l'obliger a planter du bois dans le surplus, a cause du préjudice que sa vigne en pourroit recevoir. J'ai l'honneur, » etc. (Archives du département de la Gironde, carton 522. Dans le sui vaut se trouvent deux mémoires, dont l'un semble être celui de Montesquieu.)

FIN nr TOME SEGONn.

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