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LES DÉBOUCHÉS DES PRODUITS DU LEVANT

en Hollande et de là par le Rhin i Genève puis à Marseille et destinées en partie à être réexportées dans le Levant, suivaient une voie bien singulière pour parvenir aux échelles qui les fournissaient autrefois à l'Europe.

Des Suisses s'étaient même établis à Marseille, où ils étaient attirés par de grands privilèges, pour y pratiquer le commerce du Levant. En 1716, la Chambre délibéra au sujet de deux Suisses qui réclamaient parce qu'on avait fait payer à La Canée les droits de consulat à des marchandises qui leur étaient adressées, ils prétendaient être soumis au droit de tonnelage payé par les marchands français, et non aux anciens droits de consulat conservés seulement pour les étrangers. « Etant Suisses, déclara la Chambre, ils sont à l'instar des Français jouissant des mêmes privilèges que les véritables sujets de Sa Majesté », et elle ordonna que les droits qu'ils avaient payés leur fussent restitués'. Enfin, les Marseillais vendaient même des produits du Levant aux vaisseaux hollandais qui venaient leur apporter des métaux, des épices, des mâts, des cordages*, et qui chargeaient surtout pour leurs retours des huiles, des savons et des fruits du Midi*.

Les débouchés du commerce français du Levant étaient donc nombreux, mais ils étaient néanmoins insuffis;ints. Souvent les négociants souffraient de l'encombrement des marchandises, qui restaient dans les magasins sans acheteurs. Plusieurs fois, il fallut avoir recours à |j

des suspensions de commerce de quelques mois pour faciliter l'écoulement du stock accumulé i Marseille, et chaque fois qu'il se produisit un redoublement d'activité dans les échanges entre Marseille et le Levant, comme de 1697 à 1701 ou de 1713 i\ 171 S> il en résulta une véritable crise et une série de banqueroutes parmi les négociants de Marseille. Ce qu'il fallait au commerce français du Levant, ce n'était pas tant cherciicr des débouchés à l'étranger que s'assurer

(i) BB, 6. Dïlibiralion du 7 août iji6.

(2) Voir HH, 2/ : Etat des vaisseaux arrivés de Hollande à MarstilU et de leurs !|

clMrgtments en i6</S, i6q(}, ijon (14 vaisseaux d'Amsterdam et 2 de Rotterdam). 1

— Le girofle, le poivre, les inercerics; le fer, le plomb, le laiton, le fer blanc, la !

céruse; les cibles, le chanvre, les mâts, douelles, poulies et de nombreuses autres |

marchandises figuraient d.ins leurs cargaisons. •

(î) Vingt-cinq vaisseaux (dont dix d'Amsterdam) chargèrent à Marseille pour !

la Hollande de 1680 à 1683, et neuf pour Hambourg. 11 y avait à Marseille des 1

marchands hollandais établis et un consul hollandais. — V. Regisl. des Insiii. de ! Vamirautède Marseille, i" octobre r6/<;, 2} avril 16S}, 2 février 16S6 : enregistrement de la commission du consul.

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TABMîAU qi; ÇOMMERCp

cçli)i des port:> français du Ponant; la s^rveillancs plus rigoureuse ctabjic pour faire payer le 20 0/0 força les Fonaniais, ver* le commencement du xviir siècle, à s'approvisionner davantage à Manieillc, et ce fut l'une des principales causes de l'essor plus grand que prit |c commerce du Levant à cette cpocjuc.

La valeur des marchandises d'exportation fut toujours bien inférieure à celles des importations du Levant en 1-rance, et de tout temps les Marseillais complétèrent leurs cargaisons par de fortes sommes d'argent. Cependant, A la fin du xvii' siècle, grâce aux efforts de Colbert et de ses successeurs, les marc!iiandises prirent dans les chargements des bAtiments français une place qu'elles n'avaient jamais eue. Les articles que la France fournit aux ét^hellçs p¥ varièrent d'ailleurs pas pendant tout le xvii" siècle et le nombre en était encore plus restreint que celui des produits du Levant apportù en Ff^nçe, si rpn s&]{i tient i\ ceux qui donnaient lieu A un sérieux trafic. Les draps .avaient à eux seuls beaucoup plus d'importance que tous les autres, et après eux les papiers, les bonnets, la mercerie, ];\ quincaillerie étaient les seuls qui donnaient lieu .\ des veuics considérables.

A la tin du xvu' siècle, les nombreuses manufactures du Languedoc' fabriquaient des draps fins et communs analogues à ceux dw Anglais et des Hollandais; eUes les égalaient et parfois mèroe les dépassaient en beauté et en qualité'. LesmanuCictures du Dauphinc et de Provence ne produisaient que des draps communs et eu quantité beaucoup moindre. De 1700 ù ijOj les bâtiments français portèrent 61 .831 pièces de dr.ap^ dans les échelles et U guerre de succession ne porta pas atteinte aux manufactures puisqu'en 1716

(1) Voir l'énumcratiou, p. 298.

(2) Voir au sujet de ces draps, p. 126, note 2. — Le tarif de fret dressé paç b Cliambrc le 1^ février i-iX) distingue ies draps : iiuhout, londrine prcmiétc et seconde, londres, Saint-Cliinian, S.iiiit-Pons et abouboucliv, BB, ; . — I,o l^r/ail Kigxiiiiit donne le détail des assortiments de pièces de difléreotcs coulcoft dont il faut composer une lialle de draps pour les ditVèrentcs éclielies. — Modèle d'une balk de draps londrines pour Sniyrne ; une pièce écarlate ou rouge crantûisj ; deux pièces violet, un clair cl un foncé; trois pièces vert, mais il n'eu tAut point dv- vert d'herbe; une pièce couleur de pourpre ou cancllc. — Les coukun ks plus demandées pour \a l'erse sont : Isabelle, feuille morte, couleur de soufrt, jaune, citron, orange, couleur de chair, pourpre clair, céladon, rosc^ incaruadin.— Les assortiments de draps londres destinés au peuple étaient moins compliqua. Modèle d'une balle: trois pièces bleues, deux vert orua, une vert Daissani, Jctu violet bien foncé. — P. 402 et suiv.

0) Dont 4*.>.095 pièces de draps fuis, is.l49dL draps commuas du Langucdoi

l'exportation s'éleva à 15.485 pièces, chiiïrc qui sans doute avait été rarement atteint auparavant. Ainsi, au commencement du xviii" siècle, les trois grandes puissances qui se disputaient le marché du Levant avaient la draperie comme principal article d'éciiange; elles y portaient les mêmes qualités et les mêmes assortiments, ne cherchant qu'à imiter réciproquement leurs procédés de fabrication. Mais, en dehors de cet article commun d'éclianges, chacune d'elles écoulait dans le Levant les produits particuliers de son industrie ou de son sol.

Les Marseillais vendaient dans les échelles diverses étoffes grossières comme les pinchinats fabriqués en Provence, dont les plus beaux étaient achetés 38 A 42 livres la pièce à Marseille, et les vigans, que les tisserands des Cévennes apportaient à la foire de Beaucaire. Ces draps, portés à Smyrne surtout' et à Constantinoplc, étaient ensuite revendus aux liabitants de l'Archipel qui seuls en faisaient usage, aussi le débit n'en était pas grand ; il en était de même des cadis et perpctuans de Nimes, mais les verdets de Montpellier avaient plus d'importance puisque la vente de ces étofles à Smyrne atteignait parfois 5 .1 600.000 livres'. En dehors de ces diverses draperies, fines ou grossières, la Provence exportait encore dans le Levant quelques toileries et des serges impériales.

La fabrication des bonnets de laine, florissante à Marseille, fournissait un excellent article d'échanges : les Provençaux vendaient i Smyrne jusqu'il 150 caisses de 80 douzaines de bonnets fins dont les plus beaux valaient 3 piastres la douzaine et 200 caisses de bonnets ordinaires à i pi;istre 1/2; à Constantinople b consommation n'était que de 30 ou 40 caisses de bonnets fins\ Un certain nombre de vaisseaux prenaient chaque année des assortiments de « merces *, c'est-à-dire de mercerie ; suivant le Parfait Négociant on pouvait débiter chaque année à Constantinople jusqu'.\ un million d'aiguilles de France, achetées à Lyon, Paris ou Rouen *. Quant à l'indus-

et 6.488 pièces Je draps commun.s Je Marseille ci du Djupliinc (Joiit j.tStj de Marseille). — Ftat envoyé par le sieur Cauviùre inspecteur des Jraps. — Même ét.it pour l'annte 1716. Arai Nul. f^.ô.f).

(i) Lts vigans valaient à Smyrne trois quarts ou utte piastre le pic, tandis que les lonJrincs éuient venJucs Jcpuis deux piastres fiisqu'i trois piastres un quart, les draps iiin-lonJrins jusqu'à deux piastres, les draps londrcs ou communs une piastre un quart i une piastre et «ieiiiie. — Neuf pics de Smyrne faisaient dnq auocs. {Piiij'uit Xt'gocitvit .)

(i) Parfait S'ègoàmil, p. .|o8. 410. 446-47.

(5) /WJ.,p. 408 et 453.

(4) ;W.,p. 4SI-

5 lé TABLEAU DU COMMERCE

trie des chapeaux, plus développée encore à Marseille que celle des bonnets, elle ne donnait pas lieu à des échanges dans le Levant où cette coiffure n'était pas usitée; les chapeaux de Marseille étaient vendus en Italie et en Espagne.

Avec les tissus l'article de vente le plus important du commerce français était le papier. Le trafic du papier dans le Levant était antérieur au xvii*' siècle et les Vénitiens en portaient aussi des quantités considérables, mais celui de France était plus renommé. Sa réputation se maintint, même quand celle des draps tomba, et quand Seguiran visita les vaisseaux de Marseille en 1633, la plupart d'entre eux en étaient partiellement charges. Le papier des manufactures de Provence et des autres pays du royaume était alors apprécié surtout à Alexandrie et au Ciire où on l'acceptait dans les échanges comme une véritable monnaie et l'un des meilleurs cadeaux que les consuls pussent foire aux pachas et aux puissances était de leur en donner quelques balles ; à la fin du xvii' siècle c'était plutôt à Smyrne et à Constantinople qu'on en trouvait le débit; d'après Savary les ventes s'élevaient à 7 ou 800 balles de 24 rames dans la première échelle et h 900 dans la seconde, et les Français en retiraient environ 100.000 livres'.

Les métaux bruts ou travaillés donnaient lieu à un important trafic dans le Levant où l'industrie minière et métallurgique n'existait guère, mais ce commerce était fait surtout par les Anglais et les Hollandais qui s'approvisionnaient de ces métaux à Hambourg et dans les villes de la Baltique. Les Marseillais en transportaient dans les échelles de petites quantités qui leur étaient fournies par les vaisseaux d'Amsterdam venus pour chercher des produits du Midi, et plus rarement par les Anglais. C'est ainsi que le fer, l'acier, le plomb, l'étain, le fer blanc, le fil de fer, le fil de laiton, la céruse, le cinabre, r« arquifous* », figuraient chaque année, mais pour de faibles valeurs dans les chargements des Marseillais. Les « quinquailles », fabriquées spécialement à Forest, étaient un article plus courant du commerce des Français. « Dix-huit i vingt milliers de quincaillerie de Forest, dit le Parfait Ni'gociaiil, se peuvent vendre à

( I ) V. liiijwlion tic Sej;ifiran, p. 2;./. — Parfait W[i^'ociant, />. 40^ : les ballots Je 24 rames se vendent de 16 à 18 pùistres ; les bons papiers, 20 piastres. — P. 447 : il y a deux sortes de papiers de France ; le papier manuHicturé en Provence s'achète 36 livres le ballon de 24 rames et se vend ordinairement 20 piastres le ballon.

(2) Acheté en Angleterre ou en Hollande pour écurer.

Constantinoplc, savoir : couteaux de nacre de perle, mancliettes rondes, ciseaux il barbiers, ciseaux h rose, petits ciscaux'damasquinés, couteaux à la caudale, 7 ;\ 800 douzaines de lunettes *. » La grenaille de plomb préparée ;\ Marseille pour la chasse foisait l'objet d'échanges assez importants puisque la Chambre en évaluait l'exportation à 150.000 livres par an vers 1700 ; il est vrai qu'une partie était vendue en Espagne. Enfin, le corail ouvré à Marseille dans des ateliers qui étaient une curiosité pour les étrangers, les « rocailles » . qui « s'achetaient ;\ Rouen de plusieurs couleurs et façons et dont les unes vertes et jaunes valaient environ 23 sols le millier », les cuirs, « buffres, basanes, baudriers », les « auffes », ouvrages de sparteric faits avec l'alfa tiré de la province de Valence et qui occupaient h Marseille quantité de pauvres gens, faisaient encore partie des objets manuflicturés portés par les Français dans le Levant.

Outre les produits de l'industrie française un grand nombre de denrées, surtout de denrées alimentaires, soit des Indes, soit de Provence, fournissaient des articles d'échange aux Marseillais. Les échelles, à la fin du xvii*^ siècle, recevaient leurs épices de l'Occident au lieu de lui en fournir; malheureusement, bien que la Compagnie des Indes orientales en apportât beaucoup sur ses vaisseaux, ce n'était que par les Hollandais que Marseille se les procurait. Par suite des monopoles et de la bizarrerie des règlements on voyait ce spectacle singulier : les Ponantais s'approvisionnaient auprès des Anglais et des Hollandais des marchandises du Levant et les Marseillais demandaient aux étrangers les denrées des Indes. Aussi, tandis que les Anglais et les Hollandais portaient quantité d'épiceries dans les échelles, les Provençaux ne vendaient qu'un peu de poivre et de girofle et encore moins de cannelle et de muscade. Du moins les Malouins leur apportaient avec leurs morues des produits des Indes occidentales qui étaient ensuite réexportées dans le Levant, et même, ;\ la fin du xvn' siècle, les Marseillais, encouragés par les ministres, envoyèrent des vaisseaux eux-mêmes aux « îles françaises de l'Amérique*. » Le sucre, raffiné à Marseille, et les cassonades du Brésil

(i) Par/ail Négociant, p. .f)i. — Forcst-sur-Vcsdrc , bourg de la province de Litige, possède encore aujourd'hui divers établissements métallurgiques et des fabriques d'aiguilles (3180 habitants).

(2) Autorisation donnée au capitaine François Bonnccorse de se rendre aux îles d'Amérique avec son vaisseau le Saint -Charles, chargé de marchandises, et de les }• échanger contre d'autres, moyeniiant le 5 0/0 de la valeur du chargement à la

TABl-HAU nu COMMERCK

cwicni les denrées des Indes occidentales de meilleure vente d.ins le Levant ; ils faisaient concurrence \ Sniyrnc et \ Constantinoplc aux sucres d'Egypte et ces deux L^chelles en achetaient de grindes quantités, surtout quand la récolte d'Egypte n'était pas bonne. Un voyageur remarque qu'i\ la fin du xvu' siècle les besoins du Levant devinrent bien plus considérables quand les Turcs prirent l'habitude de sucrer leur café comme ils sucraient auparavant déj;\ leurs autres boissons. La cochenille, l'indigo, le bois de campôche» le bois du Brésil, la salsepareille, le tabac, la morue, étaient les autres produits d'Amérique que les MarscilLiis portaient aussi dans les échelles.

Quant aux denrées de Provence, elles n'avaient qu'un débit restreint dans le Levant : les huiles étaient loin de suffire i la consommation de la province et de ses savonneries' ; les .imandes seules se vendaient bien et les Provençaux en retiraient parfois jusqu'A 100.000 livres au début du xvin*^ siècle. La vente des cauxde-vie atteignit ccruiines années une valeur double. Elles figuraient toujours parmi les présents que les nations françaises des échelles élisaient aux pachas et aux « puissances » du pays, avec le vinaigre, le cassis et d'autres liqueurs, les eaïux de senteur et les confitures, deux produits renommés de l'industrie marseillaise, les prunes de Brignole et d'autres fruits. Le miel, le cumin, le gingembre, l'anis, le vin même, mais rarement, entraient aussi dans les chargements des b.'uiments de Provence '.

Comp-ignic des Indes occidentales, jo septembre 1670. Registit det /mit», dt l'amiratiti de Mttrseillf.jol. j j22. — Id. 11 janv. t6jt,Jol. 7/ji. — Ai. 10 fitr. i6S],Jol. /;;.

(i^ Q,u.int aux savons de Provence exportés en grande quantité en Espagne et en Italie, on en venJ.iit très peu dans les échelles, car celles-ci en fabriquaient.

(2> Cette liste des niarcliandises d'export.ition a été dressée d'après une siaiiS' tique des b.Uiments partis de Marseille en 1680, 81, 82. 83 et de leurs cargaisons (//, 3\, et le tarif de fret dressé par l.i Chambre, le IJ février 1700 {Bli, s). — D'après le premier de ces documents, sur 97 h.itimcnts partis pour le Levant en 1680 et 1681, $2 portaient des dr^aps, 60 du papier, 23 du sucre et TO de la cassonade, iq du poivre et 7 du girolle. i> de la mercerie. 13 des bonnets, 7 des quincailles, 9 des amandes, elc, — Mais les archives de la Chambre ne reiifernienl iiucun document du XVii>-' siècle nous renseîgn.nnt snr l.i valeur des exportations pour le Levant. Des statistiques très o>mplètes ont été conscnéo au cnntr.iire à partir de r7J> (II, ij). — On peut citer quelques chilTres de ces documents pour montrer rimpnrtjiicc relative des divers aruclcs d'exportation. En 1726 les exportations pour le Lev.tnt s'élevèrent ;'i 5 îSô.cxxi livres idrapJ 2.450.000 — mercerie 523.000 — cau-de-vie 207.1V10 — amandes t}l.O0D — indigo 136.001) — quincailles 40.000, etc.) — Le p.ipier et les bonnets ne figurent dans ces statistiques que |v>ur des sommes insi;inifi.intcs car la pcslç de 1720 avait désorganisé pour quelques années les industries niarscilUiscs.

Ainsi les Français tiraient surtout des échelles des matières premières nécessaires aux industries du royaume, ils y vendaient principalement des objets manufacturés qui n'étaient pas moins indispensables aux Turcs, et ce qui caractérisait le commerce du Levant au XVII'' siècle, c'est que Français, Anglais et Hollandais transportaient à peu près les mêmes articles et faisaient tous le même trafic. Pour tous la balance du commerce s'établissait par un apport plus ou moins considérable d'argent dans les échelles. Mais le commerce du Levant qui donnait lieu à un vaste mouvement d'échanges, entretenait une active marine marchande, faisait vivre une nombreuse population de marins, alimentait de matières premières de nombreuses industries et leur fournissait en môme temps des débouchés indispensables, était un commerce, non seulement utile, mais nécessaire au royaume, en dépit de l'excédent des importations qui avait longtemps jeté le discrédit sur lui et l'avait fait combattre par les gens trop imbus de la théorie de la balance du commerce.

Dans 'la seconde moitié du xvi'' siècle le commerce français avait atteint presque tout d'un coup dans le Levant le plus grand développement qu'il ait jamais eu. Leur alliance étroite avec les Turcs, les concessions nouvelles que ceux-ci leur accordaient ;\ chaque renouvellement des Capitulations, avaient fliit aux Français une situation exceptionnellement privilégiée : depuis 1381 leur pavillon pouvait seul flotter librement dans les mers du Levant à côté de celui des Vénitiens. G:ux-ci, afïliiblis par les longs efforts qu'ils avaient soutenus contre les Ottomans, et sans cesse en lutte avec eux, n'avaient pu défendre leur ancienne prépondérance.

Mais la situation avait grandement changé au début du xvii' siècle : non seulement les Français ne furent plus les seuls alliés des Turcs et les Anglais et les Hollandais firent recevoir leurs ambassadeurs à la Porte, leurs consuls et leurs résidents dans les échelles, mais l'union des lys et du croissant fut sur le point d'être rompue et, au lieu d'être traités comme auparavant avec flivcur, les Français se virent partout molestés. Profitant de cette nouvelle situation et encouragés par la ruine de la marine de la France, les Barbaresques, dont la course était devenue l'unique moyen d'existence, s'enrichirent des dépouilles des Français : la puiss:ince d'Alger au début du xvii'' siècle grandit surtout aux dépens de Marseille et du commerce des Provençaux.

De plus le commerce de ceux-ci portait en lui-même des germes de désorganisation et de décadence : les abus d'autorité des ambassadeurs de France à Constantinople et des consuls des échelles, leur avarice et leurs concussions, la mauvaise conduite des résidents des échelles, le manque d'une autorité capable de réprimer tous les abus, contrastaient singulièrement avec l'ordre et la régularité que les Anglais et les Hollandais

avaient su maintenir dans leur négoce et dans leurs établissements du Levant. Tout semblait accabler A la fois les Français : la lourdeur des impositions croissantes qui frappèrent leur commerce et l'avidité de ceux qui les levaient leur ôtaient tous les bénéfices qu'ils pouvaient encore faire. Enfin les manufactures du royaume en décadence ne leur fournissaient plus les riches cargaisons qu'ils portaient autrefois dans les échelles et ne consommaient plus en assez grande quantité les produits qu'ils en retiraient. %

Les Provençaux résistèrent pourtant X cette longue crise qui dura plus de cinquante ans ; ils voyaient leur ruine approcher tous les jours, mais ils luttaient en désespérés parce que le commerce du Levant était lié trop intimement depuis des siècles à la vie de leur province pour qu'ils pussent l'abandonner. Ils connaissaient les causes de leurs maux ; les députés du commerce de Marseille, qui étaient A leur tête, ne cessaient de présenter à la Cour des Mémoires de leurs plaintes, et de réclamer des réformes salutaires ; mais il fallait une intelligence puissante pour embrasser d'une vision nette toute la gravité de la situation du commerce et les remèdes qu'on pouvait y apporter, et une forte volonté pour triompher des résistances de ceux qui profitaient des abus, ou même de l'hostilité des membres du Conseil qui, trompés par une théorie économique fausse, voyaient dans le commerce du Levant un danger pour l'Etar. Colbert eut i\ la fois cette vision nette de ce qu'il y avait A faire et l'énergie nécessaire pour mener à bien l'œuvre des réformes. Ses efforts incessants, continués avec un grand esprit de suite par Seignelay, les Pontchartrain et Chamillart, arrêtèrent d'abord la décadence du commerce et le mirent peu A peu en état de lutter contre la concurrence des étrangers puis de reprendre la place qu'il avait eue auparavant.

Le relèvement du commerce fut malheureusement gêné A deux reprises, au moment où il commençait A prendre un grand essor, par les guerres de la ligue d'Augsbourg et de la succession d'Espagne pendant lesquelles la ruine de notre marine permit à nos rivaux de se rendre les maîtres de la Méditerranée. Néanmoins le négoce avait ressenti les bienfaits de la réorganisation accomplie par les ministres de Louis XIV:

la marine du Levant redevenue nombreuse et active, l'importance du trafic plus que triplée depuis t66i, tels étaient les résultats qu'on avait pu constater pendant les courtes périodes de paix de la fin du règne. En 1715, le commerce français n'avait pas repris la place prépondérante qu'il occupait cent ans auparavant, il le cédait même en importance à celui des Anglais, mais il était plus solidement établi qu'il n'avait jamais été.

Bien vus à la Porte, en paix avec les Barbaresques, fortement organisés dans les échelles désormais préservées des désordres, dirigés par la Chambre du commerce de Marseille qui avait inspiré les ministres de Louis XIV dans leurs réformes, et, gardienne des traditions, veillait au maintien de l'ordre établi, les Français allaient pouvoir, au xvm' siècle, lutter à armes égales avec les Anglais restés leurs seuls concurrents redoutables. Dans toutes les grandes échelles on voyait maintenant établies ces deux nations qui, au début du xvir siècle avaient borné leurs établissements et leur navigation à quelques grands marchés du Levant. Français et Anglais, poussés par la nécessité qui s'imposait à eux, par suite de la diminution du commerce du Levant privé des marchandises des Indes, et de la rude concurrence qu'ils se faisaient, avaient cherché à regagner par l'extension de leur négoce à de nouveaux pays, ce qu'ils perdaient dans les vieux marchés du Levant. Pour la première fois, au début du xviii' siècle, les échelles françaises du Levant couvraient toutes les côtes de l'empire du Grand Seigneur depuis l'Albanie jusqu'à la Barbarie; seule la mer Noire restait fermée aux Provençaux, mais elle allait bientôt leur être ouverte.

Quel avenir le xviii"-" siècle leur réservait-il, c'est ce qu'il était impossible de prévoir en 1715; car, s'ils avaient fait depuis depuis vingt-cinq ans des progrès rapides que la paix devait encourager, les Anglais, pendant le même temps, n'avaient pas tait moins d'efforts : c'est dans cette courte période qu'on les avait vus s'établir au Caire et disputer aux Français le marché de l'Egypte dont ceux-ci avaient espéré se réserver la jouissance exclusive. En face de l'activité de ces deux nations, seule la ruine définitive du commerce des Hollandais, dont la décadence en 17 15 était dcj;\ sensible, paraissait se préparer.

Il est vrai que le dcvcloppcment du commerce français était entravé par la rL-t^lcnu-ntation trop étroite ;\ laquelle il avait été soumis. Colbert, témoin attristé de la prospérité du com- Bmerce des Hollandais et des Anglais qu'il attribuait à l'orga- Wriisation de leurs compagnies, avait eu l'esprit vivement frappé " des dangers de l'initiative individuelle, aux hasiirds de laquelle était abandonné le commerce français : elle n'engendrait que Bdes abus et ruinait le négoce par la concurrence effrénée que se faisaient les marchands, trop nombreux \ s'en disputer les bénéfices. Il avait donc créé la Compagnie du Levant, sans ■ cependant lui donner de monopole exclusif, mais pensant bien qu'elle aurait vite fait de s'emparer de tout le commerce. L'événement avait trompé ses prévisions, et Pontcliarirain avait dû renoncer définitivement i\ relever la Compagnie déjà tombée H plusieurs fois. Le commerce du Levant était donc resté libre " en France, sous la direction de 1.1 Chambre du commerce de Marseille, mais celle-ci fut soumise de plus en plus ù l'autorité de l'intendant de Provence, inspecteur du commerce du Levant, qui exerça sur lui une tutelle étroite. Li centralis;ition eut pour effet une accumulation de règlements de plus en plus rigoureux : le départ des navires, les prix du fret, les achats et les ventes dans les échelles, tout fut peu ;\ peu réglementé, et le but poursuivi était de réduire presque à rien la part de l'initiative individuelle.

H De plus, dans la pensée que le trafic devait être concentré dans un petit nombre de mains pour être profitable, Colbert en avait réservé le monopole au port de Marseille et, dans celui-ci même, il comptait que la Compagnie s'en rendrait m.aîtrcsse. Seignelay et Ponte hartrain, s'inspirant du même principe, mais oublieux de la prudence que montrait toujours Colbert dans rapplicatioii de ses idées économiques, avaient Brendu plus exclusif le monopole de Marseille, et Pontchartrain avait même limité, par le lameux règlement du tour de 1700, le nombre des navires marseillais qui pourraient partir chaque année pour chaque échelle.

■ Hnfin, l'aggravation du système protecteur de Colbert empêchait les négociants d'acheter dans le Levant plusieurs articles d'échange avantageux et de se procurer librement auprès des

524 COSCLUSIOX

Anglais et des Hollandais un certain non-.?re ie nnrchi-iise^ nécessaires au commerce du Levant qui leur coùtiii-r.: reiujoup plus cher dans le royaume ou ne s'y :rouvjîen: ri>. C'e^: pour mieux l'établir et empêcher plus ûciiemen: la contreranviides marchandises étrangères, auunt que par cra:r.:c ces ciccs de la concurrence, que les ministres de Louis XIV jvaier.: t-ic amenés non seulement à maintenir, mais a aggraver ce système suranné de commerce qui faisait de l'un des ports du royaume le centre privilégié et l'entrepôt exclusif du tralic avec l'une des parties du monde.

Cependant, ces erreurs économiques ne metuient pas le commerce français dans un état d'infériorité vis à vis des étrangers, car elles étaient alors acceptées par toute l'Europe comme des doctrines salutaires, et c'est en étudiant l'organisation des Anglais et des Hollandais que Colbert s'était pénétré des maximes qui avaient dirigé sa conduite. La Compagnie de Londres était moins soumise, il est vrai, à la tutelle de l'Etat et elle faisait elle-même les règlements qu'elle croyait utiles au commerce, mais la concurrence existait encore moins qu'en l'rance. Le commerce du Ixvant était concentré dans un plus petit nombre de mains, et les marchands de la Compagnie, tout en opérant chacun pour leur propre compte, étaient liés par des règles étroites qui limitaient leur initiative. Comme le remarque Forbonnais dans ses Questions sur k Commerce du Iji'ant, la Compagnie de Londres, qui en avait le monopole en Angleterre, était intéressée elle-même à ne pas donner trop d'extension à ses affaires; elle préférait limiter ses ventes et ses achats pour vendre plus cher ses marchandises en Angleterre et réaliser autant de bénéfices en courant moins de risques.

Les théories des économistes comme Forbonnais, partisan de la liberté du commerce et de l'industrie, devaient transformer le commerce du Levant comme tous les autres, mais, en 1715, les anciennes théories étaient encore en pleine faveur et c'est avec l'organisation ;\ peu près semblable qu'ils avaient alors, que les l-rançais et les Anglais allaient se disputer, au xviii'^ siècle, la prépondérance dans le Levant.

Avant-Propos j-iij

BlHLlOGRAPUIE V-X

iNTKODUcnoN xj-xxxiij

Rôle des Français dans le Levant au xv»; et au début du xvi>: siècle. Les Capitulations de 1535, 1569, 1581 (xj-xiij). — Etablissement des Français dans les échelles, et des consulats (xiij-xv); progrès rapides de leur commerce (xv-xvj) ; causes de sa décadence sous Henri III (xvj-xviij). — Relèvement du commerce sous Henri IV : Savary de Brèves et le renouvellement des Capitulations (xviij-xxj) ; caractère nouveau de l'alliance turque (xxj-xxiij); efforts pour réprimer les pirateries des Barbaresques (xxiij-xxv) et des Anglais (xxv-xxviij) ; mais les abus apparaissent (xxviij-xxxj). Prospérité du commerce (xxxjxxxiij).

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