‹ Histoire du communismeChapitre 15 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le GhrisUanisme.

Doctrine de TEvangile sur la propriété et la famille* — Ces institùtioDf

sont consacrées et fortifiées. — Communauté de biens des premien

disciples. — Son caractère. — Sa courte durée. — L'aumèi», !*•(-

. frande volontaire y sont substituées. — Communisme des pramen

gnosti<{ue8.

^ Si l'on veut justement apprécier les doctrines relatives a là propriété et à la famille^ qui ressortent des premiers monuments du christianisme^ il importe d'examiner quel était l'état social du peuple au milieu duquel se produisit la ré*vélation de l'Evangile .

Au moment où le Christ parut, la loi de Moïse régnait encore souverainement sur les relations civiles du peuple hébreu, qui, soumis politiquement aux Romains, avait néan- . moins conservé son organisation intérieure. Or, cette loi qui, depuis une longue suite de siècles, s'était identifiée avec les mœurs, consacrait la famille, la propriété individuelle, et l'hérédité des biens. La sainteté du mariage, le respect des parents, l'inviolabilité du bien d'autrui, étaient gravés en termes impérieux sur les tables que Moïse avait appor* tées à son peuple du haut du Sinaï (1). Des peines rigou« reuses sanctionnaient ces préceptes religieux (2), Quoique

(1) Décalogue, Exod. cap. xx, y, 12, 15 et 17.

(2) L'adultère et son complice, l'enfant qui se portait à des Tiolences ou à des imprécations contre ses parents, étaient punis de mort. (Lévit., c. xx^ ^. 9, 10). Le larcin était passible de la restitution et d'une amende (Lévit., c. xx, y. A, 5, 6) .

LE CURISTIANISIIE. 35

la pluralité des femmes et le concubinage fie fussent point proscrits par les institutions mosaïques, l'esprit de famille n'en fut pas moins le caractère distinctif du peuple juif, et la base de ses institutions. La division de la nation en tribus issues d'un même père, le sacerdoce attribué à la race de Lévi, le pouvoir politique héréditaire dans la descendance de David, l'espérance de ce Messie qui devait naître un jour du sang du roi prophète : tout cela reposait sur le sentiment profond de la permanence des iiuniUes, sur la puissance des liens du sang. La nation juive tout entière ne formait-elle pas une grande famille, dont cha^e membre pouvait, par une longue généalogie, remonter jusqu'à la commune orîîiiàe? Ne fut-elle pas dominée par le désir de conserver la ^^lé de sa race, et par l'horreur de toute alliance avec un sang étranger? L'espoir de revivre dans une nom* breuse postérité, si cher au cœur des. patiiarches^ faisait battre encore celui de leurs descendants vaincus et disposés sur la face de la terre. Cette disposition n'échappa point au génie de Tacite , qui signalait dans les Juifs le désir de perpétuer leur race et le mépris de la mort (2). Il est donc vrai de dire que, chez aucune autre nation, le principe de la famille ne péi^tfa plus profondément dans les lois et dai» les mœurs.

La propriété n'était pas moins fortement organisée. On voit se «aniftelèr dans ^constitution toute la puissance de cet esprit de faJdûHe qui régnait chez les descendants d'Abrahaoïi Les fonds de terre et les habitations rurales ne pouvaient être aliénés à perpétuité ; la venle n'avait d'effet que pour une période qui n'excédait pas cinquante ans. A l'expiralîea de chaque demi-siècle, on célébrait une fSteso*

(^ ... Generandi am'ùr, mtîfindieontemptHt.^TBiCiU Éistoriarwh^ Ub. V, § v.

36 HISTOIRE Dt) C0)IMD!tl81lE.

lennelle, famense sous le nom de julnlé, qtû était le ngail de la restilation générale. Les îmmeablés aliénés retoornaiôt aux vendeurs ou à leurs héritiers. Parce moyen, la 1m iraslail prévenir l'appauvrissement et la ruine des fanûUés. Celles-ci étaient les véritables propriétaires : les individu n'étaient investis que d'un droit d'usufruit^ et ne pouvaient aliéner qu'à titre d'emphytéose.

Le même esprit présidait aux règles relatives aujc sucées* -siôns. Les héritages passaient par préférence anx descendants mâles ; les filles ne recevaient qu^une très faible part. '^Lorsqu'à défaut de fils, les filles succédaient à leor père i| - leur était interdit de porter par mariage leurs biens dans 'ime autre tribu. Le droit de retrait lignager comi^était ce ' système de mesures destinées à assurer la permanence des biens dans les familles.

On voit donc que les principes communistes étaient aussi étrangers aux institutions de la Judée qu'à celles de Rome. Chez ces deux peuples, dont l'un était destiné à conquMr le monde par le glaive, l'autre à le dominer par la puissance des idées religieuses^ la famille et la propriété présentaient^ quoique avec des caractères divers, la même force d'organisation, la même stabilité.

Ce fut au sein d'une société ainsi constituée que Jésus- Clirist vint proclamer la nouvelle doctrine qui devait régénérer la terre. Certes, si l'anéantissement de la propriété individuelle^ si la destruction des liens de la famille avaient dû être la conséquence dernière des principes annoncés par le Sauveur des hommes ; si le système de communauté devait être un jour l'expression la plus haute et la plus complète du christianisme, il est à croire que cette communauté eût été préconisée, ou du moins annoncée dans l'Evangile, et que la loi mosaïque, qui consacrait une organisation sociale si différente, y aurait élé formellement condamnée. Il

ti*en est rien cependant. On chercherait vainement dans les discours du Christ, tels qu'ils nous sont parvenus, la moin* dre parole favorable à la communauté, ou la critique des loii civiles du peuple auquel s'adressait sa prédication. Au contraire, Jésus déclare qu'il n'est point venu changer la loi, mais la compléter : Non ego veni muiare legem etprophetas, sed adimplere (1). A ceux qui lui demandent quel bien ils doivent faire pour mériter la vie étemelle, il répond qifil convient de garder les commandements^ et il reprend rénumération des devoirs tracés par le Décalogue : c Tu ne tueras point ; tu ne commettras point d'adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère (2)... > C'était consacrer l'inviolabilité de la propriété, la sainteté du mariage, le respect de l'autorité paternelle. Il alla plus loin encore : il fortifia le principe de la famille en proscrivant le divorce et la polygamie. Quand on lui opposait sur ce point l'autorité de Moïse, il répondait : c C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais au commencement il n'en était pas ainsi. Et moi je vous dis que quiconque répudiera sa femme, si ce n'est pour cause d'adultère, et que celui qui se sera marié à celle qui est répudiée, commet un adultère (3). >

Partout éclate dans l'Évangile l'anathème contre les actes qui portent atteinte i ces grandes institutions de la propriété et du mariage, glorieux et éternel apanage de l'humanité. c Ce qui souille l'homme^ dit le fils de Marie, c'est ce qui sort de l'homme ; car c'est de l'intérieur, c'est du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères^

(1) S. Matthieu, cîiap. V, >. îi

(2) S. Matthieu, chap. XIX, y. 17, 18, ik (1) S. Matthieu, chap. XIX, f, 3, 9.

38 HISTOmC DU COMMUNISIIE.

les fornications, les meurtres, les larcins, la fraude, le$ mauvaises pratiqua pour avoir le bien d'autrui (1). i Que signifierait ce langage dans la bouche d'un réyâateir du communisme, pour lequel il ne saurait y avoir de lardn, de spoliation ni de bien d'autrui ?

Non, le principe que Jésus-Christ est venu révélef à k terre, ce n*est point celui de la communauté, ce n'est point la destruction des règles qui, depuis l'origine des sociétés, avaient présidé aux relations de l'homme avec la nature extérieure, ni la rupture des liens qui avaient uni l'époux à sa compagne, le père à ses descendants. Le chrbtianisme ne recelait point ea lui les germes de ces déplorables doctrines, rameau parasite que des intelligences égarées ont prétendu enter sur ce tronc sain et vigoureux. Ce que le Christ a enseigné aux hommes, c'est la charité, la tendresse mutuelle, c'est le mépris des voluptés, c'est le renoncement aux chor ses de la terre. Ce qu'il a combattu, c'est cet appétit de jouissances matérielles, cette ardeur de passions ^oîstes, ce sentiment de haine, d'envie et de convoitise qui, sous le beau titre d'amour de l'égalité et de la fraternité, inspirent les déclamations des sectes antisociales et arment des bris criminels. La vertu qu'il a célébrée, celle dont il a donné l'exemple, c'est Fhumilité, la résignation dans la pauvreté et la soufirance. Le but qu'il a proposé aux efforts de ses disciples, c'est la pureté morale, la sainteté de la vie, de préférence aux avantages matériels, c Ne soyez point en € souci, leur disait-il, et ne vous demandez point : Que € mangerons-nous ? que boirons-nous ? ou de quoi serons- « nous vêtus? Car votre Père céleste sait que vous avez be- « soin de toutes ces choses ; mais cherchez premièrement « le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous

(2) s. Marc, chttp. MI, V, 20, 21, 22.

LE GâlUSTIANiSltÉ. 39

c seront données par-dessus.» (Luc ch. XIX, j^. 22 etsuiv.) Paroles consolantes et profondes qui, tout en consacrant la supériorité des vertus morales sur les satisfactions physiques^ nous enseignent que l'exercice de ces vertus est aussi le plus sûr moyen de parvenir au bien-être. Quel homme, en effet, pourrait méconnaître que les plaies sociales et les misères privées ne soient, le plus souvent, les tristes conséquences de l'immoralité, de la violation des lois de l'Évangile ?

Donc, Jésus-Christ, loin d'ébranler la propriété et la fouille, les a au contraire confirmées; il les a sanctifiées par la révélation d'une morale plus élevée et plus pure. La propriété devient, dans sa bouche^ l'instrument de la bienfaisance et de l'aumône ; la famille, la condition de la pureté et de la chasteté. D préconisa, il est vrai, le célibat, le renoncement aux biens de la terre ; il déclara qu'il est di£9cile aux riches d'entrer dans le royaume des cieux ; il exhorta ceux qui aspiraient à la perfection à se dépouiller de leurs possessions au profit des pauvres^ et à tout quitter pour le suivre. Mais ce serait étrangement méconnaître la pensée de l'Évangile^ que de voir dans ces paroles un^ condamnation de la propriété. Ce que Jésus recommande, c'est l'abandon volontaire, c'est l'aumône. Or^ la disposition des biens à titre gratuit, le dépouillement spontané, l'aumône, ne peuvent exister que sous le régime de la propriété, ils en sont un des modes d'exercice.

Il faut d'ailleurs distinguer, dans les préceptes de l'Évangile, ceux qui s'appliquaient spécialement à l'époque de sa prédication et aux hommes investis de la haute mission de le répandre , de ceux qui constituent des lois générales , éternelles. Au moment où la révélation chrétienne fut apportée aux nations, elles étaient en proie à une profonde corruption de mœurs : les riches et les puissants de la terre s^abaudonnaient au goût efiréné des voluptés, et cherchaient

^0 âlSTOlUE DU COHHUMISlfÉ.

dans la rapine et l'oppression les moyens dé salisâuré del passions désordonnées. Comme Findastrie était peu déieloppée, le travail voué an mépris, la violence et la ruse étaient le plus souvent Torigine de l'opulence. Il fallait rompre aiec les habitudes d'une pareille société ; à la débauche générale, opposer la sainteté du célibat ; aux appétits matérids, à l'esprit de fraude et de spoliation, l'ascétisme, le renoncement, l'éloge de la pauvreté. Que si l'on songe, d'un antre côté, à la grandeur de la mission des premiers propagateurs de rÉvangile, à l'immensité des obstacles qu'ils avaient à vaincre, aux fatigues et aux périls qui les attendaient, à h persécution et au supplice qui devaient couronner leur 0orieuse carrière, on comprend que les soins des biens terrestres, les soucis de la famille, fussent inconciliables avec on tel apostolat. Mais ces préceptes spéciaux ne sauraient évidemment s'appliquer à tous les hommes, ni infirmer cette approbation explicite que Jésus a donnée aux grands prio* cipes sur lesquels repose l'organisation de la société tanporelle.

Enfin, le pro/ond silence qu'il a toujours gardé sur la doctrine de la communauté, est une objection invincible contre ceux qui prétendent invoquer en faveur de cette doctrine l'autorité de l'Évangile.

Ce silence est d'autant plus significatif que, dans la Judée même, sous les yeux de Jésus et de ses disciples, la communauté était préconisée et pratiquée. Longtemps avant l'apparition du Christ, il s'était formé, au milieu de la société juive, une secte qui considérait la vie commune et la suppression de la propriété individuelle comme la suprême perfection, et qui pratiquait ces dogmes dans des établissements analogues à ceux que fondèrent plus tard les ordres monastiques. Tels étaient les esséniens, sur lesquels on trouvera dans le chapitre suivant de plus amples détails. Si

l'Évangile n'avait eu pour but que de perfectionner, de vulg^ariser la doctrine essénienne, comment concevoir qu'il ne iasse aucune mention de cette doctrine, qu'il ne se rattache & elle par aucun lien ? Laisser à l'avenir le soin de déduire chi Christianisme le principe de la communauté, quand la communauté était déjà connue et pratiquée au sein même de la nation juive, n'était-ce pas, suivant une expression rameuse, bâtir Chalcédoine^ ayant le rivage de Byzance sous les yeux ?

Un seul fait à pu o£Brir un prétexte plausible aux partisans de la communauté qui, à diverses époques, ont invoqué, à l'appui de leur opinion, l'exemple des premiers chrétiens. Je veux parler du régime qui exista quelque temps entre les apôtres et les disciples^, lorsque le Christ eut été ravi à la terre. En butte aux persécutions des Juifs, ces premiers fidèles devaient resserrer leur union, afin de conserver intact le précieux dépôt de la parole divine, et de résister à la haine de leurs ennemis. Pour se livrer tout entier aux devoirs de la prédication, à l'ardeur du prosélytisme, il fallait qu'ils fussent dégagés de tous les soucis de la vie matérielle, et assurés du pain de chaque jour. De là, la nécessité de former au profit de l'Église naissante un fonds commun, destiné à subvenir aux besoins de ses membres. La charité mutuelle y pourvut. On consacra ses biens à l'accomplissement de la mission à laquelle on dévouait ses efforts et sa vie.

Après avoir rapporté la première persécution que les fidèles eurent à souffrir dans Jérusalem , les Actes des Apôtres s'expriment ainsi : « Or la multitude de ceux qui € croyaient n'était qu'un cœur et qu'une âme; et nul ne € disait d'aucune des choses qu'il possédait qu'elle fût à € lui; mais toutes choses étaient communes entre eux.— € Aussi, les apôtres rendaient témoignage avec une grande

« force à la résurreclion du Seigneur Jésus; et une grmde € grâce était sur eux tous. — Car il n'y avait entre eux auc cune personne nécessiteuse, parce que tous ceux quipos* « sédaient des champs ou des maisons les vendaient, et ib ' « apportaient le prix des choses vendues. — Et les met- € talent aux pieds des apôtres ; et il était distribué à chacon « selon qu'il en avait besoin (1). »

Puis vient le récit de la mort surnaturelle d'Ananias et de Saphira son épouse, punis pour avoir faussement déclaré au prince des apôtres qu'ils lui remettaient la totalité da prix d'une propriété par eux vendue, tandis qu'ils en retenaient une partie. Ce qui attire sur les deux époux la vengeance céleste, ce n'est point la rétention d'ime partie de h somme ; mais leur mensonge. Saint Pierre, reprochant i Ananias son crime, lui déclare qu^il était libre de garder son bien, ou d'en conserver le prix; qu'il est coupable pour avoir menti non seulement aux hommes, mais à Dieu.

Il résulte de cet épisode que , parmi les compagnons des apôtres, l'abandon des biens était spontané, et n'avait rien d'obligatoire; qu'il était un acte méritoire, mais non un devoir.

Enfin, il est évident qu'un régime fondé sur la distribution des possessions des fidèles , sur la consommation de capitaux qui ne se reproduisaient point, qu'un tel régime était essentiellement temporaire et transitoire. Aussi , verrons-nous qu'il ne fut établi dans aucune des églises que les apôtres ne tardèrent pas à fonder (2).

(1) Actes des Apôtres, chap. IV^ y. Z2, 33^ ZA, 35.

(2) Gibbon^ chap. XY^ constate le peu de durée des premières coinmunautés cl^étiennes. — M. Salvador, Jésus-Christ et sa doctrine, t. II, p. 221, reconnaît le même fait, quoiqu'il impute à tort à l'Église des tendances communistes qu'il oppose au système de la propriété mosaïque. Morus lui-même confesse dans son Utopie que la communauté des premiers disciples du Christ fut éphémère, ce qu'il attribue aux ménagements des apôtres pour les préjugés régnants.

LE GHftlSTIANISME. 43

Quelque peu durable que ce régime ait été parmi les chréiiens de Jérusalem, quelque ardent qu'ait pu être Tes* prit de charité qui les animait, un fait digne de remarque, c'est que la communauté ne subsista entre eux qu'à la condition d'accorder à quelques hommes la souveraine disposition des biens sociaux. Les apôtres furent chargés de distribuer à chacun selon ses besoins. Dans l'accomplissement de cette difûcile mission, ils étaient sans doute éclairés par l'inspiration divine et secondés par l'abn^tion et l'homilité des fidèles. Mais que l'on se figure les résultats d'un pareil pouvoir confié à des hommes destitués de secours surnaturels, dans une communauté qui aurait pour principe non le renoncement et la mortification de la chair , mais la poursuite des jouissances matérielles ! Ce serait ou le plus odieux despotisme, ou la plus effiroyable anarchie. Cependant, par une loi qui se vérifiera plus d'ufte fois dans le cours de cette histoire , la communauté ne peut subsister qu'à ce prix.

La religion chrétienne ne tarda pas à se dépouiller des langes du judaïsme , qui l'avaient enveloppée à son berceau. A la voix des apôlres, la Syrie, l' Asie-Mineure, la Grèce, la Macédoine, l'Italie^ voient s'établir de nombreuses réunions de fidèles. Saint Paul, l'apôùre des gentils^ £Bdt retentir la divine parole hors de l'enceinte des synagogues, et convie tous les hommes à entrer dans cette nouvelle cité, € OÙ il n'y a ni Grec, ni Juif, ni barbare, ni Scythe^ ni homme libre , ni esclave , mais où le Christ est tout et en tous (i). »

Nous possédons le récit des actes de ces propagateurs de l'Évangile, les lettres qu'ils adressaient à plusieurs des Églises naissantes. Vainement y chercherait-on la moindre

(1) Ëp. de S. Paul aux Golossiens^ chap. III; y, 11.

44 HISTOIRE DU GOMMUmSME.

recommandalion en faveur de la vie commune. Ce qœ préconisent ces premiers pasteurs chrétiens , c'est l'amour è Dieu et des hommes , le détachement des voluptés chamelles , le spiritualisme des aspirations ; ce sont les vertu modestes qui s'asseoient au foyer de la famille (1) ; c'est par«dessus tout la charité qui se manifeste dans l'ordre moral par la patience , la bonté, la paix , la joie^ la fidélité, b douceur et la tempérance (3) ; et dans l'ordre matériel ptr l'aumône^ ce sacrifice volontaire qui ne saurait se concei oir sans la propriété individuelle.

Dans ses épilres , saint Paul invite souvent les fid&les i contribuer aux collectes qui se faisaient en faveur des saints et des égliseis de la Judée , notamment de l'église métropolitaine de Jérusalem. Ces oflrandes étaient purement volontaires (3). Faut-il le dire ? la libéralité des premiers croyinis avait quelquefois besoin d'être stimulée , et l^Apdtre dni faire appel aux sentiments d'émulation et à la crainte delà honte, pour activer la générosité des chrétiens de Ciorinthe (4).

Gomprendraitnon ces quêtes, ces offrandes volontaires, dans une société où la propriété individuelle aurait cessé de régner ?

L'étude approfondie des premiers monuments du christianisme conduit donc aux résultats suivants :

l^ La communauté n'a jamais été préconisée par le Christ, bien qu'elle fût pratiquée sous ses yeux mêmes par la secte essénienne. Ce silence absolu équivaut à une condamnation implicite.

(1) s. Paul aux Golossiens^ chap. ni, y, 18 et sulv.

(2) S. Paul aux Galates^ chap. Y. y. 22. — 1» aux Ctorinthiens, chap. XIU.

(3) S. Paul, 2fi aux Corinthiens^ chap. VIII, y. 3.

(4) S. Paul, 1«» aux Corinthiens, chap. XVI — 2^ aux Corinthiens, chap. YUl et IX.

2« La jfamiiley la propriélé, si fortement constituées par rÉvangile.

3» Si les biens furent mis en commun chez les premiers fidèles de Jérusalem, après que le Christ eut quitté la terre, ce fut un fait exceptionnel et passager, qui ne se reproduisit dans aucune des autres églises fondées par les apôtres.

4o Les vertus prêchées par les premiers propagateurs de rÉvangile sont inconciliables avec un état social fondé sur la communauté.

En présence de ces faits incontestables, que devient cette allégation des fauteurs du communisme , que la communauté, c'est le Christianisme (1)?

Cette prétention est encore infirmée par l'histoire des trois premiers siècles de l'Église, période pendant laquelle, de l'aveu même des sectes réformées , elle conserva sa primitive pureté.

Bien loin d'avoir été adoptée par l'Église , la doctrine de la communauté fut au contraire professée alors par ses plus dangereux adversaires. Elle était chère aux philosophes néo-platoniciens, qui furent les plus ardents ennemis du christianisme et les derniers défenseurs du polythéisme expirant. Elle caractérisa les premières hérésies qui, par leurs erreurs et leurs excès, compromirent le développement de la religion nouvelle.

L'établissement d'une république communiste^ sur le modèle tracé par Platon, fut l'un des rêves favoris des Porphyre, des Plotin et des Jamblique. Plotin avait ardemment sollicité de l'empereur Gallien l'autorisation d'établir une cité platonicienne dans une ville ruinée de la Gampanie. La

(1) M. Cabet, Voyage en Icarie, page 567. — M. Louis Blanc, Histoire de la JiévoluHon j t. I. — M. Villegardelle, Hist. des Idées sociales,

communauté de Platon était sans doute le type de perfection que les sophistes voulaient opposer au principe chrétien de la charité.

Vers le commencement du II* siècle , Garpocras et son fils Epiphane, fondateurs de Tune des nombreuses sectes qui se confondirent dans l'hérésie des gnostiques, proclamèrent la mise en commun des biens, et sanctiflèrent l'impudicité. Imbu des opinions de Platon, Épiphane composa un livre intitulé: De la Jmticey où il définissait la justice de Dieu une communauté avec égalité (1). U prétendait prouver que la communauté en toutes choses, sans exception, venait de la loi naturelle et divine ; que la propriété des biens et la distinction des mariages n'avaient été introduites que par la loi humaine. € Il combattait ouvertement la loi de Moïse, dit Fleury ; mais il ne combattait pas moins TEvangile qu'il prétendait suivre, puisque Jésus-Christ approuve la loi. j» Les sectateurs de ces hérésiarques priaient nus, comme une marque de liberté ; ils avaient le jeûne en horreur ; hommes et femmes se livraient au culte de leurs corps; ils festinaient, se baignaient, se parfumaient. Les propriétés et les femmes appartenaient à tous; quand ils recevaient des hôtes, le mari offrait sa compagne à l'étranger: celte infamie se couvrait du beau nom de charité. Après leurs repas communs, qu'ils appelaient du nom. d'agapes, comme les chrétiens orthodoxes, ils éteignaient les lumières et se plongeaient dans les plus odieuses débauches (2).

Ainsi, par une coïncidence qui se reproduit à toutes les époques, la promiscuité des sexes s'unissait, chez les carpo-

(1) Fleury, Histoire de l'Église, lonie î, page 385. — Qcm. Alex., Stfom.y page 248.

J) Epiphane, Episcop, contra hœreses, page 71, Luteliae^ 1012.— Fleuiy, t. J, p. 385, — Caiàteaubriand, Etudes historiques.

cratiens, à la commuaauté des biens. La dignité et la pureté de la personne sont presque toujours sacrifiées sur le même autel que la propriété individuelle. Déjà, dans le cours de cette histoire, nous avons signalé la relation logique qui unit ces deux négations du principe de la personnalité humaine. Elle a frappé Tesprit de la plupart des écrivains qu'une étude approfondie de l'histoire avait habitués à saisir les rapports par lesquels s'enchaînent les diverses institutions sociales (1).

Les doctrines désordonnées et les excès des carpocratiens furent Tune des principales causes des odieuses imputations adressées aux chrétiens par les défenseurs du paganisme. € Comme tous ces hérétiques prenaient le nom de € chrétiens, dit l'historien de l'Église déjà cité, les eztra- € vagances qu'ils enseignaient rendaient le christianisme € méprisable, et les abominations qu'ils commettaient le

< rendaient odieux; car les païens n'examinaient pas assez € pour distinguer les vrais chrétiens d'avec les faux. De là

< vinrent ces calomnies qui étaient alors si universellement « reçues (2). *

Le propre du communisme a été, dans tous les temps, de souiller et de compromettre les plus nobles causes auxquelles il a tenté de se rattacher.

Les doctrines des carpocratiens furent repoussées avec horreur par la généralité des chrétiens. Après avoir subsisté quelque temps en Egypte et dans l'île de Samos, cette secte, dont le triomphe eût fait retrogader l'humanité au delà même du paganisme, s'éteignit dans la honte et le mépris.

11 est donc certain que, pendant les premiers siècles de son existence, l'Église ne professa pas le dogme de la communauic des biens.

(1) Gibbou, t. lïl, p. 98, édit. Guizot; note.

(2) Ficury, t. I, p. 378.

Pour ébranler Taulorité de ce fait incontestable, les partisans de la communauté ont cherché avec soin, dans kt ouvrages des Pères de l'Église^ les citations favondiles à ce système. La plupart des passages qu*ils en ont extraits ne contiennent que des exhortations à l'aumône, à la libéralité envers les pauvres, au désintéressement et à la modéraâon des désirs. C'est seulement dans quelques phrases attribuées à saint Clément, et dans un discours de saint Jean Chrysostôme, que l'idée dfi la communauté des biens se trouve n^ tement formulée. Le premier de ces passages semble n'être qu'une réminiscence de l'âge d'or de poètes ; l'hypothèse d'une communauté primitive n'y est invoquée que comme une excitation à la charité, au dévouement mutuel. Dans le second, saint Jean Chrysostôme s'inspire du tableau de la vie commune des premiers disciples du Christ; il exhorte les fidèles à suivre cet exemple, et fait ressortir les avantages que l'on peut y trouver au point de vue dans l'économie des dépenses.

Mais ce ne furent là que des opinions individuelles, qui n'eurent jamais le caractère d'un dogme généralement admis. Elles ne sauraient prévaloir contre les préceptes positifs de l'Église, qui prescrivent le respect du bien d'autrui, ni contre l'usage qui, du temps même des apôtres, consacra le règne de la propriété individuelle, épurée par la charité et l'abnégation, et ennoblie par la bienfaisance.

Enfin, l'on doit remarquer que, dès les premiers siècles du christianisme, les églises elles-mêmes devinrent propriétaires. L'origine des dimes et des biens du clergé remonte en effet au temps où la société chrétienne commença à prendre une forme réguUère. Chaque église constitua un être moral, ayant ses propriétés distinctes de celles des autres réunions de fidèles. Ce régime consacrait évidemment Tinstitution de la propriété individuelle, et même le genre de

LE GHRISTUNISIIE. 49

propriété qui devint par la suite le plus onéreux et le plus abusif (1). Il s'est perpétué pendant une longue suite de siècles^ et règne encore de nos jours chez plusieurs nations.

Âinsi^ les textes de TÉvangile qui confirment formellement la loi mosaïque, et les traditions continuées pendant dixhuit siècles dans le monde chrétien, démentent les prétentions des écrivains communistes, prétentions qui ne s'appuient que sur un fait temporaire et accidentel.

Parmi les institutions qui se développèrent sous l'influence du christianisme, la seule dans laquelle le principe de la vie commune ait reçu une application permanente et générale, est celle des ordres monastiques. Hais on verra, dans le chapitre suivant, que cette institution n'eut aucun rapport avec les doctrines communistes, et qu'elle ne fut point spéciale â la religion chrétienne.

(1) Voir au chapitre VU les protestations que soulevèrent^ de la part des hérétiques du moyen âge^ les richesses du clergé.

50 HISTOIRE DU COJIMONISHE.

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