DES COMMUNAUTÉS ASCÉTIQUES
en commun, adonnés à la contemplation des plus hautes vérités morales et à l'étude des sciences , au premier rang desquelles brillaient Tastronomie et la géométrie. Pour être admis au nombre des novices, il fallait subir un examen préparatoire que suivaient de longues et difficiles épreuves. Pendant trois ans , le néophyte ne jouissait dans la société d'aucune considération : il était comme voué au mépris. Cinq années de silence éprouvaient sa patience , et l'habituaient à concentrer la puissance de sa pensée sur les plus hautes spéculations. Ceux qui ne pouvaient soutenir ce régime étaient renvoyés. Les biens des admis étaient réunis aux propriétés de l'association, et administrés par les économes désignés pour remplir cette mission.
Les membres de la société étaient vêtus d'habits blancs et uniformes, et soumis à des observances rigoureuses. La journée commençait et finissait par des prières, des examens de conscience et des cantiques religieux. Des conversations morales, des promenades et des travaux scientifiques en remplissaient le cours. Les repas étaient pris en commun. La chair des animaux en était proscrite, et la plus grande sobriété y régnait. La pureté des mœurs, le respect et Tamour de la Divinité, distinguaient ces philosophes, qu'unissait une inaltérable amitié. Tous professaient un profond respect et une soumission aveugle pour l'illustre fondateur de l'association. Celui-ci exerçait sur eux l'autorité d'un monarque, tempérée par la tendresse d'un père.
Les communautés pythagoriciennes n'eurent pas une longue durée. Il paraît que, semblables aux membres d^une société célèbre, les pythagoriciens aspiraient à la domination des cités de la grande Grèce et de la Sicile. Us cherchaient dans le pouvoir et la supériorité intellectuelle sur le reste des hommes le dédommagement des privations et de Tauslère discipline qu'ils observaient dans l'intérieur de
52 HISTOIRE DU GOMinniisias.
leurs collèges. Ils voulaient^ s'il faut en croire la criliqoe moderne, soumettre les peuples au sein desquels ils waient à une autorité théocratique analogue à celle des castes sacerdotales de rÉgypte et de l'Inde. Hais le fier génie des Grecs ne pouvait subir un pareil joug. Les pythagoriciens dcfinrent l'objet de la haine générale ; leurs communaatés furent dissoutes ; un grand nombre d'entre eux périrent violemment. Ceux qui échappèrent au massacre^ pauvres et fugitifs, allèrent répandre dans la Grèce^ l'Egypte et l'Asie, leurs découvertes scientifiques et les semences de la philosophie.
Des coutumes analogues à celles des disciples de Pjtbagore se retrouvent chez la secte juive des esséniens. On ignore l'époque de sa fondation ; on sait seulement qu'elle existait longtemps avant la naissance de Jésus-Christ. Les esséniens habitaient la contrée solitaire qui forme la côte occidentale de la mer Morte. Ils ne s'étendirent pas andehors, et leur nombre ne dépassa point quatre mule. Ils fuyaient les grandes villes, et formaient dans la campagne de petites bourgades. Ils s'adonnaient à l'agriculture et à la fabrication des objets de première nécessité, dédaignant le commerce et la navigation. Ils n'avaient point d'esclaves, et considéraient l'esclavage comme impie et contraire à la nature, qui a fait tous les hommes égaux et frères. Us méprisaient les richesses, n'amassaient ni or ni argent, s'étudiaient à vivre de peu, et portaient des vêtements blancs et uniformes. Leurs biens étaient communs et administrés par des économes électifs. Les membres de cette société vivaient souvent réunis sous le même toit ; ceux qui avaient des habitations séparées les ouvraient toujours à leurs frères, car l'hospitalité était grande parmi eux.
Les esséniens professaient un profond respect pour les vieillards, et entouraient les malades de soins affectueux. La morale était leur principale étude ; la modération, l'hor-
DES comnmkVTiB ascétiques. 53
reur du mensonge, la pureté des mœurs étaimit leurs y^tus distinctives. Ils ne prononçaient point de serment, excepté celui par lequel ils s'engageaient dans la société. Us étaient divisés en quatre classes subordonnées les unes aux autres par une hiérarchie respectée ; l'obéissance des inférieurs envers les membres des classes supérieures était absolue.
La vie était simple et uniforme. Chaque matin on se livrait à la prière; puis les supérieurs envoyaient leurs subordonnés au travail jusqu'à midi. Après s'être baignés, ils prenaient dans une même salle, assis en silence, un repas frugal et sanctifié par la prière. Enfin ils retournaient au travail jusqu'au soir.
La plupart des esséniens vivaient dans le célibat. Us élevaient les enfants qu'on leur confiait pour les former à leurs mœurs, et recevaient les néophytes qui se présentaient à eux. On les éprouvait par un noviciat de trois années. En entrant dans la société, ils lui donnaient tous leurs biens.
Les esséniens n'admettaient point parmi eux les hommes coupables de crimes. Ils chassaient ceux qui étaient convaincus de fautes graves.
Les trois points fondamentaux de leur doctrine étaient d'aimer Dieu , la vertu et les hommes. La vertu consistait pour eux dans l'abstinence et la mortification des passions. Us la plaçaient au-dessus du culte extérieur ; néanmoins, ils observaient le sabbat et les pratiques de la loi avec plus de rigueur que tous les autres Jui£s , qu'ils surpassaient en fanatisme.
Mais à ces coutumes et à ces maximes , dont plusieurs se rapprochent des préceptes du christianisme , les esséniens mêlaient des erreurs et un orgueil qui les distinguent profondément des disciples de Jésus. Aucune secte juive ne professait une antipathie plus prononcée contre les incir-
HisTomi tv cmaasmaa.
concis. Mdme entre eui, ils étaient loin d'appliquer ' toute leur étendue ces dogmea d'égalité et de fratëniiU les avaient portés à proscrire l'esclavage. Les mantRVi classes supérieures s'abstenaient de tout ccmtact avec i d'un rang inférieur, et s'en purifiaient comme d'une » lure, quand ils n'avaient pu l'éviter. iUmi que les pytbi riciens , ils cachaient avec un soin jaloui leurs doclrûu reste des hommes, el faisaient jurer aux néopbjtea d les point révéler. Ces doctrines consistaient dans des eulations abstraites sur la théosophie, et dans ona intei lation allégorique de la Bible. Enfin, leur dieu était un redoutable et inflexible; ils enseignaient une espéci prédestination el de fatalité , dograe qui se retrouve la plupart des sectes qui ont professé la communauté.
Tels étaient ces esséniens, dont Pline le naturaliste i templa avec surprise les établissemens. c Celte peup ( solitaire, dit-il, et la plus singulière qui soit sont < cieux , se perpétue sans femmes , vit sans ai|;ent , c c pagne des palmiers. Ainsi, chose incroyable, depuis « sieurs siècles , elle se renouvelle sans qu'il y naisse c sonne. Le repentir et le dégodt du monde sont la so « féconda qui l'alimenle (1). »
Les thérapeutes , secte juive de l'apte , menaient vie analogue à celles des esséniens : mais leurs habitai étaient isolées les unes des autres. Us ne se réonissi que pour célébrer leurs prières. Ils liirenl les devant des anachorètes chrétiens, de môme que les esséii furent ceux des cénobites (2).
L'origine de la vie monastique chez les chréliens ne monte qu'au IV* siècle après Jésus-Christ. Pendant les i
(1} ninc, Uist. nal , cliap. V. p. IS.
!2) Voir à la On da volume la note D, lur les Ibérapentes.
DES COMMUNAUTÉS ASCiTIQUES. 55
premiers siècles y les chrétiens restèrent mêlés à la société civile^ soumis à ses lois. Ce fut seulement après que le christianisme eut triomphé sous Constantin, que les monastères prirent naissance. On n'avait point vu de moines pendant les âges qui produisirent les confesseurs et les mar« tyrs.
L'Egypte donna la première l'exemple de la vie monastique. Vers l'an 305, saint Antoine, originaire de la basse Thébaïde, se relira au fond du désert qui borde la mer Rouge, pour y vivre dans la solitude. De nombreux disciples l'y suivirent et bâtirent des cabanes autour de l'asile qu'il s'était choisi sur le mont Colzim. Tel fut le premier monastère. Cet exemple trouva un nombre prodigieux d'imitateurs. Des colonies de moines se multiplièrent rapidement dans les sables de la Lybie, sur les rochers de la Thébaïde et sur les rives du Nil. Quarante ans après , saint Âthanase introduisit à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique , qui se répandit promptement en Europe. Les imitateurs de saint Antoine s'étaient déjà étendus dans l'Asie et l'Afrique.
Nous ne prétendons point tracer ici une histoire des ordres religieux, ni les juger au point de vue politique. Il suffit de constater leur but, leurs tendances, et les conditions auxquelles la vie commune put s'y maintenir.
De même que les disciples de Pythagore et les esséniens^ les premiers moines chrétiens ne cherchèrent point dans la vie commune les jouissances matérielles. Au contraire, elle fut pour eux un moyen de s'imposer à eux-mêmes les privations les plus cruelles et les épreuves les plus rigoureuses. L'ascétisme était le principe et la fin de la vie mo« nastique.
Le Christ s'adressant aux premiers disciples avait dit : Quittez tout pour me suivre. Il les avait exhortés à mépriser
56 HISTOIRE DU GOMHDllISlie.
les choses de la terre, à rompre les liens da la fiimiliei pov recueillir sa parole. Au milieu de la corruption païenne, il avait fait l'éloge du célibat. Â trois cents ans de distance et sous l'empire de la croix triomphante , les moines cnsreoi devoir observer à la rigueur ces préceptes , donnés dans m temps si différent, et à des hommes investis de la hante mission de propagateurs de l'Évangile. Ils firent donc vœu de pauvreté et de chasteté , mirent leurs biens en commun, s'adonnèrent à la contemplation et à la prière , et s'isolèrent complètement du reste du monde.
On sait à quel degré, on peut dire à quel excès , les mmnes primitifs portèrent l'ascétisme. Plaisir et crime furent synonymes dans la langue monastique. Des jeûnes prolongés, des insomnies, des flagellations^ des privations et des souffrances de toute sorte furent, à leurs yeux, les plus sûrs moyens de gagner la félicité éternelle. La continence absolue, la séquestration des sexes fut la première de leurs lois. Oublier qu'on était père, fils^ époux ou frère^ s'isoler complètement de sa famille, de son pays, de l'humanité, devint la condition de la perfection.
Ce régime, qui détruisait tout ce qui constitue la personnalité de l'homme, ne pouvait se maintenir qu'en complétant cet anéantissement de l'âme par le sacrifice de la liberté, de la volonté. L'obéissance passive fut imposée aux membres de la communauté, et chacun dut exécuter , sans discussion, les ordres absolus du supérieur, quelque absurdes qu'ils fussent. On vit des moines arroser pendant trois ans, par Pordre de leur chef, un bâton planté sous le soleil brûlant et dans les sables arides de l'Egypte. Une telle existence ne pouvait convenir qu'à des natures exceptionnelles; aussi les aspirants n'étaient admis dans les monastères qu'après de longues et pénibles épreuves.
Dans les premiers temps^ les moines n'étaient pas en-
t>ËS COMMtJNAUTÉS iSCËHQÛËS. 5?
chaînés par des vœux éternels ; leur dévotion était libre et vuloûtaire, et ils pouvaient, hommes et femmes, rentrer dans la vie mondaine , sans encourir la vengeance des lois civiles. HaiSj dans la suite, des lois rigoureuses vinrent fermer à tout jamais les portes du cloître sur le moine pour lequel elles s'étaient une fois ouvertes après un suffisant noviciat. Les fugitifs furent poursuivis comme crimmels, arrêtés et reconduits dans leur prison religieuse. Le moine devint un esclave perpétuel^ soumis à des règles inflexibles. Chaque ordre eut son code tracé par son fondateur, et distingué par quelque genre particulier d'austérité. Nous possédons des collections de ces règles, qui toutes imposent la sobriété, l'abstinence, les mortifications et l'obéissance. Les moindres fautes étaient rigoureusement punies. La règle de saint Colomban , très suivie dans l'Occident, inflige cent coups de discipline pour les infractions les plus légères (1). Avant le règne de Charlemagne, les abbés se permettaient de mutiler leurs moines et de leur arracher les yeux. Cette punition affreuse était encore moins baitare que le terrible vade in pace (prison souterraine ou sépulcre), qu'ils inventèrent depuis (3).
Les premiers habitants des monastères se livrèrent à des travaux manuels ; quelques-uns des ordres fondés dans le moyen âge s'adonnèrent à la culture et aux défrichements. Le mobile religieux et le principe de l'obéissance purent suppléer, dans une certaine mesure, à l'intérêt personnel, qui est le stimulant le plus énergique et le plus durable de l'activité humaine. Mais la plupart des ordres monastiques en connurent pas ces habitudes laborieuses ou y renoncé-
(1) Codex re^larwn, publié par Lucas Hostenius^ part. ÎI, p. It4.
(2) Gibbon, t. VI, p. 482. — Note. D'après Mabillon, Œuvre posthumes, t. n^ p. 321, 336.
58 mSTOIBE DU COMMUNISIIB.
rent. Quelques-uns Técurcnt d'aumônes dans une sainte oisiveté; le plus grand nombre trouva, dans l'apport des biens des novices et les libéralités des laïques, la source d'abondants revenus. Pendant le moyen ftge, les richesses des couvents devinrent immenses ; leurs abbés furent rangés au nombre de seigneurs féodaux, et plusieurs d'entre eux marchèrent de pair avec les princes souverains.
Malgré la puissance du mobile religieux, la rigueur des règles et l'autorité absolue des supérieurs, le bon ordre M la discipline reçurent souvent de graves atteintes dans les monastères. Quelque comprimées qu'elles soient, la personnalité et les passions de l'homme n'abdiquent pomt L'Église censura fréquemment les désordres des mornes; des réformes furent souvent nécessaires; quelquefois même il fallut avoir recours à l'autorité séculière pour réprimer les scandales et les révoltes de religieux infidèles à leurs vœux.
L'exemple des pythngoriciens et des esséniens, le développement et la longue existence des communautés chrétiennes, ne prouvent absolument rien en faveur de l'application des théories du communisme moderne. En effet, il existe de profondes différences entre le principe de ces théories et celui qui inspûra les associations philosophiques et religieuses dont nous venons de tracer le rapide tableau.
Le communisme place en première ligne la satisfaction des besoins physiques; il la veut aussi large que possible, bien qu'égale pour tous. C'est au nom des exigences des sens, des appétits matériels, qu'il convie l'humanité à l'abolition de la propriété et au partage égal des produits.
Les communautés religieuses, au contraire, avaient pour principe l'ascétisme, c'est-à-dire le renoncement aux jouissances du corps; elles condamnaient les plaisirs, réduisaient les besoins, éteignaient les passions^ sanctifiaient les pri-
DES COimuNAUTÉS ASCÉTIQUES. 59
vations et les souffrances. Le but qu'elles poursuivaient, c'était la perfection morale^ la piété transcendante, la sainteté de l'âme. La vie commune n'était pour leurs membres qu'un moyen de se détacher plus complètement des choses de la terre, et de concentrer leurs facultés sur celles du ciel.
Ainsi, d'un côté se montrent des tendances matérialistes, de l'autre l'exaltation du spiritualisme.
L'opposition n'est pas moins complète au point de vue économique. En effet, les communautés religieuses ne ré* solurent point le problème de l'aboUtion absolue de la propriété, ni celui de la production en commun des objets nécessaires à la vie. Elles se trouvaient placées au milieu de la grande société, fondée sur le principe de la propriété, et ne se soutenaient que grâce à son appui. Elles furent elles-mêmes propriétaires, et subsistèrent en général des fruits d'un travail étranger, perçus soit à titre de ferma* ges, de dîmes et de redevances^ soit à titre d'aumône.
Rien de tel dans le communisme. Il aspire à absorber tous les éléments de la société, à embrasser dans une vaste unité des nations entières, de sorte que la communauté, ne trouvant plus rien en dehors d'elle^ devra se suffire à ellemême. De là l'immense difficulté d'oj^niser le travail collectif, et de substituer un nouveau mobile d'activité à l'intérêt individuel et à l'esprit de famille.
Au point de vue de la direction, les communautés ascétiques devaient être plus faciles à maintenir et à gouverner que ne le serait une société basée sur les principes du communisme, et dépourvue du mobile religieux. En effet, les premières n'accueillaient que des sujets d'élite éprouvés par un long noviciat et liés par des vœux redoutables. Souvent elles s'épuraient en rejetant dans le monde ceux qui n'avaient pas une yocatiou suffisante. Le communisme, au contraire,
00 niSTOlRE DU GOXMOmSltB*
prétend faire vivre sous la loi de Tégalité absolue Ponher^ salilé des hommes, avec toutes leurs variétés de caractère, leurs passions et leur égoïsme.
Cependant, la vie commune ne put subsister parmi \m membres des associations religieuses, qu'à la condition de l'attribution d'im pouvoir absolu aux supérieurs, de l'anénlissement de toute liberté individuelle et de toute spontanâié d'action. Suivant une expression fameuse , le sobordoimi dut être devant la volonté inflexible du chef comme va cadavre (perinde ac cadaver). De quelle terrible puissance ne devrait donc pas être armée l'autorité chaînée de r^ une communauté qui embrasserait une nation tout entiéref
Enfin, on doit remarquer que les cômmunantés ont» ea général, imposé aux individus admis dans leur sein l'obligation du célibat, la renonciation aux liens du sang. Leurs fondateurs ont parfaitement senti l'incompatibilité de l'existeoce de la famille avec l'abolition de la propriété, încompatibiiilé que les communistes logiques et sincères ont également reconnue. Les premiers ont détruit la famille par la séquestration des sexes^ les seconds veulent arriver au même bot par leur promiscuité.
Ainsi, même avec des éléments choisis, et réduit A ttflé application partielle, le principe de la communauté a encore révélé les trois conditions nécessaires de sa réalisation :
Ânfcintissement de la liberté, de la spontanéité humaine.
Despotisme du gouvernement.
Destruction de la famille.
Cependant, l'esprit de l'homme, libre et flexible, se soos^ trait quelquefois aux conséquences les plus naturelles d'un principe. Si la suppression de la famille a caractérisé l'immense majorité des communautés ascétiques, on cite quelques exemples de sociétés religieuses qui, par exception, sont parvenues à en concilier en partie le maintien avec la
LES COlOfUNAUTÉS ASCÉTIQUES. 61
vie commune. Il en est jusqu'à deux : ce sont les frires moraves et les missions du Paraguay. Quelques détails sur ces établissements remarquables par leur singularité ne seront point sans intérêt.
Les frères moraves ou hermhuters, dont nous voulons parler ici, ne doivent point être confondus avec les commu* nautés anabaptistes de la Moravie, qui furent établies vers 1530^ et dont nous retracerons l'histoire dans la suite de ce livre (1). Leur origine est différente.
Après la guerre des hussites, un certain nombre de secta» leurs de Jean Hus^ fuyant les persécutions, s'étaient retirés dans les montagnes qui s'étendent sur les confins de la Bohême de la Moravie. Ces fugitifs sentirent le besoin de se grouper pour se prêter une mutuelle assistance. Ils formèrent donc de petits centres de population, dont les membres furent unis par les liens d'une ardente charité. Cependant, il ne parait pas qu'il y eût entre eux une véritable communauté; il est plus probable que chaque famille avait sa demeure séparée, et ne se rattachait aux autres que par une réciprocité de secours et de services. A côté de ces restes des hussites, vivaient, dans des conditions analogues, quelques petites sociétés professant les opinions des vaudois, qui avaient été apportées en Bohême, vers la fin du XIV* siècle, par des émigrés des vallées du Piémont (3). Ces diverses associations religieuses étaient connues sous le nom de frères moraves, parce que leur siège principal était situé à Fulneck, en Moravie. Elles subirent diverses persécutions, et au commencement du XVIIP siècle, il n'en restait que des débris.
Ce fut alors que le comte de Zinzindorf leur offrit pour
(i) Voir chapitre IX, V Histoire des Anabaptistes, 2« période. (2) Voir chapitre YU^ les doctrines des vaudois et des hussites*
62 HISTOIRE DU GOltHUNISaiË.
asile une terre qu'il possédait dans la haute Lusaee, où ht fondé, en iliij le village d'Hermhuti premi^ établissement des frères moraves actuels. Sous la direction de Zinzindorf, les membres de la nouvelle colonie joignirent au dogmes de la confession d'Augsbourg l'exaltation mystique de la secte piétiste, récemment fondée par Spéner. Ib ado^ tarent le régime de la vie commune, et parvinrent à le concilier, jusqu'à un certain point, avec le maintien de la iamiDe. Hais la famille, dans les établissements des moraves, n'ensle pour ainsi dire que de nom. Les membres de la communauté se divisent, d'après leur ftge et leur condition dvile, en groupes particuliers. Ainsi, on compte parmi eux des chœurs séparés d'hommes et de femmes engagés dans ke liens du mariage, de jeunes hommes et de jeunes filles, de veufs et de veuves. Par suite de cette division, les divers membres de la famille appartiennent à des conmranaotés partielles; ils ne se réunissent qu'à des moments déterminés par la règle. Dès lors, la vie de famille n'est plus cette nnûm intime, cette confusion complète des existences, qui donnent essor aux plus doux sentiments du cœur. Tonte individualité se trouve absorbée dans le sein de Yastes réunions composées de personnes du même âge, du même sexe; l'originalité s'éteint , les caractères s'effacent , les facultés s'engourdissent. L'éducation égale et commune, donnée aox enfants, imprime sur leurs sentiments et leurs pensées le cachet d'une déplorable uniformité. Aussi, les communautés moraves, malgré les soins donnés à cette éducation, n'ontelles jamais produit que des hommes médiocres : la via commune est mortelle au génie.
Un fait qu'on ne saurait trop mettre en lumière, c'est que les moraves n'ont pas, comme on le croit généralement, aboli la propriété. Chez eux, chaque frère conserve ses biens particidiers, et recueille les fruits de son travail ) seu-
LES GOMIfUNAUTÉS ASCiStIQUES. 63
lement, il ne peut aliéner sans l'autorisation de son supérieur, et il doit verser à la caisse de la société une partie de ses bénéfices. Ainsi, dans les établissements moraves la rie est commune, mais les biens ne le sont pas.
Du reste, les congrégations moraves n'ont pu se maintenir que par l'action toute puissante du mobile religieux^ par l'exaltation du mysticisme. Leurs membres le poussent jusqu'aux plus étrangères aberrations. Bien que les reproches de promiscuité et d'impureté qui leur ont été adressés paraissent peu fondés^ on ne saurait méconnaître que leur théories sur le mariage ne présentent un caractère au moins étrange. Elles rappellent le culte du dieu qu'on adorait à Lampsaque. On peut prédire que l'affaiblissement du principe religieux et mystique^ qui seul anime et soutient les établissements des moraves, serait le signal de leur chute (1).
Les célèbres missions ou réductions du Paraguay reposaient, comme les communautés fondées par Zinzindorf, sur la prédominance du sentiment religieux. Divers écrivains catholiques nous ont tracé de séduisants tableaux du bonheur des Indiens soumis au gouvernement des pères jésuites. S'il fallait en croire Muratori (S), les bords fortunés de l'Uruguay et du Parana auraient renouvelé les merveilles de l'âge d'or. Mais, quand on s'en réfère aux relations des voyageurs impartiaux, les communautés du Paraguay nous apparaissent sous un jour bien différent. Bougainville (3), qui se trouvait à Buenos-Ayres au moment de l'expulsion des jésuites, nous présente les Indiens des réductions comme soumis à une domination abrutissante, réduits à une servitude qui, par l'abus de l'autorité spirituelle^ atteignait le
(1) Voir Grégoire. Histoire des sectes religieuses, 2* édit., t. V.
(2) Cristianismo fclice.
(3) Voyage autour du monde, chap. VU.
64 UISTOIRE DU COMinmiSME.
principe même de la pensée et de la volonté. Left hommes cultivaient^ chassaient, péchaient, cueillaient des hertK» rares, pour le compte des pères. Les femmes recevaient des pères la tâche qu'elles devaient filer chaque jour* C'étaient les pères qui distribuaient à chaque famille ses alimenls journaliers, en échange de Taccomplissement des travam qui lui étaient imposés. Le matin, les habitants des missioDS venaient fléchir le genou et baiser la main du curé et de son vicaire. Une éducation uniforme façonnait renfonce i cette existence monotone. Du reste, la vie entière des Indiens n'était qu'une longue enfance : l'âge mûr était soumis à la même discipline et aux mêmes châtimens que les premières années.
Les jésuites assuraient que les facultés inteUectoelles éi le caractère des Indiens ne comportaient pas un antre mode de gouvernement. Cependant, à les entendre, ces mêmes Indiens acquéraient des connaissances étendues, et cultivaient les arts avec succès. Mais leurs directeurs spirituels et temporels ne leur permettaient d'apprendre aucune langue européenne, et ne leur faisaient connaître de nos sciences que ce qu'ils voulaient bien ne pas leur laisser ignorer. Bougainville, qui vit plusieurs de ces Indiens, ne put juger de leur état intellectuel, parce qu'il n'entendait point leur langue. Mais il assure que ceux-là mêmes qu'on lui déclarait être les plus instruits, paraissaient plongés dans l'hébétement et la torpeur. L'un d'entre eux, qui passait pour un habile virtuose, joua devant lui d'un instrument, mais sans intelligence, sans expression, sans âme : on eût dit un automate.
Sous l'influence d'un régime qui les réduisait à une existence purement mécanique, sans plaisirs comme sans douleurs, sans luttes comme sans triomphes, ces Indiens étaient tombés dans une profonde apathie. Us voyaient la mort ap-
DES eOMMUNAUTÉS ASCiTIQUES. 65
procher avec cette morne impassibilité qui caractérise les populations avilies par l'esclavage, et ne cherchaient ni à prolonger ni à transmettre une vie qui, pour eux, était devenue un pesant fardeau. Malgré tous les soins des révérends pères pour assurer la propagation de l'espèce, la population des missions se maintenait à peine au même niveau.
La nouvelle de l'expulsion des jésuites fut accueillie par leurs administrés avec des cris de joie ; mais la civilisation fausse et incomplète à laquelle ils avaient été initiés ne put se soutenir par elle-même. Les réductions tombèrent dans une rapide décadence. Le despotisme était devenu nécessaire pour ces âmes auxquelles l'habitude de la liberté et le sentiment de la dignité individuelle étaient étrangers. Ce fut le docteur Francia qui recueillit plus tard l'héritage des jésuites, et réunit les enfants de leurs néophytes sous son ombrageuse tyrannie.
Ainsi , les établissements du Paraguay , loin d'être un exemple à invoquer en faveur du communisme, en ont au contraire manifesté les deux vices capitaux : le despotisme et l'anéantissement de toute énergie individuelle. La famille n'y fut maintenue que grâce à l'influence du mobile religieux, à la domination absolue d'un ordre imbu des maximes du catholicisme. Si la religion, en se mêlant au gouvernement politique, donnait des armes plus redoutables au despotisme, du moins prévenait-elle le développement des conséquences immorales que recèle le principe de la communauté. Mais le communisme moderne, essentiellement athée ou panthéiste, sanctifiant la chair et les satisfactions sensuelles, ne saurait opposer aucune digue au débordement des plus impures passions.
08 HISTOIRE DU COMMUNISlfE.
cité de cœur qui distinguent le sage chrétien, et qui fiimt inconnues à la philosophie superbe de l'antiquité.
La question capitale du pélagianisme avait donc eastttiellement trait au dogme. Hais les disciples de Pelage poêlèrent, dans l'mterprétation de la loi morale , le même esprit rigoureux et absolu que leur maître avait în«nifeBtf. dans sa théorie du Ubre arbitre. Prenant certains passages de rÉvangile au pied de la lettre, ils proscrivirent rusap du serment, et soutinrent que le renoncement aux richases était une obligation rigoureuse. Suivant eux,* un riche ne peut entrer au royaume de Dieu, s*il ne vend tous ses biens ; il est indigne d'être rangé au nombre des justes tant qu'il les conserve, alors même qu'il se conformerait d'ailleurs à tous les préceptes de la religion (1).
On a attribué à Pelage lui-même un livre sur les riche^ ses, dans lequel certains écrivains communistes (2) ont prétendu reconnaître des opinions analogues à celles qu'ils professent. Rien de moins prouvé que l'origine de cet écrit, et, dans tous les cas, il est loin de présenter le caractère qu'on lui prête. Ce livre n'est qu'une exhortation déclaoubtoire au renoncement, au mépris des richesses et à la bienfaisance, une invective violente contre les fraudes, les rapines, les mensonges et les excès de tous genres qui naissent trop souvent d'une cupidité trop désordonnée. Si l'auteur de
(1) Flcury. Histoire de VEglise, t. V. p. 410 et 411. — Ces Ofàsàm étaient soutenues non par Pelage lui-même^ mais par quelqueft-us de ses adeptes résidant en Sicile.
(2) M. Villegardelle, Histoire des Idées sociales, p. 76. — Nous ayons fait de vaines recherches afin de découvrir les autorités sur lesqueUes s'appuie cet écrivain pour attribuer à Pelage le livre De divitiis. Il en est fait mention ni dans les historiens généraux de l'Église, ni dans les histoires particulières du pélagianisme (Voir Patodllet, Histoire du Pélagianisme, t. 1, p. 9, 29, 34, 59 et 116. Cet auteur indique les divers ouvrages de Pelage, perdus pour la plupart).
cet ouvrage fait l'éloge de la médiocrité des conditions ; si dans certaines phrases il parait attribuer à l'extrême opulence de quelques-uns la cause de la misère des pauvres, ces éloges et ces allégations ont surtout le caractère d'un argument hyperbolique destiné à combattre la soif eCErénée de richesses qui, dans tous les temps et sous tous les ruines sociaux, a été flétrie par la religion et la morale. De là à la négation de la propriété, à la proclamation du communisme, il y a certes une grande distance.
Les opinions des pélagiens sur l'incompatibilité des richesses avec une vie chrétienne furent réfutées par saint Augustin. Ce vigoureux champion de l'orthodoxie prouva, par des exemples tirés de l'Écriture^ la légitimité de la possession des richesses; distingua dans l'Évangile les prescriptions obligatoires et les simples conseils, et expliqua le véritable sens de la loi du renoncement, essentiellement relative au for intérieur, mais dont l'application ne peut aUer, pour le vulgaire des hommes, jusqu'à supprimer les conditions de la vie des individus et du maintien de la société (1).
Rien ne nous semble donc justifier une assimilation entre les doctrines communistes modernes et les opinions de quelques disciples de Pelage sur le renoncement aux biens de ce monde. Ces opinions n'étaient qu'une exagération sans portée, analogue à celle de quelques autres sectaires, qui proscrivaient d'une manière absolue le mariage et toute union des sexes (2), sans s'inquiéter de l'extinction de la race humaine, conséquence de leur étrange doctrine. Elles diffèrent d'ailleurs profondément, dans leur point de départ
(1) s. Aug. Epist. ad Hilarium; 156, 157.
(2) Tels furent entre autre les dociles dont parle saint Clément d'Alexandrie^ strom. III. — Plusieurs sectes manichéennes professaient la même opinion^ la création matérieUe provenant^ selon elles^ du principe du mal.
'70 HISTOIRE DU GOMMUNISIIE.
et leurs tendances, des principes préconisés par les moder nés adversaires de la propriété. Tandis que cenx-d foit appel au désir du bien-être, aux appétits matériels, les pélagiens préconisaient l'austérité, l'abstinence. Les premien poussent les pauvres à la spoliation des riches, et présentai à leurs adeptes la perspective d'une félicité sensuelle san bornes; les seconds conviaient les riches à se dépomller volontairement, et poursuivaient l'idéal de l'égalilé dans h pauvreté. Les uns procèdent d'un épicurisme grossi»; la autres aboutissaient à l'ascétisme.
Après les pélagiens, les vaudois et les albigeois sont les plus anciennes sectes auxquelles les partisans de la communauté prétendent se rattacher (1). Ces sectes ont joué dans l'histoire un rôle assez important pour qu'il ne soit pis sans intérêt de rechercher quelles ont été leurs véritables doctrines, et jusqu'à quel point sont fondées les allégations de leurs prétendus continuateurs.
On ne saurait se faire une juste idée des tendances des novateurs qui parurent du X« au XV® siècle, sans se repo^ 1er à la situation de l'Eglise catholique à cette époque. Elle était alors bien éloignée de la pureté et de la simplicité qui avaient distingué les pasteurs des premiers âges. Dès que la religion chrétienne eut assuré sa prédominance sur le polythéisme expirant, ses ministres commencèrent à perdre ces fortes et austères vertus qu'ils avaient déployées tant qu'ils avaient été tenus en haleine par la lutte contre une doctrine ennemie. Le goût de la domination, l'amonr des richesses et du luxe s'introduisirent dans des cœurs qui n'auraient dû brûler que du feu de la charité. Déjà, vers la
(l) M. Gabet, Voyage en Icarie , page 479. — M. VillegardcOej Histoire des Idées sociales, p. 84. — M. Louis Blanc^ Histoire de la Révolution. 1. 1. p. 16.
fin du IV* siècle, les évoques métropolitains s'entouraient d'un luxe royal (i). € Faites-moi évéque de Rome^ disait c le préfet païen Prétextus au pape Damas, et je me fais € chrétien. > Â la même époque, saint Jérôme se plaignait amèrement de la cupidité du clergé, qui avait hérité des dé« bauchés de Rome l'art de capter les successions, et savait éluder^ au moyen de frauduleux fidéi-commis les lois par lesquelles les empereurs chrétiens eux-mêmes avaient cm devoir s'opposer à son envahissante avarice. Le même saint flétrissait ces prêtres et ces diacres à l'élégante parure, qui ne voyaient dans leur caractère sacré qu'un moyen d'ob* tenir auprès des femmes un plus facile accès, et devançaient ainsi nos abbés du XYIII* siècle de galante mémoire (i). Ces abus s'accrurent encore dans les âges suivants. L'invasion des barbares ne fit guère que substituer des vices plus grossiers à la corruption raffinée des Romains. Les abbés et les évêques, enrichis par les libéralités des conquérants, devinrent seigneurs féodaux, et joignirent la puissance politique à l'autorité spirituelle. Possesseurs d'une grande partie du sol , ils prélevaient encore sur le reste l'onéreux impôt de la dlme, tandis que la cour de Rome absorbait, à titre d'annates, d'indulgence et d'aumônes , une forte part du produit du travail des populations. Cet esprit eu • pide et oppressif se combinait avec une profonde corruption des mœurs, qui atteignit son apogée aux X% XI*, et XII* siècles, dont le premier est appelé^ par l'un des historiens les plus dévoués à la papauté, le siècle de fer de l'Ëgli^ se (3). On vit alors des papes entourés de prostituées, des
(1) Ammien Marcellin^ liv. XXVII, chap. 4.
(2) Hieronyin., t. II, p. IG5. — Voir Gibbon, et les Etudes hisiori" ques de Chateaubriand, S'' étude, 2« partie (in fine) . Ce dernier auteur ne peut être suspecté de partialité.
(3) Baronius.
évéques meurtriers, des prêtres simoniaqnes et vifant avec des femmes perdues ; des moines fainéants passnt leur temps à chasser, à boire et à jouer, introduisant des concubines dans les cloîtres, et s^entrebattant pour les querelles de leurs bâtards. Cette rapacité et ces vices excitakat, dans certaines contrées^ de sourdes colères, qui se manifestaient par des chansons et des satires populaires, dont cpulques-unes sont parvenues jusqu'à nous.
Ce fut surtout dans le midi de la France, où les popnlttions avaient conservé plus de lumière et de liberté, que les abus du clergé soulevèrent la plus vive opposition. Elle s*} manifesta par l'apparition de sectes qui se séparèrent ouvertement de l'Église romaine.
Le nombre de ces sectes, leur origine, leurs dogmes, leur morale et leur manière de vivre sont un des points les jIm controversés et les plus obscurs de l'histoire. Les éavam catholiques distmguent une foule d'hérésies qui auraimU éclaté aux XI^ et XII* siècles, et les accusent d'avoir renouvelé [les erreurs des manichéens et des gnostiques, et les infamies des carpocratiens. C'est ainsi qu'ils comptent des pétrobrusiens, des henriciens^ des amoldistes, des esperoniens^ désignations qui dérivent des noms de Pierre Brueys» Henri, Arnaud de Brescia et Esperon, condanmés au fea comme hérésiarques. Les hérétiques de cette époque sont encore appelés picards, lombards, transmontains, d'après les contrées qu'ils habitaient; apostoliques^ cathares (c'està-dire puritains ), pauvres de Lyon, bons hommes, tarhpins (1), d'après leur genre |de vie. Mais toutes ces sectes, en admettant qu'elles aient réellement existé, s'effacent de-
(1) S*il faut en croire les étymologistes^ le mot turlupin Tiendrait de lupus, loup. On l'aurait donné à certains sectaires à cause de U vie erraatc qu'ils menaient dans les bois.
LfiS UÉRÉSlES. 73
vant celles des albigeois et des vaadois (i), célèbres par le nombre de leurs adhérents^ leur longue durée, et les terribles persécutions qu*eiles ont subies.
. Les auteurs prolestants se sont attachés à prouver Tidentîté des yaudois et des albigeois, ainsi que de la plupart des sectes que nous venons d'indiquer; à laver ces hérétiques des imputations de manichéisme et de' promiscuité des sexes, que leur adressaient les catholiques, enGn à établir qu'ils professaient les dogmes soutenus plus tard par les réformateurs du XVI* siècle. Malgré la véhémente argu* mentation de Bossuet, on ne saurait méconnaître que, sur ces divers points, l'avanti^e ne soit demeuré aux défenseurs de la réformation (2).
Un fait certain ressort de Pétude des nombreux monunieots de cette grande controverse, c'est que les sectes dont A Vagit, soit qu'elles aient été différentes , soit qu'on doive lee considérer comme identiques , avaient pour caractère essentiel de protester avec énergie contre la corruption,
(1) L'origine de U désignatioa de vaadois a été l'oljet de satantM discussions. Les uns la font démer du mot yaux, taUées, parce que les yallées des Alpes furent le berceau et le principal séjour de la secte dont il s'agit; les autres soutiennent que les yaudois auraient été ainsi appdés de Yaldo, qui professa leurs doctrines à Lyon, yers 1173. Enfin, quelques écri?ains prétendent que, si cette qualification déri?e du nom de Yaldo, Tétymologie se rapporte à un autre Yaldo qui serait antérieur à cdui de Lyon de plus d'un siècle (Voir sur ce point l'Histoire des Yaudois et Albigeois, par Paul Perrin, Lyonnais. 6enèye^ 1618, chap. 1 et 2. — Jean Léger, Histoire générale des Églises vaudoises, in-folio. Leyde, 1069^ p. 13, 14^ 15 et 150. — Bossuet, Histoire des VariatUms, Ut. XL
(2) Voir les écrivains cités dans la note précédente, et de plus VHis» foire des Albigeois et Vaudois, par le R. P. Benoist, prédicateur de l'ordre de Saint-Dominique, 2 vol. in-12. Paris, 1691, t. 1, p. 12, 19 et 267. — Basnage^ Histoire de la religion des Églises réformées, infolio. La Haye, 1699, p. 1407 et sui?. — Ce savant auteur a réfuté avec autant de force que de modération te livre 7d de VBistoire des Variations^ de Boisuet*
74 msTôiRE DU Gotrmwisttfi.
le luxe et la dominalion oppressive des ecclésiastiques. Toutes s'accordaient à voir dans l'Église romaine la Babjlooe impure, la grande prostituée de l'Apocalypse^ et aspinieit à ramener les formes du culte à la simplicité jMÎmitife. Elles voulaient, à des prélats opulents,à des abbés souverains, à des moines paresseux et débauchés ^ substituer des ministres voués à la pauvreté, et vivant, comme les apAlres, da travail de leurs mains. A la doctrine de la permanence indélébile du caractère sacerdotal^ et de la validité des sacrements, (]nelque impures que fussent les mains du prêtre qui les administrait, les vaudois et les albigeois répondaient que le caractère sacerdotal se perd par l'indignité résultant du péché et du crime, et que les sacrements n'ont da vilëor qu'autant qu'ils sont offerts par des pasteurs que recoin* mandent leurs vertus. Ils niaient l'inégalité spirituelle da clerc et du laïque, et soutenaient que tout fidèle est apte i exercer le ministère sacré, pourvu qu'il se distingue par sa moralité et sa piété (1). Ils condamnaient le culte de b Vierge, des saints et des reliques, les faux miracles et les fraudes pieuses, les indulgences, la confession auriculaire et l'absolution des péchés (2). Ils prétendaient que la multiplication des sacrements et des cérémonies n*était qu'on moyen imaginé par le clergé pour soutirer de l'aident aax fidèles. Ils proscrivaient les vœux monastiques, le serment et la barbarie des supplices (3). Ils traduisaient et étudiaient l'Ancien et le Nouveau Testament, soutenaient que le culte doit se célébrer en langue vulgaire, et qu'il suffit de réciter les prières que nous a enseignées Jésus-Christ. Enfin, ils niaient la transsubstantiation dans l'eucharistie, et avaient
(1) Reynerius, in bibliothecâ Patruni, t. IV, 2i pan^ p. 751. — PhylicdorTtts, ibid., p. 817.
(2^ Rcyncrim, ibid., p. 750« (3) Pierre do Vaulx-Cernay, Histoire des Atbiffeoiti chap. 2.
Les HEpisiEâ. 7â
horreur de la messe, qui était, selon eux, une invention du diable (i).
La piété des vaudois et des albigeois, la pureté de leurs mœurs sont attestées même par leurs adversaires* Saint Bernard, qui prêcha en 1147 contre les sectateurs de Henri et de Pierre de Brueys, qui ne sont autres que les albigeois, s'exprime ainsi sur leur compte (2) :
c Leurs mœurs sont irréprochables; ils n'oppriment per- « sonne, ils ne font de tort à personne ; leurs visages sont € mortifiés et abattus par le jeûne ; ils ne mangent point < leur pain comme des paresseux , et ils travaillent pour € gagner leur vie (3). » Reynier, qui, après avoir passé quatorze ans parmi les cathares, embrassa le catholicisme, et dirigea, en qualité d'inquisiteur, des persécutions achar* nées contre les vaudois, est également forcé de rendre justice à la sainteté de leur vie.
Tels étaient les albigeois et les vaudois. Dans le tableau que nous en tracent leurs ennemis, nous ne reconnaissons aucun des traits qui caractérisent le communisme et le socialisme. Nous avons recherché avec soin dans les auteurs contemporains, pour la plupart inquisiteurs, moines ou prêtres catholiques, des traces du prétendu communisme de ces religiormaires, et nous n'avons trouvé aucune autorité
(1) Rcynerîus, tn biblîothcôâ patrum, t. IV 2a pars. p. 750.
(2) Saiot-Bemard, serm. 45, sur les cantiques.
(3) Bossuet, qui a cité ce passage, Histoire des Variations, livre Xî, § 143, ajoute : « Qu'y a-t-il de plus spécieux que ces hérétiques de (t saint Bernard? Mais après tout c'étaient des manichéens, et leur tt piété n'était qu'apparente. Regardez le fond, c'est l'orgueil, c'est la CI liaine contre le clergé, c'est l'aigreur contre l'Église. C'est par là t( qu'ils ont avalé tout le venin d'une abominable hérésie. » Dans Cette remaque, empreinte d'une si évidente injustice, Bossuet reconnaît que le caractère essentiel de ces sectes, c'était de protester contre les abus de l'Église.
?G tiiSTomS Dti COldiUNlSltE.
de nature à justiQer cette impatation. Ni Pierre de 'V Cernay, ni Guillaume de Pujiaurens, qui écrivirent toire de la guerre des albigeois, ni las auteurs anoajmi fragments relatiis au même sujet (1), n'ont adressé ai rétiques du midi de la France l'accnsation de comoaui Et pourtant, Pierre de Vaulx-Cemay était moîoe, tie Simon de Hontfort, et parent d'un abbé qui fut l'o pluj fougueux instigateurs de la croisade; Guîilaui Puylaarens était un prêtre catholique, animé des senti les plus hostiles contre l'hérésie. Enfin, nous poss d'anciens registres de l'inquisition, contenant des prc res dirigées contre les albigeois. La doctrine de la co: nauté des femmes et des biens ne figure pas au nombi chefs d'accusation (2).
A cette preuve si forte qui résulte du silence que gi les ennemis les plus acharnés des vaudois et des alb viennent se joindre les arguments tirés de l'ensembl faits historiques. Les hérétiques formaient dans le m la France la majorité do la population. Leur doctrint professée par une foule de gentilshommes et de riches geois des villes; ils étaient favorisés par les comtes de louse, les vicomtes de Béziers, de Narbonne et de Ca sonne, par lo roi Pierre d'Aragon, qui soulinreut, i occasion, la plus effroyable guerre, et périrent pour li part en les défendant. Gomment admettre que ces roi princes, souverains, ces nobles chevaliers aient non i
(1) Voir Im Uémoiret rtiatifi à l'histoirt de Franet. col Gnizot. — Mortènc, Thctaurui aneedotorum. t. V. p, 1778. Tn de hsrcsi paupfnim de Li^uno, auctorc anonymo.
(2) D. Vaissetle, Bistoire du Languedoc, preuves à l'appui, p, 371, donne l'extrait d'un ancien registre de l'inquisition ile ( Kinne qui contient l'énoncé des erreurs des hérétique!. «Istl mue cnli, in quibiu emot moderiii bxretici. a — Voir i la Su du 1 la note É,
ment toléré, mais protégé, au prix de leur puissance et de leur vie, une secte qui aurait professé l'abolition de toute distinction sociale et la spoliation générale ?
Cette sympathie des classes supérieures de Tordre laïque pour les sectes dissidentes se comprend parfaitement, si l'on reconnaît, comme le prouvent les documents émanés des catholiques eux-mêmes, que ces sectes se bornaient à censurer la propriété cléricale, la propriété de main-morte, celle qui, apanage des hautes fonctions sacerdotales et de certains corps impérissables, tendait à envahir le sol tout entier, mais qu'elles respectaient la propriété laïque et féodale. Cette doctrine était évidemment favorable aux seigneurs et aux bourgeois, appelés à recueillir les dépouilles du clergé et des monastères ; et il parait que les premiers ne manquaient point de l'appliquer à l'occasion. L'un des principaux griefs du clergé contre les nobles du Languedoc, c'étaient, en «ffet^ les usurpations, les spoliations commises sur les biens des églises (i) et des moines. Dès lors se dessinait cette alliance naturelle qui s'est établie si souvent de« puis entre le pouvoir temporel, l'aristocratie nobiliaire et les adversaires spirituels de l'Église, alliance que nous verrons se reproduire en Angleterre, sous Wiclef, en Bohême, à l'époque de la guerre des hussites, et qui fut la principale cause du succès de la réformation du XYI* siècle dans une grande partie de l'Europe. Plus tard, lorsque la protestation contre les abus du clergé prit un caractère purement philosophique, ne vit-on point cette alliance se renouer encore, et Voltaire faire entrer les monarques et les gentilshommes dans sa grande conspiration contre l'Église?
Mais qu'est-il besoin d'inductions et d'analogies pour laver les albigeois et les vaudois du reproche de communisme?
(1) Voir Pierre de Yaiflx-Gernay, passim.
78 HISTOIRB DU COimUNISIIS.
N'avons-nous pas des preuves directes, des documents éma« nés d'eux et remontant à une époque de beaucoup antérieure à la croisade? Là sont consignés leurs principes; là se trouve nettement établie la distinction entre le droit de propriété et les richesses abusives du clei^é ; là on peut voir, à côté de la condamnation de celles-ci, la consécration de ' inviolabilité du premier.
Les églises vaudoises, qui se sont maintenues sans inti^ ruption dans les vallées des Alpes depuis le XII* siècle jusqu'au XVI% époque à laquelle elles s'unirent à la communion calviniste, ont conservé d'anciens traités de religion et de morale, dont quelques-uns datent du commencement du XII® siècle. Les manuscrits originaux furent remis, en 1658, par les pasteurs vaudois, à Morland, commissaire extraordinaire de Cromwell, qui les déposa dans la bibliothèque de l'université de Cambridge (i). Parmi ces documents, le plus remarquable est un poème intitulé Nobla leiczon^ qui cmtient l'ensemble de la doctrine des vaudois et des albigeois. Cet ouvrage est daté de l'an 1100. Le dialecte dans lequel il est écrit n'est autre que la langue romane, parlée à cette époque dans le midi de la France, et remise en lumière de nos jours par les savants travaux de M. Raynouard (2). Ce
(1) Lé^GTj Histoire générale des Églises vaudoises, p. 21.
(2) Bossuet contestant Tauthenticitc des livres produits par Pcrrin et Léger^ notamment du Traité de V Antéchrist ^ daté de liSO, oppose que le langage en est très moderne^ et qu'il diffère peu du proTÔirai que nous connaissons. « Non seulement, dit-il, le langage de VUlebar- « douin, qui a écrit cent ans après Pierre de Brueys, mais encore cece lui des auteurs qui ont suivi Yillchardouin , est plus ancien et plus (( obscur que celui qu'on veut dater de Tan 1120, si bien qu'on ne « peut se moquer du monde d'une manière plus grossière qu'en nous c< donnant ces discours comme fort anciens. » (Bossuet, Histoire dfs Variations, livre XI, § 126.) Un tel argument a lieu de surprendre dans la bouche du savant évéquc de Mcaux. Bossuet ignorait-il doue la distinction qui existait au moyen âge entre le dialecte du nord et
poème renferme, outre un abrégé de l'histoire ei de la doctrine de Tancien et du Nouveau Testament, un parallèle de la loi mosaïque et de rÉvangile, et renonciation des griefs des dissidents contre l'Église de Rome, griefs qui sont conformes à ceux que nous avons indiqués d'après les écrivains catholiques du XII* et du XIII* siècle. L'absence complète d'idées communistes dans ce livre, les termes explicites par lesquels il confirme les préceptes du Décalogue et de l'Évangile qui établissent le respect de la propriété d'autrui, la sainteté du mariage et des devoirs de famille, ne sauraient laisser aucun doute sur le véritable caractère des hérésies du XII^ siècle (1). Nous pourrions citer encore un Traité de l^ Antéchrist daté de l'an 1120, écrit en dialecte vaudois, l'apologie présentée par les vaudois au roi de Hongrie Ladislas, en 1508, et plusieurs autres documents relatés dans les ouvrages de Perrin et de Jean Léger. Enfin, on doit remarquer que la petite société vaudoise qui s'est perpétuée depuis le XIIP siècle, dans les vallées du Dauphiné et du Piémont, à travers des guerres et des persécutions souvent
celui (lu midi de la France, entre la langue d'Oïl et la langue d'Oc ? C'est en français du nord, autrement dit wallon ou picard, que Geoffroy de Yillchardouin, H mareschaux de Champaigne, comme U s'appeUc lul-mèmc, écrivit VHistoire de la conquête de CotistatUinople, Dès lors quelle comparaison établir enire son langage et celui des documents émanés des albigeois? Le français waUon n'était encore qu'un patois informe, tandis que le roman du midi, langue complètement for^ mec et pleine d'harmonie, avait une litcrature remarquable, et se parlait dans la majeure partie de l'Europe. Cette belle langue a péri avec la civilisation de la France méridionale, dans l'épouvantable guerre des albigeois, qui fut pour ces contrées riches, libres et éclairées, nnc véritable invasion de barbares.
(\) La nobla leicxon, le novel sermon, etc., et autres poésies religieuses des vaudois ont été insérées, par M. Raynouard, dans son Recueil des poésies originales des troubadours, t. Ô, p. 73 et suivantes. Ce savant, juge si compétent en pareille matière, n*élève aucun doute sur l'authenticité de ces documents.
80 iiisroinL du comiiunisiie.
atroces^ a toujours reposé sur le principe de la propriété individuelle. Jamais ses membres n'ont pratiqué la vie commune, qui leur eût sans doute paru être une coupable imitation des règles monastiques qu'ils avaient en horreur (i). Comment donc l'opinion qui attribue aux vaudois et au albigeois des tendances communistes a-t-elle pu s'accrédi^ ter, malgré des faits et des autorités qui la contredisent à manifestement? On ne saurait trouver les causes de cette singularité ailleurs que dans les interprétations calomnieuses que certains écrivains catholiques, postérieurs de plusieurs siècles à l'époque de la croisade, ont données aux dogmes du parti vaincu. Les vaudois n'admettaient point le mariage comme sacrement; Albert de Capitaneis, légat et inquisiteur du XY* siècle, en prit occasion pour les accuser de se livrer aux plus infâmes prostitutions. Ils censuraient les ri« chesses du clergé et croyaient que les ministres de la religion ne doivent rien posséder, du moins en cette qualité; cela suffit à Claude Rubis, qui écrivit l'histoire de Lyon vers lôOi^ pour les présenter conune partisans de la communauté des biens (2); enfin Bossuet, rapportant le même fait, ne craignit pas d'ajouter : < Cela vise à l'obligation de « tout mettre en commun, et à établir comme nécessaire c cette prétendue pauvreté apostolique dont ces hérétiques c se glorifiaient (3). >
(1) Voir Perrin, Histoire des Albigeois et des Vaudois, p. 18.
(2) Le même Claude Rubis accuse les yaudois de sorceUerie, crime qui^ dit-il^ se réunit souvent à celui dliérésie. On peut juger par là de la valeur que présente^ dans sa bouche, Timputation de communisme.
(3) Bossuet, Histoire des Variations, livre XI, § 94. — L'évêque de Mcaux citant, d'après Reynier, les erreurs des vaudois, rapproche de la condamnation portée par ces sectaires contre les propriétés cléricales, un article dans lequel ils soutenaient que ni la terre ni les peuples ne devaient être divisés. Il s'efforce de corroborer par ce rapprochement l'imputation de conununisme. Mais quand on se reporte au texte dté, on voit <|u'il contient une simple protestation contre U çU^^ision de 14
Voilà comment les opinions des religionnaires du Langnedoc ont été défigurées, à l'aide d'inductions que les instigateurs de la croisade et les inquisiteurs contemporains euxmêmes leur avaient épargnées. Triste, mais trop fréquent exemple des altérations que subit à la longue la vérité hi8« torique, au milieu des luttes des partis !
Les barbaries des soldats de Hontfort, l'anéantissement de la civilisation d'une moitié de la France, les rigueurs de l'inquisition inventée contre les malheureux sectaires du Languedoc et de la Provence, ne devaient point suffire pour étouffer leurs doctrines. Vaincus et fugitifs, ils répandirent à travers l'Europe la semence de la révolte contre l'Église (1). De ces germes naquirent les loilards, Wiclef et Jean Hus.
Les loilards tirent leur nom de Walther LoUard, fondateur de leur secte, qui naquit en Angleterre vers la fin du XIII« siècle, et dogmatisa en Allemagne en 1315. Selon les vaudois , LoUard aurait puisé chei eux ses doctrines, et aurait été l'un de leurs barbes ou ministres. Quoi qu'il en soit, il est certain que ses opinions avaient avec les leurs une grande analogie. Il rejetait les cérémonies de l'Église, l'intervention des saints, l'utilité de plusieurs sacrements^ et censurait amèrement les prêtres et les évêques. Ceux-ci l'ont accusé d'avoir professé pour les diables des sympathies bizarres. Suivant eux, il aurait soutenu que
terre en nations trop souvent ennemies^ et non une attaque contre la propriété^ que les vaudois ne contestèrent jamais à l'égard des laïques. Ces religionnaires professaient dès le XII» siècle la doctrine^ réputée moderne^ de l'unité du genre humain, de même qu'ils devançaient notre époque en niant la légitimité de la peine de mort, si barbarement prodiguée de leur temps.
(1) Après la croisade contre les albigeois, il s'établit des églises vaudoises en Bohême et dans les montagnes de la Calabre, outre celles qui continuèrent de subsister au fond des gorges les plus inaccessibles du Dauphiné et du Piémont.
82 HISTOIRE DU GOmiUNISME.
les anges rebelles avaient été injustement chassés du del, et que leurs adversaires seraient damnés éternellement. On a également prétendu qu'il condamnait le mariage comme n'étant qu'une prostitution jurée, et qu'il préconisait la licence des mœurs (1). Ces accusations, émanées des inquisiteurs qui envoyèrent LoUard au bûcher, ne méritent guère de créance, et ne suffisent point pour justifier l'imputation de communisme. Il parait beaucoup pins probable que cet hérésiarque se borna à répandre les doctrines vndoises, hostiles à la suprématie du pape et à la domination du clergé.
LoUard eut pendant sa vie une foule de disciples répandus dans diverses contrées de l'Allemagne ; on en évalue le nombre à 80, 000. Arrêté à Cologne en 1322 , et condamné par l'inquisition , il subit l'affreux supplice du îen, sans montrer ni crainte ni repentir. Quant à ses partisans, on en fit, dit un auteur catholique, un grand inc^die. Ces horreurs n'eurent pour effet que d'en augmenter le nombre. Les uns s'enfuirent en Angleterre, oA ils formèrent un parti célèbre, qui perpétua le nom du fondateor de la secte ; les autres se cachèrent dans les montagnes de la Bohême , où leurs idées trouvèrent par la suite de puissants interprètes.
Deux ans après le supplice de Walther LoUard, naissait en Angleterre John Wiclef, qui devait soutenir les mêmes doctrines, et dont la mémoire devait être exposée aux mêmes calomnies. Quelques détails sur sa vie sont nécessaires pour faire comprendre la véritable portée de ses principes politiques, qui ont été singulièrement défigurés. Simple étudiant au collège de Merton à Tuniver-
(1) Dupin^ XlVt* siècle. —D'Argeiîtré. Culkct.judicior i. 1. — PJuquot. Dictionnaire des Héré^its.
site d'Oxford , Wiclef commençait déjà à censurer le clei^ et les moines, notamment les ordres mendiants, qui étaient à ses yenx un inutile fardeau pour la société. Gela ne Tempécha point de recevoir la prêtrise. Quoique revêtu du caractère sacerdotal , il n'en continua pas moins à combattre la cour de Rome et les abus du régime ecclésiastique.
En 1366, le pape Urbain V réclama d'Edouard m l'hommage pour les royaumes d'Angleterre et d'Irlande^ et les arrérages du tribut auquel Jean sans Terre s'était engagé envers le saint-siége, tribut qui n'avait pas été payé depuis trente-deux ans. Edouard se montra peu disposé à satisfaire à cette réclamation. Wiclef soutint énergiquement les droits du roi contre un moine qui défendait ceux du pape. Ce zèle lui valut la protection d'Edouard, du duc de Lancastre son fHs, et de la veuve du prince Noir, mère du jeune prince de Galles, depuis roi sous le nom de Richard II. Le pape^ de son côté, manifesta son mécontentement, en refusant à Wiclef le rectorat d'un collège nouvellement fondé à Oxford et révêché de Vigoore. La cour dédommagea celui-ci en lui confiant des missions diplomatiques importantes, et lui conférant de riches bénéfices, notamment la cure de Lutterworth. Les opinions théoriques de Wiclef sur la papauté s'étaient, par suite de ces circonstances, envenimées de tous les ressentiments d'une querelle personnelle et d'une injustice soufferte.
Bientôt il éclata contre la cour de Rome. Il attaqua ouvertement le pouvoir temporel des papes et leur suprématie spirituelle , nia la supériorité de l'Eglise de Rome sur les autres Églises, la prééminence des archevêques et des évoques sur les simples prêtres. Comme les vaudois et les albigeois^ il soutint que les prêtres et les moines ne devaient point posséder de propriétés en celte qualité ; qu'ils per-
84 HISTOIRE DU COimUNISlIE.
daient leur caractère sacré par rirrégularité de leur tie , el que y dans ce cas, l'autorité séculière était en. droit de les dépouiller de leurs dotations. Les justices ecdésiasliqnes étaient, disait-il, une usurpation , le droit de juger appa^ tenant exclusivement aux princes et aux magistrats dvib. Le roi ni le royaume ne devaient être soumis à Fautorité d'aucun siège épiscopal ; nul ecclésiastique ne pouvait remplir d'emploi civil ; il fallait consacrer les biens de l'ÉgUse aux dépenses publiques , et alléger d'autant les impdts qui chargeaient le pauvre peuple. Enfin , l'Église d'Angleterre devait proclamer son indépendance du siège de Rome.
Plus tard, Wiclef attaqua également plusieurs dogmes du catholicisme. Il nia la transsubstantiation dans l'eucharistie^ condamna la confession auriculaire, et soutint que le ministère du prêtre n'est point nécessaire pour le mariage, qui est valide par le seul consentement des parties. Enfin, il déclara le serment illicite et contraire à la simplicité évangélique. Toutes ces opinions présentent une frappante analogie avec celles des albigeois et des vaudois (1). Elles ne se rapprochent pas moins de celles des lollards, qui formaient alors une secte nombreuse en Angleterre.
Nous n'avons pas à nous préoccuper des théories théologiques de Wiclef sur la grâce , la prédestination et la nécessité des actions humaines ; il nous suffit d'avoir constaté que le caractère dominant de sa doctrine sociale et politique, c'était l'hostilité au pouvoir des papes, la tendance à soumettre l'Église à l'État. Quant à la négation de la propriété, au communisme il n'en est pas question. Wiclef était avant tout le champion des seigneurs et du roi contre
(1) Lenfant^ Histoire du eoneUe de Constance, 1. 1, p. 208. — Rapin Thoiras, Histoire d'Angleterre, t. III, p. 295. —Hume, Histoire d'An* gleterre, t. III, p. liO.
le clergé et le pape ; comme Luther, il plaçait la réforme religieuse sous Tégide de l'autorilé temporelle. Peut-être ne lui manqua-t-ily pour accomplir la grande révolution réservée à celui-ci , que des esprits mieux préparés et la redoutable puissance de l'imprimerie.
Cette alliance de Wiclef avec les hautes puissances séculières éclata dans tout son jour, lorsque le pape Grégoire XI, effrayé des progrès do sa doctrine, le fit citer devant l'archevêque de Cantorbéry et Tévèque de Londres. Wiclef comparut assisté du duc de Lancastre^ de lord Percy, grand maréchal d'Angleterre , et avec la protection avouée de la princesse de Galles. Il refusa d'ôter son chaperon et de répondre en accusé. Il donna seulement quelques explicalions, comme s'il ne s'agissait que d'une simple conférence. Les prélats n'osèrent le condamner. Le duc de Lancastre se laissa entraîner contre ces derniers à de tels emportements, que le peuple catholique indigné se souleva et voulut brûler son palais.
Ces faits jettent une vive lumière sur la conduite et les doctrines de Wiclef. Ils prouvent combien est grave l'erreur de ceux qui l'ont présenté comme un fanatique révolutionnaire, poussant les populations au bouleversement de l'ordre social et politique (i).
Il est vrai que l'Angleterre fut, du vivant de Wiclef, le théâtre d'un vaste soulèvement des classes inférieures, dont Walsingham, Knygton et Froissart nous ont laissé des récits détaillés ; mais Wiclef resta complètement étranger à ce mouvement, qui n'eut d'ailleurs aucun caractère communiste. La grande sédition de Wat Tyler et John Bail , Jack
(1) M. Louis Reybaud s'exprime ainsi : « L'hérésiarque Wiclef s'ap- « puyant sur cent mille loUards révoltés, fit trembler l'Angleterre et « la plaça sous le coup d'un bouleversement total. » (Etudes sur les Réformateurs modernes, t. IT, chap. 2, p. 91 )
86 HISTOIRE DU GOiniimiSME.
Straw, etc., fut une terrible protestation des populations accablées d*imp6ts vexatoires, et écrasées par Tinsolente domination de l'aristocratie féodale y du clergé et des gens de loi. Elle offre la plus grande analogie avec rinsurrection des paysans allemands du XVI* siècle, sur laquelle on troovera quelques détails dans le chapitre suivant.
Voici quelles étaient les demandes de la majorité des ré- Toltés : Abolition de l'esclaTage; liberté entière de vendre et d'acheter dans les villes, les bourgs et marchés ; suppression du villenage et des droits féodaux ; substitution d'une rente prélevée sur le produit des terres, à la place des corvées et des servitudes personnelles ; réduction à quatre pences par acre de la rente des terres tenues en roture ; amnistie pour les crimes et délits commis pendant l'insurrection. Halheureusement ce dernier article n'était que trop nécessaire aux insurgés, qui s'étaient livrés aux plus coupables excès.
A côlé de ceux qui se bornaient à ces demandes, il semble avoir existé un parti plus radical, qui voulait l'abolition de la noblesse , et une plus équitable répartition des terres concentrées aux mains de l'aristocratie conquérante. John Bail, prêtre de Muidstone, que l'on a présenté, è tort ou à raison, comme disciple de Wiclef, et Wat Tyler (Walter le Tuilier ) paraissent avoir été chefs spéciaux de ce parti. John Bail haranguait la foule, et lui prêchait l'égalité, l'abolition de la hiérarchie ecclésiastique et nobiliaire. Les radicaux applaudissaient, et s'en allaient chantant :
« Whcn Adam dclvcd and Eva span, a Who was thcn thc gentleman?...
a Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, où était alors c le gentilhomme ?... » Ce qui ne les empêchait pas de promettre à Tapôtre de Tégalité l'archevêché de Cantorbéry et la dignité de chancelier d'Angleterre, après la victoire.
LES HÉKÉSIES. 87
Dans les réclamations des insurgés anglais do XIY* siècle, ne reconnait-on pas des vœux analogues à ceux qu'exprimèrent les cahiers de nos États-Généraux de 1 789 ? L'im* mortelle nuit du i août a réalisé les rêves des plus exaltés partisans de Wat Tyler et de John Bail. De quel droit donc les communistes actuels prétendraient-ils se rattacher à ces derniers, eux aux yeux desquels le triomphe de 89 ne fut que l'inauguration d'un nouveau genre de tyrannie ?
On sait par quels moyens fut étouffée l'émeute anglaise de 1381. Ils ne sont pas moins condamnables que ceux à l'aide desquels elle avait obtenu son éphémère succès. Des concessions accordées , puis rétractées après la dispersion volontaire du gros des insurgés ; Wat Tyler assassiné dans une entrevue; l'anmislie violée; le juge Tressilian, digne prédécesseur des Scroggs et des Jefferies^ promenant à travers l'Angleterre des potences à carcans de fer, pour ravir aux suppliciés les honneurs d'une sépulture clandestine : tel est le hideux tableau que présente le triomphe de l'aristocratie normande. Sans doute les insurgés s'étaient seuil lés par la dévastation et le massacre ; mais du moins ils avaient toujours respecté l'autorité royale, et n'avaient exigé que de justes concessions. Le maintien des chartes d'affranchissement que Richard II leur avait accordées eût régénéré l'Angleterre, et lui eût assuré, dès le XIV® siècle, les bienfaits d'une organisation sociale dont la France n'a joui qu'au XIXe (1).
Pendant le ôoursde l'insurrection, Wiclef était demeuré dans sa cure de Lutterworth. Après sa défaite, il ne fut poinl recherché par lés tribunaux institués contre ceux qui y
(1) La France eut aussi au XI V*-' siècle son insurrection de paysans connue sous le nom de jacquerie. Elle i)iét?cnte des caractères analogues à ceux de l'émente anglaise.
88 nrsTOiRE du coiniimisiiE.
avaient participé. Bien qa*an concile assemblé à LondMen i 382 eût condamné plusieurs de ses propositions, il moiirut paisiblement en 1385. Tout prouve donc que Wlclrffbt étranger au mouvement. Rapin Thoiras, qui s'est attaché à le justifier de cette imputation, fait renuirquer que Tinsurrection n'eut aucun des caractères qui signalent les luttes religieuses. Elle ne dura que trente jours. Une triste expérience nous apprend que les guerres de religion sont phu longues et plus acharnées.
Les ouvrages de Wiclef furent apportés en Bohême par un gentilhomme de ce pays, et inspirèrent les prédications de Jean Hus. Les doctrines de celui-ci présentent la même physionomie que celles de son devancier; elles sont une véhémente protestation contre l'autorité des papes, les désordres de rÉglise , les richesses du cleif é et les 'abus des ordres monastiques (i). On n'y remarque aucune tendance au communisme. Le réformateur bohémien ne fut point hostile aux nobles et aux riches : loin de là, il trouya, comme son devancier anglais, comme les hérétiques du Languedoc, un appui dans l'aristocratie séculière. Jean Hus n'était pas, en effet, ainsi que les écrivains socialistes se sont plu à le représenter, un pauvre curé prêchant aux serfs assemblés le nivellement des fortunes. Recteur de l'université de Prague, confesseur de Sophie de Bavière, reine de Bohême, il connut les grandeurs et fut lié avec les principaux seigneurs de la cour. Plusieurs d'entre eux l'accompapèrent à Constance et l'assistèrent devant le concile ;«la noblesse de Bohême tout entière s'intéressa à son sort, et se leva pour le venger.
Lorsque les hussites coururent aux armes, après le supplice de Jean Hus et de Jérôme de Prague, ce ne fut point
(l) Lenfant. Hist. du concile de Constance, in-4<>, 1. 1, p. 412-416.
régalilé des conditions et la communauté des Uens qu'ils inscrivirent sur leurs drapeaux (1). Un calica de bois, emblème de la communion sous les deux espèces et de Tégalité du laïque et du prêtre, fut porté devant leurs bataillons (2). Les riches prélats^ les opulents monastères furent les seuls objets de leur haine ; ils respectèrent les donjons des seigneurs. Leurs chefs, d'ailleurs, n'étaient* ils point des hommes distingués par la naissance et les richesses ? Le fameui Ziska était un noble, un chambellau du roi Wenceslas. Nicolas de Hussinetz, qui partagea le commandement avec cet illustre guerrier, plusieurs des généraux qui lui succédèrent, appartenaient également à la classe supérieure, et ne renonçaient ni à leur rang ni à leur fortune (3).
Quelques auteurs ont, il est vrai, prétendu qu'il se forma en Bohême, du temps des hussites, une secte appelée picarde ou adamite, qui professait l'abolition de la famille et de la propriété. A les en croire, les insensés qui la composaient auraient vécu tout nus dans les bois, où ils auraient réalisé ce fameux état de nature, rêvé par l'imagination délirante de Rousseau. Mais, suivant les mêmes écrivains, leur nombre ne se serait pas élevé au-dessus de quelques centaines, et ils auraient été exterminés par Ziska, indigné de leurs abominations. Hâtons-nous d'ajouter, pour l'honneur de l'humanité, que les infamies des prétendus adamites sont révoquées en doute par les auteurs les plus savants et les plus judicieux (4).
(1) Voir à la fin du Tolume, note F, la profession de foi des taborites, les. plus exaltés d*entre les hussites.
(2) Ce ne fut pas Jean Hus^ mais Jacobel et Pierre de Dresden qui rétablirent la conununion sous les deux espèces^ en Bohème^ en 1414. Jean Hus^ alors captif à Constance^ approuva seulement ce changement par une de ses lettres.
(3) Lenfant^ Histoire du concile deBàle et de la guerre des httssites.
(4) Voir la dissertation de Beausobre sur les picards ou adamites^ à
90 UISTOIRB on GOlOfCUSME.
Ainsi, ni les yandois, ni les alb^eois, ni les disciples de Wicief et de Jean Hus n'ont défendu la communauté des biens et l'égalité absolue (2). Des faits et des autorités incontestables renversent^ sur ce points les assertions tranchantes des partisans de ces erreurs^ et les théories captieuses de cet écrivain qui, sous le titre d'organisation da travail, dissimule le communisme le plus radical. C'est en vain que ce dernier a consacré son talent à établir la permanence à travers les siècles de je ne sais quelle école de la fraternité, dont il est l'inventeur. L'histoire répugne à ces rapprochements; elle ne se prête point aux combinaisons de ces généalogistes infidèles, qui s'efforcent de métamorphoser les devanciers infortunés et quelquefois coupables des glorieux réformateurs de 89, en précurseurs de Babeuf et de ses modernes imitateurs. C'est chez les anabaptistes du XVI« siècle, et non ailleurs, que le communisme et le socialisme trouvent leurs véritables antécédents pratiques. Le moment est arrivé de dérouler le tableau de la tragique histoire de ces fanatiques.
la suite de VHistoire du concile de Bàle, de Lenfant. SuiTant Beansobrc^ les picards n'auraient été que des vaudois originaires de France, et ne se seraient disting^ucs des bussites que par la négation de la présence réelle dans Teucharistie.
(1) Outre les vaudois^ les albigeois, les lollards et les Inusités, U période comprise entre le XII» et le XYI^ siècle vit naître et s'éteindre diverses sectes mystiques qui professèrent des opinions étranges sur la possession des biens temporels. Tels furent les fratriceUes on fré* rotS; les beggardS; les dulcinistcs^ etc. On trouvera dans la note 6, à la fin du volume, quelques détails sur ces sectes singulières^ <Iiii n'ont joué qu'un rôle peu important.