CHAPITRE VIII
Les anabaptistes. -- i^ Période (i).
Le communisine au X\l^ siècle. — Stork. — Mûnxer. — La guerre des paysans. — Les douze articles. — Insurrection communiste, — Bataille de Frankenhausen. — Mort do Mûnzer*
Le XYI* siècle est l'ère de laquelle date ce grand mouvement de la pensée humaine qui^ à travers une longue suite de guerres, de révolutions et de catastrophes, a entraîné le monde moderne vers un nouvel état politique et social. Constantinople succombant sous les coups de Mahomet II ; les lettres grecques répandues en Europe par les fugitifs du Bas-Empire; un monde nouveau découvert et conquis; tous ces grands événements avaient imprimé à l'esprit humain une commotion violente, qui le tira du long sommeil du moyen âge, tandis que l'imprimerie, récemment inventée, ouvrait les voies par lesquelles le torrent des idées allait s'épancher sur l'Europe.
(1) Pour éviter des citations trop multipliées^ je me borne à indiquer les sources où j'ai puisé les éléments de l'histoire des anabap tistes^ retracée dans ce chapitre et les deux suivants. Ce sont : pour Iagu3rrdd3s aysans^Gnodalius^ Rusticanorum tumultuum vera his^ toria, — A. Weil, La Guerre des Paysans, — Pour les anabaptistes proprement dits: Meshovius, Histoirœanabaptisticœ libri septem in-4o. Goloniae, 1617 — Hcnr. Ottcii, Annales anabaptistici, in-4». Bâlo, 1692. — Ck>nradi Heresbachii^ Historia anabaptistarum monasteriensium, 1650, Amsterdam. — Le P. Gatrou, Histoire des Anabaptistes, in-4o, Paris, 1706. — Histoire des Anabaptistes , ouvrage anonyme, publié à Amsterdam, 1700, in-12t
Fil I III
Alors parut Luther. Déjà ébranlée par la gnerre des \msites et les scandales des Borgia, la papauté acheTait de se ruiner dans Topinion des peuples, par le trafic effréné d» indulgences destinées à subvenir aux splendeurs du règne de Léon X. Armé du libre examen et d'une redoutable émdition, le moine de Wittembei^ attaque, en 1517, la suprématie papale, et proclame rémancipation religieuse de l'homme. La moitié de l'Allemagne répond à son apprf, et le réformateur, soutenu par la faveur populaire^ protégé par la noblesse germanique, brave impunément les foudres du Vatican et les décrets de l'empire.
Cependant, ce fougueux adversaire de l'autorité en matière religieuse s'en fit le champion dans l'ordre politique. Il prêcha l'obéissance passive au pouvoir temporel, et sanctifia le despotisme des princes par la doctrine du droit divin.
Vaine distinction ! On ne fait pas ainsi la part à un principe. Le droit de résistance et de libre examen une fois proclamé, il devait se rencontrer des esprits hardis et logiques pour le faire passer de la religion dans la politique. Tels furent Nicolas Stork et Thomas Mûnzer, les fondateurs de l'anabaptisme.
Ce fut en 1521, pendant que Luther se dérobait, dans l'asile mystérieux de la Wartbourg, aux poursuites de Teinpereur, que Nicolas Stork, l'un de ses disciples, commença à prêcher dans Wittemberg l'inutilité du baptême des enfeints, et la nécessité d'un nouveau baptême pour les adultes^ d'où le nom d'anabaptistes ou de rebapliseurs donné à la secte qu'il fonda. Carlostadt, l'ami et le mattre de Luther, George More, Gabriel Didyme et Mélanchton luimême, tous imbus de la doctrine luthérienne, partagèrent cette opinion^ qui n'eut d'abord qu'un caractère purement théologique. Bientôt les disciples de Stork dépassèrent et entraînèrent leur maître ; ils proclamèrent que 1^ texte d9
LSâ ANÀBAPtîSTEâ. 93
TËvangile doit être la senle base de la religion^ de la morale et du droite et l'inspiration individuelle la règle suprême de son interprétation. Ils prêchèrent à la jeunesse studieuse l'abandon des occupations intellectuelles pour les travaux manuels. On vit Carlostadt^ ce docteur vénérable par son âge et son érudition, parcourir les rues de Wittemberg, re* vêtu d'un habit grossier, et interrogeant les artisans et les femmes sur le sens des passages obscurs de l'Ecriture; car, disait-il, Dieu, par un décret de son étemelle sagesse^ cache aux savants les profonds mystères de sa doctrine, mais il les révèle aux petits, et c'est à eux qu'il faut avoir recours dans les choses douteuses. On voit que notre époque n'est pas la seule qui ait entendu d'étranges panégyriques de l'ignorance. Bientôt Carlostadt, devançant Zwingle, nia la présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, condamna les images, et renouvela dans Wittembei^ les dévastations des iconoclastes.
Effrayé de ce mouvement impétueux, Luther se hâta de quitter sa retraite et de revenir à Wittemberg, pour arrêter, par l'autorité de sa parole, des emportements qui dépassaient les limites dans lesquelles il voulait contenir la réformation. Il réussit promplement à ramener à lui la masse des habitants. Mélanchton, répudiant des doctrines dont l'audace allait mal à la douceur de son âme, se réconcilia avec son premier maître; mais Storketses principaux adhérents persévérèrent. Bientôt Luther soHicita et obtint contre eux, de l'électeur de Saxe un édit qui les bannit de Wittemberg.
Parmi les disciples de Stork, un homme s'était rencontré, qui avait tiré des princi|)es de l'anabaplisme des conséquences extrêmes, et transformé une opinion religieuse en une doctrine sociale et politique. C'était Thomas Hûnzer. De l'égalité des fidèles devant Dieu, du principe de la fraternité chrétienne, il déduisait l'égalité politique absolue,
04 niSTOIRE DU COMMUNISUS.
rabolilion de toute autorité temporelle, la spoliation générale et la communauté des biens. Ardent, enthousiasle, doué d'une éloquence populaire et d'une physionomie expressite, il parcourait, en apôtre de la religion nouvelle, les camptgnes et petites villes de la Saxe, et agitait les popalations par ses prédications communistes.
€ Nous sommes tous frères^ disait-il à la mnltitade as- € semblée, et nous n'avons qu'un commun père dans Adam. c D'où vient donc cette différence de rangs et de biens que c la tyrannie a introduite entre nous et les grands da monde? a Pourquoi gémirions-nous dans la pauvreté et serions-noos « accablés de travaux, tandis qu'ils nagent dans les délices? c N'avons-nous pas droit à l'égalité des biens qai, de leur € nature, sont faits pour être partagés sans distinction en- <r Ire tous les hommes? La terre est un héritage commun, € où nous avons une part qu'on nous ravit. Quand avons- € nous donc cédé notre portion de l'hérédité paternelle? € Qu'on nous montre le contrat que nous en avons passé I <r Rendez-nous, riches du siècle, avares usurpateurs, les c biens que vous nous retenez dans l'injustice! de n'est pas c seulement comme hommes que nous avons droit à une fL égale distribution des avantages de la fortune, c'est ansd « comme chrétiens. A la naissance de la religion, n'a*t-oa (L pas vu les apôtres n'avoir égard qu'aux besoins de chaque € fidèle, dans la répartition de l'argent qu'on apportait i « leurs pieds? Ne verrons-nous jamais renaître ces temps « heureux I Et toi, infortuné troupeau de Jésus-Christ, gé- « miras-tu toujours dans l'oppression^ sous les puissances tf ecclésiastiques et l'autorité séculière I »
On se figure aisément l'influence de pareils discours sur des populations grossières et ignorantes, qu'accablait le poids des dîmes et de la servitude féodale. Sans doute, il était juste et légitime de protester, au nom de l'égaillé et
de la fraternité^ contre la tyrannie et TaTarice des prélats et des nobles. Sans doute^ la réforme religieuse appelait une révolution sociale et politique ; mais Hunzer, en se jetant dans les divagations du communisme, dépassait les limites légitimes de cette révolution. Il tendait à substituer à Tinjustice des privilèges nobiliaires et cléricaux l'injixstice plus révoltante de l'égalité absolue; il faisait rétrograder l'humanité vers le despotisme théocratique. Cette déplorable exagération fut l'une des causes qui firent avorter le grand soulèvement dont l'Allemagne fut alors le théâtre, et qui est célèbre sous le nom de guerre des paysans.
En effet, dans cette insurrection on remarque deux mou* vements très distincts, quoique trop souvent confondus, dont l'un tendait seulement au renversement de l'oppression ecclésiastique et féodale, tandis que l'autre poursuivait la réalisation du communisme et de l'anarchie. Le premier, qui fut le plus étendu, constitue la guerre des paysans proprement dite; le second, dirigé par Hûnzer, forme le premier épisode des troubles sanglants suscités par la secte des anabaptistes.
Ces deux mouvements furent simultanés, et eurent d'intimes relations, parce que, malgré la profonde différence de leur but final, ils avaient tous les deux pour objet immédiat la destruction de l'ordre établi. Aussi est-il difficile de tracer de chacun d'eux un tableau séparé. Quelques mots . d'abord sur la guerre des paysans.
Depuis longtemps, les paysans de la Souabe, de la Thuringe et de la Franconie supportaient impatiemment le joug des princes et des prélats. Des sociétés secrètes avaient été organisées dans les défilés de la Forét-Noire, et des révoltes' partielles n'avaient été étouffées que dans le sang de leurs auteurs. L'ébranlement imprimé par Luther à toute l'Allemagne, les prédications de Stork et de ses disciples ranimé-
% msroùfÈ Dt^ coMMimisiœ.
rent un feu mal éteint. En 1523, les vassaux du comte dé Lutphen et de l'abbé de Kempten proteslëreut, les armes à la main, contre les pénibles corvées dont on les accablait, et se vengèrent de Toppression par la dévastation et le pillage. Ce n'était là que le prélude d'an plus vaste incendie.
Pendant l'année 1524, la fermentation croît dans l'Allemagne occidentale. Les paysans se concertent, les vill^ei se confédèrent, des rassemblements tumultueux se forment sur les chemins ou aux carrefours des forêts. Stork, qui promenait à travers l'Allemagne ses prédications religieiH ses, se mêle au mouvement; de fréquents conciliabnles se tiennent sur les conûns de la Franconie, dans Tauberge de Georges Hetzler, homme redoutable par ses vices et sa sauvage énergie, qui ne tarde pas à devenir le chef du mouvement. L'insurrection lance son manifeste, imprimé à plusieurs milliers d'exemplaires. Ce sont les célèbres doue articles, à la rédaction desquels on croit que Stork ne fut pas étranger. Les paysans y demandaient:
1* Le droit de choisir leurs pasteurs parmi les prédicateurs du pur Évangile.
i*" Que les dîmes fussent réduites et consacrées à l'entretien des ministres de la parole^ au payement des subsides communs et au soulagement des pauvres.
3® L'abolition du servage, le sang de Jésus-Christ ayant racheté tous les hommes.
4* Le droit de chasse et de pêche, conséquence de l'empire que Dieu a donné à l'homme sur tous les animaux.
^ Le droit d'affouage dans les forêts.
0« La modération des corvées.
7<» Le droit de posséder la terre et de prendre à bail, à des conditions équitables, les terres d'autnii.
8"* La réduction des impôts, trop souvent supérieurs aux produits.
LES ANABÂPflStEi^. d?
9^ L'équité dans les jugements, substituée à la faveur.
10° La restitution des prés et pâturages communs usurpés par la noblesse.
11'' L'abolition des tributs payés au seigneur par la veuve et Torphelin, à la mort du père de famille.
IS"" Que leurs prétentions fussent jugées d'après le texte de la parole de Dieu. Ils offraient de renoncer à celles qu'on leur démontrerait y être contraires.
On signiûa aux nobles et aux prélats cet ultimatum qui, de nos jours encore, eût été la charte d'affranchissement des serfs de l'Autriche et de la Pologne. 11 était juste, modéré, et pur de toute trace de communisme, soit que Stork n'eût pas encore accepté les conséquences que Hûnzer avait tirées de l'anabaptisme^ soit que le bon sens des paysans les eût repoussées. On a comparé avec raison les douze articles aux cahiers de l'Assemblée constituante de 1789; mais le temps n'était pas encore venu où les privilèges de la féodalité devaient être anéantis par la renonciation de leurs possesseurs mêmes. Les douze articles furent repoussés par la noblesse, et la guerre commença.
Elle fut atroce. Sous la conduite de Metzier, les paysans promenèrent partout la mort et la dévastation. Us allaient ravageant les abbayes, renversant les donjons des burgraves, et livrant les villes au pillage. On vit ces hommes grossiers s'abandonner à tous les excès de la brutaUté et de l'ivrognerie. Le vin était le principal objet de leur convoitise, et le tribut le plus propre à détourner leur fureur. Spire ne put éviter un siège que moyennant une ranço^ de vingtcinq chariots chargés des produits des meilleurs crus du Rhin.
Cependant, les insurgés touchèrent au triomphe : un certain nombre de nobles se joignit à leurs bandes; d'autres traitèrent avec eux et acceptèrent les douze articles.
1)8 fatsTOiRfi Dti cottiroMtslffi.
Pour assurer la victoire , il eût fallu aux paysans un chef religieux capable de les moraliser y de mettre un frein à leurs excès , et un chef militaire qui les sonmtt à la discipline et imprimât à la guerre une habile direction. Mûnzer aurait pu remplir le premier rAle; mais il suivait une autre voie. Metzler, véritable chef de bandits, était incapable du second. Les paysans le sentirent , et imposèrent le commandement suprême à un noble, au fameux Gœtz de Berlichingen, surnommé Gœtz à la main de fer. Mais ee général ne prit que des mesures désastreuses.
Pendant que la masse des paysans s'insurgeait pour le triomphe des douze articles ^ Thomas Hûnzer suscitait en faveur du communisme le mouvement parallèle que nous avons signalé. Il avait d'abord tenté d'amener Luther à partager ses doctrines. En 1522 , il se rendit à Wittembei^ et eut avec lui de fréquentes conférences. Les deux novateurs tentèrent réciproquement de se convaincre, car chacun d'eux rendait justice au talent de son rival, et attachait un grand prix à une telle conquête. Mais la conciliation fut impossible, et ces deux hommes ailiers se séparèrent en se lançant de mutuels anathèmes. Mûnzer fut enveloppé dans l'édil de bannissement que Luther obtint de l'électeur de Saxe contre Stork et ses adhérents. L'intolérance et laper* sécution étaient dans l'esprit de ce temps, et les réformateurs exerçaient contre les sectes dissidentes les mêmes rigueurs qu'ils se plaignaient d'éprouver de la part des catholiques.
Mûnzer essaya, mais sans succès, de répandre sa doctrine à Nuremberg et à Prague. Il se rendit alors à Zwickau, où il rejoignit Stork, son premier maître, avec lequel il travailla activement à répandre les principes de l'anabaptisme. Là, une jeune fille, déjà convertie par les prédications de Stork, toucha son cœur et s'unit à lui par le double li^ de l'amour et du fanatisme.
LEd ANADAPTISTEg. 00
Après avoir prêché le nouveau baptême dans les environs de Z^ickau^ Mûnzer se rendit à Âlstedt, en Thuringe. Ses premières prédications furent pleines de modération et de douceur. Mais bientôt, cédant aux instigations de Stork, il excita ouvertement le peuple à refuser l'impôt, à secouer le joug des autorités temporelles et à mettre les biens en commun. A sa voix, des sectaires fanatiques coururent aux armes et préludèrent par la dévastation des églises à des troubles plus graves. Ces événements se passaient en 1523, Tannée môme où la guerre des paysans prit naissance. Stork servit de lien entre les deux insurrections ; tandis que d'un côté il concourait à la rédaction des douze articles, de l'autre il s'associait au mouvement communiste dont Hûnzer était le chef, et poussait celui-ci dans les voies de la révolte armée.
Bientôt Hûnzer alla chercher un plus vaste théâtre à Hulhausen, ville impériale, capitale de la Thuringe, gouvernée par un sénat électif. Malgré les efforts de Luther pour lui en faire fermer les portes, il y pénétra. Ce fut d'abord sur rimagination des femmes qu'il agit. Son éloquence, son air inspiré, ses mystiques extases, l'art avec lequel il expliquait les songes, lui assurèrent bientôt un empire illimité sur des âmes faibles^ qu'il jeta dans tous les excès du mysticisme. Par ce moyen il s'introduisit dans les familles, gagna l'esprit des hommes et acquit dans la ville, malgré la résistance du sénat , une influence prépondérante. De nouvelles élections donnèrent le pouvoir à ses partisans , qui s'empressèrent d'exiler les anciens magistrats.
Alors il fut donné â l'apôtre du communisme de réaliser ses doctrines. Tous les biens furent mis en commun, et Munzer en devint le suprême dispensateur. Insta^.é dans le magnifique palais de la Commanderie de Saint-Jean de Jérusalem y il faisait apporter â ses pieds les richesses mobi-
100 HISTOIRE DU coionmiSME.
liëres enlevées de gré oa de force à leurs possesseurs, et punissait quiconque recelait une partie de son avoir. Le b» peuple se trouvait fort bien de ce régime. Les ouvriers cessèrent leurs travaux^ et ne songèrent plus qu'à vivre dans l'pisiveté, aux dépens du fonds commun , qui leur semblait inépuisable.
Cependc'nt, du haut de son palais, Mûnzer faisait entendre ses oracles, distribuait les dépouilles^ et rendait une justice arbitraire. La multitude grossière et fanatique applaudissait à ses décisions dictées, disait-on, par l'inspiration d'en haut. Le nouveau souverain écrivit aux princes voisins des lettres pleines de défis et de menaces ; il fit fondre de l'artillerie, et songea à commencer une guerre de propagande (année 1524).
Au moment d'entrer en campagne^ Mûnzer hésita, soit qu'il ne se sentît pas assez fort pour afifronter les troupes des princes hors des murailles de la ville, soit qu'il voulût attendre le secours des paysans soulevés en Souabe et en Franconie, à la voix de Stork et de Metzier. Mais il eut le sort commun des révolutionnaires qui tentent de modérer le mouvement qu'ils ont excité : il fut dépassé. Un fanatique, nommé Phiffer, poussa^ par ses déclamations furieuses, la multitude à une prise d'armes immédiate. Mûnzer dut suivre un entraînement qu'il ne pouvait plus diriger.
Il adressa aux ouvriers mineurs de la province de Mansfeld une proclamation empreinte d'une sauvage éloquence, par laquelle il les conviait à se soulever et à se joindre à lui. Les mineurs et les paysans des environs de Mulhausen répondirent à son appel, et la guerre commença. La dévastation et l'incendie des abbayes et des châteaux en furent les premiers actes.
C'était en 1525. L'insurrection des payans soulevés au nom des douze articles était alors dans toute sa force; Mets-
1er, qui la dirigeait, marchait à la tête de quarante mille hommes pour opérer sa jonction avec Mûnzer. De son côté celui-ci, conduisant huit mille insurgés, s'avançait au de* vaut d'eux. Stork se détacha de la grande armée des paysans et vint le joindre dans son camp.
Cependant, le landgrave de Hesse^ le duc de Brunsvrick^ les électeurs de Mayence et de Brandebourg avaient réuni leurs forces. Ils résolurent de prévenir la jonction et se dirigèrent sur le corps commandé pnr Mûnzer.
Celui-ci, craignant une bataille, s'était posté sur une hauteur escarpée près de la ville de Frankenhausen, qui lui était dévouée. Ses gens s'étaient fait de leurs chariots un rempart impénétrable à la cavalerie. Soudain l'armée des princes paraît. A cette vue, les insurgés se troublent. Un parlementaire vient les sommer de se rendre, et leur pro met l'amnistie, à la condition qu'ils livreront leurs principaux chefs. La multitude hésite et paraît disposée à accepter la capitulation ; mais Mûnzer fait entendre sa voix éloquente. Il ranime, par un discours enthousiaste^ le courage et le fanatisme de ses partisans, et leur promet le secours miraculeux du Tout-Puissant. « En vain, dit-il, l'artillerie de l'ennemi imitera contre nous la foudre du Seigneur; je recevrai tous les boulets dans la manche de ma robe, qui suffira pour vous servir de rempart. "» Comme il finissait de parler, un arc-en-ciel, dont les anabaptistes avaient choisi l'image pour emblème, se dessine dans les airs. Les insurgés y voient le présage de la victoire, et attendent le combat.
Le canon des princes commence l'attaque; les fanatiques négligent d'y répondre, et entonnent des cantiques, pour invoquer le miracle dans lequel ils ont mis leur espérance. Les ravages du boulet leur prouvent bientôt la vanité des promesses de Mûnzer. L'infanterie ennemie force
102 HISTOIRE DU COMMUM^E.
les relranchements, el égorge par milliers ces malheureux, dont un grand nombre continue à lever les mains au ciel, sans songer à se défendre. La cavalerie achève la déroute. Mûnzer se réfugie dans les murs de Frankeuhausen. L'ennemi y pénètre à la suite des fuyards, et Hûozer, découvert dans sa retraite, est fait prisonnier. Stork, plus heureux, parvient à s'enfuir en Silésie.
La bataille de Frankenhausen fut bientôt suivie de la capitulation de Mulhausen, dont les fortifications furent rasées et les habitants désarmés. Phiffer^ qui avait inutilement essayé de défendre la ville, fut arrêté dans sa fuite, et par« tagea le sort de Mûnzer.
Les détails de leur captivité et de leur supplice peignent bien les mœurs de celte singulière époque. Conduit devant le landgrave de liesse et le prince Georges de Saxe, Mûnzer eut à soutenir une controverse contre ce dernier, qui était très exercé aux luttes de ce genre. Ce n'était pas assez pour les princes d'avoir triomphé de lui par les armes, ils aspiraient encore à le convaincre ; leiu^s efforts furent infructueux. Livré à Ernest de Mansfeld, lo prisonnier fut soumis à la torture, et quelque temps après envoyé au supplice. Les princes voulurent être présents à son exécution. Arrivé au lieu fatal, Mûnzer se troubla. On vit, spectacle étrange, le duc de Brunswick assister sur Téchafaud celui dont il avait ordonné la mort, et l'aider à prononcer les suprêmes prières. Mais au dernier moment, le génie de Mûnzer^ afEûssé sous le poids de si grands désastres, se ranima et jeta encore un vif éclat. Recueillant ses forces, il retrouva son ancienne éloquence, et adressa aux princes une exhortation pathétique, dans laquelle il les rappela aux sentiments de la charité chrétienne, et les adjura d'alléger les charges qui pesîiicnt sur les peuples. Ces accents solennels en présence delà myit, cette doctrine épuiée par les suuffrances, fireuî
sur les auditeurs une impression profonde. Mûnzer eut à peine aclievé qu'il tendit sa tète au bourreau et reçut le coup fatal.
Tel fut le premier épisode du communisme anabaptiste. Le triomphe de Mûnzer à Mulhausen fut éphémère, mais sa courte durée suffit pour révéler tout ce que le système de la communauté renferme de désastreux, yinterruption de la production, l'oisiveté et la paresse, la consommation rapide des capitaux ; voilà quelles furent dans Mulhausen les conséquences de son application. Elle ne put avoir li^u qu'à la condition d'attribuer à un homme un pouvoir illimité sur les biens, les personnes et les opinions, et de faire ainsi rétrograder la société jusqu'au despotisme théocratique.
Hiinzer^ le principal instigateur du communisme au XVP siècle, a été diversement jugé par les historiens. Les uns n'ont vu en lui qu'un factieux poussé par l'ambition et le fanatisme à bouleverser la société; ils l'ont accusé de n'avoir eu d'autre but que de satisfaire sa soif de pouvoir et de renommée, en abusant, par l'artifice de ses discours et de ses prestiges, des populations ignorantes et crédules : telle a été l'opinion des auteurs catholiques et protestants qui ont retracé la guerre des anabaptistes.
Mais d'autres écrivains, appartenant à une école plus récente^ se sont efforcés de réhabiliter la mémoire de Hiinzer, et d'élever un piédestal à celui qui jusqu'ici avait été attaché au pilori de l'histoire. Suivant eux, Mûnzer fut le représentant du principe de la fraternité humaine, le vengeur des opprimés, l'effroi des tyrans. Armé de la seule autorité de la parole, disentrils, il défendit le droit contre la forcer, et tenta de ramener le christianisme à sa pureté primitive ; son influence, il ne la dut qu'à la vérité de ses doctrines j à raustérilé de sa morale, à l'éloquence de ses discours. Apôtre et martyr de la cause de l'humanité, il a subi
104 HISTOIRE DU COmiUMIglfE.
le malheur commun des champions de h vérité saccombanl sous la ligue des intérêts égoïstes : il a été calomnié ; m»s il est temps de rendre justice à sa mémoire^ et d'honorer en lui l'un des plus nobles défenseurs de la cause des faibles et des malheureux.
Ces deux jugements sont également empreints d'exagération. Sans doute, on ne saurait méconnaître que Mfliuer ne fût animé d'une profonde conviction et d'un ardent dévouement à l'humanité. Mais, en se faisant Tapôtre du communisme, il dépassa le but d'une réforme légitime, et ne tendit qu'à substituer à l'oppression de l'aristocratie cléricale et nobiliaire une autre espèce d'injustice et de spoliation. Pour faire triompher ces exagérations déplorables, il est recours à la violence, et poussa des masses ignorantes ft nn soulèvement sans espoir. En préchant la fraternité, il ne fit entendre que des paroles de haine et de vengeance, oubliant que la persuasion peut seule assurer le succès d'une doctrme, et qu'il vaut mieux subir la persécution que provoquer l'anarchie. Il se trompa ainsi de but et de moyens. La responsabilité du sang qu'il fit verser pèse donc justement sur sa mémoire, car ce sang devait être stérile pour le progrès de rhumaiiité.
La défaite de Frankenhausen ne mit fin ni à la guerre des paysans, ni aux agitations communistes. Les paysans continuèrent, pendant deux années, à porter la dévastation dans la Souabe, la Thuringe^ la Franconie, l'Alsace et une partie des bords du Rhin. Ils déshonorèrent la belle cause des douze articles par d'épouvantables cruautés, dont les principaux auteurs furent le cabaretier Jacques Rohrbach et le chevalier Florian Geyer, chefs de deux hordes redoutables. Ces barbaries les perdirent. La portion la plus modérée des insurgés se sépara des terroristes ; les habitants des villes, qui s'étaient montrés favorables à Finsurrection, l'abandon-
lièrent par horreur des excès dont elle était souillée. Le général Georges Truccès fit subir aux paysans de la Souabe, de la Thuringe et de la Franconie, de sanglantes défaites, tandis que le duc de Guise écrasait de son côté les bandes de l'Alsace et de la Lorraine. Malheureusement, les excès des paysans amenèrent, de la part de la noblesse victorieuse, de terribles représailles, et l'on vit les supplices succéder aux combats. On évalue à plus de cent mille le nombre des victimes qui périrent dans cette effroyable guerre.
Quant au communisme anabaptiste, dont Mûnzer avait été le chef, vaincu comme doctrine politique et révolutionnaire, il continua de subsister comme doctrine morale et religieuse. Ses apôtres se répandirent en Suisse , en Allemagne et en Pologne. Mais, se sentant trop faibles pour conquérir la domination, ils se bornèrent à recruter des disciples par la persuasion, et à former dans le sein de la grande société de petites communautés isolées. Quelques années plus tard, Tanabaptisme aspira de nouveau à la suprématie politique, et parvint à établir pour un temps dans Munster le siège de son empire. Nous allons le suivre rapidement dans ces deux nouvelles périodes de son existence.
106 nisToinE ou coumcrisme.