L*UTOPIE DE THOHÂS MORUS
occupés à préparer des édits bursaux et à imaginer les meilleurs moyens de soutirer au peuple son dernier écu.
Mais c^est en Tain, dit-il, que l'on tenterait d'obtenir des princes et des puissants de la terre la réforme de ces abus. Ils seraient sourds à la voix de la raison; mieux vaut suivre le conseil de Platon, et se tenir en dehors des affaires publiques. C'est alors qu'apparatt l'idée de la communauté.
Raphaël Hythlodée, l'un des interlocuteurs du dialogue, le hardi navigateur qui a découvert l'île d'Utopie, ouvre son âme à Morus, et lui déclare qu'à son avis, c dans toutes « les États où la possession est individuelle , où tout se c mesure par l'argent, on ne pourra jamais faire régner la 4f justice ni assurer la prospérité publique (^). Pour rétac blîr un juste équilibre dans les affaires humaines, il fan- € drait nécessairement abolir le droit de propriété. Tant € que ce droit subsistera, la classe la plus nombreuse et la c plus estimable n'aura en partage qu'un inévitable fardeau c d'inquiétude, de misère et de chagrin. >
Hythlodée loue donc Platon c d'avoir préconisé l*éj> galité, qui ne peut être observée là ou règne la propriété € individuelle, car alors chacun veut se prévaloir de divers «: titres, pour attirer à soi tant qu'il peut; et la Richesse € publique, si grande qu'elle soit, finit par tomber an'pou- « voir d'un petit nombre d'individus qui ne laissent aux € autres que l'indigence.
< Je sais, ajoute-il, qu'il y a des remèdes qui {ieuVent € soulager le mal ; mais ces remèdes sont impuisisants pour « le guérir radicalement. On peut décréter, par exemple, c un maximum de possessions individuelles en terres ou <c en argent, ou bien se prémunir par des lois fortes contre
(1) Liv.I, p. 82.
152 HISTOIRE DU GOliafUMlSME.
€ le despotisme et ranarchie. Oa peut flétrir et eb&tier « l'intrigoe y empêcher la vente des magistratures , suppri-
< mer le faste et la représentation dans les emplois élevés,
< afin (pi'on ne soit pas obligé de donner aux plus riches € les charges qu'on devrait donner aux plus capables. Ces .c moyens sont des palliatiis qui peuvent endormir la dou-
< leur ; mais n'espérez pas voir se rétablir la force et la c santé^ tant que chacun aura une propriété individuelle. « n y a dans la société actuelle un enchaînement si bizarre
< que^ si vous voulez guérir l'une des parties malades, le « mal de l'autre s'aigrit et empire, car on ne saurait « accroître l'avoir d'un particulier que quelqu'un n'en « soufire et n'y perde quelque chose, i
Ailleurs, Horus gourmande les riches et déplore la condition des ouvriers.
c La principale cause de la misère publique, dit-il, c'est c le nombre des nobles, des frelons oisifs qui se nourris- € sent de la sueur et du travail d'autrui,.... et qui font € cultiver leurs terres en tondant leurs fermiers jusqu'au « vif, pour augmenter leurs revenus... N'est-il pas étonnant c que l'or ait acquis une valeur factice tellement considéra- « ble qu'il soit plus estimé que l'homme ? qu'un riche à
< intelligence de plomb^ stupide comme une bûche ^ non c moins immoral que sot, tienne cependant sous sa dépen- « dance une foule d'hommes sages et vertueux ?...
€ Est-il juste qu'un noble, un orfèvre (1), un usurier, un € homme qui ne produit rien , mène une vie délicate au «c sein de l'oisiveté ou d'occupations frivoles^ tandis que c le manœuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur^ vi- « vent dans une sombre misère^ se procurant à peine la
(1) Les orfèvres faisaient alors Toffice de banquiers, et accumulaient de grandes richesses.
l'UTOPIB de THOMAS MOAUS. 153
« plus chélive nourriture? Ces derniers cependant sont c assujettis à un travail si long et si assidu , que les bétes « de somme le supporteraient à peine, si nécessaire, qu'au- € cune société ne pourrait subsister un an sans lui. Vraic ment la condition de la bote de somme pourrait paraître € de beaucoup préférable; celle-ci travaille moins long- € temps, sa nourriture n'est guère inférieure, elle est même « plus conforme à ses goi]its. Enfin, l'animal ne craint point e: l'avenir.
€ Hais quel est le sort de l'ouvrier ? Un travail infruc- 4c tueux, stérile, l'écrase dans le présent, et l'attente d'une « vieillesse misérable le tue. Car son salaire journalier est € si faible, qu'il suffit à peine aux besoins du jour. Com- « ment pourrait-il épargner un peu de superflu pour les ec besoins delà vieillesse?
c Ce n'est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, € de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement ce par des menées frauduleuses^ mais encore en publiant « des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méri- « tent le mieux de la république , semble d'abord une in- € justice évidente ; mais les riches ont fait une justice de (L cette monstruosité en la sanctionnant par des lois. Aussi^ c lorsque j'examine et j'approfondis la situation des États a aujourd'hui les plus florissants, je n'y vois qu'une cer- « taine conspiration de riches faisant au mieux leurs affaire res, sous le nom et le titre de république. Les conjurés € cherchent, par toutes les ruses et par tous les moyens « possibles, à atteindre ce double but : premièrement, s'a- € surer la possession certaine et indéfinie d'une fortune « plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la c misère des pauvres, abuser de leurs personnes, comme (n on fait des animaux, et acheter au plus bas prix possible « leur industrie et leurs labeurs.
€ Et ces machinaUons décrétées par les riches an nom c de l'Etat, et, par conséquent^ au nom même des pau-
c vres, sont devenues des lois (1) ! Mettez un frein,
€ dit ailleurs l'auteur de VUlapiCy mettez un frein à l'avare c égoîsme des riches ; ôtez-leur le droit d'accaparement « et de monopole : qu'il n'y ait plus d'oisifs parmi vous ; € donnez à l'agriculture un plus grand développement ; « créez d'autres branches d'industrie, ou vienne s'occuper « utilement cette foule d'hommes oisifs dont la misère a « fait jusqu'à présent ou des vagabonds , ou des valets c qui finissent par être à peu près tous des voleurs.
€ Si vous ne portez remède aux maux que je vous si- € gnale, ne me vantez pas votre justice, elle n'est qu'un € mensonge spécieux. Vous abandonnez des millions d'en- € fants aux ravages d'une éducation vicieuse et immorale. c La corruption flétrit sous vos yeux ces jeunes plantes qui « pourraient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de € mort quand , devenus des hommes , ils commettent les c crimes qui germaient dès le berceau dans leurs cœurs. c Que faites- vous donc? des voleurs pour avoir le plaisir c de les pendre. >
Ces violents passages nous ont paru trop curieux , pour ne pas être cités en entier. Qui n'y reconnaît, en effet, la source et le premier modèle de ces déclamations qui remplissent les ouvrages des communistes et des socialistes des siècles suivants ? Tous ces écrivains n'ont fait que se traîner sur les traces de Horus, et, dans leurs verbeuses paraphrases, ils n'ont égalé ni sa vigueur ni son éclat.
Ce n'est pas ici le lieu de réfuter longuement ces accusalions dirigées contre l'ordre social. Plusieurs d'entre elles s'appliquaient justement au pays et au temps où elles furent
(1) utopie, trad. de StouTenel, p. 284 et «uiv.
l'utopie de THOMAS MORUS. 155
formulées, et certes ce n'est pas nous qui reprocherons à Morus l'amère critique à laquelle il se livre de la constitu* tion de TAngleterre, fondée alors, comme aujourd'hui, sur le privilège nobiliaire et clérical. Mais à l'égard de notre société française, basée sur l'égalité des droits civils et politiques et le partage égal des héritages, ces critiques n'ont point de portée. C'est donc seulement l'appréciation des rapports entre les salariés et les propriétaires qui mériterait une réponse. C'est là, en effet, le sujet qui défraie encore les colères de nos modernes réformateurs. Or, sur ce point, l'erreur de Morus est facile à reconnaître. Si l'immense majorité des hommes était réduite, de son temps, à une vie misérable, c'est que la production totale de la société n'était pas assez abondante. Ce défaut de production, d'où provenait-il ? Sans doute la mauvaise constitution politique des États du XYI* siècle n'y était pas étrangère; mais la cause principale^ c'était l'insuffisance du capital, des instruments de travail, fruit d'un labeur antérieur, qui se trouvait alors à la disposition de la société. Or, qu'on le sache bien, ce n'est que par l'épargne et les combinaisons intelligentes de ceux dont les revenus dépassent les besoins, que le capital peut s'augmenter et recevoir le plus utile emploi. Leur intérêt personnel est le seul stimulant qui détermine la formation des capitaux, la seule garantie contre leur infructueuse dissipation. L'accroissement du capital national élève le niveau du bien-être général. C'est aux lois successorales d'assurer une équitable répartition de ce capital, et aux institutions de crédit d'en mettre l'usage à la portée de tous ceux qui sont en état de le faire fructifier. Notre système de successions, conciliant l'égalité et les droits sacrés de la famille, satisfait complètement à la première condition. Sur le second point, la société française a fait d'immenses .progrès, et l'avenir lui en promet encore de nouveaux»
156 HISTOIRE DU GÛMMUMSHE,
Sans doute, il y a chez nous des misères, des souffrances qui doivent profon dément émouvoir tous les cœurs généreux ; mais la somme en va sans cesse diminuant, et chaque jour révèle aux esprits attenliOs quelques topiques .pour ces plaies. La société entre à peine en pleine possession d'elle-même, par l'extension des droits politiques ; qui peut prévoir où s'arrêteront les améliorations, aujourd'hui que tout intérêt légiùme peut exercer sa part d'influence, toute douleur exhaler sa plainte, toute idée utile se faire jour ?
Enfin, parmi les causes de misère signalées par Horus lui-même, n'en est-il pas une qui suffirait, à elle seule, pour expliquer le malaise de la plupart des nations européennes ? Mous voulons parler des guerres qui les ont si longtemps désolées , et de la fatale nécessité d'entretenir en pleine paix des armées excessives. Là est la principale source de nos souffrances. Du jour où elle serait tarie, n'est^il pas évident que la société s'élèverait à un degré inconnu de bien-être et de prospérité ? Pourquoi donc accuser la propriété de maux qui trouvent dans une politique vicieuse une suffisante explication ?
Mais revenons à Y Utopie.
Après avoir exposé ses griefs contre l'ordre social fondé sur la propriété^ et posé le principe de la communauté, Morus développe les moyens d'application. Ici commence la partie romanesque et fantastique de son livre.
L'île d'Utopie tire son nom du sage Utopus, qui lui a donné des lois (1). Elle est séparée du continent par un canal creusé de main d'homme. Ses côtes forment comme un port continuel. La ville d'Amaurote, capitale de l'ile^
(1) Le nom d'utopie paraît avoir été formé, par Morus, des deux mots grecs ou-topos^ littéralement non-lieu, nuUe part. L'île d'Utopie signifie doue nie (]ui «'est nulle part^ le pays imaginaire.
l'utopie de THOMAS MORUS. 157
est située sur un fleuve, à portée de la mer dont le flux vient baigner ses murs. Cette description donne lieu dépenser que, dans Tesprit de Morus, FUtopie ne serait autre que l'Angleterre.
L'île renferme, outre la capitale, cinquante-quatre villes, bâties sur un môme plan, à chacune desquelles est assignée une portion du territoire. Aucune ville ne doit renfermer plus de 6,000 familles.
De plus, un grand nombre d'habitations sont répandues dans les campagnes. Elles sont bien bâties, commodes et garnies de tous les instruments du labourage. i
Chacun de ces établissements agricoles est habité par une colonie de travailleurs des deux sexes, composée au moins de quarante personnes, et dirigée par un père et une mère de famille respectable. L'agriculture étant la profession principale de tous les citoyens, chaque année la moitié des membres de la colonie rentre dans la ville voisine, et est remplacée par un nombre égoj d'habitants de celle-ci.
Outre l'agriculture, chaque Utopien apprend un anlre métier , selon son goût. On n'exerce en Utopie que les arts les plus simples, ceux qui sont indispensables â l'entretien delà vie; le luxe y est inconnu. Les vêtements sont uniformes. Le travail agricole ou industriel est une dette commune à tous : la durée journaUère en est de six heures, divisées en deux séances. Le reste du temps est consacré à l'étude des belles-lettres et des sciences, qui sont enseignées dans des collèges publics. Le soir, on se Uvre aux jeux, à la danse et à la musique, pour laquelle les Utopiens ont un goût prononcé. Morus, devançant Rousseau, veut que la musique soit avant tout expressive, et reproduise, par des accents pathétiques, les sentiments et les passions de l'homme.
Mais, dira-t-on sans doute, une aussi courte durée de
158 HISTOIRE DU GOMMUNISHE.
travail ne permettra pas de produire avec assez d'abondance les choses nécessaires à la vie. Morus répond que cette durée est suffisante, parce que, sous le régime de la vie en commun, il n'y à plus d'oisifs. Il fait remarquer le grand nombre de personnes improductives que renfermait la société de son temps. Tels étaient les ministres du culte, cardinaux, archevêques, prélats, abbés, prêtres et moines ; les femmes ; les riches propriétaires, nobles et seigneurs ; leurs estaûers, domestiques et valets armés ; les mendiants ; ceux qui s'adonnaient aux arts inutiles, destinés seulement à satisfaire le luxe et la vanité. Si donc tout le monde exerce quelqu'une de ces professions qui produisent les choses nécessaires à la vie suivant la nature, il y aura une grande abondance avec peu de travail pour chacun.
Sont seuls dispensés des travaux manuels les magistrats, les ministres du culte et les sujets d'élite à qui le peuple permet de consacrer exclusivement leur vie à l'éttide des sciences. •
Il y a, en Utopie, des marchés pour les subsistances et de grands magasins publics pour les objets manufacturés. Chaque chef de famifle y obtient gratuitement ce qui lui est nécessaire. L'abondance étant extrême en toute chose, on ne craint pas que personne demande au delà de ses besoins. En effet , pourquoi celui qui est certain de ne jamais manquer de rien chercherait-il à se procurer du superflu? Ce qui rend en général les hommes cupides et rapaces, c'est la crainte de la pénurie à venir.
Les repas se prennent en commun. Cependant , chacun a la faculté de manger chez soi ; mais personne n'en use, car il serait absurde de prendre la peine de préparer un mauvais dîner , quand on en trouve un excellent à sa portée à la salle commune. La musique , les parfums , les essences odorantes, rien n'est épargné pour le bien-être et la jouis-
l'utopie de THOMAS HORUS. 159
sance des convives. Les enfamts et les jeanes gens font le service des tables.
Il y a de vastes infirmeries où les malades reçoivent les soins les plus empressés.
Des salles sont disposées pour les nourrices et leurs nourrissons. On y trouve constamment du feu , de l'eau et des berceaux. Les mères allaitent elles-mêmes leurs enfants.
En Utopie, il n'existe point de commerce intérieur. S'il y a surabondance dans quelles localités et pénurie dans quelques autres , on compense le déficit deis premières par l'excès des secondes, et cela grataitetnent. Ainsi, l'tle tout entière est comme une seule famille. Les produits superflus sont exportés à l'extérieur et écliangés contre les denrées exotiques.
On ne se sert point de monndés ; l'or et l'argent sont universellement méprisés; on les consacre afax plds vils usages. Cependant, ils abondent dans l'Ile, parce qu'on les reçoit des étrangers en échange des produits exportés. Le gouvernement en conserve d'immenses provisions pour les besoins de la politique cixtérieure.
Les Utopiens ne petivént voyager daiis l'intérieur de l'tle qu'avec la permission des magistrats. La communauté leur fournit les moyens de transport et les subsistances ; mais le voyageur est tenu d'acquitter sa dette de travail partout où il séjourne.
Morus n'est point aussi rationnel que Platon ; il à reculé devant l'abolition de la famille. Le mariage est donc conservé, l'adultère et toute lislisoh irrégulière sont proscrits. Pour qu'il n'y ait aucune surprise, les fiancés doivent être montrés l'un à l'autre dlàhs ito état complet de nudité. Morus ne manque pas debonnés 'raisons pour justifier cette coutume. Le divorce est admis pour incompatibilité constatée^
Les familles doivent comprendre i peu près le même nombre de membres. Quand Tune d'elles est trop considérable^ le magistrat fait passer quelques-uns des enfants dans une autre. Chaque famille est gouvernée par le plus &gé de ses chefs ; elle a son habitation distincte ; mais tous les dix ans, elle doit en changer. Le sort désigne sa nouvelle demeure.
Si la population devient surabondante , une émigration générale est décrétée. Les émigrants vont fonder une colonie sur quelque continent voisin.
Il y a des esclaves en Utopie. Ils sont de deux sortes. Les uns sont des Utopiens ou des étrangers condamnés à l'esclavage pour leurs crimes ; les autres sont des prisonniers de guerre ou des étrangers qui viennent louer volontairement leurs services. Les premiers sont enchaînés et voués aux plus rudes travaux.
Telle est l'organisation économique et sociale de l'Utopie; voici son organisation politique.
Chaque trentaine de familles élit annuellement son magistrat, appelé syphogrante ou philarque. On nomme, pour dix philarques , un magistrat supérieur appelé protophilarque ou tranibore. La réunion de tous les philarques choisit le prince entre quatre candidats proposés par le peuple .Ce prince est à vie; mais il peut être révoqué s'il aspire au despotisme.
La principale fonction des philarques consiste à stimuler l'énergie des travailleurs, à empêcher la paresse de s'introduire parmi eux. L'auteur n'indique point quels sont les moyens de répression et les peines. Nous savons seulement que l'esclavage figure parmi ces dernières.
Chaque ville envoie trois députés à la représentation nationale qui siège dans la capitale. Cette assemblée est investie du pouvoir législatif. Elle adresse, chaque année,
l'utopie de tuomas moaus. 461
une statistique exacte des produits , denrées et marchandises que l'iie contient, en opère la répartition, et fixe la durée du travail obligatoire.
On le voit, Morus a tracé, dès 1516, l'exposition la plus complète du système de la communauté, du moins au point de vue économique, car il n'a pas eu le courage d'étendre jusqu'aux relations des personnes le principe qu'il appliquait pux biens. Les communistes subséquents n'ont pas ajouté une seule idée à celles qu'il a émises.
Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que Morus a parfaitement vu les objections qui ruinent par sa base le système de la communauté , et qu'il les a formulées avec une rare précision. Voici, en effet, ce qu'il dit à Raphaël Hylhlodée, interlocuteur imaginaire qui lui vante les avantages de la communauté :
€ Bien loin de partager vos convictions, je pense, au c contraire, que le pays où l'on aurait établi la commu*-
< nauté des biens serait le plus misérable de tous les pays. c En effet , par quel canal y coulerait l'abondance ? Tout « le monde y fuira le travail ; personne n'étant aiguillonné « par l'espérance du gain, chacun se reposant sur l'indus- « trie et la diligence d'autrui, tous s'engourdiront dans la <£ paresse. Quand même la crainte de la misère stimulerait
< les paresseux^ comme la loi ne garantit pas inviolati blement à chacun le produit de son industrie , l'émeute « gronderait sans cesse affamée et menaçante, et le massage cre ensanglanterait votre république.
€ Quelle barrière opposeriez-vous à l'anarchie ? Vos ma- « gistratures consistent dans un nom vide et creux, un titre ( sans autorité. Je ne puis même concevoir de gouverne- «c ment possible chez ce peuple de niveleurs repoussant « toute espèce de supériorité (1). >
(1) Utopie, p. fti4-115.
A cela que répond Hylhlodée? — Il ne répond rien. Il se borne à dire : « Que n'avez-vous été en Utopie ! >
Nos modernes réformateurs en sont encore à la réponse d'Hythlodée.
C'est qu'en effet, à ces objections la réponse est impos* sible.
Dire que la loi du devoir est un mobile suffisant de l'activité humaine, c'est se borner à affirmer ce qui est en question, c'est contredire l'assentiment de l'humanité qui, depuis des siècles, proclame l'industrie fille de la seule nécessité.
Que si l'on place entre les mains du gouvernement la puissance de contraindre les individus au travail, on reconnaît par cela même l'insuffisance du principe du devoir, on se borne à substituer à la nécessité résultant de la nature des choses le despotisme de l'homme. Or, sous le r^me de la communauté et de l'égalité absolue, ce despotisme n'est lui-même qu'un pouvoir nominal et sans force ; il n'a ni base ni sanction.
Ces vérités sont confirmées par l'expérience constante des communautés qui ont existé jusqu'ici. Celles chez lesquelles le principe du devoir a été porté au plus haut degré d'exaltation, les communautés chrétiennes, n'ont pu subsister qu'en se soumettant à des supérieurs investis d'un pouvoir illimité. Ce pouvoir lui-même ne s'est maintenu que parce qu'il trouvait un appui et une force coactive en dehors de ces communautés, dans la société fondée sur la propriété^ par laquelle elles étaient de toute part enveloppées.
Cette impuissance de Morus à répondre aux objections fondamentales qu'il soulève lui-même contre le principe de la communauté, cette reconnaissance implicite de l'impossibilité d'appliquer ce principe, de la part de l'esprit éminent qui, le premier, l'a complètement formulé, sont la plus
L'rrOPIE DE THOMAS MORTJS. 163
éclatante condamnation du système social exposé dans V Utopie. Elles autorisent à penser que Morus lui-même nô considérait pas ses plans de rénovation comme susceptibles d'être jamais réalisés. Les paroles qui terminent Y Utopie sont de nature à confirmer cette opinion : € Si, d'un côté, dit Morus^ je ne puis admettre tout ce qui a été dit par Hjthiodée, d'un autre côté, je confesse aisément qu'il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établir dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l'espère. >
Cette interprétation est celle que V Utopie reçut à son apparition. Présenté à Henri YIII et au cardinal Wolsey, cet ouvrage n'offensa pas leur ombrageuse susceptibilité. Les savants de l'Europe les plus dévoués aux principes du pouvoir absolu manifestèrent pour lui une admiration sans réserve^ et ne soupçonnèrent pas un instant qu'il pût receler un péril.
Ils se trompaient cependant. Les mauvaises doctrines, même lorsqu'elles revêtent la forme d'une simple hypothèse, d'une fantaisie, d'un rêve^ exercent encore une funeste influence. C'est surtout quand il s'agit de l'ordre social et politique, qu'est vrai cet axiome de morale : qu'il ne faut pas mentir même en plaisantant. Cinq ans après la publia cation de VUtopie éclata l'anabaptisme, qui ne fut que le communisme élevé à la hauteur d'une religion. Nul doute que YUtopie n'ait exercé une puissante action sur l'esprit des fondateurs de cette secte fameuse, qui, lettrés pour la plupart, connaissaient sans doute un ouvrage dont toute l'Europe avait retenti. Les prédications de Mûnzer et les livres de ses sectateurs renferment des passages qui paraissent puisés à cette source.
Pour achever de faire connaître l'œuvre de Morus, il ne reste plus qu'à résumer les vues qu'elle renferme sur la morale, la religion et la politique extérieure. Bien que cette
164 BISTOmE DU COMMUNISME.
exposition ne rentre pas directement dans notre sujet, néanmoins elle offre assez d'intérêt et jette assez de lumière sur la véritable portée de Y Utopie , pour qu'une courte digression sur ce point ne soit pas hors de propos.
Toutes les religions sont également tolérées en Utopie, même l'idolâtrie. La majeure partie des habitants professe le pur déisme, qui est considéré comme la religion de l'État. Le culte public est très simple, et combiné de manière à ne heurter aucune croyance. Il s'adresse à cet être suprême, à la fois créateur et providence, dont tous les Utopiens reconnaissent l'existence, mais auquel, dans leurs cultes particuliers, ils donnent des noms et des attributs différents.
Les athées et ceux qui nient l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses de l'autre vie^ sont punis par le mépris et l'incapacité d'exercer aucune magistrature. Hais on ne leur inflige aucune peine matérielle ; car^ dans l'opinion des Utapiens, la foi ne saurait être contrainte.
L'État exige des diverses religions, les unes i l'égard des autres, la même tolérance qu'il accorde à chacune d'elles. Horus cite l'exemple d'un néophyte chrétien condamné â l'exil pour l'exaltation de son prosélytisme et son esprit exclusif. Entraîné par sa bouillante ferveur, il ne se contentait pas d'élever au premier rang la religion chrétienne, il damnait incontinent toutes les autres, vociférant contre leurs mystères, quil traitait de profanes, contre leurs sectateurs, qu'il maudissait comme des impies et des sacrilèges dignes de l'enfer. Il fut arrêté et condamné, non pas sous la prévention d'outrage au culte, mais comme ayant excité du tumulte parmi le peuple.
Les raisons que Morus donne en faveur de la tolérance religieuse sont admirables. Les écrivains du XVIII* et du XIX'' siècle n'ont rien dit de plus fort. Et de quel étonnement ne doit-on pas être frappé , si l'on songe que cette
L*nfOPlB DE tflOMÀS MORltS. 16&
él(yquente proclamation de la liberté religieuse devançait d'une année l'apparition de Luther ! Il a fallu trois siècles de gnerres, de persécutions et de massacres, pour faire pénétrer dans la pratique le principe posé par Morus.
La morale des Utopiens est fondée sur cette maxime : Obéis à la nature. Elle est également éloignée du matérialisme^ qui abaisse l'âme, et de l'ascétisme, qui dégrade le corps. C'est un épicurisme épuré. En utopie, on méprise le préjugé de la noblesse de race, la vanité de la parure et des pierreries ; on ne comprend point le plaisir de l'avarice qui thésaurise^ ni celui de la chasse et des jeux de hasard. On se rit des vaines rêveries de l'astrologie judiciaire. Sur tous ces points, Morus était prodigieusement en avant de son siècle.
Enfin, l'auteur expose la politique extérieure des Utopiens, et c'est ici que nous attendent de nouvelles surprises.
Morus n'est point ce qu'on est convenu d'appeler de nos jours un humanitaire. 11 ne songe point à étendre ses réformes au globe entier, à confondre toutes les nations dans une fraternelle unité. Les insulaires utopiens se considèrent comme étant d'une nature supérieure au reste des hommes. Ils ne se font pas scrupule de s'emparer des contrées lointaines qui sont à leur convenance, et d'y établir des colonies, en chassant les indigènes par la force des armes. Tout au plus admettent-ils ceux-ci à subir leurs lois et leur empire.
Cette nation dominatrice ne considère comme amis que les peuples qui lui demandent des chefs, et acceptent son commerce et sa haute direction. Elle protège énergiquenientau dehors ses négociants et ceux de ses alliés, et tire des injustices qui leur sont faites les plus terribles vengeances. Dans ses relations commerciales avec les peuples étrangers^ elle se met en avance, de manière à se trouver toujours leur créancière, et à les tenir ainsi sous sa dépendance.
166 âlSTOiafi DU COMMUNISME.
Les Utopiens aspirent à dominer les nations du continent voisin. Cependant ils n'ont recours à la guerre qu'à la dernière extrémité. La plus belle gloire à leurs yeux est de vaincre l'ennemi à force d'habileté et d'artifices.
Quand la guerre est déclarée, ils commencent par mettre à prix la tête du prince ennemi et celles de ses principaux conseillers. Us payent largement et fidèlement les assassins. Cet usage leur parait dicté par l'humanité, puisqu'il a pour but d'épargner le sang qui serait répandu à flots sur les champs de bataille.
c Si les moyens précédents restent sans effet, nos insuc laires sèment et nourrissent la division et la discorde, € en donnant au frère du prince ou à quelque autre grand « personnage l'espoir de s'emparer du trône. >
€ Quand les factions intérieures languissent amorties, c alors ils excitent les nations voisines de l'ennemi, ils les € mettent aux prises avec lui, en exhumant quelqu'un de « ces vieux titres dont jamais ne manquent les rois. En € même temps, ils promettent du secours à ces nouveaux « allieSy l^ur versent l'argent à flots, mais ne leur font pas- « ser que fort peu de soldats. »
Les Utopiens sont en effet avares du sang de leurs citoyens. Ils ne s'exposent sur le champ de bataille qu'à la dernière extrémité ; mais ils déploient alors une valeur d'autant plus redoutable qu'elle se concilie avec le calme et le sang-froid. Us se retranchent, reçoivent la bataille plutôt qu'ils ne la livrent, et ne se débandent point, même afin de poursuivre les fuyards.
La guerre finie, ce ne sont pas les alliés en faveur desquels cette guerre avait été entreprise qui en supportent les frais,, ce sont les vaincus. En vertu de ce principe, les Utopiens exigent de ces derniers d'abord de l'argent, qui leur servira pour les guerres à venir, en second lieu la cession