L^UTOPÎË DE THOMAS MORUS
de vastes domaines situés sur le territoire conquis, domaines qui rapportent à la république de très gros revenus.
Tels sont le caractère national et la politique extérieure des Utopiens. Dans les affreuses maximes que Morus ne craint pas de développer, on reconnaît l'œuvre d'un contemporain de César Borgia et de Machiavel, et Ton trouve en même temps le code le plus ancien et le plus complet de cette politique suivie par TAngleterrc, depuis Henri YIII, avec une indomptable persévérance. Système colonial et mercantile, envahissements systématiques, insolente ambition dissimulée sous de faux dehors de justice et d'humanité, art de fomenter les discordes civiles chez ses voisins, coalitions soldées, tactique prodigue du sang des mercenaires, avare de celui des nationaux : tout ce que Morus a préconisé, l'Angleterre l'a pratiqué. C'est surtout dans sa dernière lutte contre la France républicaine et impériale, qu'elle a le plus fidèlement suivi la politique utopienne. On sait qu^à cette époque elle n'a pas même reculé devant la provocation à l'assassinat de l'homme dont le génie menaçait sa puissance (1).
Nous avons fidèlement exposé dans son ensemble et ses principaux détails l'œuvre de Thomas Morus. Au milieu de cette foule d'idées si nouvelles pour le temps où elles pa^ rurent, quelle est l'importance de l'hypothèse de la communauté? Joue*t-elIe im rôle principal ou accessoire ? L'auteur l'a- 1- il sérieusement défendue, ou n'a-t-elle été dans son esprit qu'un instrument de critique, un élément de contraste destiné à faire plus vivement ressortir les vices des gouvernements et les défauts de la société du XYP siècle ? Nous
(1) Personne n'ignore qu'en 1803 Drake, agent diplomatique anglais, résidant à Munich^ cherchait à organiser un complot ayant pour but l'assassinat de Bonaparte. L'Angleterre fournit également de l'argent et des moyeiiB d'exécution à Geoii^eB Gad(wdAl<
168 HISTOIRE DU coiraumsME.
avons déjà indiqué notre opinion snr ce point. A nos yeux, Morus ne doit pas plus être considéré comme un conmiuniste, pour avoir loué la communauté dans un roman politique, qu'il ne doit être rangé au nombre des théophilanthropes pour avoir, dans le même livre, préconisé le déisme. En mourant sur Téchafaud pour ses croyances catholiques, il nous semble avoir suffisamment prouvé quelle profonde différence séparait ses convictions réelles des fantaisies de son imagination.
Cependant l'opinion contraire^ celle qui attribue à Morus une foi sincère dans l'excellence de la communauté, compte de nombreux partisans. L'analyse exacte que nous avons donnée de Y Utopie permet au lecteur de choisir par luimême entre ces deux interprétations.
Si l'on apprécie en elle-même l'oi^nisation sociale développée dans V Utopie y on reconnaît qu'elle présente tous les vices inhérents à la communauté : anéantissement de la liberté^ de la spontanéité de l'homme, asservissement universel. Morus s'est efforcé d'atténuer autant que possible le despotisme qui se trouve au fond de tout système communiste. Il rêve un gouvernement patriarcal, fondé phitôt sur l'influence et l'autorité morale des magistrats que sur une force coercitive ; mais la servitude de la règle n'en pèse pas moins lourdement sur les citoyens de l'Utopie. Pour eux, les journées s'écoulent dans une désespérante monotonie ; ils n'ont point la liberté d'aller et de venir, de rester, de se reposer à leurs heures, de se recueillir, s'il leur plaît, dans la solitude. A l'ordre du magistrat, il faut changer de demeure et de famille, ou bien, pour éclaircir les rangs d'une population trop pressée, émigrer vers de lointaines colonies. L'homme perd ainsi son plus noble attribut, l'indépendance personnelle. Il n'est plus qu'un rouage d'une grande mécanique, rouage qui doit fournir chaque jour une
L'cTOt'Ifi Dfi THOMAS MORIfS. 169
certaine somme de travail, bon on mauvais, et que la main du machiniste maintient sur son pivot ou déplace à son gré. Sous un tel régime, toute activité s'éteint en lui ; la paresse et Findifférence engourdissent son âme ; la révolte natt du dégoût. De là, nécessité d'une force terrible et toujours menaçante pour le stimuler et le contenir, comme il faut le fouet et le caveçon pour gouverner la béte de somme. Hais ce despotisme, où prendra-t-il son point d'appui ? Ce n'est point hors de la communauté, puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle. Il n'existera donc que s'il platt à ceux qui devront le subir de le constituer et de s'y soumettre. La même cause qui le rend nécessaire le rend impossible. Tel est le vice du système de la conmiunauté. Il fait Thomme esclave, et s'en remet à lui du soin de choisir son maître ; il ne peut subsister que par le despotisme, et il implique l'anarchie.
i'ÎO mstontE DO coioroiasiiE.