‹ Histoire du comté de GruyèreChapitre 164 sur 170 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

ils se reconnaissaienl les vassaux, le cens annuel de deux bœufs \ et que l'inféodation de cette rente a été renouvelée par les successeurs de François I®^ fils d'Antoine.

En présence de ces faits, on ne saurait douter que le député de Bàle n*ait été chargé par le comte Antoine, en 1 455, d'obtenir du chef de TEuipire la grâce qui lui tenait le plus au cœur.

Les chartes sont avares de détails sur la vie privée des personnages dont elles nous entretiennent. Souvent Timagination populaire supplée aux réticences de Thistoire et an silence des parchemins. C'est ainsi que certains faits de la vie d*Ântoine, confiés h la mémoire du peuple, ont grossi en vieillissant. Parmi les amusements auxquels les jeunes gens et les filles de la Gruyère aimaient à se livrer, il n'en était point que pâtres et bergères préférassent à ces rondes anciennes, tantôt amoureuses, tantôt satiriques, toujours gaies et entraînantes, qu'on appelait coraules. La passion des Gruériens pour ces jeux s'était communiquée à leurs seigneurs. La tradition raconte qu'un jour de fête, un jeune comte de Gruyère, qu'elle nomme Antoine, se mêlant h un de ces bals ambulants, suivit les danseurs et les danseuses, dont le nombre croissait à chaque village ou hameau , jusqu'au fond du pajfs de Gessenay; que là le comte campa avec sa cour sur un grand rocher, en face du lac Arnon, et régala tous les armaillis des environs; que les joyeux convives furent chassés par un violent orage, et que le comte faillit se noyer dans les eaux de la Tourneresse '.

' < feudam daoram boum aDOui ceosus. »

* Voir le Conservateur suisse, t. V, p. 433, od l'anachronisme qjie s'est permis l'auteur, en faisant exposer Tafenture du comte Antoine par la

474 HISTOIRE DB LA GRUtÈRE.

Cette tradition a inspiré au célèbre llhiand une de ses plus charmantes ballades ^

Le comte Antoine fui marié: nous en trouYons la preuve dans son testament, où la comtesse de Gruyère, sa femme, qui le précéda au tombeau, est nommée Jeanne de Noyer. Si nous jugeons de raffection d'Antoine pour la comtesse défunte par les anniversaires et les messes qu*il a instituées pour le repos de son &me, Jeanne était tendrement aimée et elle fut vivement regrettée de son mari. Un chroniqueur gruérien aurait remarqué dans un monument le souvenir de cette heureuse union, c Le comte, > dit-il, c fit bâtir la chapelle et Fautel de St-Antoine, son patron % dans relise paroissiale de Gruyère. Son portrait et celui de la comtesse sa femme sont peiats sur les deux ailes de Tautel. Les deux époux sont représentés à genoux, vêtus d*une longue robe; le comte, la toque suspendue au bras, et Téperon d^or au talon gauche; la comtesse, enceinte, coiffée d*un petit voile noir, et tenant un chapelet. Sous Tirnage du comte est Técusson de Gruyère, la grue d'argent sur champ de gueules; sous celle de la comtesse est Técu de cette dame, coupé de sinople et de gueules, un lion d'or couché " sur le sinople.

bouche d'un fou qui devait être mort depuis près d'un siècle (▼oir ci-dessus, p. 292 et la note 2) le dispute à TeiagératioD du récit.

* < Der Graf von Greiers. »

* On est surpris de ce que, dans son testament, le comte Antoine oe fait pas mention de la chapelle qu'il aurait fohdée, suivant notre chroniqueur, tandis qu'il fait des legs à celle de St-Michel , archange , fondée dans l'église paroissiale de Gruyère.

' On lit gissani , dans le manoscrit, pour gùant? Peut-être fiiudrait il lire Usant , mot qui sigoiûerait qu'on ne voit du lion que la psirUe supérieure, laquelle paratirait sortir de l'autre pièce de réco.

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et ane coaronoe d'argent en travers sur la pièce de gueules, avec le millésime de 1416, en chiffres gothiques'.»

L*origine de Jeanne de Noyer ne nous a pas été révélée. Quelques généalogistes pensent que celte comtesse appartenait à la noble Tamille de Noyers^ originaire de la Bour* gogne; mais celte maison avait des armes différentes de celles qu'on vient de décrire, k savoir un aigle d*or sur champ d'azur '. On pourrait soupçonner .que Jeanne de Noyer, avant d*ètre la femme du comte Antoine, avait été sa maltresse , et qu'elle avait donné le jour k François , k Jean et à leur frère; ou bien qu'Antoine avait eu ces trois fils d'une autre femme, et que son mariage avec Jeanne fui stérile, ou plutôt que cette dame de Gruyère, que le tableau dont nous avons parlé représente en état de grossesse, de* vint mère, et qu'elle perdit ses enfants.

Quoi qu'il en soit, le comte Antoine laissa trois fils, François et Jean, qui furent légitimés par l'empereur, et Antoine, qui resta bâtard de Gruyère. On ignore par quel motif il ne participa point k la faveur qui fut accordée k ses deux frères. Le testament du comte ne faisant pas mention de ce fils, on serait tenté de croire qu'il n'eut aucune portion de l'héritage de son père. 11 est certain qu'il ne fut pas appelé k lui succéder au défaut d'héritiers directs. Cependant le bâtard de Gruyère ne fut pas privé de tout bien. Il fut apanage: il reçut à titre d'établissement, en renonçant à la succession du donateur, les biens de la sei-

^ F.-J. Castellaz, Notiees historique* et généalogiquet. Cf. le Geiehichtfoneher, t. XIU, p. Î84 et snifante.

* Dans le département de TYonne.

* Geschiehtforscher, t. Xlli, p. S85.

gneurie d'Aigremont , qui appartenaieni ii son pè^e^ Daos la suite, son frère Jean, seigneur de Montsalvens, lui donna en fief les vidomnals de Vuadens et de Vauruz. Antoine, qui fut le chef de la branche de Gruyère-Aigremont, a laissé dans riiistoire le souvenir d'un homme que ses frères et d'autres contemporains ont entouré d'une grande considération. Il reparaîtra plus d'une fois dans la seconde partie de cet ouvrage.

Sous le règne du comte Antoine vécut une dame dont la haute dignité ecclésiastique nous incline à croire qu'elle appartenait k l'illustre maison dont nous venons de retracer le passé. Anastase de Gruyère (c'est le nom de cette dame) fut , au commencement du quinzième siècle ^ abbesse du couvent de la Fille-Dieu, de l'ordre de Citeaux, sous Romont. On a supposé qu'elle était sœur ainée du comte Aotome.

Il nous reste à mentionner un autre personnage, parent plus ou moins éloigné d'Antoine, qui, dans le même temps, a joué un rôle assez considérable. Il s'agit de Pierre de Gruyère, châtelain du Haut-Simmenthal, qui, en 4405, fut chargé par le Conseil de Berne, avec Rodolphe Hofmeister, de pacifier le diflérend qui s'était élevé entre la commune de Gessenay et celle de Château-d'Œx *. Ce fut apparemment le même officier qui, en 1407, reçut l'ordre d'enfermer au donjon de Blankenbourg le châtelain de Château-

* Voir p. 453.

* De 1409 à 1414. Combaz cite Anasuse de Gruyère comme huitième abbesse de la Fille-Dieu, en 1405.

* Voir p. 412-413.

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d'Œx et d'autres prisonniers \ Pierre de Gruyère, bourgeois de Berne, siégea longtemps au Conseil de cette ville \ Il descendait, pensons-nous, de Nicolas de Gruyère, bourgeois de Berne, que nous avons rencontré un'siècle auparavant \

L'histoire de la Gruyère nous a offert jusqu'ici , d'un côté, une suite de rois pasteurs et guerriers, dont l'origine remonte aux premiers temps du moyen âge, et qui la plupart se sont distingués par leur mérite et leur piété, par quelque action d'éclat, par l'énergie avec laquelle ils ont maintenu l'indépendance de leur dynastie et de leur petit empire, par l'affection qu'ils ont montrée k leur peuple, par la sagesse avec laquelle ils ont présidé à ses destinées; de l'antre côté, une contrée sauvage convertie par le travail en fertiles domaines, une race de pâtres et de cultivateurs actifs, intelligents, qui de l'étal de serfs s'élèvent successivement, sans violente secousse, k la condition de propriétaires libres, et montrent k la postérité qu'un travail opiniâtre triomphe de toutes les difTicultés. Enfin, les annales de la Gruyère nous offrent le spectacle des efforts incessants d'un peuple qui aspire k la liberté, de la lutte obstinée des vassaux avec leurs seigneurs , des villes avec les châteaux, des paysans et des bourgeois avec cette féodalité, qui n'avait plus la force de vivre et ne voulait pas mourir.

* Il esl membre da Conseil de Berne en 1405 (ci -dessus, p. 413 et suiv.), en 1410, 33 janvier {Regesten der Archive sehweixer, Eidgen. , I, 3, p. 85), en 1441 « 5 juiUet (Und., p. 43). Son ancien collègue Rodolphe Hofmeister était, à cette époque, avoyer de Berne.

• Voir p. 251.

478 HISTOIRE DB Lk GRUTàRB.

Tels soDt les traits les plas saillants de Tbistoire de la Gruyère jusque vers le milieu du quinzième siècle. Dans un second volume, nous exposerons les faiits qui se rapportent aux successeurs d* Antoine et à leur peuple, et nous nous arrêterons k Tépoque où la maison souveraine de Gruyère tombant avec le dernier descendant de sa noble race, le petit empire qu'elle avait fondé sur les bords de la Sarine cessa d'exister.

FIN DU TOm PRBIIIBR.

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