LIVRE TROISIÈME
que le mot, dans sa bouche, surtout vers la fin de sa vie, fût un plein contre-sens. Aussi, passé le seizième siècle et le premier feu de la lutte, le luthéranisme et le calvinisme se sont généralement considérés comme d'accord sur ce point. Tout ce que nous allons dire , très peu de luthériens, aujourd'hui, refuseraient de le signer.
Nous n'insisterons pas sur les objections physiques. Ce corps renfermé tout entier dans un espace plusieurs milliers de fois moindre que sa grandeur naturelle, produit ou amené y comme on voudra, dans cent mille lieux à la fois, sans cesser d'être le même ; cette hostie qui devient chair, vraie chair, sans qu'aucun changement quelconque s'opère dans sa couleur, dans sa forme, dans son goût ; ce vin qui devient sang, vrai sang, en conservant tous les caractères du vin, — voilà déjà de quoi ne pas tarir, si l'on voulait, en reproches d'invraisemblance. Et comme si ce n'était pas assez d'un miracle aussi profondément inouï , le Catéchisme Romain nous en indique un second, dont on ne parle ordinairement pas, mais qu'il faut bien admettre, une fois le premier admis. <( Le pain devenant chair, dit-il , le vin devenant du sang, c'est par un miracle encore qu'ils gardent leur apparence et leur goût. » Ainsi, la chose est encore plus mystérieuse et plus admirable que si l'hostie devenait visiblement chair, et le vin visiblement sang. Vous n'auriez qu'un miracle, tandis qu'en voilà deux. Grand et beau rôle, assurément, pour la puissance et pour la sagesse de Dieu I II opère un miracle, et, immédiatement, en voici un second pour le cacher.
(( Nous ne nous étonnons en aucune sorte, dit Bossuet*,
* Traité sur l'Euchariêtie,
des difficultés qui naissent des sens. Les autres mystères de la religion nous ont accoutumés à captiver notre entendement sous Tobéissance de la foi* » -* « Il n'est pas plus diflBcile au fils de Dieu, dit-il ailleurs*, de faire que son corps soit dans l' Eucharistie en disant : Ceci est m&fi éorpsf que de faire qu'un malade soit guéri en lui disant : Tu es guéri. » — Enfin, selon le Catéchisme : n Si le pain et le vin que nous prenons à nos repas se changent, par la seule force de la nature, en chair et en sang, pourquoi le pain et le vin de la Gène ne se changeraient-ils pas, par la force du sacrement, au corps et au sang de Jésus-Christ ?» — Réponses qui reviennent toutes à ceci : « Ne nous parle» pas d'invraisemblancîe. Tout est possible à Dieu. »
Non, tout fi'est pas possible à Dieu. Il y a des choses qu*il ne peut faire ; il y a, si on aime mieux cette forme, des choses qu'il ne pourrait Vouloir sans cesser d'êtfe ralsotmablé et sage, sans cesser d'être Dieu. Peut-il faire qu'une Chose soit et ne soit pas ? Qu'un événement passé ti'alt pas eu lieu ? Peut-il créer utl carré qui soit rond, Un cercle dont les rayons ne soient pas égaux? « Vous êtes obligés de supposer, répond Bossuet, qu'il n'est pas possible à Dieu de faire qu'un même corps soit en même temps en divers lieux ; mais c'est ce que vous n'avez pas même essayé de prouver par aucun passage de l'ÉcfitUrë. » De l'Écriture? Elle n'a jamais dit, que nous sachions, qiie la partie est moindre que le tout, ou que la llgtie droite est le plus court chemin d'un point à un autre ; sommes-nous, pour cela, moins assurés de la chose, moins prêts à repousser, comme injurieuse à
4 Expos, de (a foi cath. ch. x.
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Dieu, ridée qu'il put ja^aais nou$ ordonner de croire te contraire?
Ëh bien , nous défions qu'on nous montre une diffé* rence entre ces impossibilités-lb et celle de \s^ ivmfh substantiation. La raison ne s'accommoda pas mieux d'un môme corps présent en deux endroits, que d'un carré qui ne serait pas carré, d'un cercle qui ne serait par rond , d'un événement passé qui serait encore k venir.
Dirait-on maintenant que la raison n'a rien h faire ioi î
— Prene? garde. Ce qui lui est seulement supérieur, il peut en effet arriver qu'elle n'ait rien èi y voir ; c^ qui lui est contraire, jamais vous ne luiôtereg le droit de le. rejeter, car c'est un droit qu'elle garde forcément, qu'elle exerce malgré elle, comme l'œil celui d^ voir, aussi longtemps , du moins , que l'organe n'est pas dé-^ truit. La guérison d'un malade, la résurrection d'un mort, voilà des miracles qui étonnent, sans doute ; mais, quand l'incrédule les attaque, c'est comme invraisemblables, non comme impossibles : il est forcé de çonve-nir que , si Dieu les a voulus , ils ont pu et dû arriver. La transsubstantiation, c*est autre chose* Vous ne pouvez l'attaquer que vos arguments ne tombent en plein sur sa possibilité même ; vous ne pouvez l'accuser d'invrai^ semblance, que vous ne l'accusiez d'absurdité. Cette distinction importante entre au-dessus de la raison et contre la raison, Bossuet l'admet; il ne conteste que le droit de l'appliquer, a Ainsi, dit-il, toutes les fois qm quelqu'un objectera qu'un point de la foi n'est pas seUf lement au-dessus de la raison , mais directement contre la raison, il faudra entrer avec lui dans cet examen ? »
— Refusez, si vous voulez ; mais renoncez alors à pour-
suivre la discussion. Tous vos arguments sont nuls d'avance. Une chose contraire à la raison ne saurait être prouvée ; comment donc la prouveriez-vous, tant que vous n'aurez pas montré qu'elle ne l'est pas ? Les controversistes romains sont les premiers à suivre cette marche , lorsqu'elle ne leur est pas contraire. Ont-ils, par exemple, à prouver la crédibilité des miracles? Ils s'y prennent absolument comme les protestants; îls prouvent, avant tout, que la raison peut les admettre. Pourquoi refuser d'en faire autant quand il s'agit de la transsubstantiation? N'est-ce pas un aveu qu'on n'en viendrait pas à bout? Interrogez, en effet, ceux qui y croient. Forcez-les d'analyser ce qu'ils éprouvent en y pensant ; et vous leur ferez avouer qu'ils n'y croient pas de la même manière qu'aux miracles des Évangiles. Ceux-ci , dès que vous admettez l'authenticité du livre qui les rapporte, vous y croyez sans effort ; ce ne sont plus que des actes, exceptionnels, sans doute, mais tout naturels et tout simples, de la puissance de Dieu. Celuilà, ce n'est que par un effort sur vous-même, en refoulant votre raison, en vous étourdissant, enfin, que vous arrivez à y croire, ou à vous persuader que vous y croyez. L'esprit acquiesce aux miracles de l'Écriture ; ici , il ne peut que s'abstenir et se taire. Dès qu'il s'agit, non pas de la suspension momentanée d'une loi de la nature, mais du renversement d'un axiome, tout acquiescement est impossible. — Nous aurons dans le quatrième livre, en parlant de la messe, à revenir sur ces considérations.