‹ Histoire du Concile de Trente: 2 tomChapitre 23 sur 151 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

nombre eii va croissant dans l'Église romaine, — nous leur demanderons ce qu'ils font du pape Libère, arien pendant quatre ans ; de Libère excommuniant Athanase^ l'auteur du symbole romain ; de Libère à qui un évêque, Hilaire de Poitiers, champion de la foi de Nicée, écrivait à cette occasion : « Je t'anathématise, Libérius, toi et les tiens. Je t'anathématise une seconde et une troisième fois, Libérius le prévaricateur I »

Nous leur demanderons ce qu'ils font d'Innocent X^ qui, peu avant de condamner Jam^énius» disiût : « Qu'on me laisse tranquille* Ce n'est pas mon affaire. Je suis vieux; je n'ai pas étudié la théologie»»» m Ce qui ne l'empêcha pas de prononcer, et de laii^ser enseigner comme infaillible ce qu'il n'avait lui-même enseigné qu'en tâtonnante

Nous leur demanderons ce qu'ils font d'innocent XII approuvant, louant, admirant un livre ', puis, sur les sollicitations d'un roi et après deux ans de résistance, le condamnant*

Nous leur demanderons où résidait l'infaillibilité lorsqu'il s'est trouvé à la fois deux^ trois, quatre papes, ce qui est arrivé, non une ou deux fois, comme on le croit généralement^ mais vingt-quatre ^ ; lorsque ces papes se condamnaient) s'anathématisaient mutuellement ; lorsque leurs droits — ou leurs crimes — étaient tellement égaux, qu'il n'y avait aucun moyen de distinguer le vrai pape de l'antipape, le chaînon direct du chaînon intrus et forcée

^ Les Maximes €€S iainu^ d« Féiieton.

> En 25<H 336^ &18, 498, 560, 686, 687, 767, 82&, 855, OCd, 984, 996, 1012, 1033, 1058, 1061, 1073, 1118, 1130, 1159, 13Î6, 1378, 1631. Du tï'oisiëme siècle au quinzième, un seul n*a point vu de 8chi»me, et le onzième en û vu cint).

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Nous leur demanderons... — Mais à quoi bon multiplier ces questions? Une seule ou cent, qu'importe? L'objection est la même. Et qui pourrait le mieux les multiplier, ces questions, si ce n'est ceux qui sont appelés à voir de près et Rome, et les papes, et les alentours des papes? C'est en Italie, en effet, c'est à Rome et dans le palais des papes, que l'idée de leur infaillibilité aurait dû rencontrer, ce semble, le plus d'opposition. De loin, c'est le chef de l'Église, le vicaire de Jésus-Christ. Sa parole n'arrive qu'avec des formes augustes ; il n'a nulle peine à grandir et à rester grand dans l'imagination des peuples. De près, fût-il toujours aussi respectable qu'un homme peut l'être, c'est un homme ; c'est souvent un vieillard usé, un pauvre corps qui se traîne, une intelligence appesantie, une mémoire qui s'en va, un maître, enfin, qui ne voit plus, n'entend plus, ne pense plus, ne vit plus que par ses serviteurs. Quoi î ce vieillard, vous l'aurez vu la veille, vous aurez conversé familièrement avec lui, vous l'aurez même redressé, contredit, comme il arrive dans toutes les conversations du monde ; lui-même, il vous aura quelquefois donné raison, il vous aura dit poliment : « C'est vrai... Je me trompais... » — Et voici, au sortir de cet entretien, il aura dicté quelques lignes sur des questions que le plus grand génie n'étudierait qu'en tremblant... Et ces quelques lignes, c'est ce que vous m'apportez comme infaillible et sacré ; c'est la décision que je ne puis attaquer sans me révolter contre Dieu même! Qui sait encore, qui sait si au moins elle est bien de lui? Qui sait si ce n'est pas vous, son conseiller, qui la lui avez inspirée, dictée? Ailleurs, les ministres sont responsables et le prince seul ne l'est pas; à Rome, dans

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tout ce qui sort de la politique, c'est, le pape seul qui l'est. Un prince faillible et irresponsable peut, sans se compromettre, signer ce qu'on fait en son nom ; un docteur infaillible ne peut pas ne pas assumer la responsabilité de tout ce qu'il signe. Mais ceux qui le dirigent, ceux qui préparent ses décrets, ceux qui lui mettent la plume à la main pour signer, ceux qui peuvent se dire : « Tel ou tel article de foi, c'est moi qui l'ai fait; » — comment peuvent-ils, ceux-là, à moins de se croire infaillibles eux-mêmes, comment peuvent-ils enseigner sérieusement l'infaillibilité du pape? Pallavicini, notre historien, fut précisément un de ceux qui poussèrent Innocent X, vieux, tremblant, à condamner Jansénius. Il nous a conservé lui-même le détail des hésitations de ce pape. « Quand il se plaça, dit-il, sur le bord du fossé, et qu'il mesura des yeux l'espace h franchir, il s'arrêta, et on ne pouvait le faire avancer, » Quel langage! Quel commentaire à nos raisonnements contre l'autorité papale ! Ah ! quelque fâcheux qu'il puisse être de mêler à des arguments sérieux et calmes une accusation de mauvaise foi, comment ne serions-nous pas convaincus que les gens de Rome, ceux qui font sonner le plus haut l'infaillibilité du pape , sont certainement, de tous les catholiques , ceux qui y croient le moins et peuvent le moins y croire?

Et que parlons-nous des gens de Rome ! — En dehors du cercle des hommes intéressés à laisser vivre et à raviver de leur mieux le principe fondamental de l'ultramontanisme, il n'y a pas d'endroit au monde où le commun des fidèles soit plus loin d'accorder au pape une autorité surnaturelle et divine. En arrivant de France, d'Allemagne, de Suisse, où tant de gens s'inclinent au

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ô(èul nom de notre mnt père le pape , où ceux mêmes qui y croient peu n'en parlent généralement qu'avec respect, — on est stupéfait de la hardiesse avec laquelle les derniers boutiquiers de Rome, dès qu'on leur délie la langue, s'expriment sur son caractère, sa personne, son entourage > ses actes. La police même, si active ei si susceptible à l'endroit du souverain temporel , l'est beaucoup moins à l'endroit du chef de l'ÉgUsej du représentant de Dieu. Ils ne vous feront pas de longs discours contre son infaillibilité ; ils ne se sont jamais demandé théoriquement ce que cVst et sUls y croient ; mais, moins ils y ont réfléchi, «« moins ils cherchent ^ comme font ailleurs tant dé catholiques, à vous cacher et à se cacher à eux-mêmes qu'Us ne peuvent y croire. Et comment le pourraient-ils ? De quelle force d'abstraction ne faudrait-il pas qu'ils fussent doués pour accepter sérieusement comme Infaillible, sacré, au-dessus de toute attaque j ce qu'Us voient sortir de la même source que des décrets politiques ou autres qu'ils auront attaqués, critiqués, maudits peut-être? En les forçant à raisonner, à conclure, croyez-vous qu'on eût beaucoup de peine à leur arracher l'aveu de ce qui est, h leur insu, au fond de leur pensée H Croyez-vous, pour en revenir à notre histoire, que ces gens si scandalisés du décret par -lequel Paul III donnait un duché à son fils, pussent

* « Borne le sait : Taotorîté pontificale n*a depuis longtemps nulle part moins de racines qu*en Italie. Ce n*est pas que le peuple ne la respecte, par habitude, en tout ce qui ne contrarie pas trop ni ses idées, ni ses penchants^ ni ses intérêts; mais, audessus du peuple, elle ne trouve guère que des censeurs et des ennemis. Non-seulement on ne croit pas en elle, mais on la repousse, on la hait. » Lamennais, Affaires de nome.

être réellement et iotimemeût convaincus de son infaillibilité dans tel on tel autre décret, publié peut-être le îném© jour, signé peut-être avec 1^ même plume et sur un inêmç parchemin î Non, osons le dire, 11^ n'y croyaient pas. Ils n'y croient pas davantï^, aujourd'hui, ceux qui eatourent le pape ; ou, s'ils y croient, -— car il serait trop pénible de supposer une hypocrisie auiai pro^longée, -7 c'est qu'ils s'étourdissent eux-mêmes ; c'est qu'fe force de sentir le besoin d'un pape pour régner en son nom sur les consciences, ils ont piaehinalement fini par lui abandonner aussi la leur.

Pouvaient'ils croire davantage à l'infaillibilité des conciles, ceux qui assistaient aux débuts de. celui de Trente? .--i Racontons maintenant j casera assez répondre.

La fin de l'année approchait. Les évêques s'impatientaient ; les légats ne savaient plus à quoi les amuser, Il avait même lallu accorder ii quelques-^uns des secours d'argent, gratifications, non pensions, disaient les légats, car il était essentiel qu'on ne pût accuser le pape de soudoyer des membres du concile, Plus tardi on fut moins scrupuleux.

Le cardinal Farnèse était revenu d'Allemagne, mais sans avoir obtenu autre chose que le consentement de l'empereur à Télévation de son père. Charles^-Quint avait refusé les douze mille hommes; on pouvait, au premier moment, recevoir la nouvelle d'un accord entre les lu-

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thériens et lui. En ce cas, plus de concile ; mais le pape aimait encore mieux en affronter les chances, que de le voir se rompre d'une manière si humiliante pour lui. Prenant donc les devants, il demanda qu'on choisît entre ces trois choses, la suspension, la translation, ou l'ouverture immédiate du concile. Or, la suspension ne pouvait convenir à l'empereur , tant que l'accord avec les protestants n'était pas fait et conclu, et il lui importait de pouvoir continuer à les menacer, sinon du concile , car ils s'en effrayaient peu , du moins de la croisade que le concile ne manquerait pas d'ordonner contre les rebelles. La translation ne lui convenait pas davantage ; il savait que le pape ne consentirait jamais h tenir l'assemblée dans une ville plus éloignée que Trente, et Trente n'était déjà que trop près <ie Rome. Restait l'ouverture , et l'empereur était toujours moins pressé d'y consentir. Il offrit enfin de ne pas s'y opposer, mais à une condition : c'était que l'assemblée, dans les premiers temps, du moins, s'occupât d'affaires de discipline, omit toute décision dogmatique, s'abstînt, en un mot, de tout ce qui pourrait offenser les protestants.

La patience du pape était à bout. En demandant qu'on évitât d'irriter les luthériens, Charles-Quint laissait assez voir que, s'il parvenait à s'accommoder avec eux, il ne permettrait plus de les anathématiser; et quel étrange rôle, alors, que celui d'un concile forcé ëe rester muet en présence d'un pareil schisme 1 — Sans refuser ni promettre , Paul se hâta d'envoyer aux légats, le 31 octobre, l'ordre de commencer le second dimanche de décembre. Il se bornait , dans la bulle , à dire que l'on procédât « en pleine liberté. » — Nous verrons

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