LIVRE PREMIER
ce qu'elle allait être, cette « pleine liberté » promise et même ordonnée à l'assemblée.
Le 13 décembre donc , vêtus de leurs habits pontificaux , vingt-cinq évêques se rendent processionnellement dans la cathédrale, et le cardinal del Monte, premier légat, y célèbre la messe. Puis, après un sermon de l'évêque de Bitonte, Cornelio Musso, et une allocution rédigée par les légats-, le concile fut déclaré ouvert « à la gloire de la sainte et indivisible Trinité... pour l'extirpation des hérésies, la paix et l'union de l'Église, la réformation du clergé et du peuple, l'abaissement et la ruine des ennemis du nom chrétien <. » On décida, enfin, que la seconde session n'aurait lieu que le 7 janvier (1546). C'était, dirent les légats, à cause des fêtes. Au fond , c'est qu'il n'y avait rien de prêt, et qu'on ne savait par où commencer.
Elle était effrayante, il faut l'avouer, la tâche que ces quelques docteurs allaient entreprendre , et cela , sous le poids d'une responsabilité immense, en face d'embarras et d'obstacles de tout genre, d'incertitudes aussi et d'obscurités sans nombre ; car ils avaient beau se donner pour organes du Saint-Esprit, ils n'en sentaient pas moins , dès qu'ils touchaient h certaines questions,
* « Ad laudem et gloriam sanctae et individu» Trinitatis... ad exstirpationeai haeresum, ad pacem et unionem Ecclesiae, ad dcpressioaem et exstinctionem hostiuin Christian! nominis. »
et leur insuffisance et leur misère. Au milieu des travaux que nous a coulés cette liistoire, plus d'une fois il nous est arrivé d'oublier tout à coup toute notre antipathie contre leur orgueil et leurs erreurs. La plume nous tombait des mains ; nous ne nous sentions plus de force que pour les plaindre ; ils nous semblaient assez punis par l'épouvantable labeur de ces dix-huit années sans fin. Jusque-là , en effet , le catholicisme ne s'était jamais sérieusement occupé de coordonner ses doctrines et ses lois. Depuis plus de mille ans, les décisions n'avaient guère porté, à chaque fois, que sur un point ou un petit nombre de points ; conciles et papes n*avaient songé qu'aux intérêts, aux périls, aux vœux du moment. Quoi qu'en disent les historiens catholiques*, il est faux que la dogmatique de Trente, Tunité de Trente , soit celle dont les protestants s'étaient séparés. Cela est vrai , sans doute , en ce sens que ce qui allait être arrêté à Trente était déjà bien , en gros, la foi romaine ; mais que Luther ait eu à rompre avec un corps d'enseignements tel que celui qui a existé depuis, c'est un anachronisme. L'unité romaine actuelle est postérieure à la Réforme; c'est dans la réaction contre la Réforme qu'il faut en chercher la première cause, comme aussi le plus fort lien.
Jusqu'à ce moment donc, chacun n'ayant fait qu'apporter sa pierre, ce n'était pas devant un édifice à réparer, k compléter, mais devant un tas de matériaux qu'on avait à se mettre à l'œuvre. Or, ces matériaux, — il n'était pas même permis de les trier. Rejeter une seule pierre , c'eût été mettre en question le droit de
* Voir, en paTlicuUer, la Symbolique de Moêhler.
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toutes loi autres à être employées dans l'édifice ; bop 'gré, mal gr4ff U fallait que tout y entrât. Si du moins 1^ plan eût été aettement tracé, les fondation^ positivement établies ! Hais non. Le plan n'existait qu'en fragments, et en fragments de proportions diverses, suivant les siècles. Le seul plan qu'on eût en entier, celui de I9 Bible , on ne le voulait pas ; il était par trop évidei|t qu'on n'y pourrait jamais tout mettre. On allait déelarer maadita ceux qui avaient osé le reprendre et s'y tenir, Quel dédale , bon Dieu I Et ceux qui avaient h le dé^ brouillâr, ceux surtout qui devaient diriger l'ouvrage , ^^ comme nous leur pardonnons d'avoir tremblé !
(( L'hérésie, faible production d^ l'esprit Jiumaip, dit Bûssuet S ne se peut faire que par pièces mal assorties ; la vérité catholique, veuue de Dieu, a d'abord sa per^ fection. » — Que de choses il a fallu oublier pour pspr écrire ces lignes! Quel défi à l'histoire, à celle des quinze premiers siècles de TÉgUse, h celle du concile dont les tâtonnements nous arrêteroat 1^ chaque pas ! Quoi ( ils ont eu « d'abord leur perfection, » ces dofUiieg que nous voyons successivement poindre, grandir, lut^ ter^ entrer enfin , mais au bout de six, de dix siÀcles, dans le domaine de la foi ! Ils avaient eu « d'abord iaur perfection , » ceux que nous verrons n'être admis à Trente qu'après des débats sans fin , des modifications nombreuses, des votations à la simple majorité! Et pour ne citer qu'un exemple , mais un exemple qui les renferme tous, -^ il avait eu « d'abord sa perfection, » ce grand dogme fondamental, cette infaillibilité que le concile lui-même allait éviter d'aborder en face, bien
« Préface des Variaiionn.
qu'il en eût h chaque pas Toccasion, et dans laquelle il a laissé le point capital indécis ! Quand il l'aurait tranché, ce point, nous aurions encore à mettre en regard de l'allégation de Bossuet les paroles d'un homme qu'on cite beaucoup, mais qu'on devrait, selon nous, citer encore plus, car il est quelquefois le moins catholique des Pères. « Quant à l'Écriture , dit-il , il ne saurait y avoir ni discussion ni doute sur ce qu'elle enseigne évidemment ; mais les lettres des évêques peuvent être redressées, soit par l'opinion d'un plus habile, soit par l'autorité et la science d'autres évêques, soit par les conciles *.» Voilà qui ressemble déjà fort peu à l'infaillibilité des Pères. Ils peuvent être redressés , non-seulement « par d'autres évêques, » mais « par l'opinion d'un plus habile, » évêque ou non. Ils peuvent l'être surtout « par les conciles. » Augustin eût donc été bien surpris de les voir si souvent cités , et lui avec eux, dans les décrets de maint concile, sur le même pied que l'Écriture. « Les conciles nationaux ou provinciaux , poursuit-il , doivent céder sans contredit aux conciles généraux ; mais il n'est pas rare que les conciles généraux soient eux-mêmes redressés par des conciles postérieurs, lorsqu'une plus grande expérience a ouvert ce qui était fermé, et mis en lumière ce qui était inconnu 2. » Chan-
* « Quis autem nesciat Sanctam Scripturam canonicam omnibus po3terioribu3 episcoporum litteris ita praeponi ut...; episcoporum autcm litteras... et per sermonem forle sapientiorem eujuslibet in ea re peritioris, et per aliorum episcoporum gravioreni auctoritatem, et per concilia licere reprebendi... ? >? Aug. De Bapi. Contra Donat. 1. II, 1.
3 « ...Et ipsa concilia quœ par singulas regiones vel proviiicias sunt, plenariorum conciliorum auctoritatc quse fiunt ex universo prbe sine ullis ambagibus cedere ipsaque plenarifi sœpe priera