LIVRE PREMIER 9i
faux. L'infaillibilité ne répond pas aux objections ; elle n'existe, en fait, que pour qui renonce à objecter. »
Discuterons-nous en détail, après cela, les textes que l'Église romaine apporte à Tappui de son infaillibilité 7 « Elle est, dit-elle, selon saint Paul , la colonne et l'appui de la vérité. ))^-« Les portes de l'enfer, a dit Jésus- Christ lui-même , ne prévaudront Jamais contre elle. » Et n'est-ce pas encore Jésus-Christ qui a promis à saint Pierre de prier pour lui, afin que sa foi ne défaille point ?
Il y aurait beaucoup à dire sur le sens même de ces déclarations ; la dernière, qui semble la plus forte , est peut-être la plus faible, cm* le mot foi^ dans les discours de Jésus-Christ, signifie généralement confiance , fidélité, dévouement, et non pas croyance à tels ou tels dogmes. Ce sens est même particulièrement clair en cet endroit ' , où il s'agit du reniement de saint Pierre.
N'eussions-nous rien à objecter sur les citations ellesmêmes, nous ferions encore observer que c'est une question ob des passages scripturaires ne prouvent , à priori^ pas plus que les raisonnements. 8i Jésus-Christ a dit à ses apôtres qu'il serait avec eux jusqu'à la fin des siècles, il a dit aussi que partout où deux ou trois personnes seraient assemblées en son nom, il serait au milieu d'elles. S'il a promis le Saint-Esprit à TÉglise, il a dit aussi, par la bouche d'un de ses apôtres : u Dieu accorde le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent. » Que répondreï-vous à un homme qui, s'emparant de ce dernier passage, prétendra être infailliblement dans le vrai? Lui objecterez-votts qu'il a demandé le Saint-Esprit, mais qu'il ne peut pas affirmer l'avoir obtenu ? La promesse est formelle, pourra-t-il vous répondre : «Dieu
' S. Luc, XXII, 32.
Raccorde à qui le demande, » et Jésus-Christ a dit, d'ailleurs : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera. «—-Encore une fois, par TÉcriture, que répondrez-vous à cet homme? On vous citera plus de passages en faveur de l'infaillibilité individuelle que vous n'en citez en faveur de celle de l'Église. Si les premiers ne peuvent être pris à la lettre, s'ils sont évidemment figurés, les autres peuvent l'être aussi. Donc, pour prouver qu'ils ne le sont pas , que Dieu a promis à l'Église de ne la laisser jamais errer, il faut toujours en revenir à prouver qu'elle n'a pas erré.
Que peut valoir, enfin, dans cette question, un appel quelconque à l'Écriture? Nous la citer, c'est supposer précisément le contraire de ce qu'on veut établir ; c'est nous appeler à exercer le droit qu'on nous refuse. Nous devons renier, dit-on, notre jugement individuel; à l'Église seule appartient le droit d'interpréter la Bible... Et voilà qu'on débute par nous la donner à interpréter. Si les passages allégués nous paraissent insuffisants, allégués à tort, que fera-t-on? S'ils nous paraissent concluants, si l'Église , heureuse de nous voir entrer dans son sens, nous dit que dous avons bien jugé , — arrive alors une conclusion toute simple : c'est que, si nous avons bien jugé une fois , nous ne pouvons pas nous croire incapables de juger bien une autre fois.
Ainsi , toute démonstration de l'infaillibilité est , en soi, un cercle vicieux. L'infaillibilité s'impose, mais ne se démontre pas.
Nous pouvons donc demander d'abord si l'autorité romaine, si une autorité quelconque, dans le sens romain de ce mot, peut être autre chose qu'un mot, un malentendu, une illusion.