LIVRE DEUXIÈME
écrit, c'est encore Augustin qui nous prêtera sa réponse. « Sous prétexte que le Seigneur •a dit : J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, les hérétiques essayent de donner une couleur favorable à leurs inventions. Mais si le Seigneur ne l'a pas dit, qui de nous osera dire : C'est ceci, c'est cela ! Et s'il est assez téméraire pour le dire, comment le prouvera-t-il ? Et qui serait assez présomptueux pour affirmer, sans aucun témoignage divin, que ce qu'il dit, lors même que ce serait vrai, est précisément ce que le Seigneur a voulu dire * ?» — L'auteur va sans doute ajouter que si les fidèles n'en ont pas le droit, l'Église Ta? Non ; pas un mot de restriction. C'est aussi net, aussi absolu que possible. Et s'il accorde ailleurs, comme c'était tout naturel à cette époque, une certaine autorité aux traditions entourées de certaines garanties, — ces lignes, et bien d'autres, prouvent assez qu'il ne croyait ni à des traditions infaillibles ni k la possibilité de les discerner infailliblement. Athanase, avant lui, avait été encore plus précis : « Les Écritures suffisent, à elles seules, pour faire connaître la vérité... Nous sommes résolus à ne rien écouter, à ne rien dire au-delà de ce qui est écrit... C'est se moquer que de faire des questions ou des discussions sur ce qui n'est pas écrit s. »
Ainsi s'exprimait le héros du concile de Nicée. Avonsnous quelque trace que ce concile et les suivants aient été d'un autre avis? Aucune. Ce ne fut que dans le sixième ' qu'on décida de recourir, en cas de besoin, aux
« Traité 97. Sur S. Jean.
2 Contre les Gentils. — Traité sur rincarnation. — Épitre à Sérapion.
* Gonstantinople, en 680.
i^Q UIS^TOIRS pu CONCILE DE TRENTE
sources pon écrites. Ce n'est pas h dire, il est vrai, qu'où ue se fût encore jamais permis d*y recourir ; mais il n*y avait non plus rien eu qui approchât (Vune reconnaissance oiBcielle, et les citations ci-dessus montrent asse^ combien on en était loin. Les décrets de Nicée, d'É* phèse, de Chalcédoine, sont rédigés comme ne s' appuyant et ne pouvant s'appuyer que sur l'Écriture; s'il y a çà et là des appels h la Tradition, ce n'est jamais qu'en forme d'accessoire î le concile n'aurait évidemment pas l'idée de démontrer par elle ce qui ne serait pa$ déjà suffisamment démontré par l'Écriture* Or, quand l'Église aurait tout le pouvoir qu'elle s'arroge, il serait encore douteux qu'elle pût l'exercer en faveur de la Tradition. Ne lui accorder, dans les premiers siècles, à peu de distance des sources, qu'une autorité restreinte et conditionnelle, — n'était-ce pas s'interdire elle-même de lui en accorder davantage mille ans après ? Pas de milieu : ou la Tradition a toujours été une des sources légitimes de la foi, et nous demanderons alors pourquoi les Pères en font si peu de cas ; ou elle ne Ta pas été dans l'origine, et alors, humaine, altérable, elle n'a pu le devenir.
Quoiqu'elle le fût en fait depuis longtemps, sa position, en droit, n'était pas régularisée. Papes, docteurs, conciles, y avaient puisé à l'envi ; mais il n'existait encore, sur ce point, ni décret spécial, ni règles précises. Des règles, il ne fallait pas songer à en faiie : com-
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ment déterminer au juste à quel degré de crédibilité un point de tradition deviendra article de foi? Quant à un décret spécial, on en fit un, mais ce ne fut pas sans peine. Quelque habitué que Ton fût à avoir pour la Tradition autant et plus de respect que pour TÉcriture, beaucoup répugnaient à le déclarer. Le concile de Flo* rence avait ouvert la voie, mais en 1441, à une époque ou il était désorganisé, et où Ton pouvait douter que ses décrets fussent valables ; d'ailleurs, ce n'était pas un concile général, et son jugement ne pouvait passer pour définitif. Plusieurs évoques exprimèrent donc ouvertement leurs scrupules. Peu allaient jusqu'à deman-» der qu'on décrétât l'infériorité de la Tradition ; on proposait plutôt de n'en rien dire. Ceux mêmes qui voulaient un décret aussi explicite et aussi favorable que possible, étaient loin de s'entendre sur ce qu'il convenait d'y faire entrer. Le mot même de Tradition ^ dans le sens vague et absolu qu'il a pris depuis, était inconnu. On ne disait pas la tradition^ mais les traditions, et ce pluriel semblait exiger qu'on les énuméràt, qu'on les rangeât, du moins, sous divers cbefs^ car le concile ne pouvait raisonnablement avoir Tair de consacrer, les yeux fermés, toute espèce de tradition. La dis-* cussion fut donc très-longue. Sarpi et Pallavicini sont peu d'accord dans les détails qu'ils en donnent ; mais ce dernier avoue qu'il y eut « presque autant d'avis que de tètes ^ » Laissons donc les détails, bien qu'il y en eût de curieux. Bornons-nous à noter combien ces tâ« tonnements annonçaient peu l'assurance avec laquelle on nous dit aujourd'hui n la Tradition , » comme un
« Liy. VJ, ch.aii.
protestant dirait (( FÉcriture , » ou un avocat « la loi. »
Il est vrai que, la décision une fois prise, Rome ne tarda pas à préciser à son profit ce que le concile y avait laissé de vague et d'obscur. On s'en était tenu à déclarer que, la vérité étant dans les traditions aussi bien que dans rÉcriture, « on les recevait avec une égale piété *. » L'égalité, c'était un grand pas ; mais ce n'était pas assez. Déjà, en 1620, un des premiers théologiens de Léon X, Prierio, avait dit : « Est hérétique quiconque ne s'appuie pas sur la doctrine de l'Église romaine et du pontife romain, comme sur la règle infaillible de la foi, de laquelle l'Écriture sainte elle-même tire sa force et son autorité ^. » Un an après la clôture du concile, une bulle de Pie IV fixe le serment qu'auront à prêter tous les ecclésiastiques. « J'admets, devront-ils dire, j'embrasse fermement les traditions apostoliques et ecclésiastiques , et toutes les constitutions de la mère Église; de plus, j'admets la sainte Écriture, selon le sens que tient et a tenu ladite Église, à qui il appartient de juger... etc. » De plusl Voilà le principal formellement devenu l'accessoire. La porte est ouverte ; les théologiens vont s'y ruer* et vous les verrez bientôt aussi éloignés du décret môme de Trente, que ce décret l'était déjà du sentiment des Pères. « Nous essayerons de démontrer, dit Bellarmin ', que les Écritures sans les traditions ne sont ni suffisantes, ni simplement nécessaires, )) — « La Tradition est le fondement des Écritures, dit Baronius *, et les surpasse en ceci, savoir,
^ ...Necnon traditiones ii>sas... pari pietatis affectu ac reverenlia suscipit et veneratur.
* A qua etiam Scriptura sacra robiir trahit et auctoritatem.
' De la parole de Dieu, 1. IV, ch. iv.
A Annales, an 58, n*> 11.