‹ Histoire du Concile de Trente: 2 tomChapitre 48 sur 151 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Peu à peu, les deux versions se confondent. On garde de l'ancienne ce qu'on ne pourrait changer sans inconvénient, les Psaumes, par exemple , parce que tout le monde les sait par cœur ; le reste , oii le prend dans la nouvelle. On a enfin un livre unique : c'est la Vulgate. Mais, pendant plusieurs siècles, l'Église ne s'en servira que comme on se sert d'un livre qu'on a sous la main, sans la désapprouver, sans l'approuver non plus autrement que par le fait même de s'en servir, et, enfin, sans défendre à personne de recourir ailleurs.

Personne, il est vrai, n'en avait l'idée. Le grec et l'hébreu n'étaient plus seulement des langues mortes, mais des langues anéanties. Le latin, d'un consentement unanime, leur avait succédé dans tous leurs droits ; il n'avait pas plus à compter avec ces langues, qu'un fils avec un père mort depuis longues années. Aussi, quand le quinzième siècle les tira de leur poudre, vous eussiez dit des morts reparaissant au milieu de leurs héritiers stupéfaits. « On a trouvé, disait un moine en chaire, une nouvelle langue que l'on appelle le grec. Il faut s'en garder avec soin. Cette langue enfante toutes les hérésies. Je vois dans les mains de beaucoup de gens un livre écrit en cette langue ; on le nomme Nouveau-Testament. C'est un livre plein de ronces et de vipères. Quant à l'hébreu, ceux qui l'apprennent deviennent juifs aussitôt. )) Que tel ait été, ou non, le discours du moine, — et un très-grave historien * le rapporte comme authentique, — il exprime à merveille l'étonnement et les craintes du temps. Ces deux langues nouvelles à force d'être vieilles, — on était tenté de leur demander ce

* Conrad de Heresbach,

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qu'elles avaient donc h faire de venir troubler le latin sur ce trône où il occupait depuis si longtemps toute la place. On se serrait autour de lui ; on lui confirmait tous les droits qu'il tenait de l'usage. Le grec, l'hébreu, auront la permission d'exister, mais ils ne seront ni ses supérieurs ni ses égaux; et, en 1502, dans la fameuse Bible d'Alcala, en mettant la Vulgate entre le texte hébreu et le texte grec, le cardinal Ximénès dira, dans la préface, que c'est le Christ entre les deux larrons^

Les fondements de l'étrange décret qu'on allait faire étaient donc jetés depuis le commencement du siècle. Cependant,, quand on vint à y regarder de près, bien s'en fallut qu'on fût d'accord.

D'abord, quoique le concile fût peu riche en hellénistes et surtout en hébraïsants, plusieurs de ses théologiens n'étaient pas sans avoir découvert, soit par leurs propres travaux, soit par ceux d' autrui, quelques-unes au moins des imperfections de la Vulgate. Ceux-là, le bon sens et la conscience leur interdisaient également de donner les mains k une loi portée en dépit de faits avérés, patents, incontestables. On songea donc un moment à prendre un exemplaire déterminé des textes originaux et à le traduire en latin, en profitant de toutes les lumières que le siècle pouvait fournir ; mais on fut effrayé de l'immensité du travail, d'autant plus que, pour procéder logiquement, il eût fallu suspendre toute décision dogmatique jusqu'à l'enlier achèvement de cette

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nouvelle traductjoQ. Un juge ne mimt juger, tant qu'il avoue n'être pas sûr d'avoir entre les mains le text* exact ou la traduction fidèle de la loi.

Il y avait donc urgence, et ceux qui demandaient une traduction nouvelle ne furent pas écoutés.

La Vulgate admise en principe, tout n'était pas fini : il fallait dire h quel titre on la recevait, Quelque9-un$ voulaient quQ l'approbation fût pleine, entière, «ans res* triction d*aucun genre» a Ou Dieu a manqué à 9a pro« messe de garder VÉglise d*erreur, ou il est impossible, disaient-ils, qu'il Tait laissée se seiirir d'une traduction erronée. Si la Providence a donné une Écriture authentique au^ Juifs, une Écriture authentique aux Grecs, ne serait-ce pas lui faire injure de supposer que l'Église ropaaine, sa bien-aimée, ait été privée d'un tel bienfait? î) D'autres, sans remonter aussi haut, peignaient naïvement les embarras qu'on se créerait si l'on ne commençait par en fermer à tout jamais la source. « Ce seraient donc les grammairiens qui deviendraient les arbitres de la foi I Un inquisiteur s'entendra répondre en grec et en hébreu? Des passages scripturaires intercalés depuis des siècles dans les prières de l'Église, les décrets des papest les canons des conciles, pourront être attaqués, remaniés, disséqués? Mais ce serait donner gain de cause à Luther, k Zwingle, à tous les hérétiques passés, présents, futurs ! » Enfin, avec un peu plus ou un peu moins de pudeur dans les raisons, tous s'accordèrent sur la nécessité d'établir immédiatement une base fixe, immuable.

C'est aussi de cette nécessité qu'arguent encore les apologistes du concile quand ils essayent d'excuser l'étrange décret dont elle^tènuitia l'adoptiou. « Si Tu»

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des docteurs; dit Tabbé Proinpsault, avait cité le texte hébreu, un autre le texte grec, un autre la version syriaque, un autre la version de Luther ou de Servet, la confusion eût été pire qu'à la Tour de Babel. » C'est possible ; mais qu'est-ce que cela prouve dans la question de l'authenticité? Parce qu'on était dans rembarras, on avait le droit de déclarer qu'il n'y aurait désormais plus d'embarras ? Parce qu'on avait besoin d'un texte latin authentique, infaillible, on pouvait décréter qu'il existait et que c'était la Vulgate?

Aussi a-t-on fait plus tard de grands efforts pour prouver que ce n'était pas là précisément le sens de ce décret. Le concile, a-t-on dit, ne donne pas la Vulgate pour infaillible : « Sa décision n'est point une décision dogmatique ; ce n'est qu'un règlement disciplinaire fait en vue des circonstances, des besoins du moment *. » Soit ; mais où a-tnon vu cela? Ce n'est certainement pas dans le texte du décret. « Le concile arrête et déclare que, dans toutes les leçons, discussions, prédications et explications publiques, cette antique version soit regardée comme authentique, et que personne n'ose ou ne prétende la rejeter, sous quelque prétexte que ce soit 2. » Pas même, par conséquent, sous prétexte que tel ou tel passage aura été reconnu faux, de sorte que l'avenir est tout aussi bien enchaîné que le présent.

Mais acceptons l'explication. Nous n'étions que dans le faux; nous voilà dans l'absurde. La Vulgate n'est pas infaillible, et c'est la Vulgate qui va servir, seule, sans contrôle, sans qu'il soit permis d'en rejeter un seul mot,

* Hug. Introduction aux livres du .Y. T.

s Statuit et déclarât ut... pro authenticà habeatur; ut eam nemo rejiccre quovis prœtexta audeât vel prœsumat.

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