LIVRE PREMIER
mœurs ; on avait cru ne soupirer qu'après une réformation disciplinaire, et il ne fallut qu'une secousse pour que la moitié de l'Europe se réveillât soupirant après la réformation de la foi.
Or, jusque-là, le mot même de concile était odieux à la cour de Rome. En vain avait-elle essayé de donner le change en décorant elle-même de ce nom quelques petites assemblées tenues en Italie par les papes. Concile, dans le langage de l'Europe, ne signifiait plus que concile général, universel. Rome tâchait d'en rester aux cours plénières ; de toutes parts on réclamait les étatsgénéraux.
Pallavicini a essayé de prouver que les papes en avaient moins peur qu'on ne l'a dit ; mais la vérité lui arrache, de temps en temps, des aveux plus que suffisants pour renverser tout le reste. « De même que, dans la pupille de l'œil, le moindre grain de poussière cause une grande douleur, ainsi, quand il s'agit de choses d'un très-haut prix, les dangers les plus éloignés deviennent l'occasion des plus cruelles alarmes *. )> Sarpi lui-même n'a jamais dit plus ni mieux. Le vent du siècle en avait assez remué de ces « grains de poussière » qui menaçaient l'œil de la papauté. Irait-elle donc, sans effroi, se placer au centre du tourbillon? Bâle et Constance ne lui avaient laissé aucun doute sur l'immensité du danger.
* Pallav. Introd., ch. v.
Quoi qu'il en soit , lorsque la question eut subi le obaugeinent que nous avons indiqué, la cour de Rome sembla un moment réconciliée avec l'idée d'un concile. Sur le terrain du dogme, elle se croyait sûre de vaincre. Elle Tétait en effet. Aucun évêque ne l'avait encore abandonnée ; Léon X aurait trouvé beau de répondre au moine saxon par la voix imposante de tout Tépiscopat chrétien.
Cette illusion dura peu , et , à vrai dire, peu de gens l'avaient partagée. Les conseillers de Léon X s'effrayaient de sa confiance. Ils avaient raison. Quelque importance que les questions dogmatiques eussent acquise , il fut bientôt aisé de voir qu'on n'avait point renoncé pour cela aux anciens griefs et aux anciens voçux. Les princes parlaient plus que jamais de mettre un terme aux empiétements du clergé ; les peuples, de ne plus vouloir pour pasteurs que des hommes honorables ; les évéques, de revendiquer les droits dont Rome les avait peu à peu privés. Enfin, après avoir si vivement réclamé un concile, Luther et les siens n'avaient pas tardé à ajouter qu'ils ne le voulaient ni convoqué, ni présidé, ni dirigé par Févéque de Rome. A cela, le pape ne pouvait répondre qu'en pape : il avait excommunié.
Léon X se considérait néanmoins comme engagé, sinon envers lés luthériens, du moins envers les princes qui avaient appuyé leur premier appel. En 152t, et même avant , nous le voyons s*occuper du choix d'une vîHe où le concile puisse convenablement avoir lieu. Mais vers la fin de cette même année^ il meurt, trèsloin probablement de soupçonner qu'il s'en passera vingt-quatre avant que Taffadre soit en train,
LIVRB PRKMIKR
Son successeur, Adrien VI, était un honnête homme. Il voulait la réformation des abus, mais il la voulait par le pape; celle de la foi, il ne comprenait pas qu'on en eût seulement Tldée. Nier la messe ou nier le soleil, c'était tout un à ses yeux ; Luther lui semblait moins uiî hérésiarque qu'un fou. Tous les dogmes romains étaient depuis longtemps entamés par la hache de Wittenberg, qu'il se croyait encore à la question des indulgences et parlait d^arranger l'affaire en donnant des explications sur ce point. Il se proposait donc de proclamer, comme pape, une doctrine qu'il avait précédemment enseignée comme théologien. Selon lui*, les effets de l'indulgence achetée ou acquise ne sont pas absolus, mais plus ou moins bons, plus ou moins complets, selon les dispositions du pénitent et la manière dont il accomplit l'œuvre à laquelle l'indulgence est attachée. Une bulle dans ce sens était, drt-on, toute prête ; mais, autour du pape, on s'en effraya. Ce n'était pas sans raison. Le pape allait entr'ouvrir de sa main la porte par laquelle s'étaient successivement introduites en Allemagne toutes les idées de Luther. Les indulgences avaient beau être encore, selon la bulle, de puissants moyens de salut : si leur vertu, n'hnporte à quel degré, dépend des dispositions du fidèle, il est bien difficile de ne pas conclure de là — ou (pre Findulgence reçue sans piété est nulle, — ou que
* C omaWÊfw t sur to quatrième livre d^ Smm^»*
s HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE
la piété, dès qu'elle est vraie et solide, peut s'en passer. Dans l'un et l'autre cas, il n'est pas aisé de voir quelle valeur elles ont par elles-mêmes, et ce qu'est, en réalité, le pouvoir de les accorder. — Nous aurons à revenir là-dessus.
Les conseillers du pape le déterminèrent donc à laisser dormir la question. Il se borna à réformer, mais sans bruit, et en évitant avant tout de paraître céder, une partie de ce qu'on avait le plus critiqué dans le trafic des indulgences.
Ce premier pas dans la voie des réformes par lesquelles il s'était flatté d'arrêter les progrès du luthéranisme, c'était à peu près le dernier qu'il devait réussir à faire. Nous aurons aussi h montrer ailleurs, avec plus de détails, ce que les papes les mieux intentionnés rencontraient autour d'eux de résistances, d'obstacles, d'inextricables embarras. Il y avait alors à Rome, selon le calcul de Ranke, deux mille cent cinquante charges vénales, propriété des titulaires, et dont les revenus devaient représenter l'intérêt du prix d'achat, versé au trésor papal. Elles se créaient par fournées. Un jour vingtcinq secrétaires ; un autre, quarante archivistes ; et tout cela acquérait le droit de vivre aux dépens de la chrétienté. « Oui, cher Léon, écrivait Luther en 1520, tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul contre tous ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savants et vertueux... Si vous osiez entreprendre de remédier à tant d'abus, ne seriez-vous pas empoisonnés? malheureux Léon, qui sièges sur ce trône maudit î Si saint Bernard avait pitié de son pape Eugène, quelles ne seront pas nos lamentations sur toi,