LIVRE DÉUXIÈMK
OU d'ignorance pour la déclarer authentique ^ même dans le sens indirect et affaibli qu'on a été forcé plus tard de donner à ce mot.
Un quatrième point, enfin, avait été soumis à rassemblée. A qui appartient-il d'interpréter l'Écriture?
Encore ici, les docteurs allaient se montrer plus larges et plus raisonnables que les évêques. Quelle que fût leur haine contre les réformateurs, ils ne pouvaient, eux, hommes d'étude, proposer dUnterdire l'étude de la Bible ; tout au plus pouvaient-ils chercher un moyen de concilier cette liberté avec l'autorité de l'Église et le maintien de ses dogmes. Il est vrai que ce n'était pas facile. Les uns disaient qu'on ne devait pas rejeter les interprétations nouvelles, pourvu qv^ elles ne fussent pas contraires à la foi; d'autres voulaient qu'on ne s'effrayât pas des interprétations diverses, pourvu que cela n'allât pas jusqu'à la contrariété. Comme s'il était possible, une fois l'examen permis, de s'engager à n'être jamais en contradiction avec les idées reçues ! Remercions les théologiens de ces velléités de libéralisme ; mais ils auraient dû voir que c'est un point où il n'y a pas de moyen terme. Asservissement — ou liberté. Il faut choisir.
Ainsi en jugèrent les évêques ; et nous n'avons pas besoin d'ajouter de quel côté ils penchèrent. « L'Écriture ayant été expliquée par tant de gens éminents en piété et en doctrine, leur disait le cardinal Pacheco, on ne saurait espérer de rien ajouter de meilleur. Les nouvelles
hérésies ne sont-elles pas toutes nées des nouveaux sens que Ton a donnés à l'Écriture ? » En effet, les progrès de la réforme étaient peu propres à recommander le libre examen aux yeux de quiconque voulait le maintien de Rome ; pour accepter un principe dont on était forcé de regarder les conséquences comme si fatales et si impies, il eût fallu une largeur plus qu'humaine. Les évêques de Trente étaient donc ici sous le coup d'une nécessité vitale, absolue. Ce qu'ils firent, il fallait le faire ou périr.
De plus, une fois là, il fallait aller jusqu*au bout. Défendre d'enseigne?* aucune opinion nouvelle, c'eût été permettre tacitement d'en chercher, d'en concevoir, pourvu qu'on ne les publiât pas. Mais il n'y a pas loin du cœur aux lèvres. En interdisant d'enseigner, si vous ne prenez en même temps vos mesures pour empêcher de penser, vous n'avez rien fait. Défense donc, — ce sont les propres termes du décret, — défense d'interpréter l'Écriture a dans un sens contraire à celui qu'a tenu et tient l'Église, » et cela « quand même on aurait l'intention de tenir ces interprétations secrètes *. »
Cette dernière clause anéantit évidemment le peu de liberté qu'on pouvait croire accordée dans d'autres parties du décret. Si je ne puis sans crime, non-seulement enseigner, mais même concevoir, au plus profond de ma conscience , des interprétations contraires à celles de l'Église, quel moyen ai-je donc de me maintenir sans reproche ? Un seul : c'est de ne jamais ouvrir le livre où je risquerais de voir, à tort ou à raison, ce que l'Église ne veut pas que j'y voie. « Il ne faut donner l'É-
1 Eliamsi hujusmodi t'nterpretationes nullo unquam tempore in lucem edendœ forent.
LtVRË DEUXIÈME ilid
Criture, dit Fénelon *, qu'à ceux qui, ne la recevant que des mains de l'Église, ne veulent y chercher que le sens de l'Église même. » Le chercher, cela se comprend ; le trouver, qui en sera sûr d'avance? et si le concile défend de trouver autre chose, n'est-ce pas, nous le répétons , défendre de chercher ? « Quand le docteur Usingen , dit Luther *, me voyait tant lire la Bible : Ah ! frère Martin, me disait-il, qu'est-ce que la Bible ! Lisez, lisez plutôt les anciens docteurs qui en ont sucé le miel ! » Le docteur Usingen aurait dû vivre jusqu'en 15^6, et aller au concile ; il n'aurait pas manqué de faire la même réflexion que nous sur l'inconséquence du décret. Mieux eût valu décider franchement, comme le demandait un certain Bichard, théologien normand, que l'Écriture est désormais inutile, puisque l'Église a pris depuis longtemps tout ce qu'il y avait à prendre, (c II est vrai, ajoutait-il, qu'on la lisait autrefois dans les églises pour l'instruction du peuple , et qu'on l'étudiait aussi dans cette vue; mais aujourd'hui, ce n'est plus que par forme de prière. Qu'on s'en serve encore pour cela; mais comme objet d'étude, non. Voilà en quoi doit consister maintenant le respect que nous devons à la Bible. » — Ne dirait-on pas le dieu d'Épicure, momentanément sorti du néant pour créer le monde, et y rentrant aussitôt son œuvre finie ? L'avis du franciscain parut étrange et presque blasphématoire ; et cependant, à part la naïveté des termes, n'était-ce pas l'équivalent du décret? Prenez le système romain dans sa rigueur : dogmes irrévocablement fixés i autorité toute puissante chargée
^ Lettre à Tévèque d'Ârras.
s Tischreden (propos de table).
146 HISTOIRE DU CONCltfe DE TRENTE
de les maintenir, défense d'y rien changer et dé s'exposer à y rien changer, même dans le secret de la conscience, — et avouez qu'avec cela il n'est pas facile dé trouver encore pour FÉcritUre Une pldce et unt-ôle, môme en la réduisttilt à celui d'un livre d'édification.
Que si nous Voulions maintenant aboi*der là tnémë questioU au point dé Vue historique et critique, ce serait tout Un livre h faire ; livre, du reste , dont nous n'aurions pas à chercher longtemps les matériaux, tant les objections sautent aux yeux , tant les témoignages abondent.
D'abord, dans l'Écriture elle-même, pas uri mot, pas nue syllabe dont on pulsfee s'autorifeét poUt* tlë pas là laisser à la disposition de tout le motidé.
L'Ancien Testament, — nous y lisons en cent endroits que la lecture n'en étîrft pas seulement permise , mais formellement cotnmàndée.
Le Nouveau, — qu'y troUvons^nous î bes livres his^ toriques éminemment populaires, des épltfes adressées h des églises nombreuses, non pas aux pasteurs (ii aUi chefs, mais t tous les metiabres sans distîttctiou. tpiite aux RomdîHs, aux Corinikiens^ aux PhîKppîcns, disent toutes les bibles, la Vulgate comme les autres. Dans le livre des Actes (xvii) , lorsque saint Paul prêche à Bérée, que font les Béréens? « Ils examinent tous les jours les Écritures , pour voir si les choses sont telles qu'on le leur dit. » Paul les en blàme-t-ilî WtillemeUt;