LIVRE troisièmï
reux n'est pas ce qui lui a attiré le plus d'attaques. On s'est trop habitué, surtout chez les catholiques qui la repoussent, à ne la considérer que comme un joug imposé au peuple par le clergé. C'est un joug, sans doute, et nous estimons que ceux qui le secouent en ont pleinement le droit ; mais si vous ne l'attaquez que comme un joug, vous risquez fort de vous trouver sur un mauvais terrain. A tout ce que vous pourrez dire sur les inconvénients d'une surveillance qui dégénère si aisément en espionnage, en tyrannie, on répondra en citant des cas nombreux où l'influence en a été bienfaisante, utile, nécessaire même. Grimes évités ou expiés , restitutions , réconciliations, retours divers à la religion et à la vertu, voilà des faits qui ne sont heureusement pas rares dans l'histoire de la Confession.
Or, ces faits, autant il serait injuste de les nier, au* tant nous aurions tort de les accepter pour des arguments.
Avant tout, ne permettons pas qu'on en exagère la valeur. Les populations catholiques sont -elles, en somme, plus morales que les populations protestantes? Personne, que nous sachions, ne l'a encore soutenu ; personne, du moins, qui ait vu de ses yeux et jugé avec équité. Bien plus : les pays les plus catholiques sont ceux qui soutiendraient le plus difficilemeut la comparaison. Qu'est-ce qui avait le plus contribué à ébranler la foi de Luther? Son voyage en Italie; son séjour à Rome, surtout II ne venait pourtant pas d'un pays de saints et d'anges. L'Allemagne avait ses vices ; le clergé allemand, ses turpitudes; mais c'était peu, ce n'était presque rien au prix de ce que Luther devait voir dans la vieille terre des papes. Trente ans après, il ne pou-
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vait encore tarir sur le douloureux étonnement qu'il en avait ressenti. « Pour cent mille florins, disait-il à ses amis , je ne voudrais pas ne pas avoir vu Rome. Je craindrais d'être trop sévère; mais me voilà tranquille. Je n'en dirai jamais trop. » — « Plus les peuples se rapprochent de la capitale de la chrétienté, écrit Machiavel S moins on trouve en eux d'esprit chrétien. Nous, Italiens, c'est principalement à l'Église, aux prêtres, que nous devons d'être devenus des scélérats et des impies. » — Il n'y allait pas de main morte, Machiavel. Laissons les mots, qui sont peut-être un peu forts, et tenons-nous-en au fait, universellement avoué à cette époque, qu'il n'y avait nulle part moins de moralité qu'en Italie. Ce fait a-t-il changé? Le procès est trop délicat pour que nous l'entamions. Mais ceux qui nous reprocheraient de l'avoir même indiqué, voici ce que nous leur dirions : S'il vous fallait dresser, par ordre de moralité, le tableau général des peuples chrétiens, où seraient les peuples catholiques, au commencement ou à la fin? S'il vous fallait, laissant de côté les protestants, dresser le tableau des peuples catholiques, à quelle place mettriez-vous ceux qui se confessent' le plus? Écoutez ce que disait Lamennais, à une époque où il se croyait encore plus catholique que personne. C'est de l'Espagne qu'il parle ; qu'on veuille bien voir si c'est de l'Espagne seule qu'il pouvait parler ainsi. (( On s'y permet tout contre les préceptes, en se réfugiant à l'abri du culte. Les compensations rêvées par certaines consciences entre tel crime et telle dévotion, leur naïve sécurité dans l'habitude du vice, les étranges
* Dissertation sur Tite-Lire.
motifs de celte sécurité, ces âmes pleines de Tenfer et tranquilles devant Tautel , tout cela étonne et consterne. » — « Voilà, ajoutait Fauteur, la grande plaie du catholicisme en Espagne. » Plaie du christianisme, k la bonne heure ; mais plaie du catholicisme, pourquoi? Voyons-nous qu'il s'en plaigne, qu'il en gémisse ? Le clergé de ces contrées a-t-il l'air de concevoir un autre catholicisme que celui-là? Rome a-t-elle cessé de considérer ces peuples comme ses enfants les plus dévoués? Ce n'est pas à dire quelle approuve une telle dégradation ; mais cet état de choses est profondément lié à tous les moyens qu'elle emploie pour être et rester maîtresse des âmes.
Ce que nous avons dit des peuples, nous le dirions des rois.. Les souverains à confesseurs ont-ils été et sont-ils généralement plus moraux, plus honorables que les souverains protestants? Nous ne pensons pas non plus qu'on puisse le soutenir. On citera peu de princes que la confession eût probablement améliorés ; on en citera beaucoup pour qui elle n'a été qu'un oreiller d'immoralité, parfois de crime. On en a vu plus d'un se faire prendre en pitié parce qu'il y était trop docile ; on en a vu bien peu qui, avec des passions ardentes, y aient véritablement trouvé un frein.
« Si l'on abolissait la confession, dit le Catéchisme Romain, non-seulement le monde serait plein d'une infinité de crhnes cachés, mais les hommes n'auraient plus honte de les commettre publiquement, de s'engager dans les plus honteux désordres. » — Avant la Réformation, on pouvait le craindre ; depuis, ce n'est plus qu'un mensonge. Partout, dès ses premiers progrès, on la voit donnant le signal d'une régénération morale
que reconnaissaient et qu*admiraient ses plus grands ennemis. En France, les prédicateurs du seizième siècle ne cessaient de faire honte aux catholiques, en leur montrant Taustëre vertu des huguenots. Sous Calvin, Genève est une nouvelle Sparte ^ Bèze catholique est un débauché; Bèze protestant, un homme austère. Henri IV, protestant, est un débauché; catholique, que sera-t-il? un débauché encore. Passez la mer; allez en Angleterre, en Ecosse. Vous vous moquez des puritains? Ils ont pu parfois être ridicules ; mais il est plus facile de les railler que de montrer en quoi ils n'étaient pas, dans leurs mœurs, les plus graves et les plus irréprochables des hommes. Traversez l'Océan. L'ancien monde vient de se mettre à peupler le nouveau. D'Espagne, avec les colons, sont parties des troupes de confesseurs ; d'Angleterre, la Bible. Que trouvez-vous là-bas î Les colonies espagnoles, c'étaient des cloaques de vices ; les colonies anglaises, c'était la reproduction de l'Ecosse au dix-septième siècle, c'était la gravité des mœurs, le sérieux des manières, la civilisation par la piété; c'était Penn, c'était Washington. — Voilà de quoi fut suivie, au lieu de cet effrayant débordement dont on parle, la chute de la Confession.
Bien rassurés ainsi quant à sa prétendue nécessité morale, nous ne pouvons avoir à réfuter longuement ce
A Ne poutant le nier, certains écrieaioB ont changé de rôle, et M sont mis à déclamer contre le despotisme de Calvin. Son dernier historien, Audin, nous cite comme tyranniqoe l'ordonnance gène* voise de 1561 , que «Nul ne demeurera trois jours gisant au Ht sans le ftàm savoir au pasteur, afin d'en recevoir admonitions et oonsolations, » et le pape a prescrit, m 1845, aux médecins de ses États, d'abandonner tout malade qui, à leur troisième visite, ne se sera pas confessé.
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qu'on a dit de sa nécessité religieuse. (( Sans cette institution salutaire, dit Chateaubriand*, le coupable tomberait dans le désespoir. Dans quel sein déchargeraitil le poids de son cœur? Serait-ce dans celui d'un ami? Eh ! qui peut compter sur l'amitié des hommes? Prendra-t-il les déserts pour confidents? Les déserts retentissent toujours, pour le crime, du bruit de ces trompettes que le parricide Néron croyait ouïr autour du tombeau de sa mère, d Belles phrases, mais pures phrases. C'est déjà un sophisme que d'aller chercher les grands crimes, lorsqu'il s'agit des péchés de tous Fes'jouris. Même sur ce terrain, l'auteur est-il dans le vrai? Les hommes sans religion ne savent guère ce que c'est que ce désespoir, et, l'éprouvassent-ils, ce n'est
• pas au confessionnal qu'ils iront en chercher le soulagement. Les hommes religieux iront peut-être ; mais qui vous dit qu'ils n'eussent pas pu saisir d'eux-mêmes, sans confesseur, sans confession en forme, sans absolution surtout, ces promesses de grâce dont l'Évangile est plein ? Qu'on veuille bien commencer par citer, nous ne dirons pas même un seul protestant pieux, mais un seul catholique éclairé, chrétien, quoique n'usant pas de la confession, qui soit jamais tombé dans ce prétendu désespoir. Tout au plus en citera-t-on quelquesuns qui, par nonchalance, par affaiblissement du sens moral, ont soupiré après la paix que l'absolution donne ;
' paix menteuse, qu'un déplorable oubli des premières notions de l'Évangile a seul pu faire envisager comme un argument en faveur de la Confession,
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Tout ce que nous venons de considérer, eu effet, quelque insistance qu*on ait mise, surtout de nos jours, à en faire le principal, ce n'est et ce ne peut être que l'accessoire. La Confession n'aurait que des résultats heureux, que nous serions encore en droit de dire : Allons au fond, et voyons ce que c'est. — C'est ce que nous allons faire.
J'ai commis une faute. Je vais me confesser. Le prêtre me fait quelques qu£stions, me donne quelques conseils, m'impose une certaine pénitence, et m'absout. — Je me demande où j'en suis et où il en est.
Je t* absous *, m'a-t-il dit. ^- Cette déclaration est-elle absolue ou conditionnelle?
Si elle est absolue, si, au moment où ces mots sortaient de sa bouche, ils ont nécessaii'ement été ratiflés dans le ciel,— je me dis que j'aurais pu le tromper par de faux semblants de repentance, que ces mots n'en auraient pas moins été prononcés, que Dieu aurait ratifié un pardon volé.
Si l'absolution est conditionnelle, si Dieu ne la confirme que dans le cas où il aura vu en moi des sentiments dignes de grâce, — voilà qui est raisonnable ; mais que
* Ce serait peut-être le lieu de rappeler que, jusqu'à l'érection définitive de la Pénitence en sacrement, c'est-à-dire jusque vers le douzième siècle, le prêtre ne disait pas : Je t'absous^ mais Dieu t'absout. -^ Ce n'était pas moins téméraire « mais c'était plus humble.