LIVRE PREMIUR
L'histoire d'un concile n'est pae bornée aux circonstances de sa convocation et de sa tenue. Elle commence à l'origine des vœux qui l'appelaient et des besoins qu'il devait satisfaire.
Mais ces besoins, ces vœux, — il peut arriver que le temps en ait insensiblement modifié la nature. S'il est des questions où le Jond reste quoique les formes varient, il en est aussi où le fond change sans que la forme ait changé. Liberté, par exemple, n'a presque plus riep de commun avec oe qu'on entendait jadis par là; et quand nos modernes démagogues évoquent \m Léonidas, un Guillaume Tell , c'est, le plus souvent , un jeu de mots.
En parlant d'un concile pour réformer la foi, Luther était-il, comme le prétend Bossuet «, dans une tout autre voie qua saint Bernard demandant , quatre siècles avant lui, la réformation de la discipline? Nous ne le pensons pas.
(( Qui me donnera , avait dit l'abbé de Clairvaux 3, qui me donnera de voir, av^t de mouçir, l'Église telle qu'elle était dans ses premiers jours 1 n Mais, au douzième siècle, à une époque essentiellement pratique et chez un homme organisateur avant tout, l'idéal dé l^Église était aussi, avant tout, un idéal d'ordre, defo| pratique, et de piireté dans les mœurs.
« Variations^ |. I. '
^ Épitrè au pape Eugène III*
^^ilà comment la foi pouvait sembler hors de cause dans cet appel aux anciens jours, Rejste à savoir si de sérieuses tentatives pour y répondre auraient laissé la question sur leierrain où l'on croyait la poser.
Des tentatives, il y en eut; des teatatives sérieuses, ou, du moins, sérieusement poursuivies, il n'y en ait pas. La preuve que les conciles de Bâle et de Constance n'avaient pas répondu à l'ancien vœu de saint Bernard, c'est que les peuples n'avaient pas cessé de demander une reformations, un concile, et qu'on en parlait généralement comme si rien n'eût encore été fait.
Cela étant, peut-on admettre qu'un concile sérieux, savant, impartial, tel enfin que Tévêque Durand de Mende en déterminait les bases au commencement du quatorzième siècle*, — ^ qu'un tel concile, disons-nous, même au douzième , n'eût pas été transporté , malgré lui, sur le terrain de la foi? -Et s'il y était réellement arrivé avec le désir de revoir l'Église, « telle qu'elle était dans ses premiers jours, » si, conséquait avec ce vœu, il avait franchement remis l'Écriture au-dessus de toutes les traditions , qui admettra que la discipline et les'mœurs lui cassent paru seules altérées ? Nous allons avoir, presque à chaque page, la preuve du contraire.
Toutefois , ce travail me tant de conciles n'avaient pas4)u ou pas voulu entr^endre, peuples et docteurs l'avaient silencieusement fait sans s'en doigter. L'instinct de§ uns et la logique des autres se révoltaient également contre cette. étiiinge abstraction #une église infaillible' daps ses d&ctrines et de plus en plus faillible dans ses
^ Tractatus de modo concilii g^meralis celebrandi. Réimprimé à Bourges en 15&5, et dédié par le jurisconsulte Probus aux Pères du concile de Trente.
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mœurs T on avait cru ne soupirer qu'api%s une réformatâ|tbisciplinaire, et il ne fallut qu\^e secousse pour que la moitié de l'Europe se réveillât ^oupiraQI après la réformation de la foi.
Or, jusque-là, le n^t mêfne de concile étîiit 'odieux à la cour de Roiril. Hr vain avait-elle essayé de donner le change en décorant elle-même de ce nom quelques petites assemblées tenues e» Italie par les papes. Concile, dans le langage de FEuropfe, ne signifiaft plus que concile général, universel. Rome tâchait d'en rester au3C cours plénières ; de t^es parts on réclamait les étatsgénéraux.
Pallavicini a essayé de prouver que les papes en avaient moins peur qu'on ne l'a dit ; mais la vérité'lui arrache, de temps ^ temps, des aveux^plu^ que suflfisants pour renverser tout le reste. « De même que, dans la pupille de l'œil, le moindre grain de poussière cSïuse une grande douleur, ainsi, quand, il s^'agit de'èhoses d'un très-haut prix, les dangers les plus éloignés deviennent l'occasion des plus cruelles alarmes ^ » Sarpi lui-môme n'a jamais dit plu^ni mieux. Le v%nt du siècle en avait assez remuéde ces « grains de poussière » qui menaçaient l'œil 4e la papauté. Irait-èlle donc, sans effroi, se placer au centre du tourbillon? Bâle et Constance ne lui avaient laissé aucun doute sur l'immensité du danger.
* PaUav. Introd., ch. v.
$ HISTOIRE J)P j^pirClLI 9Ç TI^TE
Qi)pi|{u'il^ soit, lorap^ \^ fj^^tm W^"^ ^
9^19^ u^ puîu^iit i;é€pniciliée avec l'idée 4'un CQpcili^f Sur le terrain du dogme, elle se croj^^t sûf^ 4^ vaincre. Elle l'était en effet. Aucun évèque ne Tavait encore abandonnée ; Léon X aurait trouvé beau de répondre au moine saxon par la voix imposante de tout Tépiscopat chrétien.
Cette illusion dura peu, et , à vrd dire, peu de gens l'avaient partagée. Les conseillers de Léon X s'effrayaient de sa. confiance. Us avaient raiso% Quelque importance que les questions dogmatiques eussent acquise , il fut bientôt aisé de voir qu'on n^avait point renoncé pour cela aux anciens griefs et aux anciens vœux. Les princes pariaient plus que jamais de mettre un terme aux empiétements du clergé ; tes peudes, de ne plus vouloir pour pasteurs que des hommes honorables ; les évéques, de revendiquer les droits dont Rome les avait peu à peu privés. Enfin, après avoir si vivement réclamé un concile, Luther et les siens n'avaient pas tardé à ajouter qu'ils ne le voulaient «i convoqué, ni présidé^ ni dirigé par l'évéque de Rome. A cda, le pape ne pouvait répondre qu'en pape : il avait excommunié.
Léon X se considérait néanmoins comme engagé, sinon envers les luthériens, du moins envers les princes qui avaient appuyé leur premier appel. En 1524, et même avant , nous le voyons s'occuper du choix d'une ville où le concile pufese convenablement avoir lieu. Mais vers la fin de cette même année, il meurt, trèsloin probablement de soupçonner qu'il s'en passera vingt-quatre avant que Faffaire soit en train,
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8oQ sueaes&ettF, Adrien VI, était ua hanaéte homme. H voulait la réforfiiation xles abus, mais il la voulait par le pape; celle de la foi, il ne comprenait pas qu'on ea eit seulement l'idée. Mier la mosae ou nier le soleil, c'était tout un à ses yeux; Luther lui semblait moins un hérésiarque qu'un fou. Tous les dogmes romains étaient depuis longtem{]l^ entamés par la hache de Wittenberf , qu'il se croyait encore à la question des indulgences et parlait d'arranger l'aSaire en donnant des explications mv ce point. Il se proposait donc de proclamer, comme pape, une doctrine qu'ii avait précédemment enseignée comme tfaéiijlogien. Selon lui S les effets de l'indulgence achetée ou acquise ne sont pas absolue, mais plus ou moins bons, plus ou moins complets, selon les dispositions du pénitent et la manière dont il accomplit l'œuvre à ku^elle l'indulgence est attachée. Une bulle dans ce mns était, dit-on, toute prête ; mais, autour du pape, en s'en effraya. Ce p' était pas sans mison. Le pape allait entr' ouvrir de sa main la porte par laquelle s'étaient successivement introduites en Allemagne toutes les idées de Luther. Les indulgences avaient beau être encore, selon la bulle, de puissants moyens de saiut : si leur vertu, n'importe à quel degré, dépend des dispositions du fid^, il est bien difficile de ne pas conclure de là -^ ou que l'indulgence re^ue sans j^été est miUe, ^ ou que
^ Omfm^^ 9ur 1(9 qvatriiMNd livre 4#6 ^fntefices, -
la piété, dès qu'elle est vraie et êilide, peut s'en passer. Dans l'un et l'autre cas, il n'est pas aisé de voir quelle valeur elles ont par elles-mêmes, et ce qu'est, en réalité, le pouvoir de les accorder. — Nous aurons à revenir là-dessus. ^
Les conseillers du pape le déterminèrent donc à laissa dormir la question. Il s^ borna à réformer, mais sans bruit, et en évitant avant tout de par.aitre céder, une partie de ce qu'on avait le plus critiqué dans le trafic des indulgences.
Ce premier pas daîis la voie des réformes par les- : quelles il s'était flatté d'arrêter les progrès du luthéranisme, c'était à peu près le dernier qu'il devait réussir à faire. Nous aurons aussi à montrer ailleurs, avec plus de détails, ce que les papes les mieux intentionnés ren-*" contraient autour d'eux de résistances, d'obstacTes, d'inextricables embarras. Il y avait alors àfiipme, selon le calcul de BanJ^e, deux mille cent cinquante charges vénales, propriété des titulaires, et .dont les revenus devaient représenter l'intérêt du prix d'achat, versé au trésor papal. Elles se créaient par fournées. Un jour vingtcinq secrétaires ; un autre, quarante archiviste ; et tout cela acquérait le droit de vivre aux dépens de la chrétienté. (( Oui, cher Léon, écrivait Lutlier en 1520, ,tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ézéchiel .parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul contre tous ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savants et vertueux... Si vous osiez entreprendre de remédier à tant d'abus, ne seriez-vous pas empoisonnés? malheureux Léon, qui sièges sur ce trône maudit ! Si saint Bernard avait pitié de son pape Eugène, quelles ne seront pas nos lamentations sur toi,