‹ Histoire du Concile de TrenteChapitre 61 sur 138 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

fidèles que pour condamner l'erreur ; en vain quelquesuns, notamment Jérôme Seripandi, le général des Augustins, donnèrent-ils à entendre que ce serait un aveu d'impuissance. Les évêques se sentaient décidément incapables de dresser des articles en lesquels ils eussent eux-mêmes assez de confiance pour les imposer à l'Église. Ils persistèrent donc. Les en louerons-nous? Il faudrait que cette réserve eût été plus constante ; et comme nous les verrons prononcer avec assurance dans des cas où ils n'en savaient certainement pas davantage, nous ne pouvons leur savoir beaucoup de gré d'une modestie aussi passagère, précédée, accompagnée, suivie de tant d'orgueil et d'audace. Puis, dans un autre point de vue, comment accorder ce silence avec l'idée de l'autorité et de la divine inspiration du concile? S'il a reculé devant le Péché Originel, de quel droit imposerat-il ce qu'il aura décrété sur la Justification, sur la Grâce, sur vingt autres sujets devant «lesquels il aurait eu tout autant de raisons de reculer et de se taire? Mais la grande raison, nous l'avons dit, ce fut qu'on ne se sentait pas assez d'accord ; sur ces autres questions, on se trouva l'être un peu plus, et on osa. Voilà tout le secret; mais alors, nouvelle objection. Cet accord qui vous a donné, en d'autres cas, le courage de prononcer, c'était, dites-vous, un signe de l'assistance divine ; Dieu ne pouvait permettre que vous fussiez unanimes à décréter une erreur. Soit. Mais alors, à quel singulier rôle vous condamnez le Saint-Esprit ! Voilà deux questions parallèles, le Péché Originel, sur lequel vous venez de ne rien dire, — et la Grâce, sur laquelle vous allez faire (car c'est ce qui arriva) seize chapitres. Dans ce 4ernier sujet, par conséquent, assistance du Saint-Ës-^,

prit, pleine et entière ; dant Tautre, rien ou presque rien. Quel caprice! Et comme nous trouverions étrange la conduite d'un protecteur qui tantôt secourrait, tantôt abandonnerait, tantôt maintiendrait d'accord, tantôt laisserait aller en tout sens ceux qu'il sait ne pouvoir se passer de lui et n'être rien sans lui ! « Bxiger, dit le P. Biner, qu'une si nombreuse assemblée ne donnât rexemplefd'aucune dissidence, c'est sortir de ce monde,* et vouloir assister à un concile tenu par les anges. » Nous aussi nous trouvons tout simple qu'il y ait eu des questions sur lesquelles on ne s'entendit pas; mais, plus rassemblée sera loin de ressembler à un concile d*anges, plus nous serons fondés et la trouver téméraire d'avoir prétendu prononcer infailliblement sur des choses où les anges eux-mêmes, dit l'Écriture, (( ne voient pas jusqu'au fond. »

On s'en tint donc et former cinq canons, accompagnés d'anathèmes. Le premier, contre ceux qui nient qu'Adam ait perdu la justice originelle ; le second, contre ceux qui nient la transmission du péché originel ; le troisième, contre ceux qui pensent que le baptême ne l'efTace pas entièrement; le quatrième, contre ceux qui nient la nécessité absolue du baptême ; le cinquième, enfin, contre ceux qui disent qu'après le baptême la coneupiscence est encore péché *.

^ On i^ppeU^ cQncupî$cenc$i en tbéologie, rem^embld ^^ âé9i«9 de révolte qui existent chez l'iioimne (révolte de la c^air contre l'esprit, de l'esprit contre Dieu, etc.). Ces désirs, copsidérés comme les suites du péché origi nef, cessent, par le baptême, d'être de» péclvtf» : ils ne deviennent oHminels que lorsque nous jr ce? doQSf tandis que, chez l'homme pou baptisé, ils sont coupables par cela seulqu'ils existent. — Telle est la doctrine romaine, et c'est dans ce sens que le concile condamne ceux qui attaqueront

LIVHE DEUXIÈME 187

A TocCfision du second, il s'éleva entre les Gordeliers et les Jacobins uîie querelle déjà vieille de quatre siècles, que le concile ne devait pas terminer, et qui dure encore.

Xa vierge Marie est-ejle comprise dans le décret qui déclare tous les enlants d'Adam souipis ^vl Péché Originel ? — Voilji la question.

Question oiseuse, s'il en fut. .Oiseuse en elle-même ; iè^ que la Bible n'en dit rien, quel moyen aurait-ou de la résoudre ? Oiseuse dans ses résultats : que la vierge Marie ait été conçue ou non sous l'empire du Péché Originel, que nous importe ? En quoi cette circonstance influera-t-elle sur notre foi ou nos œuvres ? Et quand la Conception immaculée de la Vierge serait un fait susceptible d'être établi, }e Christianisme aurait donc été incomplet jusqu'à ce qu'on en parlât?

Jusqu'au douzième siècle, en effet, rien de formel sur cet étrange problème. Nous en avons la preuve dans les citations mêmes que Pallavicini accumule, en cette endroit, pour démontrer l'ancienneté des hommages rendus à la sainteté de la Vierge. Plus ces déclarations sont fortes, plus il serait inconcevable que l'exemption de la taclie originelle n'y fût pas mentionnée, pour peu qu'on yeût cru ou seulement qu'on y eut songé. Vers 1130, au plus fort de cette espèce de fièvre qui faisait continuellement ajouter de nouveaux honneurs au culte de Marie et

l'efflcacitë da baptèm«, en prétendant qu'il n'saipêclie pas la concupiscencQ d*êtrc péché.

de nouvelles merveilles à son histoire, les chanoines de Lyon se mettent tout h coup k prêcher ce nouveau dogme ; ils parlent même d'instituer une fête en son honneur. Saint Bernard s'y oppose ; il leur écrit une lettre sévère, qu'on a tenté, mais en vain*, de transformer en une simple réprimande sur ce qu'ils n'avaient pas commencé par en référer au pape. Celui qui a appelé cette idée « une nouveauté présomptueuse, mère de la témérité ^ sœur de la superstition^ fille de la légèreté, » ne pouvait avoir l'intention de ne s'attaquer qu'à la forme, île n'était pourtant pas qu'il fût habituellement avare d'hommages envers la Vierge, puisqu'il l'appelle stilleurs, dans son langage plus pittoresque que noble, « le cou de l'Église, le canal par lequel passent de la tête aux membres toutes les influences et toutes les grâces; )) mais comme c'était, après tout, un homme supérieur, il résistait un peu mieux que son siècle au penchant de fouiller le vide pour en tirer le futile ou l'absurde. Quatre-vingts ans après, voilà Jean Scot qui reprend la question. En le lisant, on voit qu'elle a marché. L'Immaculée Conception lui sourit. Il la soutient, mais seulement quant à sa possibilité. De preuves directes, il n'en donne point, n'en cherche point; il ne paraît pas croire qu'on doive jamais en avoir. Dans ses derniers écrits, il incline décidément à l'admettre, mais toujours comme affaire de sentiment. Illui répugne de penser que la Vierge ait pu être, même un moment , sous le poids d'une condamnation. Christ a racheté tous les hommes ; toutefois, il ne serait pas un

< Pallavicini, 1. VIL — Le cardinal de Bonald, mandement d\\ 21 novembre 18/i3.

Page 1