LIVRE DEUXIÈME
rédempteur parfait s'il n'y avait au moins une créature qu'il ait sauvée, non-seulement des suites du Péché Originel, mais du Péché Originel lui-môme. Cette créature, qui serait-ce donc si ce n'est sa mère ? — Admirables raisonnements, sur la foi desquels on n'oserait nous demander d'admettre le plus petit fait scientifique, et qui deviennent bons, apparemment, en religion !
Disciples de Jean Scott, les Cordeliers allèrent bientôt plus loin que lui. L'Immaculée Conception fut hautement soutenue comme un dogme, mais vivement attaquée, en même temps, par les Jacobins leurs ennemis. L'Église ne prononçant pas, le champ restait ouvert. De là des querelles, des écrits, des haines sans fin. On commençait aussi k discuter toujours plus vivement la virginité de Marie, perpétuelle, selon les uns, terminée, selon les autres, à la naissance du Christ ou à celle d'enfants nés après lui. La première opinion gagnait tous les jours du terrain. On en avait besoin : c'était assez pour qu'on la crût fondée. En vain les Évangiles nous montrent-ils la Vierge mariée k Joseph, vivant de longues années avec lui, tout k fait étrangère aux idées mystiques qu'on lui suppose, idées qui eussent été d'ailleurs positivement contraires aux idées juives, puisque la virginité dans le mariage était une espèce d'opprobre; en vain ces mêmes livres nous la montrent-ils plusieurs fois accompagnée de ceux qu'ils appellent « les frères » de Jésus : toutes ces difficultés , on les a franchies. Marie n'est plus seulement « une vierge, » comme dit l'Écriture, dans sa suave introduction aux merveilles . de Bethléem ; c'est « la Vierge, » le type de la virginité et de toutes les perfections dont cet état , selon Rome , est la source. Le concile ne l'a pas dit, mais
rÉglise renseigne; le Catéchisme Romain en parte âH long, avec explications que noas n'oserions cîler, même en latin. Pourtant, quand les raisons à l'appui seraient aussi fortes qu'elles sont faibles, si ce n'est ridicules, quand les « frères » de Jésus auraient été , comme on Ta prétendu, non des frères, mais des cousins, — toujours faudrait-il avouer que les Évangélistes mettaient bien peu d'importance à cette doctrine, puisqu'ils donnaient , sans nul avis contraire , tant de détails qui ne pouvaient que la rendre invraisemblable et en ôter jusqu'à ridée. Quand il est dit , par exemple , que « les frères mômes de Jésus ne croyaient pas en lui, » essayez de mettre cousins, et voyez à quelle bizarre idée cela vous mène. Mettez cousins, enfin, partout où il y a frères; et autant c^était chose naturelle de nous peindre une mère accompagnée de ses enfants, autant ee serait chose étrange , ridicule , que les évangélistes eussent rappelé en dix endroits ce cortège de neveux.
Sur l'Immaculée Conception, les papes flottaient comme les docteurs. Les uns se déclaraient pour, Jes autres contre , mais comme théologiens , non comme papes ; les opinions étaient trop divisées pour qu'aucun d'eux se hasardât à prononcer officiellement. De temps en temps il se faisait quelques pas , soit en avant , soit en arrière. Jean XXII, en haine des Cordelîers*, paraît un moment sur le point de condamner leur doctri^^ ; Sixte IV, eordelier lui-même, les favorise ouvertement. En 1476, il défend de les accuser d'hérésie, et autorise la fête imaginée à Lyon. La question de fait, cependant,
' Ils ays^ient soutenu l'empereur Louis de Bavière, excommunié par lui. A quoi tenait i*lmmaculée Conception !