‹ Histoire du Concile de Trente [microform]Chapitre 14 sur 38 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Restait un point qui ri^avait encore jamais été'définitivement résolu. L'évêque est-il seul apte à administrer la Confirmation ?

L'usage de l'Église était depuis très-longtemps favorable h cette idée; mais les docteurs auraient aimé dire pourquoi, et ce n'était pas facile. Il est impossible, en effet, d'en donner une autre raison que l'usage même. Le Catéchisme, qui ne recule jamais, croit en avoir trouvé une. « l'Écriture sainte nous apprend, dit-il, que l'évêque seul peut confirmer. Nous lisons dans les Actes que ceux -de Samarie ayant reçu l'Evangile, Pierre et Jean prièrent pour eux afin qu'ils reçussent le Saint-Esprit. . . n'ayant encore été que baptisés. » Où est l'Évêque IJi-dedans ? — demandera-t-on ; et l'on pourrait tout aussi bien demander : Où est l'onction ? Où est la Confirmation? Car ce fait?ressemble singulièrement à tous ceux où il est question du Saint-Esprit conféré par les apôtres. — Attendez. « Celui, poursuit le Catéchisme Romain, qui avait baptisé^ lés chrétiens de Samarie , Philippe , n'était que diacre. On voit donc, d'après ce récit, qu'il n'avait pas eu le pouvoir de les confirmer. » Ce qu'on y voit, c'est que les apôtres seuls conféraient le Saint-Esprit; mais que çe^ soit là la Confirmation, c'est ce que nul au monde n'aurait 'l'idée d'y voir, s'il ne l'avait préala-

blement entendu dire. Puis, .kquqi pense-t-,Gij.:?.Si. ce fait prouvait.quelquechiosè, il prouverait,-.,en effet, qu'un diacre ne peut pas confiiin.er ; prouverait-il qu-Un; prêtre ne le puisse pas non plus ? i^~ -

Quant aux motifs logiques, on en manquait complètement. La Confirmation n'est ni aussi importante que le Baptême, puisqu'elle n'est pas réputée indispensable au salut, ni aussi grave que la Gène, puisqu'on ne saurait rien imaginer de plus grand que l'acte de créer, en quelque sorte, le corps divin du Sauveur. Si donc un simple prêtre peut administrer ces deux derniers sacrements, pourquoi pas l'autre aussi ?— Avec les détails historiques que nous avons donnés ci-dessus, on le comprendrait assez bien. Quand la Confirmation était ce que nous avons dit, il était naturel que le premier pasteur du lieu, l'évêque, présidât la cérémonie ; quand on y joignit une onction , il était naturel encore qu'on lui en laissât l'honneur ; mais rien ne prouve que ce fût un droit exclusif, ni, encore moins, que la main d'un évêque fût réputée nécessaire h la validité spirituelle du sacrement. Dans l'Église grecque, les simples prêtres ont toujours eu le droit de confirmer. Nous pourrions renvoyer, en outre, k ce que nous aurons plus tard à dire sur l'impossibilité de trouver, dans les premiers temps; au^ne différence appréciable entre les évêques et les sifliples pasteurs. ^- — ^

ta majorité du concile se montrait cependant portée à trancher définitivement la question en faveur des évêques; mais comme on allégua quelques exemples de prêtres ayant confirmé par commission papale, ilfa:lliit s'en teniP'à dire que «l'évêque est le mmistre ordinaire de la Confirmation. » ■ '

Quant .k l'acte en lui-même, on n'en avait expliqué ni la nature fli le^ut. Le premier canon portait ànathème contre qui réfuserait de l'appeler sacrement, et le second; contre qui prétendrait qu'il n'y a aucune vertu dans l'huile consaCF^éea:vecIaquelle on l'administre. C'est là-dessus que le Catéchisme Romain est d'une naïveté, pùplutôt d'une impudence, dont sûrement beaucoup de catholiques seraient tout aussi stupéfaits qlie nous. « Afm que;Jes fidèles, dit-il, soient plus pénétrés de là Sainteté de ce sacrement, U faut leur montrer, non-seulement que Jésus-Christ en est l'auteur, mais que c'est lui qui, comme l'atteste le pape saint Fabien, a prescrit l'usage dû Chrême. Quant à la côiisécratiOri du Chrême, poursuit le Catéchistne, c'est l'évêque qui la fait avec des cérémonies particulières, et ces cérémonies, comme l'atteste le pàpë Fabien, ont été prescrites aux Apôtres par Jésus-Christ dans la dernière Cène, om U les instruisit de là manière dont se devait faire le Chrême. » — Si nous n'avions le texte sous les yeux, 'en latin, en français, dans deux éditions différentes, nous craindrions dé ne rapporter, en citant ces derniers mots, qu'une raaiivaise plaisanterie de quelque pamphlet anti-romain. Et ce Catéchisme, redisohs-le, c'est le commentaire officiel des décrets dé Trente; c'est le manuel authentique de l'enseigneméirt religieux dans tout l'univers catholique!

L'autre congrégation, celle du cardinal deJ Monte,

avait pris les mêmes questions au point de vue disciplinaire K On avait assez bien coordonné-iSans discussions sérieuses, les anciens règlements dès conciles et des papes. Seulement, après avoir mis en tête du projet de décret que l'administration des sacrements serait gt^atuite, on se trouva très-divisés d'opinion sur ce qri'il fallait entendre par là. Quelques-uns voulaient qûe-le prêtre , non-seulement ne demandât rien , mais n'acceptât rien. « Vous avez reçu gratuitement, disaient-ils avec l'Écriture, donnez gratuitement. » On répondait, avec l'Écriture aussi, que « celui qui sert à l'autel doit vivi'e de l'autel, » et que la défense d'accepter aucun salaire, bonne à la rigueur daps les églises assez riches pour entretenir leurs prêtres, ne pourrait évidemment s'appliquer à celles qui n'avaient pas de revenus. On citait k l'appui un canon du quatrième concile de Garthage, lequel permet d'accepter ce qui est offert par les parents d'un enfant qu'on baptise ; on citait aussi le concile de Latran, sous Innocent III, qui autorise et même approuve l'usage de faire des offrandes à l'occasion des sacrements. Malgré cela, il fut impossible de s'entendre. Les rédactions proposées disaient toujours trop ou trop peu, ouvraient la porte au trafic des choses saintes ou la fermaient à de légitimes ressources. L'affaire fut reprise en congrégation générale, mais on ne s'entendit pas mieux, et on renonça à prononcer. — La grande majorité des prêtres, on le sait de reste, n'a pas pensé qu'il lui fût interdit d'interpréter ce silence dans le sens d'une autorisation,

1 II n'est pas sûr que cet examen ait eu lieu à cette époque; mais la date précise importe peu pour ce que nous avoas à en dire.

ri: IIVRË ©ÈtfXièME 253

V TouteMs, à'prendre la/ chose, en général et en dehors des'ablisgiïi s'y sont mêlés, nous ne saurions reprocher a'àconeile de n'avoir pas défendu l'acceptation de toute offrande. A une époque où le clergé n'avait nulle part un salaire fixe, il y avait beaucoup d'églises ■(^ le càsuel, n'auraient pu être desservies. Là,

âSujibé qu'on pouvait raisonnablement exiger des prêtfêsy c'était qu'ils ne refusassent pas les sacrements à

• ceux qui les voudraient gratis. Même dans les églises riches, l'acceptation d'offrandes volontaires n'avait, en soi, rien de contraire au bon ordre, k l'esprit du christianisme, à la dignité de la religion et de ses ministres. Le mal, ràal inévitable, c'est que les offrandes de ce genre finissent promptement par n'être plus ni volontaires ni libres: Avez-vous un enfant à présenter au Baptême? on né vous fera pas, il est vrai, payer d'avance, et, vous sût-on hors d'état de payer, on baptisera votre enfant ; mais pour peu que vous ne soyez pas entièrement et absolument incapable de rien donner, vous donnerez; vous vous soumettrez, fût-ce en murmurant, fût-ce en maudissant le prêtre et peut-être la religion, à. ce malheureux tarif où tout ce qu'il y a de plus saint au monde est coté en francs et centimes. Votre père, votre fils est mort. Bon catholique, vous voudriez bien faire dire une messe pour le repos de son âme ; mais le tarif est là, et vous n'ayez pas d'argent. Eh bien, il est très possible que le prêtre à qui vous vous adresserez consente à dire pour rien la messe que vous ne pouvez payer ; mais il est très possible aussi qu'il vous la refuse; il est très possible, surtout, que vous n'osiez pas la lui demander. Qu'il refuse ou qu'il accorde, il n'en sera pas. moins reçu, reconnu, universellement admis dans l'É-.

glise romaine que, si l'on veut une messe, il faut la payer ; et plus vous serez convaincu de l'efficacité des messes pour tirer des flammes du purgatoire une âme qui vous est chère, plus il sera monstrueux à vos yeux que l'inégalité du pauvre et du riche, déjà si triste et si déplorable en ce monde , se perpétue au-delà du tom» beau.

Voilà pour les inconvénients naturels de ce dangereux état de choses. Or, nous avons Jusqu'ici supposé les prêtres aussi accommodants et aussi charitables que possible, aussi désireux qu'on doit l'être d'amoindrir par des concessions le mal que celte organisation peut faire. En est-il généralement ainsi? Le plus dévoué champion de l'honneur catholique n'oserait l'affirmer. Partout où le catholicisme n'a pas été obligé de modérer, sous l'œil de la Réforme ou l'active surveillance de la presse,, les trafics éhontés qu'on lui reprochait, — combien voiton de prêtres ayant seulement l'air de se douter qu'il puisse y avoir le moindre mal, la moindre inconvenance, à faire ouvertement argent de tout? Là, il est vrai, le peuple n'en est pas plus scandalisé que les prêtres n'en rougissent ; mais cet accord entre l'abrutissement des . uns et la cupidité des autres, ce silence des peuples en présence, de tels abus, cette absence de tout soupçon que ce ne soit pas là l'état normal , — ce n'est qu'un plaidoyer de plus, et un plaidoyer permanent, contre la religion qui leur a ôté à ce point, aux uns comme aux autres, le sentiment des plus vulgaires convenances. Ailleurs, du reste, avec un peu plus de pudeur dans les formes, c'est toujours le même système. En France, par exemple, pour peu qu'on écarte un pli du voile, il n'y a pas de jour que l'on ne découvre encore des choses

aussi incroyables que honteuses. Quand un catholique français , revenant d'Italie, en prend occasion de louer le catholicisme de son pays comme infiniment plus pur et plus noble , il ne tiendra qu'à vous de lui montrer, en France, dans les villes comme dans les villages, h Paris comme au fond de la Bretagne ou de la Provence, ia plupart des choses dont il a été le plus scandalisé h Rome, à Naples, à Palerme. L'Église romaine sait pourtant bien , et elle l'a cent fois éprouvé à ses 'dépens , que c'est par les questions d'argent qu'on réussit le mieux à la décrier auprès des masses. Elle ne peut avoir oublié que la vente des indulgences fut , non la cause, mais certainement l'occasion du plus terrible échec qu'elle ait subi. Et cependant , rien ne change* Indulgences, messes, dispenses, tout continue à se vendre , h se négocier, devrions-nous dire , car l'esprit du siècle a passé par là , et c'est un des rares sujets sur lesquels le catholicisme est à la hauteur du jour. De tous les détails récemment donnés par les journaux sur le commerce des messes , aucun n'a été démenti. Bien plus, il en est résulté la preuve que ce n'était pas un abus, mais une nécessité. Un prêtre ne peut dire qu'une messe par jour. Dès qu'une église a plus de demandes qu'elle ne peut en satisfaire , il faut bien , h moins de voler l'argent reçu , qu'elle fasse dire quelque part les messes dont elle est chargée. Elle se contentera donc de prélever tant pour cent, et une messe commandée à Paris sera dite à cent, à deux cent lieues, peut-être hors de France. C'est une manière comme une autre d'avoir de la probité en affaires; inais ces détails, en excusant les individus ; n'en sont pas moins la plus amère critique du système. D'ailleurs, le système admis, on en

Vient aisément à l'appliquer, sans aucune espèce de pudeur, dans ses plus grossières formes. La librairie, par exemple, vous offrira en prime, si Vous êtes prêtre, des messes payées à dire, et, si vous ne l'êtes pas, des messes encore, dites à, votre intention. Toutes les combinaisons de l'économie financière dans les assurances sur la vie," vous les retrouverez dans des espèces d'assurances sur la vie éternelle, lesquelles vous garantissent, pour des versements modiques, une ample quantité de messes après votre mort. Et que dire de cette Agence de l'apostolat catholique, établie h Rome comme intermédiaire commercial entre la chancellerie du piapé et le clergé de tous pays ? Tout le monde a pu lire cette fameuse circulaire où les formes commerciales , bizarrement accoutrées d'expressions pieuses, se produisaient avec un si curieux cynisme ^ Dira-t-on que le pape n'a ni créé ni reconnu cette agence ? Cela se peut; mais le tarif annexé k la circulaire, où l'agence l'a-telle pris? Si elle a un peu enflé les sommes, puisqu'il faut bien qu'elle fasse ses frais , elle n'a pas changé la nature des articles 2. Et s'il en est ainsi au centre, pour-

1 « J'ai l'horineur de vous transmettre le tableau des principales demandes que l'agence se charge d'obtenir à Rome. Votre zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes m'inspire la confiance que vous choisirez ceux des articles les plus propres à atteindre ce but dans votre paroisse. »

2 Indulgence plénière 1 fr.80 c.

Droit de la donner 12 80

Droit cCindulgencier les chapelets, croix, etc . . 12 80- Droit d'obtenir d'un confesseur ordinaire l'absolution des cas réservés au pape 25 »»

Dispense de la célébration des messes dont on

est chargé ; • 27 »

Dispenses do la récitation du bréviaire, dispensés de tout genre

quoi en serait-il autrement aux extrémités ? Chaque paroisse a donc sa chancellerie, ses articles, son tarif; et quand on arriverait à prouver que le revenu moyen des prêtres n'est pas supérieur à celui des ecclésiastiques protestants, nous répéterions qu'il ne s'agit pas ici de personnes, mais de principes. Que cette manière d'avoir de l'argent en produise aujourd'hui peu ou beaucoup, ce n'est pas la question. Nous nous en tenons à dire, d'accord avec des millions de catholiques ainsi.'qu'avec une partie notable des membres dii concile , que la fiscalité jouait et n'a pas cessé de jouer, dans leur Église, un rôle incompatible avec les vrais intérêts de la religion et la vraie dignité du sacerdoce.

En congrégation générale, les sacrements eurent le sort du Péché Originel : on recula devant la difficulté d'exposer ce qu'on avait si souvent et si hardiment appelé, dans le cours de la discussion, la doctrine de l'Église. On vota les vingt-sept anathèmes (quatorze sur les sacrements en général, dix sur le Baptême, trois sur la Confirmation), et on s'en tint là.

Beaucoup d'évêques commençaient à être fort in- (fliiets de l'accueil qu'on allait faire au dehors, soit chez les protestants, soit chez les meilleurs catholiques, à ce

dans les affaires de mai-iage, dispense des vœux de virginité, pouvoir de lire les livres défendus, de donner aux mourants la bénédiction papale, etc., etc. . '

silence du concile sur tant de graves questions 5 efeçe silence, aujourd'hui comme alors, n'est pas un petît^ï embarras pour les champions de l'autorité du concile. Sur le Baptême, sur la Gonfinnation^ sur les sacrements en général , aucune doctrine enseignée ; des négations et des anathèmes , et puis rjen. CJe qu'il ne faut pas croire, le voilà ; ce qu'il faudra croire, où le prendre? Dans le Catéchisme Romain , apparemment !

Làj en effet, ce ne sont pas les affirmations qui man^ quent. Nous avons cité quelques détails; l'ensemble ne serait pas moins curieux.

« Il est certain, dit cet étrange livre, que c'est Jé-^ sus-Christ qui a institué le Baptême, » — A la bonne heure! — pensez -vous; voilà qui est raisonnable et hors de doute. Attendez! On ne s'en tiendra pas là; ce serait par trop scripturaire et par trop simple. Jésus-< Christ a institué le Baptême ; mais quand ? Vous croyez que c'est lorsqu'il a dit aux apôtres : « Allez, baptisez toutes les nations ? » Erreur ; c'est lorsque, baptisé luimême par saint Jean , il communiqua à l'eau, par l'attouchement de son corps divin, la vertu dé sanctifier les hommes. « Tout le monde en convient , » ajoute la traduction française. Il est malheureusement vrai que plusieurs Pères ont enseigné ou paru enseigner cette miraciileuse consécration dé l'eau par le baptême du Christ ; mais, si c'est plus qu'une figure, s'il y a réellement eu un certain caractère communiqué à Teau eij général , — qui nous expliquera comment il n'y a pâsf profanation et sacrilège à l'employer tous les jours aux plus vils usages? Que devient-elle, dans l'eau d'un ruisseau Ou d'un égout, cette « si grande et si divine vertu*»

1 Tanta et tam divina virtus à Domino aquis tributa-

qui?, selon VOUS, a passé des eaux du Jourdain dans ftôutes les eaux de l'univers? —!• On est honteux d'avoir à faire de si misérables questions ; mais h qui la honte, si ce n'est à ceux qui les provoquent?

Et sur ce qui a été dit que tous, juifs, païens, héréticpies même, ont le pouvoir de baptiser, « qui n'admis rerait ici, dit le Catéchisme, la bonté et la sagesse de notre Dieu !» Certes, une fois le Baptême indispensable au salut, il eût été d'une barbarie affreuse de ne pas en faciliter l'administration ; mais où a-t^on vu que Dieu ait en effet accordé pour le Baptême plus de facilités que pour les autres sacrements? Sera-ce dans l'institution? Non. Quand le Sauveur dit : « Allez, baptisez, » c'est aux apân très qu'il s'adresse, tout aussi bien qu'en instituant la Gène. Sera-ce dans les écrits des apôtres? Aucune trace. Dans les usages de l'Église primitive? Pas davantage. A | cette époque, s'il y a des facilités, c'est bien plutôt pour la Cène, que nous voyons généralement célébrée s ous ^ormeder^asj tandis que le Baptême reste une cérémonie, et même une cérémonie, comme nous l'avons '^^ dit, n'ayant lieu que deux fois par an. Ainsi, dans tout cela , il n*y a pas d'autre ordre divin que l'habileté de l'Église, pas d'autres concessions que celles qui étaient indispensables pour pouvoir enseigner, puisqu'on y tenait, la nécessité absolue du Baptême.

Laissons maintenant la doctrine, et venon^^n aux décrets dé réformation.

C'était une immerise question que celle de la pluralité des bénéfices ; immense par le nombre des cas qu'elle embrassait, imihense surtout par celui des difficultés qu'elle remuait. L'éluder, on ne le pouvait. Si un homme a deux évêchés, il est clair qu'il sera toujours hors de l'un des deux. Et cependant, les évêques à deux, à trois évêchés, n'étaient pas rares. Quant aux bénéfices inférieurs, le même homme en avait souvent quatre ou cinq, quelquefois dix ou douze, quelquefois vingt. Des cardinaux en avaient eu jusqu'à trente. Léon X, avant d'être pape, en possédait vingt-huit, et des plus riches.

Quelque fâcheux que fût cet état de choses,' tout n'y était pas aussi abusif qu'on pourrait le croire. Beaucoup de bénéfices étant trop pauvres pour qu'iin prêtre en vécût, la pluralité se trouvait, en beaucoup de cas, positivement commandée par l'insuffisance des revenus; mais, cette insuffisance, on s'était vite habitué h la mesurer bien moins sur les besoins légitimes du titulaire que sur les exigences dé son rang dans le monde où dans l'Église. Un fils de noble eût trouvé au-dessous de lui de n'en avoir qu'un. A défaut de noblesse, la possession même d'un bénéfice important était un titre à en posséder d'autres pour mieux soutenir l'éclat du premier. Presque tous les évêques avaient des abbayes ; ajoutons, et nous aurons noté d'avance le peu d'efficacité des règlements qu'on allait faire, ajoutons, disonsnous, qu'ils n'allaient pas cesser d'en avoir autant et plus que jamais. Un jour, — c'était un siècle et demi après le concile, — un évêque français, dans une conversation, se prononce avec force contre la pluralité. On s'étonne; on se regarde... N'est-il pas, lui qui parlé, abbé de Saint-Lucien, prieur de Gassicourt, de Plessis--

Grimàux? Il se met à leur expliquer comme quoi, vu les charges qu'il a à supporter, il se croit autorisé k enfreindre ce qu'il prêche. Cet évêque , c'était pourtant Bossuet. La liberté qu'il se donnait pour des motifs que nous pouvons croire fondés, d'autres, moins austères que lui, étaient tout aussi maîtres de la prendi'e. "Quand Fénélon, nommé k l'archevêché de Cambrai, résigna sa seule abbaye , Saint-Vallery : «Vous nous perdez! — lui dit l'archevêque de Reims, qui en avait au moins une douzaine. — Que chacun suive sa conscience, dit Fénelon. — Eh bien, reprit Le Tellier, ma conscience m'ordonne de garder ce que j'ai.» — Écoutez encore Jean Garrero, racontant au sénat de Venise, en 1569, cinq ans après la clôture du concile, ce qu'il vient de voir en France. <( Les choses, dit-il, en sont venues au point que l'on fait publiquement commerce d'évêchés et d'abbayes , comme si c'était du poivre ou de la cannelle. Il est rare que la collation d'un bénéfice ne donne beaucoup k gagner k celui qui le fait connaître, k celui qui l'obtient , et au courtier qui s'en occupe... Le plus souvent, on les confère avant qu'ils soient vacants. Ainsi , de mon temps, quelqu'un eut beaucoup de peine k persuader qu'il n'était pas mort*. » Et un écrivain catholique 2, après avoir rapporté ce passage , ajoute : « Il y avait un peu plus de pudeur k Rome ; mais, au fond, les choses ne s'y passaient pas autrement. »

Dans l'origine, 6n avait soin de n'unir dans les mêmes mains que des bénéfices dits compatibles, c'est-

* C'est ainsi que Jean de Médicis (Léon X), âgé de sept ans, fut nommé par le roi de France à l'archevêché d'Aix. On apprit, quelques jours après, ique le titulaire vivait encore,

2 L'abbé Prompsault.

k-dire sans cure d'âraes et sans obligation de résider. — Depuis longtemps, toute distinction s'était effacée. La pluralité des incompatibles se payait seulement uii peu plus cher.

Souvent, par un curieux subterfuge, on faisait prononcer à Rome l'union de deux bénéfices, et on était alors censé n'en avoir qu'un. Le pape exigeait ordinai^ rement que ces bénéfices fussent voisins ; mais la dis* tance n'était pas un empêchement absolu. Tel bénéfice était moitié en France, moitié en Italie ou en Allemagne. A la mort du bénéficier, l'union cessait, sauf à recommencer par un nouvel acte de la volonté du pape.

Rappelons enfin les commendes, la plus féconde de toutes ces sources d'abus. Au milieu des désordres du moyen âge, il était souvent arrivé qu'un bénéfice en danger de périr, par usurpation ou pillage, fût remis, recommandé (commendatum) , soit à un seigneur, soit à quelque autre personne en état de le protéger. Cette espèce de tutelle n'était originairement donnée que pour un temps, et jusqu'à l'élection d'un titulaire ; mais comme le commendataire, en attendant, touchait les revenus, on avait pris goût à ce rôle. Les papes, de leur côté, avaient vu là un excellent moyen de se faire des créatures ; le commendataire, d'ailleurs, achetait toujours volontiers d'une portion des revenus la prolonga-» tion indéfinie de son droit. Les commendes étaient donc devenues à vie ; tous les jours on en érigeait de nouvelles, et il y avait longtemps qu'on ne s'inquiétait plus d'en justifier l'érection par la nécessité de protéger le bénéfice. « Si un Indien venait chez nous, dit Montesquieu*, il faudrait six mois pour lui faire comprendre

* Pensées diverses.

ce que c'est qu'un abbé commendataire qui bat le pavé de Paris. )> Ces abbés, en effet, n'étaient pas prêtres. Ils étaient seulement ce qu'on appelait dans les Ordres; ils pouvaient en sortir et se marier, à condition de quitter leurs commendes ; encore avait-on des moyens de ne pas les quitter. C'est ainsi que, sous Louis XIII, le comte de Soissons avait plusieurs abbayes sur la tête d'un pauvre abbé poitevin, son précepteur, à qui il donnait mille écus par an pour en retirer cent mille. Des évêchés même avaient quelquefois été mis en commende entre les mains de laïques, moyennant un coadjuteur ad sacra, c'est-à-dire chargé des fonctions ecclésiastiques. — Bref, l'imagination la plus féconde ne saurait rien inventer, en fait d'abus de ce genre, qui n'ait existé quelque part, et souvent partout. Les souverains, nous le savons, étaient pour beaucoup dans ces désordres. Sera-ce une excuse ? — On l'a vu : « Il y avait un peu plus de pudeur h Rome ; mais, au fond, c'était la même chose. » La plus respectueuse objection avait toujours été plus mal reçue que les demandes les plus exorbitantes, toujours flatteuses, en un sens, pour celui à qui on reconnaissait par là le pouvoir de les accorder.

Enfin, si l'abus des commendes était un peu moins excessif en Italie que dans d'autres pays, celui des pensions assignées sur les bénéfices y était poussé plus loin que partout ailleurs. Un siècle après le concile, en 1663, nous voyons un évêque d'Urbino se plaindre que son riche évêché, pensions déduites, lui rapportait soixante éêus. Vers la même époque, les sièges d'Ancône et de Pesaro restent vacants plusieurs années, personne ne voulant les occuper aux conditions onéreuses qui étaient faîtes. En 1667, il y avait àNaples vingt-huit évêques

HISTOIRE tiÙ dÔNClLÈ DE TUESTE

OU archevêques qui avaient mieux aimé quitter leurs sièges que de s'y ruiner à payer les pensions imposées. Il en était de même des curés. Le titulaire d'une riche paroisse avait quelquefois à peine de quoi vivre, et il n'était pas jusqu'aux curés de campagne dont l'humble revenu ne fût quelquefois grevé de redevances de ce genre. Voilà l'état de choses que la papauté avait établi ou laissé établir en Italie, Nous renvoyons, pour, les détails et les preuves, à Ranke.

Jamais la pluralité des bénéfices, sous toutes ses formes, n'avait été plus vivement stigmatisée qu'elle ne le fut en plein concile ; et tout ce qu'on en disait était tellement vrai, tellement incontestable, qu'il n'y avait rien à répliquer. Les légats laissaient passer le torrent ; ils sentaient que toute objection ne servirait qu'à provoquer des détails toujours plus précis. Déjà, on ne pouvait dire un mot qui ne fût une allusion à des faits généralement connus, et n'appelât des noms propres sur toutes les lèvres.

Mais un nom que nul n'osait prononcer, et qui n'en était que plus lisible dans l'abattement des uns comme dans la joie des autres, c'était celui du pape. Sur trois, cas signalés à l'animadversion de l'assemblée, il y en avait toujours au moins deux où il était en cause, et réellement seul en cause. Ces innombrables dispenses, qui bouleversaient tout, de qui les avait-on achetées ? Du pape. Ces commendes scandaleuses, qui les éri-

geait? Le pape. Ces bénéfices sans fm du cardinal Ridolfi, que l'on citait, sans cesse comme le type des prélats nés pour accaparer et ne rien faire, qui les lui avait octroyés? Le pape. On ne pouvait doniier un coup sur les épaules de ces gens, que le coup ne tombât de tout son poids sur les siennes.

Mais comme on avait affecté de critiquer tout particulièrement ces abus chez les cardinaux et les officiers du pape, les légats s'emparèrent habilement tle ce fait pour obtenir de l'assemblée l'ordre de lui en écrire. Lui seul, disaient les Italiens, est apte à réformer sa cour. C'était vrai; les mieux intentionnés ne sentaient que trop qu'on ne pouvait rien sans lui. Après avoir longuement discouru sur le mal, on avait fait un tour de préconsultation sur les remèdes k fixer, et les canonistes les plus sévères n'avaient rien pu proposer qui n'eût été maintes fois décrété par d'autres conciles, par des papes même, sans qu'il en fût jamais sorti aucune amélioration vraie et durable. Ce qui compliquait encore la question, c'est qu'il y avait plusieurs points qu'on ne pouvait songer à régler par des lois précises, plusieurs portes qu'il était impossible de feimer. Quelque scandaleux que fût l'abus des dispenses, il n'eût pas été raisonnable d'ôter absolument au pape, à supposer qu'on le pût, le droit d'en accorder ; quelque mal que fît la pluralité des bénéfices, il y avait des cas où elle était naturelle et nécessaire : il fallait donc qu'elle restât permise. A quelles conditions? Rien n'empêchait d'en fixer un certain nombre. Mais qui en serait juge ? Le pape, toujours le pape. Si donc on accepta la proposition de lui renvoyer l'affaire, ce fut par embarras tout autant que par déférence. Puis, pour prévenir les munnures,

les légats affirmaient que Paul s'en tiendrait k la réforme de sa cour, et abandonnerait le reste aux délibérations de l'assemblée.

Il n'est pas besoin de montrer ce que cette distinction avait d'illusoire. (( Pourrons-nous faire un seul règlement, disaient les libres parleurs, que quelques officiers du pape ne s'y trouvent intéressés? Il faudra donc sans cesse ou reculer et se taire, ou demander au pape la permission de poursuivre ? » C'est ce que l'on vit encore mieux quand arriva le bref par lequel il autorisait l'assemblée h. régler certains points relatifs aux bénéfices, et notamment à restreindre les unions. Les légats n'osèrent même pas en donner officiellement connaissance. L'autorisation supposait par trop nettement l'infériorité, la dépendance du concile ; et les plus hardis sentaient cependant que, dans des choses de ce genre, le concile ne pouvait réglementer seul. Ce tiraillement est sensible h tous les articles du décret que nous verrons sortir de ces délibérations.

Mais, avant d'en sortir, il devait passer par bien des phases. La discussion n'aboutissant d'abord qu*à augmenter le vague et l'embarras, quelques évêques demandèrent s'il né vaudrait pas mieux que chacun apportât son plan. On aurait au moins des idées nettes ; on saurait sur quoi discuter. « Pour eux, disaient-ils, ils allaient se mettre à l'œuvre. » Or, ils étaient vingt, et des moins timides, les uns, dévoués à l'empereur, les autres, ce qui était encore plus inquiétant, décidés à ne reculer devant rien pour en finir avec un état de choses qu'ils regardaient comme la mort de la religion et de l'Église. Grande était donc l'anxiété des légats.

Ces évêques tinrent parole. Après plusieurs réunions,

le cardinal Facheco, leur président, présenta un mémoire où ils demandaient :

Avant tout, et comme premier fondement à toute vi'aie réforme dans ces matières, que la résidence fût déclarée de droit divin ;

Que les cardinaux qui avaient plusieurs évêchés fussent immédiatement forcés d'opter, et de n'en garder qu'un ;

Qu'on révoquât toutes les dispenses dont 'la, nécessité ne serait pas suffisamment démontrée ;

Que l'union des bénéfices fût abolie ;

Que la pluralité en fût restreinte aux cas de nécessité évidente;

Et autres dispositions analogues. En tout, onze articles, éléments d'un code complet sur la matière.

C'était fort bien entendu ; mais il était clair qu'à moins de se déclarer au-dessus du pape , on ne pouvait prétendre à. décréter tout cela. Et cependant , les légats craignaient tellement toute discussion directe sur l'autorité respective des deux pouvoirs, qu'ils n'osèrent attaquer ni faire attaquer cet écrit coinme attentatoire h celle du pape. Ce qui les effrayait surtout, ce n'était pas tant la hardiesse des articles que le fait même d'assemblées tenues sans leur aveu , en dehors de leur influence. Vingt évêques! Encore dix ou dou^e, et c'était la majorité.

Les légats se hâtèrent donc d'envoyer l'écrit à Rome. Le pape n'osa pas mieux qu'eux le rejeter comme attentatoire à ses droits. La plupart des auteurs étaient Espagnols ; on sentait Charles-Quint derrière eux. Le pape nomma donc une commission, et, contrairement au préavis» du cardinal del Monte, cette commission

conseilla de céder sur quelques points ; bien entendu que ce ne serait jamais sur les principes, et qu'on garderait les moyens de retenir d'une main ce qu'on aurait lâché de l'autre. Chacune des onze demandes fut donc l'objet d'une réponse plus ou moins favorable, plus ou moins évasive ; encore le pape ne jugea-t-il pas à propos de faire communiquer à l'assemblée le travail de la commission. Il l'envoya aux légats, leur mandant qu'il s'en remettait h eux pour ne rien céder, si c'était possible, ou pour accorder, dans ces limites, ce qu'il leur paraîtrait impossible de refuser. C'est une justice h rendre à Paul III qu'au milieu de tous ses efforts pour maintenir ses privilèges, il les envisageait, en théorie, avec plus de raison et de sang-froid que n'avaient fait beaucoup d'autres papes. Il les défendait moins comme droits mystiquement inhérents à la papauté, que comme droits acquis, consacrés par le temps et par l'usage, et il avait peu de goût pour les délirants sophisraes dont d'autres étayaient l'omnipotence pontificale.

Il avait donc permis de faire quelques concessions. Gervini, le second légat, voulait qu'on usât de la permission ; Del Monte, plus franc ou plus habile, s'y opposa. Pourvu que les votations fussent, en définitive, telles qu'il les désirait , peu lui importait qu'une minorité imposante se fût dessinée dans les débats. Songeaitil déjà à la tiare? Nous l'ignorons ; mais il se disait sûrement que le concile finirait, tandis que la papauté ne finirait pas ; que les désagréments, par conséquent, seraient courts, et les avantages, durables. En tout cas, la suite montra qu'il avait pris le bon chemin. Tel nous le voyons cardinal à Trente, tel nous le retrouverons pape à Ronie,

Les Espagnols avaient déjàjéclamé contre l'envoi de leur mémoire au pape. En effet, lui demander h luiineine sur quoi il permettait qu'on votât, c'était rentrer dans l'esprit de sa dernière bulle, et se condamner k ne prononcer jamais que sur ce qu'il voudrait bien laisser à la décision de l'assemblée. De nouvelles réclamations ne furent pas plus heureuses, et, lorsqu'on en vint à, la rédaction du décret , les Espagnols furent battus sur tous les points. Les légats avaient apporté un plan de leur façon, dont, au premier abord, il semblait impossible qu'on ne fût pas satisfait. Une foule d'abus y étaient notés, et, sur ce nombre, plusieurs que les Espagnols eux-mêmes n'avaient pas nominalement signalés. Mais, au fond, à peine y en avait-il quelques-uns qu'on eût sérieusement proscrits ; et même, b. la rigueur, on n'en proscrivait aucun, a L'autorité du siège apostolique restant toujours et partout hors d'atteinte ' , » était-il dit dans le préiambule du décret; et comme on ne déclarait point que le Saint-Siège eût jamais dépassé ses droits, c'était dire que son pouvoir, à l'avenir, serait absolument le même que par le passé. Il y avait du courage à avouer aussi nettement que le pape entendait rester le maître ; c'était un vrai défi jeté au concile et k l'Église. Peu le relevèrent, mais ce fut vertement. Un docteur espagnol alla jusqu'à appeler diabolique l'opinion que la résidence est de droit papal. Plusieurs demandèrent qu'on ôtât la clause salvâ semper; plusieurs aussi se plaignirent de ce cpie les canons rédigés par les légats renvoyaient fréquemment à des décrets pontificaux, que l'on plaçait, par ce fait, sur le même rang

* Sf^lvâ semper in omnibus sedis apostoiicse auctoritate.

270 HISTOlJlJi PV CONCILE 1>E TRENTE

que ceux du concile, et même au-dessus, car on paraissait moins les confirmer que s'y appuyer. On avait eu soin, à la vérité, de ne faire cet honnem' qu'à des" papes. déjà anciens; mais, en droit, qu'importait ran^cienneté? C'étaient des papes, c'était le pape. Et d'aile leurs, parmi les décrets cités dans ceux du concile, il n'y en avait aucun où la supériorité du pape ne fût, sinon enseignée, du moins constamment supposée. Ainsi, dans la question des bénéfices, on. s'en référait à un^ constitution d'Innocent III, où la pluralité est défendue , il est vrai, mais toujours sauf les cas où le pape l'aura permise. Pour condamner l'abus, on ne faisait que confirmer le droit. Quant au salvâ semper du préam-^ bule, non-seulement on le maintint, mais il revient, sous toutes les foimes, dans la plupart des articles.

Ce décret en â quinze. Si nous avions à prouver en détail l'exactitude des observations qui précèdent, nous prendrions le sixième, celui qui traite des unions de bé^ néfices. — On a vu que, de tous les abus attaqués, si ce n'était pas le plus funeste, c'était souvent le plus étrange. Le pape l'avait désigné, dans sa bulle, parmi ceux dont il permettait que l'on s'occupât. C'était donc déjà moins comme membres d'un concile que comme conseillers du pape, que les prélats avaient à prononcer sur ce point, Ya-t-on, au moins, user largement de la perr' mission? Mais on ne pourrait rien décider pour l'avenir qui n'allât à lier les mains au pape, et il est clair que ce n'est pas là ce qu'il a entendu permettre. On va donc s'en tenir à réparer le passé ; encore faudra-t-il, en reb médiant au mal, ne pas avoir l'air de penser que le pape en soil l'auteur. L'évêque donc, non comme évêque, mais comme délégué du pape, pourra demander à voir

les litres de toutes les unions data^nt de moins de qua-r rante ans. Celles qui auront été frauduleusement obte^ nues, il les déclarera nulles ; celles dont les motifs lui paraîtront insulfîs^ts, il les déclarera obtenues par fraude, et la nullité s'ensuivra. Ainsi, l'évêque n'a rien à y voir : c'est un délégué du pape qui, en son nom, vérifie un acte émané de lui. Cet acte est-il abusif, mauvais? Le pape est censé n'y être pour rien ; ce qui n'empêche pas que, malgré le jugement de l'évêque, et tout en continuant h n'être pour rien dans ce que l'acte contient de mauvais et d'abusif, il peut le renouveler et le maintenir, a L'union sera nulle, dit Je décret, à moins que le pape n'en juge autrement *. » — Il restait donc, en tout et partout, arbitre suprême. Et non-seulement il pouvait casser tout ce que feraient les évêques, mais on pouvait prévoir que les évêques se soucieraient pen d'entamer la lutte et des' ériger en juges du juge souverain.

Aussi, quoique la perspective de cette yérifîcation par les évêques puisse avoir inspiré parfois plus ou moins de retenue, il n'est presque aucun de ces abus qu'on ne retrouve, comme nous l'avons déjà dit, longtemps après le concile ; c'est dire que, s'ils ont enfin disparu, nous ne pouvons guère en faire honneur ni à l'assemblée qui les condamna, ni aux évêques h qui on en remettait la poursuite, ni à l'autorité suprême qui en restait la principale source. On a déjà vu ce que fut la résidence au dixrseptième et au dix-huitième siècle. Tous ces abbés de eour dont l'esprit, les galanteries, et souvent aussi l'incrédulité, jouèrent un si grand rôle sous Louis XV, c'é-

* Nisi aliter à sede apostolicà declairatum fuerit.

talent les abbés commendatalres. Le cardinal Mazariri avait quarante abbayes. L'Infâme cardinal Dubois avait, outre l'archevêché de Cambrai, où il ne mit jamais les pieds, plus d'un million et demi de revenu en divers bénéfices. Le dernier abbé de Saint-Denis fut un bâtard dé Louis XIV; il avait trois ans quand son père lui fit conférer cette dignité. Jusqu'à la fin du siècle passé, partout nous voyons des prélats dévorer ce qui eût suffi à l'entretien de deux ou trois cents prêtres ; partout nous voyons, en même temps, des prêtres, des curés, dans la plus profonde misère; presque partout aussi, au mépris d'un autre canon, nous voyons les édifices sacrés; monuments de la piété des pères, tomber en ruines entre les mains des enfants. Beaucoup de cathédrales ont moins soufl"ert du vandalisme jacobin que de la longue incurie des évêques. (( Ceci est h moi ou à l'Église, » disait Henri IV, quand il voyait quelque édifice délabré. Évêques, abbés, bénéficiers de tout genre, tous ne songeaient qu'à faire de l'argent. Des exceptions, il y en avait sans doute ; mais combien? Toute lamasse était dans cette voie; tous semblaient penser, comme Louis XV: « Ceci durera bien autant que moi ! » La révolution est venue. Elle a rendu à l'Église le même service qu'aux états. Elle a fait maison nette des abus ; elle a ôté au catholicisme ces biens qui le déconsidéraient et le tuaient. Elle l'a forcé de se reconstituer, au moins en partie,' sur des bases mieux en harmonie avec les nouvelles / idées et les anciens vœux des peuples. Il n'y a qu'un \ pays où rien n'ait encore changé, où l'État et l'Église s'imposent mutuellement le maintien de tçus les abus," de toutes les tyrannies, de tous les désordres d'autrefois, — et ce pays, c'est Rome.

Quand nous eûmes écrit, en 1 8Z|6, ces derniers mots, nous crûmes un moment que Pie IX allait nous les faire adoucir. Nous fîmes pourtant nos réserves. « La résistance h toutes les réformes, disions-nous, a été trop longue, trop opiniâtre, pour que la papauté, quoi qu'il advienne, ait un jour le droit de se vanter du peu qu'elle en aura fait ou subi. Si Pie IX tient ses promesses, nous en ferons honneur à Pie IX, à l'homme;; ci la papauté, jamais. Quand nous ne verrions pas, à côté des abus qu'il peut détruire, d'autres abus plus graves dont la destruction serait un suicide; quand le gouvernement romain deviendrait, dans quelques années, le meilleur de l'Europe, un fait subsiste et subsistera : c'est qu'il a été jusqu'ici le plus mauvais. »

Hélas ! nous n'avions pas besoin de prendre tant de précautions contre les futures merveilles du règne de Pie IX. Les bonnes intentions du nouveau pape n'ont servi qu'à montrer le mal plus incurable encore que nous ne voulions le penser. On a pu voir que toute réforme politique se trouvait en contradiction avec le principe même du gouvernement pontifical , et que ce gouvernement n'avait pas même, comme d'autres gouvernements absolus, la possibilité de compenser par une bonne administration les inconvénients de l'absolutisme. Justice, police, finances, hauts et bas fonctionnaires, partout incapacité profonde, corruption plus profonde encore. ' . ^

La septième session (3 mars 1547) s'était mieux

27Û HISTOIRE DU CONCILE DE TllENTE

passée qu'on ne l'avait espéré. Les canons doctrinaux avaient eu l'unanimité ; les autres n'avaient été combattus que par treize évêques, plusieurs des opposants ayant accepté l'assurance qu'on reviendrait sur ces sujets, et qu'on verrait à faire des règlements plus efficaces.

Cependant Paul III était las des mauvaises nuits qu'il avait passées. Il y avait longtemps qu'il lui tardait de renverser une tribune où de si hardies vérités pouvaient impunément se faire entendre. Les décrets mêmes, quoique rédigés par ses ministres, disaient toujours encore trop. Ainsi, dans le dernier, quelques précautions qu'on eût prises pour ne pas blâmer et ne rien prescrire, l'ensemble du décret n'en était pas moins un blâme sur le passé, un vœu formel pour l'avenir. Ces unions bénéficiales qui, vu la scandaleuse nullité des motifs, allaient passer pour avoir été, obtenues pai* fraude, — le pape savait bien qu'il en avait maintes fois accordé le sa'cliant, le voulant, sans avoir été nullement trompé ni surpris. Plus donc on affectait de ne pas l'en croire capable, plus c'était déclarer la faute grave et lui interdire d'y retomber. Et que faire de ce canon, le premier du décret, où il était dit que nul ne serait évêque qui ne fût né d'un mariage légitime ? Plus heureux que son prédécesseur, Paul III pouvait nommer son père ; mais lui, qui n'avait pas le droit d'être père, il avait des enfants ; et ces enfants, il les avait faits cardinaux!

Enfin, malgré le dévouement et l'habileté de ses légats, il comprenait que l'assemblée pouvait, au premier instant, leur échapper, et que le moindre pas en dehors des routes tracées serait infailliblement suivi de bien

d'autres. Au premier instant aussi, l'empereur pouvait finir par se mettre à la tête des opposants. N'était-ce pas déjà à lui qu'on attribuait généralement l'espèce d'insurrection des prélats espagnols? N'avait-il pas dit au nonce lui-même, lors du départ des troupes pontificales, qu'il n'avait pas de plus grand ennemi que le pape ? N'avait-il pas hautement attribué au duc de Parme, fils du pape, la sédition qui avait failli lui enlever Gènes? — Et il est permis de supposer que Paul III, quelque préoccupé qu'il fût du côté politique de toutes les questions, n'était pas resté insensible à l'inconvénient des querelles théologiques, au danger d'exposer au jour tant de divisions jusque-là cachées dans les entrailles de l'unité romaine.

L'écrit des Espagnols avait comblé la mesure. Il fallait en finir ; mais ni lui ni ses conseillers ne savaient encore comment s'y prendre. On ne pouvait songer ni à clore le concile, puisqu'il restait encore tant à faire, ni à le suspendre, puisqu'il eût été impossible de dire pourquoi, et qu'il n'y aurait eu bientôt qu'un cri pour demander de lever la suspension. Restait un troisième parti, celui de transférer l'assemblée dans un lieu où le pape en fût le maître ; et même on ne voyait pas bien comment il le deviendrait, où que ce fût, à moins d'user de \iolence, plus qu'il ne l'était à Trente. Dans tous les cas, il fallait un prétexte ; et puisqu'on était resté à Trente au plus fort des agitations de la guerre, comment s'en aller lorsque l'empereur était en état de pourvoir pleinement à la sûreté de la ville? Le pape ne pouvait donc que recommander aux légats d'être prêts à saisir la moindre occasion. Ils devaient, du reste, se garder d'alléguer ses ordres, et agir, comme de leur

276 HISTOIRE DU CONGILB D Jù T.RENTE

chef, en vertu de la bulle reçue deux ans auparavant. La suite allait montrer que ce n'était- pas sans but qu'il leur ordonnait d'agir en vertu de pouvoirs généraux et déjà anciens. Il se ménageait ainsi les moyens, nonseulement de paraître étranger à la translation, mais de la désavouer en cas que ce projet n'eût pas la majorité, ou que, voté par l'assemblée, il soulevât au dehors trop d'orages. Il était sûr, d'ailleurs, que les légats n'hésiteraient ni à assumer sur eux toute la responsabilité, ni à subir, s'il le fallait, un désaveu public. Sa cause n'étaitelle pas celle de tous les cardinaux? Et qu'importait k un légat de se compromettre aux yeux de l'Europe, pourvu qu'il eût sauvé ou affermi ce vieux trône sur lequel il pouvait toujours espérer de s'asseoir? — Mais ici, le dévouement ne suffisait pas. Toutes les questions que l'on s'était faites à Rome, sans y voir aucune réponse, on les retrouvait, à Trente, aussi insolubles que jamais. Gagner sous mains toutes les voix, supposé que ce fût possible, ce n'était encore rien ; bonne ou mauvaise, il fallait une raison à mettre dans le décret de translation.

La session avait donc eu lieu le 3 mars. Un jour, deux jours se passent. On commence à s'entretenir des matières à traiter pour la prochaine, fixée au 21 avril. Ne sera-ce pas l'Eucharistie ? Les légats hésitent ; leur peii d'empressement à organiser les débats contraste étrangement avec l'importance du sujet. Ils semblent préoccupés d'un grand problème; ils le sont, en effet. Ils consultent leurs affidés. Rien; toujours rien. Enfin, un évêque vient à mourir. On lui fait de magnifiques obsèques. Les légats y assistent, et tout le concile avec eux ; c'est toujours un jour de gagné. Tout à coup, on se rap-

LivliÊ DËDxiEjiÉ 277

pelle que deux ou trois autres personnes sont mortes la même semaine, et que plusieurs sont assez gravement malades. C'est comme un trait de lumière. Le problème

est résolu; le prétexte est trouvé La peste est k

Trente ; il n'y a plus qu'à en sortir au plus vite.

N'était-ce, comme le prétend Sarpi, qu'un artifice des légats? — La question a été fort controversée. Peutêtre lès uns ont-ils trop cédé au plaisir de raconter une scène de comédie ; peut-être les autres auraient-ils dû renoncer à représenter les légats comme ayaîit suivi et non donné l'impulsion. Une maladie régnait : c'est incontestable. Les légats crurent-ils sérieusement à une peste, à un danger de peste? Nous ne le saurons jamais. Quoi qu'il en soit, si nous n'avons aucune preuve qu'ils ne fussent pas sincères, nous estimons qu'il n'y en a pas non plus assez, dans l'autre sens, pour que tout soupçon soit banni. Puis, que nous importe? Profiter d'un hasard qui leur venait si miraculeusement en aide, ce n'était pas, après tout, un grand crime ; le fait essentiel et vraiment caractéristique, c'était l'ordre reçu de faire tout ce qui serait en leur pouvoir pour que le concile fût transféré. Or, ce fait, Pallavicini l'avoue. «Il leur parut, dit-il^, qu'ils n'auraient jamais une meilleure occasion de transférer le concile, ce qu'ils croyaient importer beaucoup h la sûreté de l'Église... Ils résolurent d'user des ordres précédents, ordres tout récents et réitérés. Ces ordres leur prescrivaient de procéder à la translation si la majorité y consentait, et qu'ils jugeassent eux-mêmes le Saint-Siège menacé de quelque préjudice grave. »

1 Liv. IX, ch. XIII,

Ils se hâtèrent donc beaucoup ; peut-être même se hâtèrent-ils trop pour que leur empressement ne fût pas suspect aux moins soupçonneux ; mais, pour peu qu'ils eussent tardé, ne risquaient-ils pas de tout perdre? Les malades pouvaient guérir, comme ils guérirent en effet presque tous ; la peur publique, après avoir grandi sept ou huit jours, pouvait décroître. Il ne leur parut donc pas bon d'aller au-delà du 9 mars, six jours après la session. C'était au plus fort des inquiétudes ; plusieurs prélats, qu'on accusa peut-être à tort d'être d'accord avec eux, mais qui étaient pourtant de leurs amis, s'en étaient allés précipitamment. Ils avaient fait faire une enquête sur l'état sanitaire de la ville. Le procès-verbal concluait à la présence d'une maladie contagieuse, mais il avait été dressé par deux médecins dévoués au pape i , et les médecins de la ville n'avaient pas voulu le signer. On passa outre. De la même manière qu'on avait décidé, dans les questions théologiques, tant de points manifestement incertains, on prononça, et même dans les termes les plus forts 2, qu'il y avait du danger h rester à Trente. Alors les légats communiquèrent la bulle, deux ans secrète, qui les autorisait k transférer l'assemblée, et l'on s'ajourna au lendemain pour délibérer sur le lieu de la translation.

Ce n'était pas sans peine qu'on avait obtenu ce vote. Les impériaux avaient dit qu'ils n'étaient pas dupes ; et s'il y en avait, comme c'est probable, qui n'étaient pas,

' Jérôme Frascator, médecin du concile, et Balduino Balduini, médecin du premier légat.

2 « De hujusmodi morbo Ita manifesté et notoriè constat, ut prselati in hâc civitate sine vitœ discrimine commorari, et in eà idcircô minime retincri possint et debeant. »

au fond, très-rassurés, la crainte de l'empereur l'avait hautement emporté sur celle de la peste. « Attendons au moins quelques jours, avaient-ils dit. Peimettons aux plus peureux, s'il le faut, de s'en aller h Vérone ou à Venise, Si la maladie cesse, ils reviendront ; si elle continue, on avisera ; mais qu'il ne soit pas dit que nous ayons fui è. la première ombre de danger. » — Que parlaient-ils d'ombre? Rien n'était plus réel, aux yeux des légats et du pape, que le danger dont ils les avaient menacés eux-mêmes avec leurs terribles articles.

Cependant l'alanne croissait. On apprenait que les villes voisines, sérieusement effrayées, parlaient déjà de fermer leurs portes à tout ce qui viendrait de Trente, et la décision qu'on venait de prendre risquait, en accréditant tous les bruits, de déterminer cette mesure. Le- lendemain, même opposition des impériaux, même docilité des autres. Les légats firent observer qu'on ne pouvait se transporter dans les états d'aucun prince sans lui en avoir demandé la permission ; qu'ainsi, vu l'urgence, c'était dans les états du pape qu'il fallait choisir un lieu de réunion. Le lieu était tout choisi ; c'était Bologne. Tous les prélats qui avaient voté pour la translation votèrent pour cette ville. Le 11 mars, ' enfin, session publique. On lit le décret de translation. Trente-huit évêques approuvent et quatorze protestent.

Le 12, les légats partirent de Trente, suivis de tout ce qui restait de prélats du parti papal. Les autres refusèrent de partir. Il était pourtant dit, dans la bulle de 1545, qu'une fois la translation décidée par les légats, tous les prélats seraient tenus de les suivi'e, et cela « même sous les censures et peines ecclésiastiques, »

même « sous les peines du parjure, » même enfin « sous peine d'encourir l'indignation de Dieu et des bienheureux apôtres Pierre et Paul ^ » Que pensaient-ils donc de ces menaces, ceux qui s'obstinaient h rester? La majorité avait prononcé ; les légats agissaient en vertu de pouvoirs en règle, La décision pouvait être mauvaise, mais elle était parfaitement légale. De quel droit quatorze évêques prétendaient-ils s'y soustraire ? Ce qu'ils faisaient pour une des décisions de l'assemblée, n'accordaient-ils pas ainsi k d'autres le droit de le faire pour tout ce qui ne leur conviendrait pas ? — Il est cependant fort probable qu'une fois de retour dans leurs diocèses, ces évêques ne se firent pas plus scrupule que d'autres de commander l'obéissance au nom de ce même pape qu'ils avaient bravé, de ce même concile dont ils s'étaient moqués. Ainsi va, ainsi a toujours été l'Église de Rome. Le docteur le plus indiscipliné envers l'Église, l'évêque le plus indiscipliné envers le pape, le curé le plus indiscipliné envers son évêque, tous, dès qu'il s'agit de régner, savent parler de leurs supérieurs comme ils parleraient et peut-être comme ils ne parleraient pas de Dieu même.

1 Sub censuris et posais ecclesiasticis. — Sub perjurii pœnis. — Indignationem omuipoteatis Dei, ac beatorum Pétri et Pauli, apostolorum ejus.

SOMUAlRE

I. Deux conciles au lieu d'un. — Le pape se tait. — Tout s'arrête. •^ II. Victoires de Çharles-Quint. — Paul III s'allie avec la France, -^ Vieil entêté. — Protestation. — Ce que Rome a lu de tout temps dans le cœur de ses amis. — III. Nouvelles protestations. —> Nouveau masque. — Affronts mutuels. — IV. Foudre et finesse. — Quatorze mois déjà perdus. — V. La mort du pape est universellement attendue et désirée. — Vlntérim. — Critiques. — VI, Résistances. — On rentre en pourparlers. — Nonces envoyés eu Allemagne. — Leurs pouvoirs. — Échecs et affronts.

VIÎ, Mort de PaulHJ. — Coup d'œil sur sa vie. — VIII. Les conclaves. — Histoofique. — Longueurs. — Triste héroïsme, — IX. Factions. — Combinaisons. — Jules III. — Toutes les difficultés reviennent. — Elles paraissent s'aplanir. — X. De nouvelles, surgissent. — Le pape les élude. — Seconde convocation du concile. -^ La huile est vivement critiquée. — Comment Charles-Quint l'interprète.— Le concile est rouvert avec quinze évoques. — XI. Est-il né viable ? — Événements politiques. — Rupture, avec la France. — Inconséquences gallicanes. — Comment Henri H les rachète. — XII. Nouvelles défiances. — Les protestants viendrontrUs?— Jean Hus.— XIII. Ajournemepts. — Àmyot. — Hardiesses parlen^entaires.

2Sll HISTOIKE DU CONCILE DE TUENTE

XIV. La communion sous les deux espèces. -^Etat de la question au seizième siècle. — Discussion. — Autorités. — Trente et Constance. — Buvc^-en tous. — Soplilsmes. — Vrais motifs. -7 XV. On accorde un sauf-conduit. "

XVI. La transsubstantiation. — La production et Va'dduction. — Objections réciproques. — Luther a-t-il cru à la transsubstantiation? — Objections physiques. — Miracle sur miracle.— Tout est-il possible à Dieu?— Les axiomesif-La transsubstantiation est-elle un miracle comme un autre? — XVII. Ceci est mon corps. — Objections scripturaires. — Analyse du récit. — XVIII. Objections historiques. — Les apôtres et le Nouveau-Testament. — XIX. Les Pères. — L'idée marche, mais lentement.

— Aveux. — XX. La messe. — Le prêtre. •^— Questions indiscrètes. — Théorie et pratique. — r L'adoration de l'hostie. — Jésus-Christ tout entier, — A quoi sert réellement la transsubstantiation ? — Questions ignobles. — Dilemme.— Superstitions.

— Idolâtrie.

XXI. Juridiction épiscopale. — Origine. — Objections. — Histo- . rique. — Comment le pape en devint le centre. — Le concile

évite de remonter aux principes. — Concessions.

XXII. Treizième session. — Plaintes contre les théologiens. — Règlements à ce sujet. — XXIII. Le sacrement de Pénitence. — La Confession. — Objections scripturaires. — Falsifications et sophismes.— Que chacun s'éprouve soi-même. — XXIV. Délier est le plus miraculeux et le plus divin des pouvoirs. — Plus on le dira nécessaire, plus il y aura à objecter. — Les protestants ont-ils renoncé à ce que la confession a de raisonnable et de bon? — Ce que l'Église ordonne maintenant n'est pas ce qu'elle a primitivement recommandé. — Le concile ferme les yeux et poursuit son chemin. — XXV. Autres difficultés. — De quelle manière la Pénitence est-elle un sacrement? — Ce qui prouve trop ne prouve pas. — Le droit de lier et de délier a-t-il été donné aux prêtresseuls? — Les cas réservés. — Une conclusion tirée en passant. — XXVI. Ce que la confession a de plus faux et de plus dangereux. — Bons résultats, mais dont il ne faut pas exagérer la valeur. — Les peuples. — Les rois. — Les phrases et les faits. — XXVII. L'absolution. — Absolue, ou conditionnelle ? — Logiquement, elle ne peut être qu'absolue. — Questions à une bonne femme. — Résultats déplorables, auxquels tout concourt.— Inconvénients de détail, — Le Compendium.—r Aveux. — Conclusion.

XXVIII. L'Extrème-Onction.— Un seul apôtre en parle.— Discus- ' sidn scripturairé. — Contradiction.— Difficultés naissant du

seul passage qui puisse être cité en faveur de ce sacrement. — Anciens el prêtres. -^Tormale usitée.— Réitération.— L'Extréme- . Onction est peu utile, et souvent dangereuse.

XXIX. Nouvelles discussions sur la juridiction épiscopale. — Abus nombreux. — Corrections insuffisantes. — Dispenses plus rares, mais plus chères. — XXX. Quatorzième session. — On reprend l'îiffaire du sauf-conduit.— Réception des ambassadeurs protestants. -^ Quinzième session. — Prorogation. — XXXI. La situation redevient menaçante. — Craintes et précautions du pape.

— Arrivée de quelques docteurs protestants. — Tout cesse et meiirt. — ^"La guerre éclate en Allemagne.— L'ftnpereur est en fuite. — : Suspension pour deux ans. — Gallicanisme involontaire. — XXXII. Paix de Passaw et abolition de l'Intérim.

— On ne parle plus du concile.. — Rome s'en croit débarrassée.

Nous voici donc avec deux conciles au lieu d'un. Les évêques restés à Trente n'allaient pas jusqu'à se dire en droit de continuer à eux seuls les délibérations ; mais ils n'en persistaient pas moins à se considérer comme le vrai concile, momentanément suspendu faute d'un nombre suffisant de membres présents. Ceux de Bologne, à plus forte raison, se considéraient comme l'assemblée légitime ; mais ils n'osaient non plus rien faire, sentant bien qu'il n'y aurait pas moyen de publier leurs décisions comme décrets d'un concile général. Une eu-

rieuse coiTespondiince s'établit entre les deux assemblées. Les Pères de Bologne s'intitulaient nettement le Saint concile de Bologne .{sancta synodus Bonomensîs)\ les Pères de Trente n'osaient s'appeler concile de Trente ; c'était : Le Saint concile, en quelque lieu qu'il soit {in quocumque sit loco).

Chose étrange, et qui montre bien à quel pointlà position des deux partis était fausse, — on ne Sranathématisait pas. Les théologiens des deux conciles écrivaient lettres^ontre lettres, mémoires contre mémoires, absolument comme dans un débat philosophique ou théologique à vider entre deux universités. On n'avait pas l'air de se rappeler qu'il existât un juge.

C'est que le juge était encore plus embarrassé que les parties, et que tous avaient intérêt à ne pas le presser, les uns, pour ne pas le forcer de se compromettre, les autres, pour ne pas le forcer de les condamner, auquel cas, à moins de former un schisme, il aurait bien fallu lui obéir plutôt qu'à l'empereur. En droit, pourtant, il n'avait pas besoin de sanctionner la translation pour qu'elle fût et demeurât légale ; il suffisait qu'il ne la condamnât pas. Mais il sentait bien que l'Europe attendait davantage : dès qu'il y a appel d'une décision des ministres, le souverain est moralement tenu de se prononcer. Le pape l'était d'autant plus, que sa bulle de 15/i5 ne faisait pas mention d'un consentement quelconque à obtenir de l'assemblée ; eût-on voté contre la translation, les légats, en vertu de cette bulle, auraient encore pu l'ordonner. « De notre propre mouvement, avait dit le pape, de notre science certaine et en vertu de la plénitude de l'autorité apostolique, nous vous donnons une pleine et libre puissance et faculté de transférer le

Concile * » La translation avait donc été, en soi, un acte de l'autorité papale ; comment s'abriter logiquement derrière le vote de l'assemblée, puisque, d'après la bulle, ce n'avait été qu'une forme dont les légats auraient pu se dispenser? D'un autre côté, les évêques restés à Trente continuaient à se porter désespérément bien ; toute crainte de peste avait disparu ; et comme c'avait été la seule raison alléguée pour quitter cette ville, il n'y en avait plus aucune pour n'y pas retourner.

La huitième session (devenue la neuvième, h cause de la session improvisée du 11 mars) eut lieu au jour fixé (21 avril) , dans une église de Bologne, mais avec trente-quatre évêques seulement. Aucun décret n'avait été préparé. On se borna à confirmer celui du 11 mars, en déclarant la translation votée pour des raisons ({ alors présentes, pressantes et légitimes '^ », et ci fixer au 2 juin la session suivante.

Le 2 juin, nouvelle session, mais pour s'ajourner au 15 septembre. On voulait, disait le décret, « user encore d'indulgence envers ceux qui n'étaient pas venus ?. » Du reste, rien n'était prêt. On avait bien tenu, dans l'intervalle, quelques congrégations faisant suite à celles de Trente, mais sans voter sur rien. C'était de l'Eucharistie qu'on avait traité. Quel mélange, bon Dieu! Et comme l'Eucharistie figure bien dans ce dédale d'intrigues et de fraudes !

*■ « Motu pcoprio et ex certâ scientiâ ac de apostoUcse potestatis plenitudine... transferendî conciliî... plenam et liberam concedimus potestatem et facultatem. »

2£x cauâis lune instantibas, urgentibus et legitimis. Volens tamen cum iis qui non venerunt etiam adhUc beni-r gnë agere.

Le 15 septembre, enfin, ne devait pas.être plus heureux que le 2 juin. On venait d'appréMre la mort tragique du duc de Plaisance, fils du pape. Universellement méprisé pour ses débauches et haï pour sa cruauté, il avait été assassiné dans son palais ; son corps, traîné dans la rue, avait subi les plus honteux outrages. Ce n'était pas tout. Peu d'heures après l'assassinat, le gouverneur de Milan était entré dans la ville avee des troupes, et en avait pris possession au nom de l'empereur. Dans de pareilles circonstances, comment tenir une session? D'ailleurs, comme au 2 juin, rien n'était prêt, ce qui contredit manifestement l'assertion de Pallavicini que les assemblées avaient élé fréquentes et actives. Il était de plus en plus évident qu'on ne se sentait pas en position de rien voter. On ne jugea même pas k propos d'avoir une assemblée publique, ni de fixer une nouvelle époque. Les légats firent prononcer un ajournement indéfini.

L'occupation de Plaisance par les troupes impériales se liait à des événements dont c'est ici le lieu de donner un court sommaire.

L'armée de l'empereur et celle de l'électeur de Saxe s'étaient rencontrées le 24 avril. L'électeur avait été battu et pris; Charles-Quint l'avait condamné à mort comme rebelle, mais lui avait ensuite fait grâce de la vie. L'électorat avait passé à son cousin Maurice, luthérien, comme nous l'avons dit; ce qui n'empêcha pas

que rassemblée de Bologne, pour faire sa cour à l'empereur et tâcîier de l'adoucir sur l'article de la translation, ne fît chanter un Te Deum en l'honneur de sa victoire. Le landgrave de Hesse s'était soumis. On lui avait laissé croire qu'il n'aurait qn'Ii s'humflier pour obtenir sa grâce, et on l'avait retenu prisonnier. Charles-Quint était le maître absolu de l'Allemagne.

Paul III avait donc plus que jamais h le craindre et à se fortifier contre lui ; d'autant plus que François I"", seul en état de contrebalancer son influence en Europe, venait de mourir. Mais Henri II se montrait disposé h suivre les traces de son père. Il accueillit avec faveur toutes les ouvertures que le pape lui fit faire; il lui promit sa fille naturelle, Diane, alors âgée de neuf ans, pour son petit-fils Horace Farnèse; enfin, il reconnut le concile de Bologne et promit d'y envoyer ses évêques. Le pape, de son côté, n'avait jamais été plus accommodant. En particulier, sur divers points relatifs à la collation des bénéfices, il avait accordé au roi plusieurs choses contraires aux règlements de la dernière session. Premier échantillon public de la manière dont il entendait être l'exécuteur des décisions de l'assemblée.

Cependant l'empereur, après avoir hautement approuvé et encouragé les évêques restés â Trente, s'était cru obligé de se réconcilier, sinon avec le pape, qu'il traitait de vieil entêté, du moins avec l'Église ; il n'avait rien trouvé de mieux que d'établir l'inquisition à Naples. Une sédition éclata; les Espagnols faillirent être chassés du royaume, et l'empereur dut céder. Que lui importait l'inquisition? Il n'avait voulu que faire acte de catholicisme. L'acte était fait; Paul allait en payer les frais,

290 HISTOIRE DU CONCILE DK TRENTK

La diète (l^"" septembre) venait de s'ouvrir à Aiigsbourg. L'empereur- y peignit avec amertume rinutilité de ses efforts pour pacifier l'Europe au moyen d'un concile ; puis, après avoir arraché aux protestants la pro^ messe de s'y soumettre dès qu'il aurait repris le cours de ses délibérations, il fit écrire au pape par les prélats de la diète une lettre « qui commençait, dit Paîlavicini, pa¥ une mielleuse prière, et finissait par darder l'aiguillon d'une menaçante protestation. » C'était avec une profonde surprise , disaient les prélats, qu'ils avaient appris la translation ; et ils la représentaleilt nettement comme anéantissant l'autorité de l'asséniblée. En fait, ils avaient raison, et l'inaction des Pères de Bologne le prouvait mieux que quoi que ce fiit; mais c'était pourtant un curieux spectacle que celui d'un concile devenant nul , aux yeux des principaux prélats d'une grande nation, par le seul fait de passer dans une ville appartenant au chef de l'Église.

Ce serait donc aussi une curieuse histoire que celle de la défiance dont les souverains les plus catholiques se sont en tout temps montrés animés envers la cour de Rome. Charles-Quint et les siens ne faisaient ici qu'exprimer, un peu plus franchement que d'autres, parce qu'ils étaient plus forts , ce que les papes lisaient, ou, pour mieux dire, ce qu'ils lisent dans les cœurs de tous leurs amis couronnés , car rien , à cet égard , n'est changé. Vous entendez journellement des plaintes, des cris d'indignation et de scandale, contre les quelques gênes auxquelles la loi française soumet les relations de l'Église avec son chef; il semblerait que la France est le seul pays où l'on se défie du pape. La défiance y est plus franche ; mais ailleurs c'est bien auti'e cïiosè en-

core. Les gouvernements les plus catholiques sont les plus sévères pour leurs évêques et les plus ombrageux du côté de Rome. En France, un évêque publie tout ce qu'il veut ; il est soumis ensuite, et seulement pour ses actes officiels, à l'inoffensive juridiction du Conseil d'État, En Autriche, en Toscane, dans plusieurs autres états d'Allemagne ou d'Italiéj il ne pourrait publier une ligne, ni comme évêque, ni simplement comme auteur, sans ravoir préalablement soumise aux censeurs du gouvernement. En France, les communications officielles du clergé avec le pape doivent passer par le ministre dés cultes, mais rien n'empêche les évêques d'avoir inoiïiciellement avec Rome autant de relations que bon leur semiîle; dans les étals que nous avons nominés, toute correspondance , même privée , est , sinon interdite , dii moins activement surveillée. Quant k la réception des brefs du pape, ces gouvernements ne tiennent pas moins que cl'auires au droit d'en autoriser ou d'en empêcher la publication. On a beaucoup crié, tout récemment, contre le roi de Prusse, pour avoir interdit à ses sujets catholiques d'aller étudier la théologie à Rome; et il n'a fait que ce dont plusieurs princes catholiques, même italiens , lui avaient donné l'exemple. Que diraient nosuitramontains de Paris si le gouvernement français s'avisait d'ôter un saint du bréviaire? Le gouvernement autrichien en à ôté Grégoire Vil. — il va sans dire que nous n'approuvons pas également toutes les mesures citées ci-dessus. Nous n'aimons pas voir un évêque soumis, pour ses moindres actes, au joug humiliant de la police ; nous ne faisons que citer, et nous disons : Voilà où en Sont, eh réalité, sous ces beaux dehors d'union et de soumission filiale, les relations de la catholicité avec

son chef; voilà la confiance que le pape inspire aux gouvernements qui usent le plus de son nom, d'un autre côté, dans tout ce qui sert leurs projets ou leur despotisme.

Paul m n'avait cependant rien négligé pour prévenir la menaçante démarche des prélats de l'empereur. Il était allé jusqu'à lui offrir de le proclamer roi d'Angleterre, et même de lui fournir des troupes pour conquérir ce royaume, censé vacant depuis l'excommunication de Henri VIIl ; mais il était par trop visible que le rusé vieillard se proposait, avant tout, de l'éloigner et de le distraire. Aussi l'empereur ne lui répondit-il qu'en envoyant à Rome le cardinal Madrucci, évêque de Trente, pour solliciter de nouveau le retour du concile dans cette ville. Le cardinal arrive k Rome. Le pape le reçoit très-bien, mais sans s'expliquer ; il lui permet seulement d'exposer en consistoire l'objet de sa mission. Le 9 décembre, en présence des cardinaux , Madrucci reproduit solennellement sa demande. C'est au nom de Dieu, dit-il, au nom de l'empereur, au nom de l'empire, au nom de tous les amis de la religion, qu'il supplie le pape de renvoyer à Trente les évêques de Bologne; il demande aussi qu'on veuille bien décider si c'est aux cardinaux ou au concile qu'appartiendrait l'élection d'un nouveau pape, le siège venant à vaquer*. C'était rappeler assez clairement au

* Plusieurs de ces détails, niés par Pallavicini, nous ont paru sufiBsamment prouvés par le témoignage d'autres auteurs, nolamment Raynaldus, Sleidan et De Thou, d'accord avec Sarpi.

pape... quoi? Ses quatre-vingts ans et le compte qu'il aurait bientôt à rendre k Dieu? Hélas! les idées religieuses n'avaient habituellement pas grand'chose à faire dans tout ceci. On ne voulait que prendre Paul III par son faible, eii lui faisant entendre qu'il ne serait bientôt plus là pour protéger ses enfants contre la colère de l'empereur. Mais il y avait quelqu'un que Paul III aimait plus que ses enfants : c'était lui-même. Il y avait quelque chose qu'il aimait plus que lui-même : c'était l'omnipotence du Saint-Siège. La question avait grandi, h ses yeux, en proportion des instances de l'empereur, et de l'affront qu'on lui avait fait faire par des évêques. Plaisance même. Plaisance qu'on avait gardée (( comme un aimant «qu'on aurait à la main pour attirer l'âme de fer du pape*, » Plaisance ne l'émouvait plus. A aucun prix , il ne voulait qu'on retournât k Trente; mais comme son courage n'allait pourtant pas jusqu'à l'avouer, ce qui eût immédiatement causé un schisme, — prières, menaces, rien ne put lui arracher une réponse. Le cardinal repartit pour l'Allemagne, laissant l'affaire-à Diego de Mendoza, jadis ambassadeur auprès du concile, et maintenant chargé des mêmes fonctions auprès du pape. Peu de jours après , Mendoza reproduisit tous les griefs et toutes les demandes. Sans protester encore, il déclara avoir ordre de protester, pour peu que le pape tardât à accorder satisfaction.

Ce fut alors que Paul III, levant le masque, ou, si l'on veut , prenant un masque nouveau , jugea bon d'entrer dans un rôle que nous l'avons vu préparer de longue main : c'était d'envisager l'affaire comme un débat entre

1 Pfillav. liv. X, cl}, vu.

les deux assemblées^ Il se mettait ainsi Gomme en dehors de la querelle ; il avait Tair de n'agir que par respect pour l'indépendance du concile et poui* le vœu de la majorité ; enfin^ il gagnait du temps.

Son premier pas dans cette nouvelle voie fut de répondre à Mendoza qu'il ne pouvait prononcer sans avoir pris l'avis des évêques de Bologne. La question allait se trouver de plus en plus faussée^ puisque les deux partis ne seraient plus sur le même terrain; Gliarles^Quint réclamait au point de vue de la convenance, de la nécessité^ et l'assemblée allait répondre au point de vue du droit.

Elle répondit, en effet, comme on devait s'y attendre, qu'elle se considérait et ne pouvait pas ne pas se considérer comme la seule assemblée légitime. Sans repousser absolument l'idée d'un retour à Trente^ elle déclarait que le seul moyen de la faire revenir sur sa décision, c'était que les évêques de Trente commençassent par s'y soumettre et vinssent k Bologne , ou , du moins , se déclarassent prêts à y venir. Alors, mais alors seulement, on pourrait voir ce qu'il y avait de mieux à faire.

Cette réponse, en soi, n'avait rien que de raisonnable ; mais pour en être satisfait, il aurait fallu oublier qu'elle était dictée par le pape, que les prélats de Bologne n'avaient aucune envie de retom'ner à Trente, et que, en somme, il n'y avait à peu près aucun espoir d'y revoir le concile. Charles-Quint parut cependant accepter la question dans ces nouveaux termes ; mais ce fut, selon sa coutume , pour la trancher aussitôt dans son sens. Prenant donc directement à partie l'assemblée de Bologne, il ordonna aux deux agents qu'il avait dans cette Mlle, François Vargas et Martin Velasco, d'user sans

délai des pouvoirs dont il les avait investis ^ mais que personne ne connaissait encore. En conséquence, le 16, janvier }5/}8,ils demandent audience. On délibère, et l'assemblée s'en remet au cardinal Del Monte, seul légat présent y car son collègue était à Rome. Del Monte les fait introduire, et ils présentent leur mandat. « Contraint de protester, pour le bien de la religion et de l'Église, contre certains hommes qui se disent légats apostoliques^ et contre une certaine assemblée qui s'intitule concile, l'empereur a nommé et nomme, pour agir en son nom, les deux personnages ici présents \ » Et non contents de cette introduction insultante, les envoyés demandent qu'on laisse entrer cinq témoins et deux notaires, qu'ils ont amenés avec eux pour dresser l'acte de leur protestation. On délibère ; on vote de les renvoyer au surlendemain. Ils insistent, et, après quelques pourparlers , on cède. Seulement , avant de leur accorder la parole, on leur signifie un acte portant qu'on ne serait point tenu de les entendre, puisque ce n'est pas au concile que l'empereur les adresse, mais li une certaine assemblée illégitime, qui n'est sûrement pas celle de Bologne. Alors Vargas, avant d'en venir encore à, la protestation, exhorta vivement ce qu'il appelait toujours Vassemblce à bien peser ce eju'elle allait dire et faire. Et comme il s'écriait ; n Nous soinmes ici, nous, procureurs légitimes de l'empereur !» — « Moi aussi^ dit le cardinal, je suis ici vrai légat d'un vrai et indubitable pontife, et c'est ici un concile légitime , légitimement transféré, poiu* la gloire de Dieu et pour le bien de l'Église. » La gloire de Dieu, le bien de l'Église^,

^ Tous ces derniers détails sont tirés de Pallavicini.

grands mots dont il y avait trente ans qu'on ne se payait plus ; mais, malgré cela, Del Monte avait incontestablement le beau rôle. Ces légats devenus illégitimes pour avoir usé de pouvoirs d'une légitimité patente, ce concile cessant d'être un concile parce qu'il avait prononcé contre l'avis de quatorze de ses membres, — tout cela sentait plus la brutalité du soldat que la dignité du prince.

Plus raisonnée et plus calme, la protestation écrite, que lut ensuite- Velasco , n'était guère plus logique. Après un long tableau de tout ce que Charles-Quint avait fait pour préparer et faciliter le concile, la translation était déclarée déraisonnable, précipitée, nulle; l'avis de l'assemblée, en vertu duquel elle avait eu lieu, était appelé trompeur, vain, captieux, digne cent fois d'être rejeté par le pape. Comment donc le pape osaitil, ajoutait-on, donner lui-même à cette coupable scission le nom de translation, à cette assemblée illégitime le nom de concile général? L'empereur déclarait enfin aux évêques qu'il metta^; dès lors sur leur compte tous les maux à venir, et qu'il allait aviser aux moyens d'en garantir ses états.

La réponse orale fut vive; la réponse écrite, fort douce. On la publia quatre jours après. Elle n'avait qu'une phrase : « Les choses alléguées étant manifestement en désaccord avec l'intention pieuse et catholique du très-invincible empereur, le saint concile est convaincu qu'elles ont été dites, ou sans mandat de sa part, ou sur un faux exposé à lui fait. »

Cependant l'empereur n'avait jamais paru moins en train de s'amender. Huit jours après la protestation de Bologne, Mendoza la reproduisit à. Rome, en plein consistoire, devant le pape. Mêmes idées, mêmes^ formes, à, cela près que l'ambassadeur se mit à genoux, ce qui faisait encore mieux ressortir l'incroyable audace de ses paroles. « Qu'on se figure, dit Pallavicini, la terreur de tels auditeurs, réunis en si grand nombre dans la cour la plus auguste de l'univers, au bruit de ce tonnerre éclatant lancé par un Jupiter qui avait la foudre en main. »

Paul III n'avait plus de refuge que dans la dernière partie du rôle que nous avons précédemment indiqué. Quelques jours après la protestation de Mendoza, il le fait appeler en consistoire. L'ambassadeur lui trouve l'air plus calme et plus naturel que jamais. La réponse, composée, dit-on, par le cardinal Polus, est lue par le secrétaire du pape, l'évêque de Foligno. Elle n'a pas moins de vingt-cinq pages, mais, dès la première, on voit où le pape veut en venii*. Selon lui donc, tout cela n'est qu'un malentendu. La protestation de l'empereur n'était destinée à être lue que dans le cas où lui, le pape, refuserait de prendre connaissance du différend survenu entre Sa Majesté et le concile de Bologne, Or, il ne l'avait pas refusé ; il était prêt à le faire, et avait même chargé quatre cardinaux de lui présenter un rapport sur cet objet. Donc, il n'avait pas à répondre à la

^98 HISTOlllii eu COiNCIIili DE TRENTE

protestation. Il regrettait seulement que les termes en fussent aussi vifs, mais il n'en était pas moins sensible au zèle de l'empereur. Il était heureux, en particulier, de voir un si grand prince lui reconnaître hautement la qualité de juge souverain dans cette affaire. Il terminait en disant qu'il allait interdire aux deux assemblées tout acte synodal j et qu'elles auraient un mois pour lui soumettre leurs raisons.

Alors, quoique Mendoza fût sorti en déclarant qu*on lui faisait dire tout autre chose que ce qu'il avait (dit, tout autre chose que ce que l'empereur l'avait expressément chargé de dire, — Paul écrivit aux évéques çlé Trente qu'il était prêt à les entendre. Jusque-là, disaitil, il avait regardé la translation comme bonne, la Jugeant sur le bruit public ; mais, puisque ce point était remis en question, il était prêt à n'être plus qu'un juge impartial, écoutant les raisons de tout le monde, pesant avec soin le pour et le contre. Cette impartialité au bout d'un an, ce désintéressement profond dans une affaire oii on le savait tant intéressé, cette allégation curieuse que, jusque-là, il n'y avait pas regardé de près, — tout cela, dans une pièce moins grave, eût presque fait demander s'il plaisantait. Aussi ne lui fit-on qu'une réponse ambiguë, où, sans lui contester cette qualité de juge^ on évitait de paraître plaider à son tribunal La lettre des évêques n'était, en somme, qu'une invitation pressante à désapprouver la translation.

(Deux de Bologne, invités aussi à plaider leur cause, furent plus clairs, mais tout aussi inquiétants. Ils avaient fini par prendre l'affaire au sérieux. Forts de leur droit, ils plaidaient nettement ^ directement. Ils pressaient, ils sommaient presque le pape de leur donner

LIVr.E TROISIÈME 599

raison ; mais, les autres ne plaidant pas, ee n'était phis un procès, et Paul ne se sentait plus juge dans le -sens où il tenait tant à l'être. Le inois était depuis longtemps fini; moins que jamais, le pape avait envie de prononcer.

En attendant, on était en 15A8, k la fin d'avril. Il y avait près de quatorze mois que le concile était interrompu. « La correspondance de Mendoza avec sa cour pendant ces luttes, dit Ranke, est la chose du monde la plus inouïe ; rien n'approche du contenu de ces lettres au sujet de la cour de Rome. C'est une haine profonde, un indicible mépris, ime méfiance telle qu'on s'attendrait K peine ii en voir ime pareille entre les plus grands scélérats. »

L'Allemagne ne tenait plus h Rome que par un fil, et le, jxape trouvait encore moyen de négocier avec l'empereur pour la restitution de Plaisance. Charles éluda, puis refusa. Nouvelles sollicitations ; nouveaux refus. Paul parla enfin d'excommunier, non l'empereur, il n'eût osé, mais ceux qui occupaient la ville : comme si ceux qui occupaient la ville n'y étaient pas pour Terapereur. En même temps, il jetait dans l'ombre les fondements d'une ligue contre lui. Mais les Vénitiens, sur qui il avait beaucoup coniplé, firent entendre qu'ils ne se. souciaièjit pas de s'a,llier avec un pape aussi vieux. Son successeur pouvait avoir d'autres vues et leur laisser l'Empire sur les bras. Le roi de Fi*ance, dit Pallavicini,

300 HISTOIRE DU CONCILE t>E TRENTE

ne se souciait pas non plus « de s'embarquer sur un vaisseau si usé. » Il n'y eut donc ni excommunication ni guerre.

Charles, de son côté, commençait k voir qu'il n'obtiendrait rien. Il prit donc le parti d'attendre la mort du pape, dont on parlait depuis longtemps comme du seul événement qui pût délier tant de nœuds. Mais comme Paul III était encore presque aussi vigoureux de corps que d'esprit, il importait à la pacification de l'Allemagne que tant de questions ne restassent pas en suspens. Charles n'avait pas renoncé à la chimère de ramener l'unité par un concile. Il ne paraissait pas sentir ce qu'il y avait d'absurde dans la promesse arrachée de nouveau aux protestants de recevoir les décrets à venir, alors qu'ils repoussaient les décrets déjà publiés ; et si, comme c'est plus probable, il ne pensait pas que cette promesse dût jamais se réaliser quant aux dogmes, il y attachait politiquement une immense importance. Tant qu'elle subsistait, tant qu'on admettait ou qu'on paraissait admettre la possibilité d'une réconciliation, la scission n'était pas complète, l'empire pouvait encore être un tout. Or, cette promesse, il était clair qu'une fois le concile rompu et l'idée d'un concile définitivement abandonnée, on s'en considérerait comme dégagé. Un concile allemand n'eût servi de rien. L'empereur en avait souvent menacé le pape ; mais, entre les protestants et lui, c'était toujours d'un concile général qu'il avait été question. Il imagina donc de publier un décret où seraient provisoirement réglés tous les points en litige : catholiques et protestants y resteraient soumis jusqu'à la reprise du concile. De là le nom ai" Intérim [en attendant] sous lequel cet acte est connu.

C'était une singulière idée que celle de régler provisoirement ce qu'il y a, ce semble, de moins provisoire au monde, les articles de foi. Mais si l'Intérim renfermait des concessions importantes, telles que le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces, il y avait aussi beaucoup de points sur lesquels Charles- Quint n'aurait pu céder sans donner les mains au renversement du romanisme. Sur ceux-là donc, il n'y avait concession que dans le fait de les présenter comme provisoires ; mais cela seul était encore une insulte k l'Église, une insulte au pape, car il y en avait peu qui né fussent depuis longtemps des articles de foi, et qu'un catholique fût libre de ne pas regarder comme définitivement réglés.

Aussi arriva-t-il ce qu'on aurait dû prévoir : personne ne fut content. Les évoques les plus dévoués h l'empereur ne pouvaient se dissimuler qu'il n'eût largement outrepassé les bornes raisonnables du pouvoir civil. Comme prince, il avait le droit de laisser les protestants libres ; mais faire un choix dans ce qu'ils auraient h croire ou à ne pas croire, leur accorder certains points plutôt que d'autres, c'était trancher du pape, et faire, tout en prétendant rester catholique, ce que Henri VIII avait fait en cessant de l'être. D'ailleurs, les rédacteurs du'décret ne s'étaient pas même astreints k suivre exactement les canons arrêtés à Trente ; le chapitre de la Justification, surtout, semblait écrit par Luther. Que signifiaient ces renvois k un concile futur, puisqu'on traitait comme non avenus les décrets d'un concile tout récent? L'empereur entendait-il donc qu'on revît aussi ces mêmes décrets? C'était impossible, disait-on, c'était absurde , puisqu'il avait lui-même reconnu la léga-

302 HlSÏOlr. E DU CONCILK DE TRENTE

lité et conséquemment l'infaillibililé de rassemblée; aussi longtemps qu'elle n'avait pas quitté Trente. — Et si les catholiques parlaient ainsi en Allemagne, sous la main de Gliarles-Quint, c'était bien autre chose en Italie.

En s' aliénant les catholiques, qu'avait-il gagné chez les protestants? Rien, ou à peu près rien. Si l'Intérim leur plaisait comme acheminement k une rupture avec le pape, ils n'y trouvaient, au fond, aucune satisfaction. Ces quelques concessions que leur faisait l'empereur, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il n'avait pas voulu ou pas pu leur accorder ? Le mariage des prêtres ne les réconciliait pas avec la suprématie du pape ; l'autorisation de communier sous les deux espèces ne leur rendait pas plus aisé de croire h la messe, aux sept sacrements, h. l'invocation des saints, h beaucoup d'autres choses nécessairement conservées dans l'Intérim. Enfin, ils savaient que l'Église ne reconnaîtrait jamais à l'empereur le droit qu'il venait de s'arroger, et ils ne pouvaient lui savoir beaucoup de gré de leur avoir donné ce qui ne lui appartenait pas.

Vt

Tous les yeux se tournaient vers Rome. On s'attendait à une explosion terrible, et l'empereur n'était pi'obabiement pas des moins inquiets. Il avait touché aux choses de foi ; il n'avait pas même respecté les décisions légitimes du concile ; il pouvait être excommunié sans qu'aucun catholique sincère et conséquent eût rooyeo

fie se.décléivei' pour lui, et rexconamunicalion le poussait droit ou à une rélraclulion humiliante ou k un schisme. Or, à côté des hardiesses dogmatiques, l'Intérim renfermait tous les éléments d'une éclatante rupture. Les onze articles des Espagnols de Trente y avaient passé presque mot à. mot. L'autorité épiscopale y était déclarée de droit divin ; .le pape n'y était reconnu cheif de l'Église que comme un magistrat suprême, nécessaire à l'unité, comme Test un roi dans uniroyaume, mais non de nécessité absolue et telle que l'Église ne pût exister sans lui, — tandis que, dans le système papal ou ultramontain, c'est lui qui est la base, la pierre angulaire, la source de tous les pouvoirs.

Ce fut cependant le pape qui, malgré tant de sujets de plainte, resta le plus calme et comprit le mieux la situation. S'il nous appartenait de le juger au point de vue catholique, nous dirions qu'il était de son devoir d'excommunier l'empereur ; nous serions (ondes k lui reprocher, comme une trahison envers le Saint-Siège, son obstiné silence après de telles agressions. Mais, politiquement, l'avenir devait lui donner raison. Il comprit donc que l'Intérim allait se détruire de lui-même. La meilleure punition h infliger à l'empereur, c'était de le laisser assister à la ruine de son œuvre, avec le renom d'avoir travaillé pour les hérétiques et de n'avoir rien obtenu d'eux.

Ce fut d'eux, en effet, que vint surtout la résistance, li' empereur ayant déclaré, dans le préambule du décret, qu'il n'entendait ni adopter lui-même, ni faire adopter à qui que ce fût les doctrines modifiées en vue des protestants, l'Intérim n'obligeait en rien les catholiques, et ce n'était qu'en théorie qu'ils pouvaient en être mécon-

tents ; mais quant aux réformés, ou ils le repoussaient hautement, ou ils n'y obéissaient que pour la forme et avec une répugnance qu'ils ne cherchaient même pas à dissimuler. Frédéric de Saxe, quoique prisonnier, refusa obstinément de s'y soumettre ; beaucoup de villes ne s'y soumirent que sur des menaces de guerre et de ruine. Il est vrai que Charles n'exigeait pas qu'on se déclarât convaincu des choses enseignées dans son décret. Pourvu qu'on rétablît les formes romaines, messe, images, etc., il ne demandait pas compte du reste; mais ces formes, que quelques-uns regardaient ou feignaient de regarder comme indifférentes, n'en étaient pas moins, pour beaucoup d'autres, une idolâtrie à laquelle leur conscience leur défendait de prendre aucune part.

Ajoutez à cela les embarras que créait, au sein des populations catholiques, le décret de réformation publié avec l'Intérim*. Tant qu'il ne s'était agi que de mettre sur le papier, en dépit du pape, une foule de réformes jusque-là refusées par la cour de Rome, Temperem' n'avait eu qu'à se louer du zèle et de la docilité de ses évoques ; mais dire et faire sont deux, surtout lorsqu'il s'agit de donner à ses dépens l'exemple de ce qu'on a préconisé. En outre, on ne pouvait faire un pas sans se trouver en présence d'obstacles que le pape seul pou- . vait lever, et qu'on n'aurait pu renverser sans briser du même coup les derniers liens avec Rome. Tout ce qu'on voulait créer, on sentait qu'on le bâtirait sur le sable si le pape ne concourait à poser les fondements ; tout ce qu'on voulait détruire, on le trouvait établi sur des règles ou sur des dispenses papales : ces règles, ces dis-

» 2 juillet 1548.

penses, à moins de rompre avec le pape, comment les annuler? Après bien des tâtonnements, l'empereur vit qu'il n'y avait rien à faire sans son secours. Il le lui fit demander. De l'Intérim, comme on le pense bien, pas un mot ; le pape était ce»sé ne pas en savoir l'existence. C'était uniquement aux réformes disciplinaires qu'il était prié de prêter son aide.

Heureux de ce retour et bien sûr d'en tirer parti, le pape ne se hâta pas d'accéder au vœu de l'empereur. Ce n'était pas seulement, il est vrai, pour rehausser le prix du service à rendre ; parmi les réformes auxquelles on l'appelait à concourir, il y en avait plus d'une qu'il lui tardait peu de voir accomplie. Ce fut donc le sujet d'une négociation entre l'empereur et l'évêque de Fano, Pierre Bertano, nonce auprès de lui. Enfin, Paul consentit ; mais on allait bientôt voir dans quel sens il se mettait au service de la volonté impériale.

D'abord, au lieu de deux légats qu'avait demandés l'empereur, il se contenta d'envoyer deux nonces. Ce n'était, au fond, qu'une différence de noms ; mais les noms disent quelquefois beaucoup. Un légat est le représentant du pape ; c'est comme le pape lui-même. Un nonce n'est qu'un envoyé, un agent, un ambassadeur ordinaire ; c'est le plus souvent un simple évêque, tandis que le légat est toujours un cardinal. — Ce furent donc deux évêques, Lippomani, coadjuteur de Vérone, et Pighini, évêque de Ferentino, qui furent adjoints à Bertano.

Ils a:rrivèrent en Allemagne avec une bulle où il était à peine dit un mot des réformes décrétées par l'empereur, et de la coopération réclamée par lui. Le pape feignait d'avoir compris qu'on lui demandait seulement les

3ôÔ HISTOIRE pu CQMCIL^ DE, TRENTE

moyens dç rouvrir l'Église à. ceux qiii se présenteraienV pour y rentrer. Il se bornait donc h, investir les trois nonces du pouvoir de lever toute espèce d'excommunications et de censures j même pour cau&r de bigamie^, disait la bulle ; ingénieux mojien d'accréditer ce vieu^ mensonge que la bigamie pourrait bien être une dea choses autorisées par la Réforme. Au reste, on ne s'en tenait pas à des insinuations perfides; la bulle était, sur d'autres points, d'une franchise effrayante. Les nonces pouvaient dispenser de tout engagenient pris, même sous serment, avec les princes et les peuples hérétiques; ils pouvaient absoudre de tout parjure commis h leurs dépens, C'était, comme on voit, s'y prendre assez mal pour ramener les protestants à l'estime et à l'obéissance de l'Église j c'était ruiner aussi toute la politique de Venipereur, en achevant d'anéantir le peu de confiance que l'on avait encore en ses promesses.

Aussi fut-il plus mécontent que jamais ; d'autant plus que le pape, dans cette même bulle, se dédommageait de son mieux des empiétements de l'Intérim. Elle portait, entre autres choses, que tes princes déchus qui rentreraient dans le sein de l'Église seraient immédiatement remis en possession de leurs Étais. C'était supposer» en premier lieu, que l'empereur les en avait dépouillés comme hérétiques, tandis qu'il avait toujours prétendu ne les attaquer que comme rebelles ; c'était, supposer, en second lieu, que son consentement ne serait pas nécessaire pour qu'ils rentrassent dans leurs droits.,

l,es nonces furent généralement mal reçus. « Qifând Pighiffiï, dit Pallavieîni', continua sa roule à travers

1 Liy. XI, ch. ii

l'Allemagne, il y aperçut de faibles dehors de religion ' que les victoires, et les édits de l'empereur y avaient introduits à grand'peine ; mais il trouva les esprits plus hérétiques que jamais, au point que les messes étaient célébrées sans assistants., A peine voyait-on quelqu'un réclamer auprès des nonces l'usage de leurs pouvoirs, ou les recevoir poliment comme de coutume. -> A quoi l'historien ajoute naïvement : (c li était visible que tous les efforts seraient inutiles, si on ne les appuyait par les armes. » Les protestants ne fournirent donc aux nonces h peu près aucune occasion de rouvrir le bercail à des brebis égarées. On avait fait pourtant la porte assez large, liés moines défroqués n'avaient, pour rentrer en grâce, qu'à porter leur ancien habit sous leurs habits séculiers ; et quant à ceux qui s'étaient mariés, le pape, sans les absoudre par une mesure générale, offrait de statuer individuellement sur chacun d'eux avec le plus d'indulgence possible.

Mal reçus par les protestants, les nonces ne l'étaient guère mieux par les catholiques. L'ambiguité de leur mission, l'inutilité patente des résultats, l'animosité entretenue par le maintien de la translation à Bologne, tout contribuait à les faire voir de mauvais œil, et l'empereur, sans rompre avec eux, ne se souciait plus de leur donner rien à faire. Après un séjour de six mois dans diverses villes d'Allemagne, ils parlèrent de s'en aller, Çharles-Quint demanda alors qu'ils déléguassent aux évêquea une pariie de leurs pouvoirs. Après de longs pourparlers, on rédigea une espèce de décret, moitié impérial,, moitié papal, où la bulle fut insérée sans rao^

» De c^holicisme.

dification, mais accompagnée de règlements auxquels elle était censée donner la sanction de la cour de Rome.

VU

C'était vers la fin de 15^9. Il y avait donc près de trois ans que le concile dormait. Quelques évoques espagnols étaient encore à Trente ; quelques italiens k Bologne. Protestations permanentes pour et contre la translation.

Elle arriva enfin, cette mort qui faisait depuis si longtemps le sujet des conversations et des vœux de l'Europe. Après unpontificat de quinze ans, Paul expira le 1 novembre, regretté des Romains, qu'il avait su s'attacher, admiré des hommes d'État, qui le reconnaissaient pour leur maître, mais chargé d'un bien lourd fardeau aux yeux de la religion et de l'histoire. Dieu le frappa par où il avait le plus péché. Après avoir foulé aux pieds toutes les lois et toutes les convenances pour charger d'or et d'honneurs des enfants nés k sa honte, ce fut en apprenant la trahison de son petit-fils Octave, secrètement d'accord avec l'empereur, qu'il se sentit défaillir. En moins de trois jours, il était mort. Eut-il, à ses derniers moments, quelques réveils de conscience et de piété sérieuse ? Les premières lueurs de l'éternité lui firent-elles enfin apercevoir sous son vrai jour cette longue suite de ruses avec les forts, de violences avec les faibles, de mensonges aux hommes et à Dieu? Peutêtre ; peut-être aussi, et ce n'est que trop probable, peut-être persista-t-il jusqu'au bout h fie se rien repri?'»

cher. Et de quoi, après tout, se serait-il accusé? Soldat, il avait gardé son poste ; général, il avait suppléé à la force par la ruse. « Prince de glorieuse mémoire, dit l'historien du concile, il ne se montra homme que par un excès de tendresse pour les siens ; dans tout le reste, il mérita, aux yeux de l'Église, le nom de héros i. » L'Église, pour lui, c'était lui ; et tout ce que son dévouement à sa propre grandeur lui avait inspiré de plus coupable, qui sait s'il ne se préparait pas à, s'en faire un mérite auprès de Dieu?

Eh bien, osons le dire, une vie comme la sienne est peut-être plus honteuse, au fond, pour l'Église et la papauté, que celle de tel ou tel pape dont le nom fait horreur. Les grands crimes sont, en quelque sorte, plus personnels. Ceux d'Alexandre VJ, par exemple, sont plutôt ceux de l'homme que ceux du pape ; un catholique peut les exsécrer comme nous, sauf k nous expliquer ensuite, il est vrai, comment l'infaillibilité a pu résider chez un pareil homme. Chez Paul III, ce ne sont pas des crimes saillants et isolés ; c'est un long tissu' d'immoralités, qui ne sont ni des meurtres ni des incestes, mais dont le catholicisme et la papauté restent et resteront éternellement solidaires. L'histoire à la main, nous pouvons prouver que Paul III fut le représentant et comme la personnification du catholicisme tel qu'il était, tel qu'il devait nécessairement être en face de la Réforme et des tendances développées par elle. Répugnance k convoquer un concile, précautions prises pour en rester le maître, ruses de toute espèce pour en dicter ou en fausser les décrets, tout ce qu'il avait res-

* Pallay. liv. XI, ch. vi.

31^ HISÏOIRK pu ÇQKGIL^ DE TRENTE

senti, tout ce qu'il avait fait ou voulu faire, — un autre pape, à sa place, l'eût ressenti, l'eût fait, l'eût voulu faire comme lui. Dieu l'a jugé; taisons-nous. A la vue des angoisses de ses dernières années, nous n'avons pas un grand effort de charité à faire pour éprouver plus de pitié que de haine envers un vieillard accablé sous un pareil faix ; mais, ce faix d'erreurs et d'abus, plus nous serons indulgents envers ceux qui l'ont porté, plus, comme nous l'avons déjà, dit ailleurs, plus nous aurons le droit d'être sévères envers l'Église qui le leur mettait sur les épaules.

A qui allait-il passer, ce fardeau? — Rarement l'Europe se l'était demandé avec plus d'intérêt et d'inquiétude.

Tout a été dit sur les conclaves. Les historiens les plus catholiques n'ont pu que gémir sur ce qu'il y a de fâcheux, selon eux, et de profondément scandaleux, selon les autres, dans la manière dont ces assemblées se tiennent Ji peu près toujours, dans les intrigues qui en prolongent la durée, dans cette prépondérance hautement donnée aux intérêts politiques sur ceux de la religion et de la foi. Qu'est-ce, et surtout qu'était-ce que l'élection d'un pape, sinon un débat entre les puissances appelées à y concourir par leurs cardinaux? Les quel- .ques fornies religieuses jetées par-dessus cet anias d'affaires terrestres, semblaient n'avoir été imaginées que pour convier l'hypocrisie k ce congrès de toutes les pas-

sîôns. Commencer par l'invoGation solennelle (Itï Saint- Esprit chacune de ces journées que vont remplir tâht de brigUes, quelle insulte în Saint-Esprit et à Dieu ! Proclamer comme œuvré de Dieu le résultat de ces lôngties machinations, quelle insulte h la religion, à la conscience, au bcm sens ! Mais non : ils sont tellement familiarisés, ces hommes, avec ce qu'il y a de plus étrange, que ni leur raison ni leur conscience ne s'en offensent plus. Écoutez encore celui que rioilsj retroti^ Vôns toujours sur la brèche, dès qu'il s'agit de défendre un paradoxe ou un abus, (( Dieu lui-même, dît-il, en lié produisant qu'après tous les autres l'être le plus graiid et le plus parfait qu'il ait mis sur la terre, a voulu noiis apprendre que la lenteur, dans les œuvi'es importantes, n'est pas une preuve qu'elles soient moins lé résultat dé sa volonté, mais au contraire le cachet plus exprès de cette volonté même. » Ainsi, de quoi nous plaignonsnous? Plus un conclave a duré, plus il y a eu d'intri-gués, — plus il y a dé chances que l'élu eM l'élu dé Dieu;

■ L'histoire intime dés conclaves serait donc un des livres les plus intéressants, mais aussi des plus affligeants, qui aient jamais été faits. Ce mot même de côm clavcy qui signifierait fei^mé, fei*inà à ctcf, et qu'on cherche à justifier par un luxe inouï de portes et dé sentinelles, — c'est déjà un mensonge. En dépit du secret juré et de ce triple rang de corps de garde, il est de notoriété publique que les lettres, les émissaires, passent et repassent à peu près sans aucune gêne. Ce pain, ce morceau de viande qu'on apporte pour tel ou tel cardinal, ouvrez-le, et vous y verrez peut-être le billet qui Va décider l'élection. Tout cèîêi se sait, se toit.

Personne n'est trompé, mais tout le monde veut l'être, parce que tout le monde en a besoin pour tromper à son tour. Ici, du reste, comme partout ailleurs, nous savons distinguer entre les personnes et les choses. Le pape étant un souverain temporel, et surtout un souverain appelé à se mêler plus ou moins des affaires de tous les autres, il est naturel et inévitable que la politique ait part k son élection. Quand les cardinaux voudraient la bannir, ils ne le pourraient pas. Tant que la papauté sera ce qu'elle est, — et comment serait-elle jamais autre chose? — un conclave sera un spectacle affligeant pour tous les amis de la religion, h quelque communion qu'ils appartiennent. Peut-être n'y en a-t-il eu aucun où des cardinaux n'aient gémi d'un pareil état de choses ; mais il n'y en a guère eu non plus où la grande majorité n'ait accepté sans scrupule les conséquences de son rôle, et n'ait paru plus heureuse que peinée d'avoir à s'agiter des jours, des semaines, des mois, dans cette atmosphère d'intrigues. Des semaines, des mois ! Si c'était de l'histoire ancienne, le croirions-nous seulement? Se figure-t-on ce que quarante ou cinquante hommes, condamnés à rester enfermés ensemble jusqu'à ce qu'ils aient fait choix d'un d'entre eux, peuvent avoir à se dire, à calculer, à combiner, pendant cinquante, soixante, soixante-dix jours ? — On s'y perd. C'est presque de l'héroïsme.

Ce fut donc pendant soixante et onze jours bien

comptés (du 28 novembre 15/j9 au 7 février 1550) que les cardinaux restèrent en conclave pour donner un successeur à Paul III. Et pourtant, à tous les motifs ordinaires de hâter l'élection, s'en joignait, cette fois, un tout nouveau et tout pressant. L'année 1550 allait commencer. Un jubilé solennel avait été publié ; il s'agissait de l'ouvrir, le 24 décembre, par certaines cérémonies que le pape seul peut accomplir. La ville regorgeait de pèlerins. Tous les soirs, une foule immense s'assemblait autour du conclave pour apprendre le résultat de la votation du jour ; tous les soirs elle s'en allait, mécontente, aigrie, maudissant le conclave et les cardinaux, comme si parmi eux n'était pas celui dont elle se préparait à baiser le pied dès qu'il serait pape.

C'est qu'en effet peu de conclaves s'étaient trouvés plus fortement divisés. Trois factions, comme d'ordinaire, l'impériale, la française et l'italienne, partageaient l'assemblée. L'italienne voulait une des créatures de Paul III. Le cardinal Farnèse, son chef, était trop jeune pour viser sérieusement à la tiare, outre qu'on eût reculé devant l'idée de donner à Paul III son petit-fils pour successeur; mais il lui importait de pouvoir compter, pour sa famille et pour lui, sur la protection du pape futur. Cette faction ne comptait cependant pas tous les cardinaux italiens. L'élévation des Farnèse leur avait fait des ennemis ; on ne voulait pas d'un pape qui, leur devant sa grandeur, se croirait tenu de la mettre à leur service. Les Français portaient le cardinal Salviati ; les impériaux, le cardinal Polus. Il fallait donc trouver uii candidat qui pût réunir les suffrages de deux des trois factions.

Ce fut l'ancien président du concile, le cardinal Del

èi!i HISTOIRE Dû CONCILE Î)Ê TRENTE

Monte. Les Far nèsè TâVaieiit vti tout dévoué à Pàîil llî ; les Français râVàiênt VU lutter Côntfê Yétùpétêiit.hâ. ïnàjorîté lui était acquise, maïs ce n^étâit pas encore assez. L^usage né pettnéttait pas d'élever âU trôné utt cardinal que rêmpéreiir éiJit fôriiiêllement déclaré d'àvlLiicé ne pàâ vouloir pour pape. îî fallait donc le Côiisèntemeiît préalable dé Charlés^Quint, et îfel Mdhtéj principal auteur de là translatiofl, paraissait pliis lôitt qtié personne de Tobtenif jairiais. Cosme, dtic de Flô^ rencé, négocia poiïf lui, et, le 7 février, il était pape.

Or, parmi les engagements discutés d'âvaiice dans îé conclave, et auxquels chaque cardinal, selon rtisâgêj avait promis de se soumettre en cas qu'il fût élti, îè pâHi impérial avait fait insérer Celtii de côntiiîuer' lé Conciîe. En conséquence, JUÏes ÎII était à pêifîè installé, qu'Un ambassadeur extf aordinàif e , Lduiâ d'Aviîâ, âtfivé à Rome ; il apporté, avec les Coînplimenls officiels de l'einpéreUr, la detnânde pressante d'iàViser sâiis délai à l'éXécUtiôn de la promesse. JUÎés fépônd qu'il est prêt, il n'y met qU'urié condition : c*est que le concile, dit-il, serve à ruiner l'héfêsié, et non à démoïii' l'autorité dû Saint-Sîége. G*étàit déjà presque Un refus. A cette cônditïon-lk, iâmais aucun pape n'eût répugné k tenir uiï concile. I)'âitieurs, qUi pouvait la lui garantir? L'éinpèfeuf iuî-inême pouvait-il faire que les points lés -plu§ délicats ne fussent à chaque instant èflleurést Ce (piî était clair, en teut cas, c'est qUé Jules se réservait de rëgïêr, comine son prédécesseur, les droits et là côntpêtencé dû concile. Toutes ïês difficultés àllàîérit dbnô rêflâftfé. Aux anciens motifs dé Paul ÏII, tôu|ôûÉs subsistants, se joignaient ceux du nouveau pâpè. Lui qui était resté Opiniâtrémëfit âËôtdgne jusqu'à là mort de

Paul ni, pouvait-il céder, comme souverain, sans condamner ce qu'il avait fait comme ministre?

Il céda pourtant. Les sollicitations étaient trop vives et l'attente trop générale ;- la nécessité l'emporta sur r amour-propre. Peut-être lui en coûta-t-il moins qu'on ne gérait tenté de le penser, Depuis son exaltation , ce n'était plus le inênie homme. Quoiqu'il eûj toujours aimé les plaisirs, il avait sii, jusque-là, les siibordonner aux affaires ; devenu pape, il s'y livrait tout entier. Ses conseillers avaient de la peine à lui arracher quelques henrgs ponr les intérêt^ les plus pressants. Aiissi peu Ôi^posé qiie qui quç ce fût h céder aucune des prérogatives de ia papauté , il ne les considérait , en quelque sorte, que compe un dépOt à transmettre intact à ses §uççésseur§ ; elles n'étaient pas pour lui l'objet de ce (Culte intiiae auquel tarit d'autres papes s'étaient voués corps et âme, et dont il avait lui-même été, jusque-là, rinflexible ministre, Ce qui contribuait encore à aplanir les obstacles, c'egt qu'il n'avait eu qu'à reprendre pour son compté l'ancien biais de Paul IJI, Nqus avons vu, en effçt, que l'affaire était restée sous la forme çVun procès entre l'eiripereur et l'assemblée de Bologne, procès à vider par devant ie pape. Le représentant de rassemblée étant devenu papê lui-niême, il ne pouvait être juge et partie.- y affaire tombait; il n'y avait plus qu'à çqnYQquer le concile san§ rien dire de ce qui s'était

, Tout cela, on le pense bien, prit infiniment plus de temps que notre rapide récit ne pourrait le taire suppser, Ce ne fut qu'au bout (Je ?lx mois que l'on commença i s'èhtendje.

Restait pourtant à obtenir le consentement de la France. Le choix de la ville de Trente n'avait jamais plu aux Français ; nous avons vu qu'ils la trouvaient à la fois trop italienne et trop allemande, bien qu'il fût impossible, comme nous l'avons vu aussi, d'en trouver une qui ne fût encore ou plus allemande, ou plus italienne. C'était par antipathie pour l'empereur que Henri II avait paru approuver la translation à Bologne; il y avait envoyé un ambassadeur, mais très-peu de ses évoques. On lui fit donc envisager qu'en refusant de les envoyer à Trente, il serait désormais le seul auteur de l'impossibilité du concile. On le flatta de l'idée d'être arbitre, le cas échéant, entre l'empereur et le pape; on acheva de le gagner en lui rappelant ce rôle de (( protecteur du Saint-Siège, » dont tant de ses prédécessem's s'étaient fait gloire. Il fallut aussi lui promettre ^ pour qu'il le promît, à son tour, au parlement et aux évoques, qu'il ne serait porté aucune atteinte aux libertés de l'Église gallicane. Promesse très sage, mais très singulière aussi. Gomment le pape pouvait-il logiquement dire ce que ferait ou ne ferait pas l'assemblée ? N'étaitce pas avouer qu'il se préparait à ne lui rien laisser faire sans son aveu?

Ce point gagné, il y en avait bien d'autres à régler.— C'était d'abord l'éternelle question de la soumission des protestants aux décrets du concile, question plus compliquée que jamais, depuis que le concile avait décidé

des choses auxquelles ils ne pouvaient ni ne voulaient se soumettre. Aussi, en diète, quand l'empereur leur annonça la reprise du concile, il n'y eut chez eux qu'une voix pour dire que l'on devait , avant tout , déclarer nul ce qui s'était fait jusque-là à Trente. Au grand déplaisir du pape, Charles ne reçut pas cette ouverture avec l'indignation qu'un vrai catholique eût exprimée. Il répondit aux protestants que ce [serait au concile à examiner la question ; le pape ne put obtenir de lui qu'il se déclarât nettement pour le maintien de ce qui avait été fait. Et comme il n'était pas douteux que l'assemblée, si elle délibérait dans les mêmes conditions que précédemment, ne s'empressât de tout ratifier, les protestants demandèrent, comme jadis, que leurs théologiens y fussent admis, que le pape n'y présidât ni directement ni indirectement, qu'il commençât, enfin, par délier tous les évêques de leur serment de fidélité envers lui; conditions toujours renouvelées, toujours inacceptables, mais que l'empereur ne repoussa pas non plus avec autant de chaleur que le pape l'eût désiré.

Jules prit le parti que nous avons toujours vu prendre aux papes dans les occasions de ce genre : il passa outre. Dans la bulle de convocation (novembre 1550), il suppose admis et incontesté que le nouveau concile sera la continuation de l'ancien * ; en même temps, il part du fait qu'un concile général tenu en dehors de son autorité ne serait pas un concile 2. L'empereur avait demandé qu'on lui communiquât cette pièce avant de la

* Decernimus et declaramus... ipsius concilii continuationi et prpsecutioni... incumbere velint.

? Nos ad quos spectat generalia concilia indicere et dirigere.

318 HISTOIRE pu CONCILE DE TRENTE

rendre publicjue, ï^e pape la li^i enypya^ majs (iatée ft scellée ; il ne voulait pas avoir l'air de le çoiisulter sur |a rédaction. Charles essaya inutilement de là lui faire changer. Il répondait, avec beaucoup de raison, qu'une bulle où il n'y aurait plus rien qui pût effaroucher les protestants, serait nécessairement un mensonge, L'ambassadeur demanda qu'on changeât au n^oins la plirasè où il était dit que le pape devait non-seulemeiit présider le concile, mais le diriger, assertion que les catholiques . mêmes pouvaient trouver exagérée. Jules répondit nettement que si certains catholiques avaiei\t oublié cette vérité, il ne faisait, lui, que son devoir en la leur rappelant.; et pour couper court à ces instances^ il ordoRpa la publication de la bulle.

Elle fut donc lue dans la diète, et produisit immédiatement l'effet qu'on avait craint. Les çath.Qliques conséquents et sincères furent bien aises de Ici franchise du pape ; m.ais tout le parti de l'empereur la trouva imprudente et intempestive. Les protestants, de leur çôié^ répétèrent pour la centième fois que ce n'était point là le concile auquel ils avaient promis de se soumettre. L'empereur intervint encore ; il promit solennellement^ aux uns comme aux autres, que tout se passerait à, la satisfaction de l'Allemagne. Mais on voulut autre chose que des paroles. Il fut forcé de préciser ses promesses, de permettre qu'on en prît acte ; aussi le décret de la diète (13 février 1551) fut-il, presque de point en point, la cojitre-partie de la bulle qu'il élait censé reproduire. Le pape avait parlé de la continuation du concile^ l'empereur déclarait, par l'organe de la diète, que tout le monde serait libre d'y proposer, suivant sa conscience, ce qu'il croirait utile au bien de l'Église. On pourrait

^Qiift pyopos^r de tQut re.(;oç[iînen(;ei:, Ije p?ip,e avait parte de iiriget le cQQçile ; TeHipereur affirméiit qu'il aurait solti que tout sç pa§s^ât tégititueinent et dans Xoxdrç. Qr, pour JêauçQÙp ^è gens, léqitmemeM et dam l'ç.rcire emportaient ou la cessation, ou, du moins^ une grande diminution de l'influence papale. Le pape avait parlé d.e rédiger io: doctrine de l'Mglise iXemipeTeo,x an.^ îfionçàU un cQncilç pieux et libre, Qù toutes, les questions, se décideraient cùréti,enneinent,.5e^«n i'Jgeî'Mwf et les Pères, Bref, cet édit ne s'aunoaçait que çoniroe le commentaire de la buHe ; mais le corninentaire emportait le texte.

' Jules dissimula, officiellement du moins, car il s'exprimait toujours, en conversation, avec une franchise k dérouter les politiques. C'était un hoinme d'esprit. Il n'y avait pas d'échec dont il ne se consolât par quelque bon sarcasme bien mordant, et il ne se gênait pas plus pour l'empereur que pour qui que ce fût.

La réouverture avait été fixée au 1" mai. Un seul légat, Mareel Crescenzio, cardinal de Saint-Marcel, fut chargé d^ la. présidence; deux prélats, Sébastien Kghini, archevêque de Manfredonia, et Lippomani, évêque de Vérone, lui furent donnés pour coadjutems. Crescenzio était, s'il faut en croire la bulle de léga^tiom, un hojnine ?élé, prudent, pieux ; s'il faut en croire l'aiûbassadeur Vargas *, un homme plein d'orgueil et d'efifronterie , traitant les évêques comme des valets, s' emportant à la moindre eontradictioii. -=- Nous ver^ Fons lequel ^e ces deux portraits est le phisj ccMaforme aux iaifs.

* Lettre du 26 no V. 1551.

Le concile s'ouvrit au jour fixé, mais avec quinze évêques. Malgré ce petit nombre, dès la première réunion, tenue la veille, « Dieu permit qu'il régnât, dans cette nouvelle assemblée, plus de liberté que de concorde '. » La discussion avait principalement porté sur l'époque k fixer pour la prochaine session. Le président voulait un délai de quatre mois. La majorité se récria... et céda. Premier succès du pape. En cela, du moins, il était impossible de nier que ce nouveau concile ne fût la continuation rigoureuse de l'ancien.

Dans cette session (onzième à dater du commencement), on se borna h déclarer le concile ouvert, et à s'ajourner au 1" septembre.

De nouvelles complications étaient survenues. Le jour même de l'ouverture, 11 était déjà douteux que le concile fût viable.

La réconciliation d'Octave avec l'empereur n'avait eu d'autre résultat que d'accélérer la mort de Paul IIL Menacé de voir sa ville de Parme occupée, comme Plaisance, par les troupes impériales, le duc se mit sous la protection de la France et reçut une garnison française. Il avait préalablement demandé au pape de continuer h le protéger contre l'empereur ; mais, soit crainte d'indisposer ce dernier, soit antipathie pour les Farnèse, dont il commençait à être las, Jules lui avait répondu

1 Pallav. 1. XI, ch. xiv.

qu'il eût à pourvoir lui-même k la sûreté de sa ville. Il ne paraît cependant pas que le pape entendît par là l'autoriser à se mettre sous la protection d'un autre prince ; peut-être aussi, comme quelques-uns le crurent, qu'il n'en fut réellement pas fâché, mais qu'il n'osait partager la responsabilité d'un fait si propre à irriter l'empereur. Celui-ci le flattait , d'ailleurs , en lui représentant la conduite du jeune duc comme un outrage au Saint-Siège, de qui il tenait- sa ville et son titre. Singulière assertion dans la bouche de celui qui avait fait saisir Plaisance comme appartenant à l'empire, et ne parlait pas de la rendre ! On n'osa relever -la contradiction. Jules lança un manifeste contre Octave, le cita personnellement à Rome, et déclara s'en remettre à l'empereur du soin de le punir s'il ne cédait pas.

Ce fut alors au roi à se fâcher. Est-il vrai, comme on l'a écrit, que le vrai but du pape eût été de le mettre aux prises avec Charles-Quint, afin d'avoir un prétexte pour rompre le concile ? Nous ne pensons pas que la cour de Rome eût volontairement acheté ce résultat au prix d'une guerre en Italie, surtout dans un moment où la bonne volonté de l'empereur permettait d'espérer que l'assemblée ne serait pas trop entreprenante. Quoi qu'il en soit, la guerre parût bientôt inévitable. Jules remontrait à Henri II qu'il ne lui était pas permis de prendre la défense d'un vassal, sans l'autorisation du suzerain; Henri II laissait la question de droit, et lui demandait s'il avait donc tant à se louer de l'empereur qu'il ne voulût laisser mettre aucune barrière aux envahissements de l'Empire en Italie. La querelle s'échauffa. Henri menaçait de garder Parme; le pape, d'ex-

^22 HISTOIRE pu CONCILE DE TRENTE

communier Henri. « S'il m'enlève Parme, ^IsaiMl^je lui ôterai, moi, la France! » — Et reiripereur évitait d'intervenir, de sorte qu'une querelle entre le roi et l^i prenait rapidement la tournure d'une querelle eiitrç là France et le pape.

Bientôt Henri ne garda plus de mesures. Les prélats du royaume eurent ordre de se préparer à un çpncile national; ceux mêmes qui étaient h Trente ou à Rome devaient rentrer immédiatement en France. Le pape, alors, se montra un peu plus traitable. Le droit était de son côté, pourtant ; mais qu'est-ce que le droit en politique? Et qu'était-ce que tout cela, sinon de la politique, sous un léger vernis de religion ? Ascagne de la Gornia, son neveu, fut envoyé au roi. Henri l'accueillit assez bien ; on discuta d'abord sans trop d'aigreur, mais on ne s'entendit pas mieux. Bientôt l'aigreur reparut ; le roi finit par faire signifier au pape une protestation contre le concile même. « Ce ne pourrait, disaitril, être un concile général, puisque le rnauvais vouloir du pape envers la France allait empêcher ce pays d'y prendre part. » Il n'y avait là, n'en déplaise au chevaleresque Henri II, ni loyauté, ni logique. Le pape aurait donc dû permettre, sans même réclamer, qu'un prince étranger occupât une ville de son domaine? Puis, tant qu'une nation est catholique et se dit catholique, comment admettre que son refus de prendre part à un concile général suffise pour en faire un concile particulier? i<e parlement, consulté par le roi, était cependant allé jusqu'à déclarer qu'une natioii gst toujours libre d'accepter ou de rejeter les Ccinons d'un concile., et même de faire iin çftoix, acceptant les uns', rejetant les autres, Il est facile de prouver, compiè çn le fit très -bien âaps le parlement,

que cette liberté existait daiis lés premiers siècles ; mais il est clair aussi qiie c'était avant la constitution de l'unité caiholiqiié. Qu'aurait dit le parlement lui-même si une petite nation, un cantôii suisse, celui de Zug, par exemple, avec lés huit ou dix initie habitants qu'il avait alors, se fût déclaré en droit de rejeter un concile admis par îé reste dé l'Europe ? Or, le canton de Zug était lin état souverain. Ce que la France voulait faire, il avait ie droit de le faire aussi ; mais il ne î'avàii, coinmé la France, qu'à ta condition de rompre, en fait, cette unité dont oh savait si bien se faire une arme contre ceux qui avaient osé la renier franchement.

Comme Chàrlés-Quint, en effet, c'était aux dépens des protestants que Henri 11 rachetait ses irrévérences envers le chef de son Église. Nous avons vii l'empereur, au plus fort de ses démêlés avec Paul III, vouloir établir l'inquisition à Naples ; deux ans après, au plus fort des débats sur la translation à Ëotogne, il l'avait établie dans les l*ays-Bâs. En France, c'était h la lueur des bûchers que liehri II écrivait ses protestations antipapaïes ; c'était en les pourvoyant de victimes qUè son pàrlenïént se disculpait d'avoir déchiré l'unité, et fourni, par sa hardiesse, des armes aux ennemis de l'Église. Un siècle et demi plus tard, ce sera encore par des supplices que Louis XIV voudra se faire pardonner ses téniérités gallicanes. Du sang et des inconséquences, hélas!... L'histoire de rhumahité eii est pétrie.

Kuîie et déraisonnable en droit, la protestation dû'

roi de France et l'absence de ses évêques était cependant un rude coup à l'autorité future du concile": Ce coup, Charles le parait de son mieux. Il envoyait à Trente tout ce qu'il pouvait réunir d'évêques allemands et espagnols ; il y fit même aller les électeurs de Cologne, de Mayence et de Trêves, dont il pensait que le haut rang et le faste princier contribueraient puissamr ment à assurer le crédit de l'assemblée. En même temps, il s'y faisait représenter par trois ambassadeurs, un pour l'Empire, un pour l'Espagne, un pour'l' Autriche et ses autres États héréditaires. Mais à mesure que son ardeur augmentait, on voyait décroître celle du parti papal. L'histoire de Charles-Quint, déjà si longue et si pleine de fraudes, autorisait assez à lui supposer des vues secrètes. Pourquoi tant d'Allemands en 1551, quand il n'y en avait eu aucun en 15/(5? De jour en jour, la défiance augmentait.

Il s'était aussi donné beaucoup de peine pour obliger les protestants à, prendre part au concile en y envoyant des députés. Jules UI n'avait pas positivement consenti à ce qu'ils fussent reçus ; il avait même dit, dans tin langage plus pittoresque que noble, qu'il ne voulait pas avoir k se battre avec un chat enfermé. C'était, il faut en convenir, une perspective peu attrayante que celle de voir arriver en plein concile, la Bible sous le bras, des hommes dont toutes les paroles iraient inévitablement, qyelque douceur qu'ils y missent, à nier tous les droits, à démolir toutes les prétentions et de l'assemblée et du pape. Les protestations politiques, on y était fait; les protestations religieuses, il importait que l'on continuât k ne les entendre que de loin, afin qu'on pût au moins se donner l'air de ne les pas entendre et se dis-

penser d'y répondre. Les protestants, de leur côté, tenaient fort peu à la prétendue faveur qu'on voulait leur faire. Ils comprenaient assez qu'on n'entendait leur donner aucune influence réelle sur les votations de l'assemblée ; ils se demandaient si leur présence, après n'avoir servi peut-être qu'à aigrir leurs juges et h empêcher toute concession, ne serait pas interprétée comme un acquiescement. Enfin, il fallait bien aussi songer un peu à Jean Hus, brûlé au concile de Constance, malgré un sauf-conduit de l'empereur Sigismond. On demandait que les Pères de Trente voulussent bien commencer par en donner un eux-mêmes, au nom du concile et du pape, aux docteurs protestants qui seraient choisis pour s'y rendre.

A Trente, cependant, on n'avait rien fait ; il n'avait presque pas été question de rien faire. Les quatre mois s'étaient passés à attendre, à recevoir, h commenter des nouvelles ; on avait mis en ordre, dans de rares congrégations, les documents légués par le concile de Bologne. La session eut lieu le l^' septembre. On n'y fit autre chose que de s'ajourner au 11 octobre, en indicfuant l'Eucharistie comme principal sujet à traiter.

Ce fut aussi le 1" septembre que les ambassadeurs eurent leur première audience officielle. Le comte de Montfort, ambassadeur pour l'Empire, parla du concile et du pape dans les termes les plus flatteurs ; on ne se serait pas douté, à l'entendre, qu'il y eût jamais eu la

moindre difficulté entre l'empereur et la cour de Rome. L'ambassadeur de France allait prendre un tout autre ton. C'était Amyot, le traducteur de Plutarque. Ses lettres de créance étaient adressées « Aux très saints Pères en Christ de \ assemblée de Trente. » Assemblée^ maisnon concile; c'était la vieille querelle de Bologne qui allait recommencer avec le roi au lieu de continuer avec l'empereur. Avant d'ouvrir la lettre, on se demanda si, avec cette suscription, on pouvait convenablement l'ouvrir. Après délibération, on l'ouvrit, mais en déclarant que c'était par respect pour le roi de France, et sans admettre aucunement le titre injurieux donné par lui au concile, titre, ajoutait-on, que Sa Majesté n'avait sûrement pas pris dans un mauvais sens. — C'était aussi par respect, selon la lettre, mais uniquement par respect et sans s'y croire aucunement tenu, que le roi voulait bien exposer à l'assemblée pourquoi il n'envoyait pas ses évêques. Il racontait ensuite, mais en termes modérés, sa querelle avec le pape, querelle qui, en ce moment même, se traduisait en escarmouches entre la garnison de Parme et Tarmée pontificale. Il terminait en priant les évêques de recevoir sa lettre, non comme celle d'un ennemi, mais comme celle du fils aîné de l'Église, plein de respect pour le Saint-Siège, quoique malheureusement en guerre avec celui qui l'occupait , prêt, enfin , à se soumettre à tous les décrets de l'assemblée, pourvu qu'ils fussent faits légitimement et légalement.

Grande fut la rumeur ; mais ce fut bien pis quand Amyot se déclara chargé de répéter, comme complément à cette lettre, la protestation déjà faite à Rome au nom de Henri IL Cette protestation ne disait rien qui ne fut , au fond , dans l'écrit, et que tout le monde

n'y eût vu; mais, avec la lettre, calme et polie d'uu bout à l'autre, on pouvait ne pas avoir l'air de s'offenser : avec la protestation , aussi claire que vive, et rendue plus vive encore par le ton incisif de l'ambassadeur, comment dissimuler? On fit comme jadis Paul III avec l'ambassadeur Mendoza. On déclara que, rien ne garantissant l'authenticité du commentaire injurieux ajouté par Amyot, on ne s'y arrêterait pas ; qu'on s'en tiendrait à la lettre, seule authentique.

Les. paroles d' Amyot ne tardèrent cependant pas à recevoir en France la confirmation la plus éclatante, et, de tout temps, la plus sensible aux papes. Un édit du roi défendit d'envoyer à Rome aucune somme, . pour quelque raison que ce fût. La vérification en parlement donna lieu aux discours les plus hardis ; une assemblée de protestants ne se fût pas exprimée avec plus de sévérité sUr les extorsions de la cour de Rome. <( Qui nous empêchera, dit le procureur général, de nous passer des dispenses du pape? Peuvent-elles quelque chose pour rassurer la conscience? Non-seulement elles ne justifient pas les choses devant Dieu, mais il y a longtemps qu'elles ne servent même plus h les colorer aux yeux des hommes. » — Les gens qu'on brûlait n'en disaient pas plus.

Celait donc dans ce tourbillon qu'on allait enfin se mettre à dogmatiser sur l'Eucharistie.

Immédiatement après la douzième session, on s'était

occupé de réunir les articles que les théologiens auraient à examiner. La transsubstantiation se trouva naturellement en première ligne, comme fondement du dogme romain dans ces matières. Il y avait neuf autres articles,v dont un seul réellement important, celui de la communion sous les deux espèces.

Un mot d'abord sur ce dernier.

Il y avait peut-être quelque exagération dans l'importance que les protestants y avaient mise. Plus vous spiritualiserez la sainte Gène, plus il vous sera aisé, ce semble, d'être accommodant ^quant à la manière de la recevoir. — Le contraire était arrivé. Partout où avait paru la Réforme, il n'y avait pas de question plus palpitante que celle de la coupe à rendre au peuple.

C'est qu'il n'y avait non plus pas" de question où la lettre de l'Écriture eût été plus audacieusement violée par l'Église de Rome. Malgré deux passages des Actes où le pain est mentionné sans le vin i, il est clair qu'après avoir lu dans les Évangiles et dans saint Paul le récit détaillé de l'institution de la Cène 2, on ne supposerait pas que personne ait jamais songé à supprimer un des deux éléments. Les protestants, il est vrai, ne regardent pas le vin comme indispensable à la validité de l'acte. Nulle part ils n'ont refusé la Cène aux personnes qui ne peuvent absolument pas en boire ; leur synode de Poitiers, en 1560, l'a déclaré s. Nulle part non plus ils n'ont prétendu qu'un pays sans vin ,

1 Ch. Il et XX. — La Cène, dans ces deux passages, est appelée la fraction du pain; mais il n'en est question là qu'incidemment, sans aucun détail, et, partout où il y a des détails, le vin y est.

2 Matthieu xxvi. — Marc, xiv. — Luc, xxii. —4. Corioth. xi.

3 Discipline. Ch. xii, art. 1.

et sans possibilité d'en avoir, dût être privé de la Gène. Mais ôter la coupe à tous, toujours, partout, — si ce n'est pas la plus fâcheuse des altérations subies par le christianisme apostolique , c'est certainement la plus ' palpable, celle qu'on doit s'étonner le moins de voir vivement sentie partons ceux qui ouvraient les yeux sur les erreurs de l'Église. Puis, si les protestants exagéraient l'importance de la coupe, il y avait des siècles que deux papes les en avaient justifiés. Léon le Grand, dans un de ses discours, accuse les Manichéens de sacrilège, parce qu'ils veulent communier sans vin. Gélase 1", dans un de ses décrets, s'exprime encore plus fortement. « La division d'un seul et même mystère, dit-il en parlant de la Cène , ne peut avoir lieu sans grand sacrilège i. » Bellarmin prétend , il est vrai, que Gélase ne s'adressait là qu'aux prêtres ; mais il n'y a pas dans ce morceau, et Baronius en convient, un seul mot qui permette cette supposition.

Quant à démontrer historiquement que la communion sous les deux espèces a été longtemps en usage, ce serait inutile; on ne l'a jamais nié. Seulement, on se trompe quand on veut borner ce longtemps k trois ou quatre siècles. « Jusqu'au commencement du douzième, dit Mabillon, dans son traité In ordinem romanum, la communion sous les deux espèces était immuablement maintenue par l'Église 2. » A cette déclaration si positive d'un catholique aussi franc que savant, il est curieux d'opposer la manière dont deux conciles ont avoué

• ^ Divisio unius ejusdemque mysterii sine grandi sacrilegio non potest provenlre.

2 Antè annuni 1120, çommunio sub utrâque specie ab Ecclesià immutabiliter retinebatur.

le fait. A Constance, en votant la communion sous une espèce : « Il est vrai , ajoute-t-on , que , dans l'Eglise primitive, c'était sous deux espèces que ce sacrement était reçu i. » Vient un autre concile, et cet aveu, tout incomplet qu'il est, lui paraît encore trop sincère : ({ Au commencement de la religion chrétienne, vont dire les Pères de Trente, l'usage de la commimion sous les deux espèces n'était pas rare 2. » — Voilà, comme la vérité, même purement historique, est en progrès dans les décisions successives de l'Église. Pourquoi un troisième concile ne décréterait-il pas que cette communion était très-rare ? Un quatrième, qu'elle était inconnue ? Il y aurait moins de distance entré ces dernières assertions et celle de Trente, qu'il n'y en a entre celle de Trente et lé fait, plus clair que le jour, que l'Église a duré des siècles sans qu'on songeât -à communier sans vin, et surtout sans qu'on eût l'idée que l'Église pût en faire une loi s.

Ce dernier point, en effet , est ce qu'il y. a de plus grave dans la question. L'homme le plus disposé à reconnaître à l'Église tous les droits qu'elle s'arroge, pourrait encore, s'il y réfléchit bien, douter qu'elle ait pu avoir celui-là. Quand Jésus-Christ a dit : « Buvez-en tous, » quand vingt ou trente générations de chrétiens,

1 liicet in pritnitivâ Ecclesiâ Imjusmodi sacramentum reoiperetur à fidelibus sub utràque specie. — Sess. xiii.

2 Licet ab initiô christianœ religionis non infrequens utriusque speciei usus fuisset. — Sess. xxi.

* Ange Manrique, dans ses Annales de Citeaux, parle de plusieurs anciens calices publics, conservés encore de son temps dans diverses églises. Sur celui de la cathédrale de Reims, donné, selon la tradition, par saint Rémi, était grav.é ce vers':

flaarht hine poputu) vitam de saufaiA* i*.tto.

LIVKE TROISIÈME S31

quand les Pères , quand les conciles ont été unanimes, pendant des siècles, à traduire ce tous par tout le monde, — était-ce une chose que l'Église pût encore légitimement changer ? L'Église aurait donc pu ôter, si elle l'eût voulu, non pas le vin, mais le pain? Elle l'aurait pu encore mieux , puisque Jésus-Christ a dit simplement « Prenez , mangez ; » ou aurait eu au moins à alléguer que le mot tous ne se trouve pas dans la phrase. Ne dirait-on pas que le Sauveur voulait précisément prévenir ce qui est arrivé? Avec le pain « Mangez, » dit-il ; avec le vin (( Buvez-en tous ! » Aussi ce mot a-t-il toujours singulièrement inquiété les défenseurs de la Gène romaine. Veut-on voir comment Bossuet s'en tire ? Voici son raisonnement. Rien de plus clair que ce passage , dit-il ; mais rien de plus clair non plus' que l'ordre donné aux Juifs de manger la Pâque debout. L'observaientils? Non; Jésus-Christ lui-même l'a violé. Si donc l'Église juive a pu changer quelque chose à sa Pâque, pourquoi n'aurions-nous pas aussi modifié quelque chose dans la nôtre* ? — Sophisme, pur sophisme ; et il faut que la cause soit bien mauvaise, pour qu'un Bossuet en soit réduit là. Les Juifs ne se tenaient plus debout, d'accord; mais quand ils lisaient dans leur loi l'ordre positif de l'être, où a-t-on vu qu'ils se fussent permis d'ériger eux-mêmes en loi l'usage de rester assis ? Autre chose est de négliger un précepte, parce qu'on le croit peu important, ou de décréter le contraire. Quand les chrétiens se seraient mis d'eux-mêmes, par négligence, à ne communier qu'avec le pain, l'Église n'en serait pas mieux fondée à refuser le vin à ceux qui le lui demau-

1 Vanai{ons,[.\lU.

deraient. Enfin, quelle proportion y aurait-il entre ^un fait aussi accessoire que celui de manger debout plutôt qu'assis, et un acte positivement indiqué , dans l'institution, comme la moitié du sacrement?

Pourquoi donc l'Église romaine a-t-elle mis tant de persévérance à étendre et tant d'opiniâtreté à maintenir un usage aussi indiiîérent, en apparence , que celui du retranchement de la coupe ? Des controversistes n'y ont vu qu'entêtement, fausse honte de reculer, ostentation d'omnipotence. Ce dernier motif n'a sans doute pas été sans influence. Dire non précisément là où Jésus-Christ a dit oMi, ce pouvait être, à. certaines époques, un grand moyen de frapper les esprits, en leur montrant l'autorité de l'Église égale et même supérieure h, celle de son fondateur. Mais il y avait une autre raison. Indifférent au point de vue dogmatique, le retranchement de là coupe est d'une importance immense au point de vue sacerdotal. C'est la plus continue et la plus sacrée des barrières élevées par l'Église entre le troupeau et les pasteurs ; c'est l'occasion d'un privilège qui a le double avantage de n'être pas onéreux pour le peuple , et de s'exercer pourtant tous les jours, sous ses yeux, au milieu de l'acte le plus auguste. Ajoutez à cela qu'on n'avait rien négligé pour en rehausser la valeur. Après que le vin eût été retranché au peuple, on l'accorda encore pendant deux siècles , mais comme une grande faveur, à ceux qui communiaient de la main du pape. Vers la fin du quatorzième siècle^, ce dernier reste disparaît ; nous ne voyons plus que le roi de France qui, en sa qualité de roi très-chrétien et de fils aîné de l'Église,

1 Voir Mabillon, même traité.

communie encore sous les deux espèces, mais seulement le jour de son sacre et à l'article de la mort. Ainsi, un honneur que le plus puissant des rois de l'Europe obtenait par grâce deux fois en sa vie , le dernier curé de village en jouissait tous les jours, comme d'un droit inhérent à sa qualité de prêtre. Gomment s'étonner, après cela, qu'on eût tant de répugnance à céder sur cet article, bien que l'infaillibilité dogmatique n'y fût pas directement engagée?

Les protestants, de leur côté, n'avaient pas discontinué d'en faire une des premières conditions de leur rentrée dans l'Église. L'empereur sentait qu'une fois ce point décidé dans le sens romain, il n'y aurait plus aucun espoir, ni de gagner les luthériens, ni d'empêcher qu'ils ne protestassent formellement contre le concile. Ses ambassadeurs demandèrent donc qu'on s'abstînt d'y toucher. Les présidents en écrivirent au pape. Il répondit qu'on ne pouvait songer à omettre un point de cette importance ; il permit seulement qu'on le renvoyât de. trois mois. A quoi bon? D'après la manière dont on l'avait déjà traité dans les assemblées préparatoires, les protestants ne pouvaient s'imaginer qu'on votât jamais dans leur sens. On avait parlé de leur accorder la coupe, mais à condition qu'ils déclarassent ne pas la regarder comme nécessaire , le corps du Christ étant tout entier sous chaque espèce. Concession illusoire , que l'on fit

33Zl HISTOIRE DO CONCILE DE TRENTE

en eifet plus tard, comme nous le verrons, et qu'aucun protestant n'accepta jamais dans ce sens.

On avait repris, à cette occasion, la question délicate de leur venue au concile. Ni le pape, ni l'assemblée, ni les protestants eux-mêmes , ni personne en ÎEurope , n'en attendait rien de bon. L'empereur y tenait toujours. Il avait fait demander le sauf-conduit à joindre au sien pour ôter toute crainte aux députés protestants. L'assemblée hésitait. Outre sa répugnance à leur faciliter l'accès de Trente, elle n'était pas sûre d'avoir le droit de donner un sauf-conduit ; elle craignait, avec assez de raison, que cet acte de souveraineté ne fût regardé comme un attentat à l'autorité papale. On imagina enfin, sur l'avis du pape lui-même, d'en rédiger un où les protestants ne fussent pas nommés. On les comprit sous le titre de (( Ecclésiastiques et séculiers de toute l'Allemagne, » auxquels le concile garantissait, « Autant qu'il était en lui , » liberté et sûreté. Avec cet autant qu'il était en lui *, l'autorité du pape était intacte, mais le saufconduit n'en était plus un. Le pape restait maître dé - faire saisir les députés ; et qui pouvait s'assurer que l'empereur restât disposé h les défendre ?

La transsubstantiation avait été votée sans débat. Aucune voix ne l'avait combattue. Il est quelquefois plus facile dé s'accorder dans cô qui est pleinement faux

1 Quantum ad ipsam sanctam synodum spectat.

du absurde, que dans ce qui ne l'est qu'en partie.

L'accord des théologiens n'alla cependant pas au delà de ce qu'il fallait pour anathématiser, en gros , les adversaires de la transsubstantiation. Après l'avoir appelée un mystère, on ne put résister à l'envie de l'expliquer. Quelques prélats, plus ignorants ou plus sages, avaient demandé qu'on s'en tînt aux anathèmes ; mais la majorité s'était crue assez habile pour rédiger, comme dans la sixième session , un décret doctrinal. A peine avaiton commencé, qu'une vive querelle avait surgi entre les Dominicains et les Franciscains. Selon les uns, le corps du Sauveur est rendu présent dans l'Eucharistie par voie de produciion, c'est-à-dire que, sans quitter le ciel, il est reproduit dans l'hostie ; selon les autres, il est présent par adduction, c'est-à-dire qu'il arrive réellement du ciel pour se substituer à la substance du pain. Dans le premier cas, par conséquent, le pain subsiste, mais il est changé ; dans le second, il est anéanti, et remplacé par une autre substance.

Aux uns comme aux autres, on aurait pu leur demander ce qu'ils en savaient, ce qu'ils pouvaient espérer d'en savoir, et surtout en quoi ces détails intéressaient ou la piété ou la foi. Les fidèles s'inquiétaient fort, en vérité, de savoir si c'était par production ou par adduction qu'on leur administrait le corps du Christ ! Il est vrai qu'une fois le miracle admis, c'est par la production qu'on peut le mieux essayer de l'expliquer ; mais on provoque alors, contre le miracle en lui-même, la plus forte des objections dont il puisse être l'objet. Que deviennent l'identité et l'unité d'un corps simultanément produit en plusieurs lieux? C'est ce que demandaient les Franciscains; mais on se vengeait sur leur adduc-

336 HiSTOinE DU concile de trente

tion. Rien ne s'anéantit dans la nature, disaient les Dominicains. Si le pain de l'Eucharistie n'est pas changé, mais seulement remplacé , il faudrait pouvoir dire ce qu'il devient. — Et tous avaient réciproquement raison et tort, ce qui ne peut manquer quand on se bat dans le vide et dans les ténèbres.

Il est des choses que leur étrangeté même empêche quelquefois d'être attaquées avec la vigueur qu'elles sembleraient appeler. La transsubstantiation est du nombre. Aux yeux de quiconque n'y croit pas, c'est la plus grande et la plus inconcevable des erreurs qui soient jamais montées au cerveau de l'homme. Or, quand on tient à rester calme, à respecter toutes les convictions sincères, on répugne à entamer une lutte où les mots outrageants de mauvaise foi, d'ineptie, pourraient en maint endroit se rencontrer sous la plume. Sera-ce une raison pour nous taire ? Non. Sauf les injures, nous dirons tout.

D'abord, qu'il soit bien entendu que nous parlons de la transsubstantiation romaine, matérielle, absolue, telle, enfin, que l'a décrétée le concile. Beaucoup de gens croient encore que Luther l'admettait; et ces gens, s'il en est parmi nos lecteurs, se sont peut-être demandé pourquoi, par respect pour Luther, nous ne laissions pas ce point dans l'ombre. Notre respect pour Luther et pom- ses disciples n'ira jamais jusqu'à nous fermer la bouche là où nous penserions qu'il a erré ; mais ici, plus nous y avons regardé de près, plus nous avons acquis la conviction qu'en attaquant le grossier matérialisme de la Cène romaine, nous serions plutôt pour Luther que contre Luther. Il a admis le mot, et c'est fâcheux. Quant à la chose, il la spiritualisait assez pour

que le mot, dans sa bouche, surtout vers la fin de sa vie, fût un plein contre-sens. Aussi, passé le seizième siècle et le premier feu de la lutte, le luthéranisme et le calvinisme se sont généralement considérés comme d'accord sur ce point. Tout ce que nous allons dire , très peu de luthériens, aujourd'hui, refuseraient de le signer. '

Nous n'insisterons pas sur les objections physiques. Ce corps renfermé tout entier dans un espace plusieurs milliers de fois moindre que sa grandeur naturelle, -produit ou amené, comme on voudra, dans cent mille lieux à la fois, sans cesser d'être le même; cette hostie qui devient chair, vraie chair, sans qu'aucun changement quelconque s'opère dans sa couleur, dans sa forme, dans son goût ; ce vin qui devient sang, vrai sang, en conservant tous les caractères du vin, — voilà déjà de quoi ne pas tarir, si l'on voulait, en reproches d'invraisemblance. Et comme si ce n'était pas assez d'un miracle aussi profondément inouï , le Catéchisme Romain nous en indique un second, dont on ne parle ordinairement pas, mais qu'il faut bien admettre, une fois le premier admis. (( Le pain devenant chair, dit-il , le vin devenant du sang, c'est par un miracle encore qu'ils gardent leur apparence et leui' goût. » Ainsi, la chose est encore plus mystérieuse et plus admirable que si l'hostie devenait visiblement chair, et le vin visiblement sang. Vous n'auriez qu'un miracle, tandis qu'en voilà deux. Grand et beau rôle, assurément, pour la puissance et pour la sagesse de Dieu ! Il opère un miracle, et, immédiatement, en voici un second pour le cacher.

« Nous ne nous étonnons eîi aucune sorte, dit Bossuet^,

* Traité sur l'Eucharistie.

des difficultés qui naissent des sens. Les autres mystères de la religion nous ont accoutumés h captiver noti-e entendement sous l'obéissance de la foi. » — « Il n'est pas plus difficile au fils de Dieu, dit-il ailleurs*, de faire que son corps soit dans l'Eucharistie en disant : Ceci est mon corps, que de faire qu'un malade soit guéri en lui disant : Tu es guéri. » — Enfin, selon le Catéchisme : « Si le pain et le vin que nous prenons à nos repas se changent , par la seule force de la nature , en chair et en sang, pourquoi le pain et le vin de la Gène ne se changeraient-ils pas, par la force du sacrement, au corps et au sang de Jésus-Christ ? » — Réponses qui reviennent toutes à ceci : (( Ne nous parlez pas d'invraisemblance. Tout est possible à Dieu. »

Non, tout n'est pas possible à Dieu. Il y a des choses qu'il ne peut faire ; il y a, si on aime mieux cette forme, des choses qu'il ne pourrait vouloir sans cesser d'être raisonnable et sage, sans cesser d'être Dieu. Peut-il faire qu'une chose soit et ne soit pas ? Qu'un événement passé n'ait pas eu lieu? Peut-il créer un carré qui soit rond, un cercle dont les rayons ne soient pas égaux ? « Vous êtes obligés de supposer, répond Bossuet, qu'il n'est pas possible k Dieu de faire qu'un même corps soit en même temps en divers lieux; mais c'est ce que vous n'avez pas même essayé de prouver par aucun passage de l'Écriture. » De l'Écriture? Elle n'a jamais dit, que nous sachions, que la partie est moindre què.le tout, ou que la ligne droite est le plus court chemin d'un point h un autre ; sommes-nous, pour cela, moins assurés de la chose, moins prêts h repousser, comme injurieuse à

1 Expos, de la foi catli. ch. x.

Dieu, l'idée qu'il pût jamais nous ordonner de croire le contraire?

Eh bien , nous défions qu'on nous montre une différence entre ces impossibilités-là et celle de la transsubstantiation. La raison ne s'accommode pas mieux d'un même corps présent en deux endroits, que d'un carré qui ne serait pas carré, d'un cercle qui ne serait par rond , d'un événement passé qui serait encore à venir.

Dira-t-on maintenant que la raison n'a rien à faire ici ?

— Prenez garde. Ce qui lui est seulement supérieur,. il peut en effet arriver qu'elle n'ait rien à y voir ; ce qui lui est contraire, jamais vous ne lui ôterez le droit de le rejeter, car c'est un droit qu'elle garde forcément, qu'elle exerce malgré elle, comme l'œil celui de voir, aussi longtemps , du moins , que l'organe n'est pas détruit. La guérison d'un malade, la résurrection d'un mort, voilà des miracles qui étonnent, sans doute ; mais, quand l'incrédule les attaque, c'est comme invraisemblables, non comme impossibles : il est forcé de convenir que , si Dieu les a voulus , ils ont pu et dû arriver. La transsubstantiation, c'est autre chose. Vous ne pouvez l'attaquer que vos arguments ne tombent en plein sur sa possibilité même ; vous ne pouvez l'accuser d'invraisemblance, que vous ne l'accusiez d'absurdité. Cette distinction importante entre au-dessus de la raison et contre la raison, Bossuet l'admet; il ne conteste que le droit de l'appliquer. « Ainsi , dit-il , toutes les fois que quelqu'un objectera qu'un point de la foi n'est pas seulement au-dessus de la raison , mais directement contre la raison, il faudra entrer avec lui dans cet examen ? »

— Refusez, si vous voulez ; mais renoncez alors à pour-

3/l0 HISTOIRE DU CONCILE DÉ TRENTE

suivre la discussion. Tous vos arguments sont nuls d'avance. Une chose contraire à la raison ne saurait être prouvée ; comment donc la prouveriez-vous, tant que vous n'aurez pas montré qu'elle ne l'est pas ? Les controversistes romains sont les premiers à suivre cette marche , lorsqu'elle ne leur est pas contraire. Ont-ils, par exemple, et prouver la crédibilité des miracles? Ils s'y prennent absolument comme les protestants ;. ils prouvent, avant tout, que la raison peut les admettre. Pourquoi refuser d'en faire autant quand il s'agit de la transsubstantiation? N'est-ce pas un aveu qu'on n'en viendrait pas à bout? Interrogez, en effet, ceux qui y croient. Forcez-les d'analyser ce qu'ils éprouvent en y pensant ; et vous leur ferez avouer qu'ils n'y croient pas de la même manière qu'aux miracles des Évangiles. Ceux-ci , dès que vous admettez l'authenticité du livre qui les rapporte, vous y croyez sans effort ; ce ne sont plus que des actes, exceptionnels, sans doute, mais tout naturels et tout simples, de la puissance de Dieu. Celuilà, ce n'est que par un effort sur vous-même, en refoulant votre raison, en vous étourdissant, enfin, que vous arrivez à y croire, ou à vous persuader que vous y croyez. L'esprit acquiesce aux miracles de l'Écriture; ici , il ne peut que s'abstenir et se taire. Dès qu'il s'agit, non pas de là suspension momentanée d'une loi de la nature, mais dii renversement d'un axiome, tout acquiescement est impossible. — Nous aurons dans le quatrième livre, en parlant de la messe, à revenir sur ces considérations.

HVRE TROISIÈME oki

Quand ce ne serait qu'un simple miracle, resterait toujours à prouver si ce miracle a lieu.

Ceci est mon corps, a dit Jésus-Christ ; et voilà, selon l'Église romaine , le fondement de son dogme. — Sur quoi nous pourrions d'abord objecter :

Que Jésus-Christ était là, en chair, en os, complètement homme encore, et que l'idée d'un homme tenant son propre corps entre ses mains est d'une monstrueuse étrangeté ;

Qu'en disant : Ceci est mon corps (( qui est ronipu pour vous y )^ il aurait exprimé, si c'eût été réellement son corps , un fait inexact , puisque c'était la veille de sa mort et que son corps n'était nullement rompu ;

Qu'après avoir appelé le vin son sang , il continue à l'appeler ce fruit de la vigne;

Que si les paroles de saint Luc « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » font évidemment de la coupe, non pas une alliance, mais le symbole d'une alliance, — il n'y a aucune raison pour que la phrase précédente ne soit pas figurée aussi, pour que le vin ne soit pas le symbole du sang, et le pain celui du corps ;

Que Jésus-Christ a fréquemment usé d'expressions non moins figurées : ~ Je suis /a porte, — Je suis Le cep, — Je suis le chemin;

Enfin, que s'il a dit (Jean, vi) : «Le pain que je donnerai, c'est ma chair » et « Celui qui me mange vivra par moi ,». — c'est au même chapitre qu'on lit

342 HISTOIRE DU CONOILE Df) ÏHENTE

aussi : « La chair ne sert de rien ;. les paroles que je vous dis sont esprit et vie. )>

Supposez qu'un homme , tenant du pain et occupé à le rompre en une douzaine de morceaux, vous dise : « Ceci est mon corps qui est rompu pour vous ; » — à' quoi appliquerez-votis le mot ceci? Évidemment au pain entier, car c'est le pain entier qui est rompu i non les morceaux. Ainsi, pour pouvoir prendre à la lettre les' quatre premiers mots, ceci est tndn corps ^ il faut prendre le reste au figuré, car il y a certainement figure k appeler rompu ce qui est entier et sera rompu. Aussi la Vulgate met-elle sera rompu (frangetur) , bien que le verbe grec soit au présent : preuve que l'objection à paru grave, puisqu'on n'a pas reculé, pom* l'éluder^ devant une falsification aussi patente.

Sans sortir du récit de l'institution de la Cène, nous y trouverions encore plus d'un détail positivement contraire au sens littéral des quatre motâ sur lesquels où veut concentrer le débat. Ces détails, que le Catéchisme Romain a vus avant nous, veut-on savoir ce qu'il en fait? La peine qu'il se donne pour les atténuer est la meilleure preuve de ce qu'ils ont d'inquiétant. « Jésus, dit saint Matthieu, ayant pris té pain et rendit grâces.,,)) — Ce rendre grâces {bénir Dieu^ car c'est le seiis du mot grec ) , on le change d'abord en bénir, consacrer le pain, changement déjà introduit , mais avec plus de ré* serve, dans le décret du concile, où il est dit seulement : « Après la bénédiction du pain et du vin*. » — Voilà donc la consécration ; mais comme les paroles réputées consécratoires, ceci est mon corps j ne viennent

1 Eost panis vinique benedictionem.

pourtant, dans le récit, qu'une ou deux lignes plus bas, le Catéchisme a soin de rapprocher les trois idées. C'est, dit-il, comme si l'Évangéliste avait mis : <( Ayant pris le pain, Jésus le bénit en disant : Ceci est mon corps. » — Et voilà la messe trouvée.

Les docteurs n'y ont pourtant pas été aussi lestement qu'on pourrait le croire; la transsubstantiation a été longtemps enseignée sans qu'on se hasardât h fixer le moment précis auquel le miracle a lieu. Innocent III, dans son livre De sacrificio Missœ, admet que, pour pouvoir dire avec vérité et sans figure : « Ceci est mon corps, » Jésus-Christ devait avoir opéré le miracle un peu avant , ou au moins immédiatement avant. Mais si ces mots n'ont été, dans sa bouche, que l'énoncé d'un fait, accompli, comment auraient-ils, dans celle du prêtre, la vertu d'opérer ce même fait? Aussi n'est-ce pas à ces mots qu'Innocent III attribuait le miracle, mais h la prière que le prêtre a à prononcer auparavant. C'était plus logique, mais c'était vague ; on voulut du- précis, et on s'en tint à Ceci est mon corps. L'opinion d'Innocent ne fut cependant pas abandonnée, car nous la retrouvons, peu de temps avant le concile, chez Catharin et chez Biel ; il n'y a donc guère que trois siècles que la vertu consécratoire a été définitivement attribuée aux quatre mots. — Encore une chose dont un très-grand nombre de catholiques sont loin de se douter, et qui ne les surprendrait pas peu.

Enfiii , malgré le changement de est rompu en sera rompu , on a pris , dans le canon de la messe, encore une précaution. « Prenez et mangez , dit le prêtre, car ceci est mon corps *. )) Ce car, ajoute le Catéchisme,

i Hôe iAim «st corpus meum.

344 HISTOIRE DU CONCIIiR DE TRENTE

n'est cependant pas nécessaire à la validité du sacrement. » Pourquoi le mettre, alors, quand aucun des Évangélistes ne l'a mis ? Si les auteurs sacrés avaient attaché la moindre importance à l'ordre et à la régularité de ces détails, si, en particulier, ils avaient vu dans Ceci est mon corps la consécration du pain, le signal de son changement en Chair, — commeiit penser qu'ils se fussent tous rencontrés dans l'incroyable inadvertance de n'énoncer ces mots qu'après le fait de la distribution du pain? «Il le rompit, le leur distribua, et dit: Prenez, mangez... » Puis, comme simple explication : (( Ceci est mon corps. » Chez un historien qui croirait à la transsubstantiation, et qui la croirait opérée par ces quatre derniers mots, ce ne serait pas inadvertance, mais ineptie, que de ne les mettre qu'à la fin. Où trouverait-on un catholique qui, appelé à raconter la messe, mît la consécration après la distribution ? Et si l'on peut admettre, à la rigueur, qu'un pauvre ignare, n'entendant rien à la chose, la brouillât h ce point, — qui admettra que quatre ou cinq docteurs, écrivant à tête reposée , tombassent dans la même erreur, ou, pour mieux dire, dans la même absurdité?

xvm

Maintenant, laissons les détails. C'est une histoire que nous faisons ; voyons ce que dira l'histoire.

A commencer par celle des apôtres, prise dans les Actes et les Épîtres, — nous pouvons demander à tout homme de bonne foi s'il en remporterait l'idée^'que la

lilVRE TROISIÈME 3^5

communion fût alors ce que Rome en a fait. On citera bien quelques expressions plus ou moins calquées sur celles dont Jésus-Christ s'était sem ; mais on sera obligé d'en citer d'autres qui, ne pouvant être prises qu'à la lettre, devront nécessairement l'emporter. Tout ce qu'on trouvera en faveur de la transsubstantiation, nous pourrons dire et montrer que ce sont des figures; tout ce que nous trouverons de contraire, il n'y aura aucun moyen d'en détourner le sens. Bref, ce que Rome cite peut parfaitement avoir été dit par des hommes ne croyant pas à. la transsubstantiation ; ce que nous lui opposons ne peut l'avoir été par des hommes qui y crussent. Que faire, par exemple, de ces passages où la Cène est appelée simplement : « La fraction du pain ? » Que faire, en particulier, du fameux chapitre où saint Paul répète, non pas comme historien, mais positivement en. vue de la pratique, le récit détaillé des Évangélistes? L'Eucharistie n'y est -elle pas formellement peinte comme un repas pris en commun ? L'apôtre se plaint de quelques abus introduits dans ce genre d'assemblées. Il rappelle, à cette occasion, l'institution de la Cène ; il veut qpie le repas soit plus fraternel, plus sérieux, plus chrétien ; il menace et condamne ceux qui y participeraient indignement ; mais , quant au repas même, il ne dit pas un mot d'où l'on puisse conjecturer qu'il en trouvât l'usage extraordinaire ou mauvais. Avec la transsubstantiation, est-ce admissible? Bien plus, en tirant les conséquences du fait que la Cène a été instituée par Jésus-Christ et qu'il a appelé le pain son corps, que dit-il? C'était le moment, ou jamais, de dire positivement : « Christ est là ; c'est son corps ; c'est lui; » et c'eût été le plus fort comme le plus

simple des motifs à donner en recommandant le respect. Au lieu de cela, que dit l'apôtre ? « Que chacun donc s'éprouve soi-même , et qu'ainsi il mange de ce pain et boive de cette coupe'; car quiconque en mange et en boit indignement, mange et boit sa condamnation, ne discernant point le corps du Seigneur. » Ces derniers mots, le Catéchisme Romain se hâte de les traduire par : « Ne discernant pas, sous le pain et le vin, le corps du Seigneur qui y est caché *. » Et sa raison, la voici : « Que si, comme disent les hérétiques, il n'y avait à vénérer dans ce sacrement que la mémoire et le signe de la passion du Christ, qu'était-il besoin d'exhorter si fortement les fidèles à s'éprouver eux-mêmes?» Quoi! parce que le Christ ne serait pas là corporellement, il serait moins nécessaire de se bien préparer à la communion ? Ces paroles de saint Paul, à y regarder de près, ne sont qu'un nouvel argument contre la présence réelle. En effet, ou le communiant y croit, ou il n'y croit pas. S'il y croit, qu'il s'éprouve ou non, il y croit; s'il n'y croit pas, ce n'est pas en s' éprouvant qii'ir arrivera à y croire. Dans les deux cas, il n'y aurait aucune liaison entre le conseil donné et la conséquence indiquée. Ce discernement du corps du Seignettr ne peut dohc être que la chose h laquelle on arrive en s'éprouvant, c'està-dire l'ensemble des bonnes dispositions à apporter, et le sentiment profond de la sainteté de l'acte.

1 Cofpus Domini, quod in Eucharistiâ occulté latet» ab alio ciborum génère non distinguit.

Après cela, nous montrât-on la transsubstantiation établie dès la fin du premier siècle ou dès le commencement du second, nous serions déjà en droit denier qu'elle remonte aux Apôtres.

Or, il n'en est rien. Reconnaissons seulement que les idées de l'Église sur la Cène tardèrent peu h se modir fier. L'accroissement du nombre des chrétiens ne permettant plus de la prendre dans un repas en commun, il avait fallu lui donner des formes plus solennelles; avec ces formes nouvelles était venu un penchant à envisager aussi le fond sous un jour plus ou moins nouveau. Les réminiscences juives ou païennes, le mystère dont les chrétiens étaient souvent forcés de s'entourer, l'exaltation du danger, le besoin d'une protection céleste toujoui's plus présente et plus sensible, tout, enfin, avait concouru à rehausser l'Eucharistie en proportion des miracles de grâce qu'on en attendait tous les jours. Ce pain, ce vin, on ne pouvait plus se résoudre, en quelque sorte, k n'y plus voir que du pain et du vin ; on se serrait de plus en plus contre les passages de l'Écriture qui semblaient en faire autre chose ; on s'acheminait à grands pas vers la transsubstantiation; et pourtant, avant qu'on se hasardât à en faire un dogme, il allait s'écouler des siècles.

Pourquoi ce long enfantement? — C'est que, au sein de rentraînement général, on était souvent ramené.

sans le vouloir, aux données plus précises de la Bible et de la raison. Ce que nous disions plus Mut de l'Écriture, nous pouvons maintenant le dire des Pères r'h tout ce qu'ils ont écrit de favorable, en apparence, au dogme de la présence réelle, nous pouvons opposer des choses qu'ils n'auraient manifestement pas dites s'ils y avaient cru.

Justin, dans sa seconde Apologie : «Au jour du dimanche, on s'assemble ; on lit les mémoires des apôtres et les écrits des prophètes. Quand le lecteur a fini, celui qui préside exhorte à imiter ces beaux exemples ; ensuite nous nous levons et prions en commun. Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix; puis on présente à celui qui préside du pain et une coupe d'eau et de vin. Il la prend, rend louange et gloire au Père de toutes choses, au nom de son Fils et du Saint-Esprit, lui rend grâce longuement de ces biens qu'il a daigné nous accorder. Le peuple acclame en disant : Amen ! Alors, ceux que nous appelons diacres donnent h chacun du pain et du vin mêlé d'eau qui ont été bénis, et ils en portent aux absents. » Il n'y a pas un de ces mots qui ne soit un embarras pour l'Église romaine. Ses docteurs ont beau se retrancher derrière quelques détails de ce que Justin ajoute sur le sens religieux de cette cérémonie ; ils ne feront croire à personne, et, disons-le nettement, ils ne peuvent croire eux-mêmes que ce soit là la messe.

Voici TertuUien.i : « Jésus-Christ ayant pris du pain

* Contre Marcion, liv. III- « Acceptum panem et distributum discipulis corpus suum fecit dicendo hoc est corpus meum, id est figura corporis mei. » Duperron change id est en sciticet et fait dire à TertuUien : « Ceci, savoir la figure de mon corps, est

et l'ayant distribué à, ses disciples, le fit son corps en disant : «Geci estmon corps, c'est-à dire /a figure de mon corps. » Outre ces mots, remarquez ici, comme dans le récit des Évangélistes, la consécration mise après la distribution.

Voici Origène i : « Si Christ, comme le prétendent les Marcionites, n'avait ni chair ni sang, de quel corps et de quel sang ce pain et ce vin étaient-ils donc les signes et les images? y) Dans son commentaire sur saint Matthieu, il appelle le pain de l'Eucharistie « im corps figuratif. » A ce passage et k deux ou trois autres, on répond, avec Duperron, qu'Origène était un hérétique. Soit. Mais les hérésies d'Origène ont été soigneusement notées par Épiphane , par Augustin, par Jérôme, et nous ne voyons pas qu'ils aient dit un mot de celle-lk.

Voici Ephrem ^ : « Prenant en ses mains du pain, il rend grâces et le rompt en figure de son corps immaculé. »

Voici Macaire 3. « Du pain et du vin sont offerts, étant la figure de la chair et du sang de Jésus-Christ. Ceux qui participent à ce pain qui se voit mangent spirituellement la chair du Seigneur. »

Voici Théodoret *. « Le Seigneur a honoré ces signes visibles du nom de son corps et de son sang, non

mon corps. » Bellarmin va encore plus droit au but : il ôte îd est figura corporis meî. Wiseman, dans le récit de Justin, ôte la phrase où il est dit que ce sont les diacres qui distribuent la Cène. — Ces falsifications prouvent assez l'impossibilité où on se trouve de lutter contre de tels témoignages.

* Contre les Marcionites.

2 Contre les scrutateurs de la nature du Christ.

3 Homélie XXVII.

^ 1" Dialogue contre les Eutychiens.

pas en en changeant la nature, mais en ajoutant la grâce à la nature. »

Voici Chrysostome *, et ce passage est d'autant plus remarquable contre la présence réelle, que les premiers mots semblent y conduire. (( Avant que le pain soit consacré, il se nomme pain ; mais quand la grâce divine l'a sanctifié, par l'intervention du prêtre, alors il né porte plus ce nom de pain : il devient digne d*être appelé le corps du Seigneur, quoique la nature du pain demeure en lui. ))

Voici enfin Augustin. Celui de tous les Pères qui. a fourni le plus d'armes aux partisans de la présence réelle, c'est aussi celui qui, lorsqu'il raisonne et parle sans figures, nous en fournit le plus contre cette même opinion. Écoutez-le dans un de ses traités 2 : l,e Seigneur n'a point fait difficulté de dire : Ceci est mon corps, quand il donnait le signe de son corps. » Écoutez-le dans une épître 3 : Ce sacrifice (l'Eucharistie) est une action de grâces et une commémoration de la chair du Christ, qu'il a offerte pour nous. » Écoutez-le dans une autre épître ^ : « Si les sacrements n'avaient pas quelque ressemblance avec les choses dont ils sont sacrements, ils ne seraient pas sacrements. Or, par suite

* Lettre à Césaire.

2 Contre Adimante, ch. xii. Non dubitavit dicere hoc est corpus meum, cum darct signum corporis sui.

» Au diacre Pierre, sur la foi. {Ce livre est aussi attribué àFuIgence, disciple d'Augustin.) In isto sacrificio gratiarum actio' atque commemoratio est carnis Christi, quam pro nobis obtulit.

' A Boniface. Si sacramenta quamdam similitudinem Iiarum rerum quarum sacramenta sunt non haberçnt, pninin6 sacramenta non essent. Ex hâc autem siniilitudine plcrumque çtiam ipsarum noraina accipiunt.

LIVR£ TROISIÈME 3dl

de cette ressemblance, ils prennent le plus souvent le nom des choses elles-mêmes. » Et que donne-t-il ensuite pour exemple? Lepain etlevin de l'Eucharistie. Écoutez-le, enfin, dans celui de ses ouvrages où nous sommes le plus sûrs de trouver ce qu'il a véritablement pensé, sa Doctrine chrétienne : u Si un commandement défend une chose honteuse ou criminelle^ ou bien commande une chose utile et bonne, ce commandement n'est pas figuré; mais s'il commande une chose mauvaise ou défend une chose bonne, il ne faut pas le prendre à la lettre. » Et que donne-t-il pour exemple? Encore l'Euchaiistie. a Si vous ne mangez, dit le Sauveur, la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Il semble que, par ces paroles, jl commande un crime ; c'est donc une figure par laquelle il nous est recommandé de communiquer à la passion du Sauveur, en nous gravant dans la mémoire, d'une manière à la fois douce et utile, que son corps a été meurtri et crucifié pour nous K » Que deviennent, après cela, — et nous sommes loin d'avoir cité tout ce qu'on a recueilli d'analogue dans les écrits de ce Père, — que deviennent les passages où Augustin, reproduisant sans commentaire la figuré employée par JésUs-Christ, semble enseigner la présence réelle 2 ? Et quel triste

* Si prasceptiva locntio est aiit flagîtium aut facinus vetans aut utilitatem aut beneficentiam jubens, non est figurata. Si autem flagitium aut facinus videtur jubere, aut utilitatem aut beneficentiam vetare, figurata est. o Nisi manducaveritis, inquit, carnem filii Iiominis... etc.» Facinus vel flagitium videtur jubere; figura est ergo, prœcipiens passioni dominicss communicandum, et suavitér atque utiliter recondendum in memoriâ quodpro nobis caro ejus crucifixa et vulnerata sit. {Dedoetn Chr. ni^ 16.)

2 A Genève aussi, de cette manière, et dans l'Église réfonnée de

courage n'a-t-il pas fallu aux Pères de Trente pour oser dire : « Tous nos ancêtres... l'ont ainsi enseigné de la manière la plus ouverte... Et puisque ces paroles du Sauveur présentent ce sens propre et très-évident, suivant lequel elles ont été comprises par les Pères, c'est assurément un crime indigne que ces paroles, contre le sentiment universel de l'Église, soient tordues par certains hommes chicaneurs et dépravés en feintes et imaginaires figures ; aussi l'Église a-t-elle toujours détesté comme sataniques ces explications imaginées par des hommes impies *. » — Ces lignes sont peut-être le plus audacieux de tous les défis jetés à l'histoire par les théologiens de Trente.

On aurait dû aumoins, pour couronner l'œuvre, ranger nettement parmi les impies tous les historiens catholiques assez sincères pour raconter l'origine et les progrès de cette idée, qu'on croirait, d'après le décret, n'avoir eu d'autre commencement que celui du christianisme lui- France, on semblerait l'enseigner, car un des cantiques liturgiques renferme ces vers :

Sa chair sacrée est le seul aliment Qui donnek l'âme un vraiconlenlement.

Son divin sang;, qu'il ofïre pour- breuvage, Nous a des cieux mérité l'héritage..,.

Mais qui pourrait ainsi manger et boire Le corps sacré, le sang du roi de gloire ?

C'est le chrétien qui. . . . etc.

« Ita enim majores nostri omnes... apertissimè professi surit. Qaas verba... quum propriam illam et apertissimam significationem prse se ferant, secundum quam à Patribus intellecta sunt, indignissimum sanè flagitium est ea à quibusdani contentiosis et pravis hominibus ad fictitios et imaginarios tropos converti, contra universum Ecclesise sensum; quae hsec ab impiis hominibus excogitata commenta, velut satanica detestata est, semper agnoscens;.; etc.

même. Par qui savons-nous, sinon par eux, et, en particulier, par un des plus dévoués champions de Rome, par Bellarmin , que c'est Paschase Ratbert, abbé de Corbie, au neuvième siècle, qui aie premier enseigné positivement la présence réelle ? Par qui savons-nous, sinon par eux, que si sonopinion se trouva être déjà, ce qui est possible, celle de la majorité des docteurs, elle rencontra cependant des oppositions plus que sufiisantes pour prouver que ce n'était point un dogme admis? Ratbert lui-même, dans une lettre k Frudegard, avoue que beaucoup l'accusent d'avoir exagéré le sens des paroles' de Jésus-Christ. Dit-il, pour cela, que ce soient des hérétiques ? Les attaque-t-il au nom de l'Église? Nullement. L'eût-il fait, nous n'aurions qu'à citer les noms de ceux qui, de son vivant ou après lui, attaquèrent sa doctrine *, et nous demanderions si tant de personnages éminents, abbés, évêques, archevêques, eussent jamais songé à attaquer ce qu'on eût regardé comme sanctionné par l'Église. Ainsi, quelque date que l'on assigne aux premiers commencements de la transsubstantiation, il reste démontré qu'au neuvième et au dixième siècle on écrivait librement pour et contre. C'était une opinion, non un dogme. En 1059, sous Nicolas II, elle est adoptée à Rome, mais dans un concile particulier, et peu nettement. C'est en 1215, sous Innocent III, qu'elle est définitivement votée au concile de Latran, et prend le nom qu'on lui a donné depuis.

Toute opposition va cesser, sans doute? Non. Entre le concile de Latran et le concile de Trente, voici des

' * Amalaire, archevêque de Trêves; Héribald, évêque d'Auxerre; Raban, archevêque de Mayence; Walafrid, abbé de Saînt-Gall; Loup, abbé de Ferrières ; Bertram, moine de Corbie, etc.

35Zl HISTOIRE DO CONCILE DE- TRENTE

docteurs qui, tout en déclarant y croire, avouent qu'ils ne la voient pas dans l'Écriture. C'est d'abord Duns Scott : il ne sait, dit-il ij aucune déclaration scripturaire qui, par elle-même et sans la détermination de l'Église, puisse obliger à l'admettre. C'est le cardinal d'Ailly 2. « Cette opinion, dit-il, que la substance du pain demeure toujours, ne répugne ni à la raison ni à l'autorité de l'Écriture. Elle est même plus facile k comprendre et plus rationnelle, si elle pouvait s'accorder avec la détermination de l'Église. » Voici Gabriel Biel, dans ses leçons sur la Messe : « On ne trouve point dans le canon de la Bible 5 de quelle manière le corps du Christ est là. . . Cela a été prouvé par l'autorité de l'Église et des saints, car cela ne peut se prouver par des raisons... Mais pourquoi l'Église et les saints ont-ils choisi de déterminer un sens si difficile, puisque les Écritures peuvent être exposées, sur cet article, d'une manière beaucoup plus facile à. entendre?... L'Église l'a ainsi déterminé. » Voici encore, peu avant le concile de Trente, deux grands docteurs du même avis. L'un, c'est le cardinal Cajetan * : « Ce que l'Évangile n'a point expliqué d'une manière expresse, savoir le changement du pain au corps de Christ, nous l'avons reçu de l'Église. » L'autre, c'est l'évêque Fischer » : <( 11 n'y a pas ici (dans le récit de l'institution de la Cène) un seul mot par lequel on puisse prouver la vraie présence du corps et du sang de Christ... On ne peut

* Commentaire sur le 1. IV des Sentences.

2 Commentah'e sur le 1. IV des Sentences.

3 Non invenitur in canone Biblia;.

4 Question LXXV.

5 Contre ta Captiv. de Babyl. cli. x.

donc prouver cela par aucune Écriture. » Etcpioique le concile ait affecté, au contraire, de s'appuyer sur l'É* criture seule, "quoiqu'il ait déclaré clair, évident, incontestable, le sens donné par lui aux mots ceâi est mon corps, — voici le cardinal Bellarmin qui, quarante ans après, en revient à peu près à la même thèse : Pour lui, dit-il S il croit, comme le concile, que la transsubstantiation peut être prouvée par l'Écriture ; mais on peut cependant douter qu'il en soit ainsi^ puisque des hommes très savants et très ingénieux ont été d'un avis contraire.

Que demander de plus que ces aveux? Que trouver de plus positif à l'appui de ce que nous avons dit, au point de vue scripturaire, contre la transsubstantiation ? Dites, si vous voulez, que ces auteurs ont eu tort de ne pas la voir clairement dans l'Écriture : mais s'ils ont pu, quoique bons catholiques, avouer qu'ils ne l'y voyaient pas, cela seul prouvera toujours qu'elle est bien loin d'y être clairement; et nous demanderons alors s'il est admissible qu'un dogme qui allait être au culte ce que l'existence de Dieu est à la foi, c'est-à-dire le centre et le fondement de tout, n'eût pas été nettement énoncé, nettement rappelé, en un seul endroit des Saints- Livres.

Maintenant donc, tout ce que nous venons d'en dire, nous le répéterions, si nous voulions, de tous les

» De l'Euch. 1. III, ch. 23.

dogmes et de toutes les pratiques dont elle est devenue la source. ; -

Nous demanderions d'abord, — non pas si la Messe est dans l'Écriture, car ce serait, après toutes nos objections, presque une plaisanterie, — mais si la Cène y joue un rôle qu'on puisse, en aucune façon, comparer au rôle actuel de la Messe.

La Messe est devenue, dans l'Église catholique, le résumé, le centre, et, pour l'immense majorité des fidèles, le tout du culte, le tout delà religion, fou peu s'en faut. De même que le Christ est réputé incarné dans l'hostie, le christianisme est, en quelque sorte, incarné dans la Messe ; si l'Église ne l'a pas dit nettement, il n'en est pas moins vrai que tout, chez elle, concourt à établir cette manière de voir. La Messe, toujours et partout la Messe ; la Messe à tout propos, la Messe dans tous les buts. De Rome au dernier hameau, pas un temple oii l'ensemble et oii les détails de l'édifice, où tout, enfin, n'annonce la Messe, ne soit fait pour la Messe.

Aussi la Messe est-elle la première chose qu'un catholique, s'il commence à ouvrir les yeux, s'étonne de ne pas trouver dans les récits apostoliques du Nouveau- Testament. Il l'y verrait à chaque page qu'il n'en serait pas surpris, après le rôle qu'il lui voit jouer dans l'Église ; mais ne l'y voir nulle part, c'est un vide qui le confond. En vain essaiera-t-on, après cela, de la lui montrer en germe dans le récit de la Cène, dans quelques passages isolés ; s'il est encore trop peu instruit pour répliquer par l'histoire et par la théologie, il le sera toujours assez pour se dire que ce qui occupe tant de place dans le catholicisme ne devrait pas en occuper

si peu dans le tableau des premiers temps de l'Église,

Certes, un prêtre qui croit à la présence réelle peut se vanter de posséder le plus grand et le plus miraculeux des pouvoirs dont une créature, homme ou ange, ait jamais été revêtue. « Nous confessons que le prêtre est plus grand que Marie même, la mère de Dieu, Celleci n'a donné naissance au Christ qu'une seule fois ; mais le prêtre le crée quand il veut, et aussi souvent qu'il le veut. )> Voilà ce qu'on lit dans une formule d'abjuration imposée, au commencement du siècle passé, à des paysans hongrois. Quoiqu'on ait contesté l'authenticité de cette pièce, les lignes ci-dessus, tout extraordinaires qu'elles sont pour des catholiques raisonnables, n'en sont pas moins, avec la présence réelle, rigoureusement vraies. Ce que Marie, bénie entre toutes les femmes; a regardé comme la plus glorieuse et lapins sainte des faveurs, il y a par le monde trois ou quatre cent mille privilégiés pour qui c'est une affaire journalière et toute simple. Et quand on songe que le plus impur et le plus criminel des hommes peut, en quelques secondes, avec quelques mots dits à la hâte, opérer quand il veut ce prodige des prodiges, — la tète vous tourne, en vérité, en face d'un pareil abîme d'inconséquence et d'orgueil. Tout ce que l'Egypte ou l'Inde ont imaginé de plus fabuleux pour élever leurs prêtres audessus de l'humanité, Rome l'a dépassé en enseignant la transsubstantiation. Si le nombre des prêtres et la fréquence des messes n'atténuait la valeur du miracle, et si, par exemple, un seul prêtre au monde était réputé l'opérer, ce prêtre serait presque un Dieu.

N'oublions pas, d'ailleurs, que ce pouvoir miracu-

leux, s'il existe, est nécessairement illimité. Tout le viû que contiendra une cave, tout le pain qui se trouvera chez un boulanger, le prêtre peut, d'un mot, en faire* le corps et le sang de Jésus-Ghrist. « Il peut, dit le cardinal Tolet^, consacrer plusieurs corbeilles de pain et un tonneau de vin, » Llorente rapporte qu'un prêtre s'amusa un jour à consacrer, en passant, tout le pain exposé en vente dans un marché. Le prêtre fut puni, mais le pain n'en fut pas moins regardé comme transsubstantié. Personne n'osait y toucher. Des prêtres vinrent le prendre, et, pour s'en débarrasser, on le brûla. • — Quand une doctrine mène droit à d'aussi énormes folies, c'est lui faire bien de l'honneur que de la combattre encore par des raisons.

Un prêtre qui croit à la présence réeUe, disions-nous. Avons-nous voulu donner à entendi'e que tous n'y croient pas? — Quand Luther, fervent catholique alors^ fit son voyage en Italie, rien ne le na^Ta plus profondément que de voir des prêtres rire en secret de ce qu'ils faisaient en public, a Pain tu es, pain tu resteras 2, » disaient-ils, dans la messe, au lieu des paroles sacramentelles. Y a-t-il encore de ces prêtres? Nous l'ignorons, et nous n'avons pas à le chercher. Nous ne saurions même approuver qu'on dise, comme on l'a fait quelquefois, qu'un prêtre ne peut pas croire h la Messe ; disons seulement, et nous resterons dans le vrai^ que cela doit lui être plus difficile qu'à personne. Cette hostie que le peuple aperçoit de loin et toujours à travers un certain prestige, il la voit de près, lui, il la touche, il la rompt,

' Consecrare, potest multos cophînos panis et vini doliutn. — De instructione sàcerdotum.

2 Panis es, et panis remenabis.

il la mange tous les jours ; tous les jours il est obligé de convenir, à part lui, que telle elle était avant la consécration, telle elle a tout Tair d'être après. Ce vin, dont il a seul le droit de boire, il lui trouve à l'autel le même goût et les mêmes propriétés qu'à ses repas ordinaires. Ces paroles qui sont censées opérer le miracle, où est le prêtre, quelque pieux qu'on le suppose, qui ne puisse se rappeler mainte occasion où il les aura prononcées sans y penser sérieusement, peut-être sans y penser du tout, peut-être l'esprit tout rempli d'idées mauvaises? Et il pourrait n'avoir jamais aucun doute sur la vertu d'une opération semblable ! 11 pourrait n'éprouver aucun embarras à lapensée d'un résultat si énormément hors de proportion avec les moyens ! La charité nous ordonne de le croire; mais, plus on y pense, plus la raison s'y refuse.

A Trente aussi, avant de décréter la transsubstantiation, on avait été conduit à examiner si la pratique était à la hauteur de la théorie, et il avait fallu avouer d'étranges désordres. Outre le peu de gravité qu'un grand nombre de prêtres mettaient à accomplir cet acte auguste, il y avait peu d'églises où l'usage n'autorisât des superstitions ou des abus plus ou moins contraires à la majesté du sacrement. Ces abus, condamnés plus tard par le concile, ont en général cessé ; mais il s'en faut bien que, même aujourd'hui, les formes soient toujours dignes du fond. Rien de plus pompeux, sans doute, qu'une grand'messe h Rome, à Milan, à Vienne, à Paris ; Dieu descendrait visiblement sur la terre, qu'il serait impossible de le recevoir avec plus d'éclat. î\îais, pour une de ces messes h grand spectacle, que de milliers ne s'en dit-il pas où la grandeur du mystère s'a-

néantit sous la mesquinerie des formes ! Dira-t-on quç la coupe du Sauveur n'était très probablement ni d'argent ni d'or? Nous serions, en efifet, assez mal venus à, . railler les vases d'étain du pauvre curé de village ; aussi n'est-ce point de cette mesquinerie-là, que nous avons voulu parler. Cette même cathédrale où tant de merveilles auront été étalées un jour de Noël ou de Pâques, ce même Saint-Pierre de Rome où vous aurez cru assister aux pompes du ciel, — retournez-y le lendemain. Les cierges sont éteints, les tentures sont enlevées. Personne au maître-autel. En passant devant une petite chapelle, vous entendez murmurer quelques mots. Il y a là, dans un coin, un autel, un prêtre, un jeune garçon qui, à certains moments, répète de toute la vitesse de ses lèvres quelques mots latins qu'il estropie. Le prêtre n'y prend pas garde. Lui aussi, c'est une leçon qu'il récite, et il la trouve un peu longue, cette leçon ; voilà vingt ans, trente ans, un demi-siècle peut-être qu'il l'a récitée tous les jours. Enfin, il a dit son dernier amen. Il s'en va à ses affaires; le jeune garçon va à l'école... Et ce que vous avez vu là, c'était la Messe! C'était, s'il faut en croire l'Église, l'acte le plus auguste, le plus profondément sacré qui puisse avoir lieu dans ce monde! Ah ! les protestants ont beau ne pas croire à, la présence réelle et ne pas célébrer des communions à grand spectacle; le pain et le vin de la Cène, tout en restant pain et vin à leurs yeux, sont tout autrement respectés, dans leurs églises, que l'hostie, corps du Sauveur, ne l'est journellement dans les églises catholiques.

A-t-on espéré compenser, par l'adoration de l'hostie, l'irrévérence avec laquelle on la traite dans tant de

messes dites précipitamment ou machinalement? — L'adoration étant considérée comme une des conséquences de la présence réelle, ce fut encore un des points admis sans difficulté par le concile. Il n'y avait cependant pas entre les deux dogmes une liaison aussi intime qu'on paraissait le croire. L'hostie fût-elle incontestablement le corps même de Jésus-Christ, on pourrait encore douter qu'il soit conforme h l'esprit du christianisme d'adorer un corps, quel qu'il soit, quelque divine que soit l'âme à laquelle il sert ou a seirvi d'enveloppe, Dira-t-on que, puisque nous honorons les restes mortels des grands hommes, à plus forte raison faut-il honorer ceux du fils de Dieu? Les honorer! Qui le nie? Qu'on voie, chez les protestants, si ce pain qui n'est pour eux que du pain n'est pas l'objet du plus profond respect. Mais, des plus grands honneurs à l'adoration, la distance est grande, immense. Les honneurs ne préjugent rien sur la nature de l'être qui en est l'objet ; l'adoration en fait un Dieu. Un corps peut-il être un Dieu? Non. L'Église elle-même l'a senti. Pour arriver à diviniser l'hostie, il a fallu accorder au corps de Jésus-Christ une certaine divinité propre, subsistant même après le départ de l'âme divine dont ce corps avait été animé. « La divinité, dit le Catéchisme Romain, ne l'a jamais abandonné, même dans le sépulcre. » Cela veut-il dire, par hasard, qu'après avoir été soumis à tous les besoins et à toutes les souffrances de la chair, ce corps ne se serait pourtant pas corrompu dans le tombeau, s'il y était resté? Alors, il faudrait avouer que l'hostie n'y ressemble guère, puisqu'elle peut, comme toute espèce de pain, se dessécher et se corrompre. Quoi qu'il en soit, le Catéchisme insiste beaucoup sur cette idée, complément nécessaire du dé-

cret plus vague par lequel le concile a ordonné racbration de l'hostie, a Non-seulement,' dit-il-j le vrai corps de Jésus-Christ, savoirj tout ce qui^st proprê.au corps , humain, les os, les nerfs, est renfermé dans ce- sacrement, mais encore Jésus-Christ tout entier. » Ainsi, ce n'est pas seulement son corps qui est là, sous ce petit morceau de pâte; c'est luit c'est le Sauveur, vivant, pensant, agissant, tel, en un mot) qu'il était le.ejoîir -cle la Cène. — Il faut avouer que les païens étaient plus respectueux envers leurs dieux. Celui qui aurait oëé dire que Jupiter était tout entier dans une de ses statues^ aurait couru grand risque de passer pour un fou ou pouf un impie.

L'Église reconnaît pourtant qu'on peut en tout lieu prier Jésus-Christ. A genoux devant une hostiey^vous entendra-t-il pliis qu'ailleurs? Nullement^ puisqu'il est piaftout. On ne voit pas ce que la préséndê matérielle ajouterait h celle d'un être déjà présent sans cela. Quand iiôus parlons de la Divinité comme habitant dans ud temple, nous savons bien que c'est une figure ; qu'est-ce que l'hostie, en ce senSj sinon un temple^ et comment un être divin y serait-il mieux renfermé que dans un~ temple quelconque ?

Ceci nous Conduirait à une dernière objection» A quoi servent féellemeht et la transsubstantiation et ses cbn^ séquences ? A inspirer aux prêtres plufe de respect pour la Cène? Non : nous défions de trouver, dânâ aucune église protestante, rien de comparable au satis'façon de beaucoup de messes. A en inspirer davantage aux simples fidèles? Non : à ^iété égale^ le communiant protestait tt'êst fii iaoiûs ému ni mt)ins péftétré que le commuïiiÀiït wjSmùi A rehausser aux y^x du peuple ià

dipité du saqerdooe? Non. Nous avons déjà dit que la fréqueneè du miracle et le grand nombre des prêtres en a fait une chose tout ordinaire. La présence réelle est^ elle donc nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? L'Église, pour être conséquente, a été obligée de le soutenir. « L'hostie, dit le Catéchisme, ne se chçinge pas en notre substance,, comme le pain et le vin. » Que devièntléUe donc ? Il a, bien fallu se le demander ; et de là des querelles dont nous ne pourrions donnenune idée sans, salir cette page des plus ignobles détails. Inno-^ cent m, dans son Traité sur la messe ^ les passe com-r plaisamment en revue. Il examine ce que deviendrait l'hostie mangée par un animal, une souris, par exem-r pie, etc., etc. Et après être descendu aussi bas, ce senir: ble, 'que possible : « 11 y a bien d'autres questions, ajoute-t-il ; jpais, dans ces choses, il vaut mieux ne pas trop chercher que de chercher trop. » Et il n'avait pas tort, en effet, de se croire encore très réservé en comr? pàraison de beaucoup d'autres, car il n'y a pas d'extravagance qui n'ait été dite ou écrite sur ce sujet. Rêve-: nant donc simplement à notre première question : a La présence réelle est-elle nécessaire à l'effet intérieur du sacrement? » -— voici ce que nous répondrions à ceux qui l'affirmeraient. Plusieurs personnes également pieuses, égaleinent bien préparées, communient ensemble. Parmi les hosties que le prêtre va leur donner, il y en a ùnequi, par mégarde, n'a pas été consacrée. Le Christ n'y estnas ; c'est du pain. Celui qui la recevra aura-t-il communié? Si vous dites que non, vous insultez au bon sens. Si vous répondez oni, — à quoi sert la transsubstantiation? '

S6ll HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

Quand elle contribuerait, ce que nous avons nié, à augmenter le respect pour la Gène, le sacerdoce et la religion en général, il faudrait voir encore si cet avantage n'est pas plus que compensé par les superstitions qui en découlent. L'adoration même de l'hostie, fût-elle dégagée de tout entourage idolâtre, est déjà un immense pas dans ce dévot matérialisme dont les catholiques éclairés sont les premiers à gémir. L'hostie adorée, nous l'avons dit, est par cela même un dieu; un dieu moins grossier, si l'on veut, que ne le serait une statueen bois ou en pierre, mais pourtant un dieu matériel et visible. Or, s'il peut y avoir quelque avantage apparent à fixer sur un dieu visible les yeux et l'esprit de populations grossières, ce n'en est pas moins une brèche à la spiritualité du christianisme. Au lieu de faire' des efforts pour élever les hommes à la hauteur des idées chrétiennes, l'Église a trouvé plus commode, plus avantageux, surtout, d'abaisser le christianisme à leur niveau. L'adoration de l'hostie ne s'est bientôt plus bornée au temps de la messe. Le pain déifié reste exposé sur l'autel. Des cérémonies, des fêtes, des processions solennelles ont lieu en son honneur. C'est au bruit du canon qu'il sort des temples, au bruit du canon qu'il y rentre. Une religion éminemment spirituelle s'est fixée, incarnée, dans ce qu'avait de plus matériel un acte institué comme un simple mémorial.

Tandis qu'une partie des théologiens et des.évêques

LIVRB TROISIÈME 365

fixait ainsi à tout jamais, sauf correctioa de quelques abus de détail, le plus grand et le plus fâcheux des abus romains, —d'autres avaient repris les questions de discipline, ët'spécialement celle de la juridiction épiscopale. Il s'agissait d'en régler les limites, et surtout, quoique les évèques se gardassent de l'annoncer, de mettre un terme aux envahissements de la juridiction du pape.

« Quand un de vous a un différend avec son frère, dit saint Paul*, ose-t-il bien l'appeler en jugement de- , vant les infidèles et non pas devant les saints (les membres de l'Église)?... Si donc vous avez des différends sur les choses de cette vie, prenez plutôt pour juges ceux mêmes de l'Église qui sont les moins considérés. »

Tel fut le premier fondement de la juridiction épiscopale. A peine est-il besoin de faire observer :

1° Que saint Paul parle ici d'arbitres, et nullement de juges ni de tribunaux réguliers.

2° Que la seule raison qu'il donne, c'est que les juges civils sont païens. Donc, une fois le christianisme établi et les tribunaux devenus chrétiens, la recommandation tombait.

3° Qu'il parle de l'Église, des membres de l'Église, « même les moins considérés, » dit-il, et nullement des pasteurs en particulier.

On fut cependant conduit, surtout pendant les persécutions , à régulariser cette partie de l'administration intérieure; l'évêque s'en trouvait naturellement le chef. Quand le christianisme devint la religion de l'empire , les tribunaux ecclésiastiques avaient pris trop de consis- . tance pour que leur abolition subite ne risquât pas d'être

* 1 Cprinth.^ vi.

366 HISTOIRE DU COîte'lLE DE TRENTE

un outrage à la religion et au clergé, Ils, entrèrent dôifc clans l'administration générale de la jjistice ; lesj^ntèn» ces épiscopales devinrent obligatoires comme^§llei'des autres juges. Bientôt arrivèrent les privilèges.- J)fj S sous Constantin , il suffisait de la volonté d'ifhejides. parties pour qu'un procès, commencé devant le juge civil, passâtau tribunal de l'évêque. Malgré les dispositions moins, favorables de quelques iautres empereurs, ces privilèges allèrent toujours s'étendant. Les évêques finirent par attirer à eux tout ce qui touchait, de près bu de-Ioiti, à la religion et à l'Église ; les testaments , parce qùè?l|i|^ glise était censée la tutrice des orphelins et des veuves; les contrats de mariage , parce que le mariage était un acte religieux; les engagements de toute espèce, sous prétexte que le serment, acte religieux, y entrait^ Enfin, tout ce pouvoir que les princes et les peuples ..n'avaient originairement concédé à l'épiscopat que par respect pour la religion , et sans que l'épiscopat lui-mênae en réclamât rien comme un droit , — on s'enhardit peu à peu à le déclarer indépendant de l'autorité civile. G'é-' tait de Dieu, de Dieu seul et directement de Dieu, que les évêques prétendaient le tenir. °

En même temps, comme des évêques isolés n'auraient pas eu beau jeu à imposer cette doctrine aux princes, on avait été obligé , en cela comme en tout le reste , de se serrer autour du pape; il avait fallu reconnaître en lui ' le chef de ce vaste corps judiciaire , soi-disant institué par Celui dont il était le vicaire sur la terre. Or, Rome ne donne rien , même aux siens , sans se le faire payer. Profitant donc du besoin que les évêques ayaieiit d'elle pour résister h. l'autorité civile, elle ne les considéra' bientôt plus, en tant que juges, que comme institués par

I/IVRB Tl^OISIÈME 367

etle.. Glétait au pape, au pape seul, que Dieu avait donné juri^ietion ; les évêques n'étaient que ses mandataires, comme les juges civils sont ceux du prince. Mais tandis que; daîis un État bien réglé , le prince n'intervient jamais dans lîadfiiinistration de la justice, l'usage des appels à Rome, Jiabilement encouragé par les papes, était devenu- universel. L'évêque se voyait enlever toutes les causes importantes. En commençant à s'occuper d'un prodès, il n'était jamais sûr qu'on le lui laissât entre les mains. Ses prêtres mêmes pouvaient lui échapper, nonjSJ^lênïent pour des fautes disciplinaires , mais même pour des délits ou des crimes. L'usurpation pontificale aviait largement chassé, comme on voit, sur les terres de l'usurpation épiscopale.

Personne^ dans le concile, n'avait envie de remonter h la source et de se demander, laissant de côté les abus, ce qu'était au fond le prétendu droit dont ils étaient découles. La juridiction ecclésiastique pouvait avoir eu, au milieu des désordres du moyen âge , plus d'un effet heureux ; mais des services rendus, — quelque désintéressés qu'on les suppose , ce qui n'était assurément pas " lé cas, — ne sauraient créer un droit positif. Aussi, bien avant la Réforme et en dehors de toute agression dogmatique, plus d'un auteur, k la grande satisfaction des princes, s'était mis à peser les titres de l'épiscopat, et les avait déclarés fort légers. En remontant , que trou« vait-ott ? Oti des concessions de princes , ou rien , rien que l'Écriture, quatre lignes de saint Paul, lesquelles, comme nous l'avons vu, disaient plutôt tout le contraire -de ce que l'Église y avait trouvé*. En 1551, après tant

. i On a déjà vu (liv. !«') ce qu'il faut penser du fameux pas-, sage : « Si quelqu'un n'éeoute pas l^ Église... »

368 HISTOIRE DU CONCILE DE TREiNïE

de travaux sur le droit public, en face de Charles-Quint et du parlement de Paris, la question ne pouvait plus être une question de droit ; il fallait s'en tenir au fait et en conserver le plus possible, heureux encore que les princes ne parlassent pas de tout reprendre. Il n'y eut donc, en tête du décret, aucune déclaration de principes.

Cela étant, que devons-nous regarder, sur ce point, comme la doctrine de l'Église? La juridiction ecclésiastique est-elle de droit divin, oui ou non? Du côté du concile, les fidèles sont restés libres de le croire ou de ne pas le croire ; du côté de Rome, il y avait longtemps qu'on ne l'était plus. Depuis Grégoire VII, les papes s'étaient nettement posés en juges souverains du monde chrétien. Boniface VIII, en particulier, l'avait sr- formellement décrété, qu'on ne voit guère commentée ne serait pas encore aujourd'hui un dogme pour quiconque admet l'infaillibilité du pape.

Dans ce danger constant de heurter ou les droits du pape ou ceux des princes, le concile ne pouvait rien décider d'important. D'ailleurs, de quelque manière qu'on envisageât, en théorie, la juridiction des évoques, il eût été déraisonnable de ne pas admettre la supériorité de celle du pape. La principale source des abus dont on se plaignait, l'appel h Rome , devait donc nécessairement subsister. Cela posé , quelles restrictions fallait-il y mettre? Les évêques indépendants demandaient qu'avant d'appeler, on fût forcé d'attendre la.senté'rfC'e; ils voulaient aussi que V appel ne pût avoir lieu, de l'évêquë" ou pape, qu'en p assant par la juridiction intermédiaire, celle du métropolitain. Ces réclamations, quelque modérées qu'elles fussent , trouvaient peu d'écho dans la majorité de l'assemblée. Les évêques italiens étaient les

premiers à souffrir du pouvoir papal; mais ils étaient aussi les premiers à en profiter et les plus intéressés à le maintenir. Il resta donc permis d'appeler de l'évêque au pape sans passer par le métropolitain; on se contenta d'indiquer certaines classes de causes où l'appel ne suspendrait pas la procédure, et ne pourrait être admis qu'après la sentence de l'évêque.

Ilïfallut aussi céder quelque peu sur l'article des dégradations ecclésiastiques. Un prêtre, en thèse générale, ne pouvait être jugé que par l'Ëglise ; mais comme il était de règle que l'Église ne condamnât pas à mort, un prêtre accusé d'un crime capital devait passer sous la juridiction civile. Or, pour cela, il fallait qu'il fût dégradé; et les formalités sans fin dont l'Église avait entouré cet arcte n'aboutissaient qu'à laisser impunis un assez grand nombre de crimes. Pour dégrader un évêque, il fallait treize évoques ; pour un prêtre, six ; pour un simple diacre, trois. Partout et sous toutes les formes se retrouvaient les lignes de cet immense plan, si habilement combiné pour que l'État fût à la merci de l'Église, jusque dans les choses où elle affectait de se déclarer incompétente. — On décida qu'un prêtre pourrait êti-e dégradé par un seul évêque , assisté d'un certain nombre d'abbés, ou, à leur défaut, de simples prêtres.

^ ^^-^ xxn

Ces décrets, ainsi que celui de l'Eucharistie, furent publiés le 11 octobre (treizième session). On lut aussi le sauf-conduit ambigu qui allait être envoyé à l'empereur

pour les théologiens protestants. Ils avaient demandé, était-il dit dans un appendice ^ux décrets , à être éii« tendus sur divers points, notamment sûr" celui de là communion sous les deux espèces. C'était pour cela, ajoutait-on, que le concile suspendait la décision dé c% points et leur envoyait le sauf-conduit; —C'était peu exact. Les protestants n'avaient pas demandé* à être, en^ tendus sur ces points plutôt que sur d'autres,'et, à.#ai dire, ils n'avaient rien demandé; mais il fallait bien trouver une forme pour leur donner le. sàuf-eondiiit, imisque l'empereur l'exigeait, et c'était celle-là qui sàii' vait le mieux la dignité du concile. . ^ "

Dans cette même séance parurent les ambassadeurs de l'électeur de Brandebourg. On attendait; ^ee^.anxiété ce que pourraient dire au concile les envof ë^'uh luthé^ rien. Les protestants espéraient un discours hardi; les catholiques n'osaient espérer qu'un froid respect et de vagues politesses. Christophe Strâssen, ror.ateur, mécontenta tout le monde ; les protestants, par sa soumission ; les catholiques, par l'excès de cette soumission même, infiniment trop humble pour que, de la, p^rt de l'électeur, elle pût être sincère ou seulement le paraître.

Quant à l'ambassadeur de Henri II; il était n^fti^i^isitôt après sa protestation. On donna cependant lecture, comme s'il eût été présent, de la réponse du.concile" à ; la lettre du roi. Cette réponse était généralemeiij^. calme et digne. En terminant , on suppliait le roi^^^voyér-' ses prélats à Trente, de se rappeler son nom d^Toi tf^^J chrétien. S'il se croyait offensé , qu'il sacrifiait ses of^ fenses au bien de l'Église et h la paix de l'Europe.

Le lendemain, en rentrant en congrégation, il. y eut, de grandes plaintes contre les théologiens. Dans leader-

nières discussipns, vingt fois ils avaient tout brouillé par leurs . subtilités et leurs querelles. ,Gtt' jugea donc nécessaire Jé'fixer-J'ordre dans lequel ils paiieraient. La parole serait donnée d'abord aux théologiens du pape, puis à^çeux de l'empereur, puis à ceux des rois, des électeurs, des simples princes j etc. Oniixa aussi le nombre de. fois que chacun pourrait prendre la pai'ole, et le teitips qu'on ne devrait pas dépasser. Enfin ^ on renouveîa^l'ordi'e de commencer toujours parles preuves tirées de, l'Écriture. Concession illusoire, comme nous l'avons déjà dit , puisqu'il était toujoui's sous-entendu qu'à défaut de preuves scripturaires on puiserait dans les Pèi*és, et, à défaut des Pères, dans le complaisant arsenal de.la Tradition.

Le sacrement de Pénitence, dont on allait s'occuper, n'est pas, au premier abord, un point où le catholicisme en soit réduit là. a Ce que vous aurez lié sur la terre sera lié da^ns le ciel. »^« Ceux à qui vous aurez remis leurs pé^éspîls leur seront remis ; ceux à qui vous les aurez retenus, ils leur seront retenus. » — Voilà des mots quïï suffirait, ce semble, de graver sur tous les confesaon^ naux^^^^^. krmer la bouche aux adversaires de la con- J|^o%pus ne pouvons donc y répondre qu'en cherchant s'ils ont eu, aux yeux de ceux à qui Jésus-Christ lesadressa, le sens qu'on leur a donné depuis.

Or, sur mille personnes à qui l'on donnerait t lire ipour la première fois tout le recueil des Épîlres, Actes

compris, nous demandons s'il y en aurait une seule qui, appelée à tracer d'après ces écrits l'histoire primitive de l'Église, y fît entrer la confession. Nous demandons si ces mots tant cités : « Confessez vos fautes les uns aux auires^^ » loin d'être à l'appui de la confession romaine, n'y sont pas positivement contraires. Nous demandons si ces autres paroles non moins citées : « Plusieurs de ceux qui avaient cru vinrent confesser leurs péchés f, » n'indiquent pas clairement un simple acte d'humilité, en dehors de toute obligation et de toute loi générale. Nous demandons si saint Paul, dans ses directions sur la Gène 3, aurait pu se borner à conclure par ces mots : « Que chacun s'éprouve soi-même. » Nous demandons enfin s'il est croyable que, parmi tant de conseils et d'ordres adressés à tant d'églises, il ne se trouvât pas une seule mention directe d'une chose aussi journalière, aussi universelle.

Cette absence de toute mention directe et valable, — nous ne saurions mieux la prouver qu'en montrant ce que l'Église est obligée de citer pour donner à la confession une demi-couleur évangélique et scripturaire.

D'abord, partout où on l'a pu sans être trop en contradiction avec le contexte, on a traduit 5e repentir par faire pénitence^, expression qui, dans le langage usuel, Jmplique l'idée du sacrement. Ainsi, dans le décret que le concile allait faire, cet abus de mots revient trois fois. (( Convertissez-vous et faites pénitence, n dit Ézéchiel. « Si vous ne faites pénitence, wons "périrez, » dit Jésus-

» Jacq. V, 16.

* Act. XIX, 18, s 1 Corinth. xi.

* Pœnitentiam agere.

Christ dans saint Luc. « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé, » dit saint Pierre dans les Actes. Dans ce dernier passage, outre l'abus de mots, notons une singulière inadvertance. Le concile déclare que la Pénitence n'est sacrement que pour qui a reçu le Baptême. Puis donc que saint Pierre, ici, met le baptême après la pénitence, il ne saurait, d'après le décret même, parler de la Pénitence-Sacrement.

Mais c'est surtout dans le Catéchisme Romain qu'il faut voir les efforts tentés pour ne pas laisser les paroles de Jésus-Christ : a Ce que vous aurez lié... , etc. , » dans l'isolement où les met, au milieu du Nouveau Testament, l'interprétation sacramentelle. D'abord, avant d'instituer le sacrement, Jésus-Christ l'a insinué lorsque, ressuscitant Lazare, il le fait délier par ses disciples. « C'était, dit Augustin, cité par le Catéchisme, pour montrer que les prêtres ont le pouvoir de délier. » Notez qu'il y a dans saint Jean : « Il leur dit de le délier; » et comme l'Évangéliste a parlé d'une foule d'assistants, on ne peut pas même affirmer que ce leur désigne les disciples, lesquels, du reste, n'étaient nullement prêtres, puisque, selon une autre décision du concile, ce n'est qu'au moment de les quitter que Jésus-Christ leur en imprima le caractère. Prêtres ou non , dans quelle science, dans quelle branche des études humaines, tolèrerait-on un pareil abus de mots, d'idées, de déductions ? « A quelque heure qu'un pécheur veuille sincèrement se convertir, dit encore le Catéchisme*, Notre-Seigneur a appris à ne pas le rejeter. » Très bien ; mais où a-t-il particulièrement enseigné cela ? « C'est lorsque saint Pierre lui

* Part. I, art. x.

demanda i combien de fois il l"allait pardonner auas pé" cheurs, et si c'était assez de sept fois. » — Aux pécheurs ^ vous l'entendez. Saint Pierre a reçu le pouvoir de pardonner les péchés. Il demande des directions sur la inanière de le faire. Quoi de plus clair? — Il n'y a qu'une difficulté; c'est que l'apôtre dit toute autre chose. «Combien de fois faudra-t-il que je pardonne à mon frère ses offenses envers moi? » De péchés et de pécheurs» pas un mot. Ailleurs, le Catéchisme cite plus fidèlement ces paroles, mais toujours en trouvant moyen de les faire rentrer dans son système. (( La Pénitence j dit-il, n'est pas, comme le Baptême, un sacrement qu'on ne puisse réitérer ; » et la preuve, c'est que Jésus-Christ ne met aucune limite au pardon des offenses : il est donc na^ turel qu'il n'en mette aucune, lui, infiniment bon j à la rémission des péchés par le sacrement dé Pénitence. De cette manièrOj comme on voit, il n'y a pas de raison pour que ce prétendu sacrement, au lieu de n'être nulle part, ne soit partout. Il n'est pas jusqu'aux mots : « Que chacun s'éprouve soi-mêmej, » que le Catéchisme ne tourne en faveur de la confession, a Que chacun s'éprouve soi-même, et, s'il se sent en état de péché» qu'il se garde de communier sans s'être confessé. »— :« Donnez-^moi quatre lignes de l'écriture d'un homme, disait Richelieu, et Je me fais fort d'y trouver de quoi le faire pendre. » — « Donnez-moi quatre lignes de l'Écriture^ semble dire l'ÉglisOj et je me charge d'y trouver tout ce qu'il m'a plu d'enseigner. »

^ Matth. xyii. ^

,. :.V.oilà donc notre première objection : la Pénitence sacramentelle, là Confession, ne sont pas dans l'Écriture. Si nous avions à faire un traité de théologie, nous nous occuperions maintenant de chercher ce qu'il faut eiitendre par ce pouvoir de délier, de lier, de remettre ou ae retenir, dont le Sauveur investit ses Apôtres ; nous verrions si leur position tout exceptionnelle, si la perpétuelle assistance du Saint-Esprit, si la possession d'autres dons-miraculeux, non transmissibles, permet de croire h, la transmissioti de celui-là. C'était pourtant , au fond , le plus miraculeux de tous. « Tes péchés te sont pardonnés, » dit le Sauveur à un paralytique; et voilà les Juifs plus surpris de ces paroles qu'ils ne l'étaient des plus éclatants miracles. « Quel est donc cet homme, s'écrientrils, qui va Jusqu'à pardonner les péchés ? » Ils avaient raison. Si les prêtres n'ont pas hérité du pouvoir d'opérer d'autres miracles, d'où auraient-ils gardé le don d'opérer celui-là ? En écrivant à Timothée deux épîtres sur les droits, les devoirs, les prérogatives, les charges du ministre de l'Évangile, que lui dit Paul sur cette divine fonction? Rien; rien même qu'on ait osé essayer de tordre dans ce sens.

Donc, ou les Apôtres ne se croyaient pas en droit de communiquer ce pouvoir, ou, ce qui est encore plus probable, ils étaient loin de l'interpréter dans le sens romain. Quand saint Paul, attaqué dans son ministère,

se met à en énumérer les privilèges <, que dit-il de celui-là? Rien; absolument rien.

Gela posé, ce qui vient le mieux à l'apjpui de l'objection tirée du silence des Apôtres, c'est l'importance même que l'on a donnée à ce sacrement. Plus vous le direz nécessaire, mieux vous donnerez raison à ceux qui trouvent impossible que les Apôtres n'en eussent jamais parlé. Or, sauf le Baptême, dont la nécessité est réputée absolue, aucun sacrement, selon le concile, n'est aussi nécessaire que celui-là ; et même, à prendre le décret à la lettre, la nécessité en serait absolue aussi. « Comme Dieu est riche en miséricorde. . . il a accordé un second remède de vie à ceux qui, après le Baptême, se seraient livrés au péché, et ce remède, c'est le sacrement de Pénitence, par lequel le bienfait de la mort du Christ est appliqué à ceux qui sont tombés après le Baptême. » Tel est le début du décret. Sans dire en propres termes que ce remède soit le seul, le concile en parle comme du seul ; d'ailleurs, il n'en indique aucun autre. Pour le Péché originel, le Baptême ; pour tous les péchés postérieurs, le sacrement de Pénitence. Point d'autre moyen ; point d'autre porte. En voulonsnous la preuve? Allons au Catéchisme Romain, l'interprète avoué des décrets de Trente. « Ce n'est pas assez, dit-il, de croire que Jésus-Christ a institué la Confession ; il faut encore être persuadé qu'il en a commandé l'usage comme nécessaire » (comme absolument nécessaire, dit la traduction française). — «De même, dit-il un peu plus loin, qu'on ne peut entrer dans un lieu fermé que par le moyen de celui qui en a les clefs, on

* Divers endroits de ses épîtres, et notamment H Corinth. X et XI.

ne peut non plus entrer dans le ciel, lorsqu'on s'en est fermé l'entrée par un péché mortel, si le prêtre, à qui Jésus-Christ en a confié les clefs, n'en ouvre la porte. Autrement, en effet, l'usage des clefs serait entièrement nul ; et si la porte peut s'ouvrir par un autre moyen, ce serait en vain que celui à qui le pouvoir des clefs a été donné interdirait l'entrée à qui que ce fût. )> Voilà donc le pouvoir, non-seulement de délier, mais de lier. Impossible d'entrer si le prêtre n'ouvre ; impossible d'entrer s'il ferme... Ah! quelle abominable trahison que celle des Apôtres, si, sachant un pareil secret, ils ne l'ont pas écrit à toutes les pages de leur livre, et ont laissé périr tant de malheureux assez insensés pour se figurer le ciel ouvert à, quiconque croit, se repent et aime!

Nous ne nous arrêterons pas à montrer combien il faut s'écarter de ces premiers temps pour trouver quelques citations, quelques faits, qui commencent réellement à signifier quelque chose en faveur de la Pénitence romaine. Réellement, disons-nous ; car il est clair que nous ne saurions accepter à l'appui de la Confession proprement dite, obligatoire, nécessaire, sacramentelle, ce que les premiers Pères ont écrit d'une confession libre et irrégulière, d'un simple aveu fait au prêtre pour décharger sa conscience, demander des conseils, entendre de sa bouche les assurances de l'amour et de la miséricorde de Dieu. Cette confession-là, les protestants ne l'ont jamais attaquée. Luther, dans son catéchisme de 1530, la recommande expressément. Calvin, dans une lettre à Farel*, se félicite de ce que

378 HISfOIRÉ DU GOKCILE DE TRENTE

les fidèles prennent l'habitude de venir lui ouvrir l^ur âme avant de communier. Aujourd'hui, si cette coutume n'est pas aussi générale qu'on pourrait le désirer, elle l'est cependant bien plus que les catholiques . ne le croient, et elle le serait bien davantage, sans la pëiùr des abus de la confession romaine. « Le pasteur, dit un écrivain catholique *, n'a pas le droit d'entrer dans la demeure de son paroissien, et de lui demander compte des larmes qu'il lui voit répandre. Il ne peut, sans crainte d'indiscrétion, interroger celui qui souffre, gémit, murmure ou blasphème. » 11 serait difficile dîêtre plus en contradiction avec les faits. Dans les pays pro^ testants, c'est une chose inouïe et un scandale public qu'une porte qui se ferme au pasteur 5 dans les pays catholiques (ceux, cela va sans dire, oîi le clergé ne règne pas), en estril de même? Que de défiance! Que d'affronts, souvent injustes, sans doute, mais à peu près inconnus au clergé protestant! C'est tout simple. L'un se présente comme un ami, l'autre comme uû inaîtrej L'un dit qu'il peut fermer le ciel ; l'autre ne dit pas qu'il puisse l'ouvrir, mais il vous adresse à Celui qui seul, quoi qu'on dise, en a-véritablement les clefs,

Dira-t-on que l'Église a pu, pour le bien des âmes, rendre obligatoire ce qu'elle s'était d'abord contentée de recommander ?U. Cette opinion serait déjàpçu d'ac^ cord avec celle qui fait remonter à Jésus-Christ l'iiisti-r tution et la nécessité du sacrement de Pénitence, opinion qui est pourtant celle du concile. Mais la question n'est pas là. Il faudrait prouver, avant tout, si ce que l'Église a ordonné, au sixième siècle, est bien ce qu'elle

1 Audiii, Vie (le Calvin.

avait recommandé au premier ou au second. Et voilà, nous l'avons déjà dit, ce qui est surtout impossible ; voilà ce que plusieurs théologiens demandèrent en vain, dans le concile, qu'on voulût bien examiner. Gomment y consentir ? Dès les premiers pas faits dans cette voie, on se serait vu entouré d'infiniment plus de lumières que n'en désirait la majorité, que n'en voulaient ceux mêmes qui proposaient l'examen, car il n'y aurait guère eu moyen, après cela, de maintenir la Pénitence ni comme nécessaire, ni comme obligatoire, ni' même comme sacrement. On aima mieux fermer les yeux, et dire, avec d'autant plus d'assurance que la chose était plus fausse, que telle avait été toujours l'opinion una^nime à& tous les Pères *.

Cependant, toutes les difficultés n'étaient pas fran--

„chies. Dès 1^ septième session, la Pénitence avait été

(Jéclaréé sacrement. Il ii'y avait donc pas à en reveRÎn

mai? il s'agissait ^'expliquer CQmment et (Jans quel seijg

elle len est un,

. Or, il y avait des siècles qu'on se querellait, dans les écoles, sur la. question de saypir oti résidait réellement ce qui lui faisait donner ce titre. JiC sacrement de Pénir /g??<re p'çst éyidemïnent pas flans la pépiîenqe même ; un homme qui se repentirait de ses péchés, mais sans recourir à la confession, ne passerait pas pour l'avoir

i Uni versorum patrum consensus semper...

reçu. Est-il dans l'aveu des péchés? Non; il faut que l'absolution s'ensuive. Il est donc dans l'absolution ? Pas davantage ; il faut que l'aveu ait précédé. Vous croyez n'avoir qu'à conclure qu'il est donc dans la réunion des deux choses? On vous dira qu'un sacrement est un signe, et qu'il lui faut, pour l'être, quelque chose d'extérieur et d'actuel. Dans le Baptême, c'est l'eau; dans la Gène, le pain et le vin ; dans la Pénitence, que sera-ce? Vous voilà forcé de la faire résider dans les paroles mêmes que le prêtre prononce pour absoudre. — C'est ce que fit le concile >. Nous verrons à quoi cela conduit.

Autre difficulté. — Le troisième canon anathématise quiconque niera que Jésus-Christ ait établi le sacrement de Pénitence par les paroles : <( Ceux à qui vous remettrez leurs péchés ceux à qui vous les retiendrez.... etc. » Or, on fit observer qu'elles avaient souvent été entendues, ces paroles, non pas de ce sacrement en particulier, ni même de la pénitence en général, mais de tous les moyens par lesquels s'acquiert la rémission des péchés, et oii le prêtre peut être appelé à intervenir. Ces paroles, en effet, pour peu qu'elles aient le sens qu'on leur donne, en ont nécessairement un beaucoup plus vaste, et dont on ne sait trop comment se débarrasser. La confession n'y est point mentionnée. Il n'est question d'aucune formalité préalable, d'aucune condition quelconque à remplir par celui dont les péchés vont être pardonnes. Donc si le droit d'absoudre existe, il est absolu. Partout où le prêtre verra des sentiments, des circonstances, quoi que ce soit, enfin, qui

1 Docet sancta synodus sacramenti pœnitentiae formam, in quâ praecipui ipsius vis sita est , in illis ministri yerbis positara ps§e î Ego te absolvo.

lui paraisse appeler l'absolution, il ne tiendra qu'à lui de la donner ; il pourra,; en un mot, condamner, absoudre, sans autre règle que son bon plaisir, tout ce qui se trouvera sur son chemin. L'Église a cru être prudente en ne lui reconnaissant pas ce pouvoir sans bornes ; elle n'a fait que s'attirer une grave objection. Ce qui prouve trop ne prouve rien. Répétons-le : Si le prêtre a le droit de lier et de délier, si ce droit est fondé sur les paroles qu'on nous cite, ce droit n'est point borné à la confession régulière : il est indéfini. — L'objection, on le pense bien, ne fut pas écoutée.

Autre difficulté, toujours au point de vue romain. — Le dixième canon anathématise ceux qui diront que le droit de lier et de délier n'a pas été donné aux prêtres seuls. Or, quelques théologiens remontrèrent que c'était une affaire de discipline, non de foi. « Dans les premiers temps, disaient-ils, on voit les fonctions sacerdotales remplies, dans plus d'une église naissante, par des hommes qui n'étaient évidemment pas prêtres, dans le sens actuel de ce mot. S'ils baptisaient, s'ils administraient là Cène, rien ne prouve qu'ils ne confessassent pas, et c'est à cela que pourrait bien se rapporter l'exhortation de saint Jacques : Confessez -vous les uns aux autres. » — Ces théologiens concluaient donc, non pas que l'Église eût mal fait d'ôter la confession aux laïques, mais que, puisque c'était une affaire de discipline et non de foi, on ne devait pas en faire le sujet d'un anathème. Ainsi, ils se trompaient comme les autres lorsqu'ils faisaient remonter la confession aux premiers temps de l'Église ; mais ils avaient raison de dire qu'elle n'avait pas dû, alors, être exclusivement dans les mains des prêtres , et qu'on ne pouvait condamner

comme contraire à la foî un fait toléré par lés apôtres.

— On ne les écouta pas. .

D'autres s'élevèrent aussi, dans le même point de vue , contre la condamnation dogmatique de l'idée qu'un simple prêtre puisse absoudre de toute espèce de péchés. Ils ne niaient pas la convenance de réserver certains cas aux évêques et au pape; mais ils trouvaient encore que cette distinction, omise par Jésus-Christ dans l'institution du sacrement, ne pouvait dès lors être qu'une affaire de discipline, non de droit divin ni de foi.

— On passa outre.

Quand ces détails ne seraient pas précieux comme exemples des diversités d'opinion qui régnaient encore, dans l'Église, sur tant de choses qu'on enseigne aujourd'hui comme fixées de toute antiquité, ils le seraient encore comme venant à l'appui de ce que nous disions ailleurs sur le mélange des décisions de discipline et de foi. Parmi les quinze anathèmes du décret sur la Péninence, on vient de voir qu'il en est au moins trois qui portent sur des objets manifestement disciplinaires;- Ceux-lli, par conséquent, un catholique a le droit de- ne pas les regarder comme infaillibles ; mais il est évident, d'un autre côté, que le concile ne l'entendait point ainsi, et que son infaillibilité, à ses propres yeux; était" tout aussi engagée sur ces points-là que sur les autres. S'ils sont inexacts, que devient l'autorité de tout le reste?

Ce que la confession a de plus f^ux et de plus dange-

reux n'est pas ce qui lui a attiré le plus d'attaques. On s'est trop habitué, surtout chez les catholiques qui la repoussent, à ne la considérer que comme uji joug imposé au peuple par le clergé. C'est un joug, sans doute, et nous estimons que ceux qui le secouent en ont pleinement le droit ; mais si vous ne l'attaquez que comme un joug, vous risquez fort devons trouver sur un mauvais terrain. A tout ce que vous pourrez dire sur les inconvénients d'une surveillance qui dégénère si^aisément en espionnage, en tyrannie, on répondra en citant des cas nombreux où l'influence en a été bienfaisante, utile, nécessaire même. Grimes évités ou expiés , restitutions , réconciliations, retours divers à la religion et à la vertu, voilà des faits qui ne sont heureuseinent pas rares dans l'histoire de la Confession,

Or, ces faits, autant il serait injuste de les nier, autant nous aurions tort de les accepter pour des argu- ,ments.

Avant tout, ne permettons pas qu'on en exagère la valeur. Les, populations catholiques sont -elles., ^n somme, plus morales que les populations prolestantes? Personne, que nous sachions, ne l'a encore soutenu; fersonne, du moinsi qui ait \ti de ses yeux et jugé avec équité. Bien plus : les pays les plus catholiques sont ceux qui soutiendraient le plus diflicikmeût la comparaison.. Qu'est-ce qui avait le plus contribué à ébranler la foi de Luther? Son voyage en Italie; son séjour k Rome, surtout. Jl ne venait pourtant pas d'un pays de saints et d'anges. L'Allemagne avait ses vices ; le clergé allemand, ses turpitudes; mais c'était peu, ce n'était presque rien au prix de ce que Luther devait voir dans la vieille terre des papes. Trente ans après, il ne pou-

38i HISTOIRE DO CONCILE DE TRENTE

vait encore tarir sur le douloureux étonneuienl qu!il en avait ressenti. (( Pour cent mille florins, disait-il ii ses amis, je ne voudrais pas ne pas avoir vu Rome. Je craindrais d'être trop sévère ; mais me voilà tranquille. Je n'en dirai jamais trop. )> — (c Plus les peuples se rapprochent de la capitale de la chrétienté, écrit Machiavel *, moins on trouve en eux d'esprit chrétien. Nous, Italiens, c'est principalement à l'Église, aux prêtres, que nous devons d'être devenus des scélérats et des impies. » — Il n'y allait pas de main morte, Machiavel. Laissons les mots, qui sont peut-être un peu forts, et tenons-nous-en au fait, universellement avoué à cette époque, qu'il n'y avait nulle part moins de moralité qu'en Italie. Ce fait a-t-il changé? Le procès est trop délicat pour que nous l'entamions. Mais ceux qui nous reprocheraient de l'avoir même indiqué, voici ce que nous leur dirions : S'il vous fallait dresser, par ordre de moralité, le tableau général des peuples chré-tiens, où seraient les peuples .catholiques, au commencement ou à la fin ? S'il vous fallait, laissant de côté les protestants, dresser le tableau des peuples catholiques; h quelle place mettriez-vous ceux qui se confessent le plus? Écoutez ce que disait Lamennais, à une époque où il se croyait encore plus catholique que personne. C'est de l'Espagne qu'il parle ; qu'on veuille bien voir si c'est de l'Espagne seule qu'il pouvait parler ainsi. « On s'y permet tout contre les préceptes, en se réfugiant à l'aljri du culte. Les compensations rêvées par certaines consciences entre tel crime et telle dévotion/ leur naïve sécurité dans l'habitude du vice, les étranges

« Dissertation sur Tite-Live.

motifs de cette sécurité, ces âmes pleines de l'enfer et tranquilles devant l'autel, tout cela étonne et consterne. » — « Voilà, ajoutait l'auteur, la grande plaie du catholicisme en Espagne. » Plaie du christianisme, h la bonne heure ; mais plaie du catholicisme, pourquoi? Voyons-nous qu'il s'en plaigne, qu'il en gémisse? Le clergé de ces contrées a-t-il l'air de concevoir un autre catholicisme que celui-là ? Rome a-t-elle cessé de considérer ces peuples comme ses enfants les plus déyoués ? Ce n'est pas à dire quelle approuve une telle ilégradation ; mais cet état de choses est profondément lié à tous les moyens qu'elle emploie pour être et rester maîtresse des âmes.

Ce que nous avons dit des peuples, nous le dirions des rois. Les souverains à confesseurs ont-ils été et sont-ils généralement plus moraux, plus honorables que les souverains protestants? Nous ne pensons pas non plus qu'on puisse le soutenir. On citera peu de princes que la confession eût probablement améliorés ; on en citera beaucoup pour qui elle n'a été qu'un oreiller d'immoralité, parfois de crime. On en a vu plus d'un se faire prendre en pitié parce qu'il y était trop docile ; on en a vu bien peu qui, avec des passions ardentes, y aient véritablement trouvé un frein.

(( Si l'on abolissait la confession, dit le Catéchisme Romain, non-seulement le monde serait plein d'une infinité de crimes cachés, mais les hommes n'auraient plûs^honte de les commettre publiquement, de s'engager dans les plus honteux désordres. » — Avant la Réformation, on pouvait le craindre ; depuis, ce n'est plus qu'un mensonge. Partout, dès ses premiers progrès, on la voit donnant le signal d'une régénération morale

386 HISTOIRE blî GONGIL'E DE TRENT.E v.

que reconnaissaient et qu'admiraient ses plus grands ennemis. En France, les prédicateurs du seizième siècle ne cessaient de faire honte aux catholiques, en, Igur montrant l'austère vertu' des huguenotSi Sous Calvin, Genève est une nouvelle Sparte K Bèze catholique est un débauché; Bèze protestant^ un homme, austèrje. Henri IV, protestant, est un débauché ; catholiquiej ,qii<e sera-t-il? un débauché encore. Passez la mer ; âîléz en Angleterre, en Ecosse. Vous vo.us moquez des puritains? Ils ont pu parfois être ridicules ; mais il est plus facile de les railler que de montrer en quoi ils n'étaiejnt pas^ dans leurs mœurs, les plus graves et les plus lirréprochables des hommes. Traversez rÔcèaa> L'ancien monde vient de se mettre à peupler le nouveau. D'Espagne, avec les colons, sont parties Jes troupes de confesseurs; d'Angleterre,, la Bible. Que trouvez-vous là-bas ? Les colonies espagnoles, c'étaient des cloaques de vices ; les colonies anglaises, c'était la reprdduction de l'Ecosse au dix-septième siècle, c'était la gravité des mœurs, le sérieux des manières, la civilisation par Ig piété; c'était Penn, c'était Washington. — Voilci (de quoi fut suivie, au lieu de cet effrayant débordeinenl dont on parle, la chute de la Confession. .

Bien rassurés ainsi quant à sa prétendue nécessité morale, nous ne pouvons avoir à réfuter longuement ce

* Ne pouvant le nier, certains écrivains ont changé dé rôle"^lêt se sont mis à déclamer contre le despotisme de Càlvin^onîdeiçmeï liistorien, Audin,Bous cite comme tyranhîqiie l'ordonnanè^^^ Yoise de 1561 , que .«Nul ne fiemeurera trois jours gisii^t'lii^l sans le faire savoir au pasteur, afin d'en recevoir admoniiiôns'jel consolations, » et le pape a prescrit, en 1845, aux médecins de'^sea Étatà, d'abandonner tout malade qui, à leui" troisième visite, ne *e set^ pas oobfdssék

qu'op a dit de sa nécessité religieuse. « Sans cette institution salutaire, dit Chateaubriand*, le coupable tomberait dans le'désespoir. Daps quel sein déchargeraitil le poids dê"son cœur? Serait-ce dans celui d'un ami ? Eh ! qui peiat compter, sur l'amitié des hommes ? Prendra-t-il les déserts po^r confidents ? Les déserts retentissent toujours, pour le crime, du bruit de ces trom-^ pettesf que le parricide j^éron croyait ouïr autour du tombeau de sa mère. » Belles phrases, m^ip pures phrases, C'est déjà, un sophisme que d'aller eherober les grands crimes, lorsqu'il s'agit des péchés de tous les jours. Même sur ce terrain, l'auteur est-il dans le vi'ai? Les hommes sans religion ne savent guère ce que c'est que ce^^ésespoir, et, l'éprouvassent-ils, ce n'est pas au confessionnal qu'ils iront en chercher le soula^. gément. Les hommes religieux iront peut-être ; mais qui vous ^^dit qu'ils n'eussent pas pu saisir d'eux-mêmes, sans confesseur, sans confession en forme, sans abso-^ lution surtout, ces promesses de grâce dont l'Évangile "ost jpleih ? Qu'on veuille bien commencer par citer, nous ne dirons pas même un seul protestant pieux, mais un ^'seul catholique éclairé, chrétien,- quoique n'usant pas ' de la confession, qui soit jamais tombé dans ce prétendu désespoir. Tout au plus en citera-t-on quelquesuns qui, par nonchalance, par îiffaiblissement du sens inoçaî, Ont soupiré après la paix que l'absolution donne; ^^^îu^teuse, qu'un déplorable oubli des premières ■Ripons de l'Évangile a seul pu faire envisager comme ^^^ài*gtiment en faveur de la Confession.

* Gêhîe daChrisliahisme, 1" partie.

388 HISTOIRE DU CeNCILE DE TRENTE

Tout ce que nous venons de considérer, en effet, quelque insistance qu'on ait mise, surtout de nos jours, à en faire le principal, ce n'est et ce ne peut être que l'accessoire. La Confession n'aurait que des résultats heureux, que nous serions encore en droit de dire : Allons au fond, et voyons ce que c'est. — C'est ce que nous allons faire.

J'ai commis une faute. Je vais me confesser. Le prêtre me fait quelques questions, me donne quelques conseils, m'impose une certaine pénitence, et m'absout.— Je me demande où j'en suis et où il en est. ,

Je t'absous *, m'a-t-il dit. — Cette déclaration est-elle absolue ou conditionnelle ?

Si elle est absolue, si, au moment où ces mots sortaient de sa bouche, ils ont nécessaii'ement été ratifiés dans le ciel, — je me dis que j'aurais pu le tromper par de faux semblants de repentance, que ces mots n'en auraient pas moins été prononcés, que Dieu aurait ratifié un pardon volé.

Si l'absolution est conditionnelle, si Dieu ne la confirme que dans le cas où il aura vu en moi des sentiments dignes de grâce, — voilà qui est raisonnable ; mais gue^

1 Ce serait peut-être le lieu de rappeler que, jusqu'à l'érection * définitive de la Pénitence eh sacrement, c'est-à-dire jusque vers le douzième siècle, le prêtre ne disait pas : Je t'absous, mais Dieu t'absout. — Ce n'était pas moins téméraire, mais c'était plus humble.

devient l'autorité du prêtre? Il ne m'a réellement pas absous ; il ne m'a ni déli^ni lié. C'est une simple promesse que, si je remplis les conditions nécessaires, Dieu m'absoudra. Le premier venu ne pourrait-il pas m'en dire autant ? Ne puis-je pas en dire autant, moimême, à tout pécheur qui me consultera sur l'état de son âme ? f

Dans ce dernier cas, par conséquent, le prêtre n'est gu'un conseiller. Il vous aide à sonder votre âme ; il vous, donne des directions, qui peuvent être excellentes, sur les moyens d'être absous ; mais il ne vous absout pas. Force est donc, si l'on tient à lui laisser quelque chose*, d'en revenir à l'autre alternative, c'està-dire de lui laisser trop, beaucoup trop, énormément trop; force est d'admettre qu'une fois absous au confessionnal, le plus scélérat des hommes est aussi absous devant Dieu. i

Et cet incroyable système, que personne au monde, ce semble, n'oserait soutenir dans sa nudité, — c'est pourtant le seul où puisse conduire , en pratique, à moins qu'on ne s'arrête en chemin, l'usage de la Confession. Lisez le décret du concile : y est-il indiqué que l'.absolution prononcée par le prêtre puisse ne pas être ratifiée dans le ciel ? Nullement. Le dire, de quelque manière qu'on s'y prît, c'eût été renverser tout l'échafaudage. Le pénitent est prévenu, il est vrai, qu'il ne dpititaireàaucun péché, et qu'il est tenu d'accomplir la pèlîtence imposée ; mais c'est précisément là ce qui Tâùtorise à croire qu'après une confession sincère et l'accomplissement exact de la pénitence , l'absolution est nécessairement valide. Emparez-vous maintenant de.icette idée ; analysez-la, et voyez où vous arrivez.

390 HISTOIRE DU CONCliiÈ DE ÏRENT'E ^

On demandait un jour à une femme pieuse, qui venait de se confesser, quelle peine le prêtre lui avait injgosée.

— Cinq Pater et ciriq Ave Maria, fépondit-i^Ue.|ër'^Et si vous ne les disiez pas? — Mes péchés né; smiènt pas pardonnes. — Et si yous les disiez mal, sans attention, avec ennui et dégoût? — Ils ne seraient pas pardonnés non plus. — Vous n'avez donc pàslïfçu l'absolulion ? — Certainement... mais il faut que je la gagne.

— Le prêtre ne vous a donc réellement rien donné:?--; Il m'a donné l'absolution. — Mais non, jpùisquê .vous . avez encore vos péchés, et que vous les aurez jusqu'à ce que la pénitence soit accomplie, et que voùsjes garderez si vous ne l'accoïnplissez pas bien. Eh'êôre un coup, que vous a donné le prêtre? Ou une absolution définitive, que vous sentez bien n'avoir- pas reçue ; ou une simple promesse d'absolution, que tout autre homme aurait pu vous donner. — Et la pauvre femme était confondue de ne voir aucun milieu entre cet abaissement du prêtre au niveau des simples fidèles;, et ce pouvoir exorbitant dont sa conscience lui défendait de le croire investi. Jusque-là, cependant, c'était entré ces deux extrêmes qu'elle avait trouvé ou cru trouver son repos ;- c'est aussi dans ce inilieu nuageux que la> plupart des catholiques trouvent ou croient trouver le leur. L'absolution n'est, à leurs yeux, ni un pardon suprême, ni une simple promesse; mais aussi, ceux que l'on amène à comprendre qu'elle doit nécessairement être l'un ou l'autre, ceitx-là ne peuvent plus que rejèter'la Confession. , •

Mais il y en a malheureusement beaucoup qui ii'y regardent pas même d'assez près pour s'arrêter en chemin, pour rester dans ce milieu faux où il y a place

>- LIVRE Troisième 391

au moins pôUr Un peu de conscience et de piété, ils n'iïônt^jiàs jusqu-à vous dire en face qu'une fois absous par l^prètire, n'iniporté comment, ils se croient purs dq

- tout |^(|phé; mais s'ils ne le disent pas, si même, à la rigueur j ils ne lé pensent pas positivement, cette fatale erreur n'en est pas moins la conséquence naturelle, dir* recte, et, il faut le dire, parfaitement logique, du sys» tèmë auquel on les a soumis. Qu'est-ce que la Confession dans les pays où n'a pas pénétré, bon gré, mal gré,

, un peu de vi-ài christianisme et un peu de bon sens? Le paganisme, avec^ses prêtres impurs et ses expiations h bon marché, a- t-il jamais rien olTert de plus inouï que le brigaiid qui va du confessionnal à l'embuscade, goûtant entre deux crimes tout le calme de la vertu? Et pourquoi s'inquiéterait-il? Ses crimes passés, il en est absous; qu'il preiine seulement garde de ne pas être tué avant d'avoir murmuré les quelques prières qu'on lui a imposées pour pénitence. Ses crimes futurs, il sait qu'il .en sera quitte au même prix. De repentance, il n'en est pas question ; d'amendement , encore moins. Nous défiera-t-on de citer un livre, un prêtre, qui ait enseigné cela? Il est vrai ; ce ne sont pas des choses qu'on écrive ou qu'on dise. Mais nous défierons, h notre tour, qu'on trouve un prêtre ou un livre assez habile pour réfuter ce brigand , pour lui ôter son affreuse sécurité, sans entamer profondément la Confession elle-mêmer, le droit d'absoudre et tout ce qui s'ensuit. 11 n'est pas jusqu'au titre même de sacrement, donné à la pénitence, qui ne concoure à ces résultats déplorables. Quaqd le prêtre a dit : «Je te baptise,» l'enfant est baptisé. Quand il a dit, dans la Messe : « Ceci est mon corps, » l'hostie est changée , iiîfailliblement changée en ehair.

Quand il a dit : « Je t'absous, » — comment se ferait-il, si la pénitence est un sacrement, si ces paroles sont prononcées avec la même autorité que les autres, comment se ferait-il, disons-nous, qu'il n'y ait pas 'absolution? Pour réfuter le brigand qui se croit absous, bien et dûment absous, — il faudrait commencer par lui avouer que l'absolution, en soi, ne signifie rien.

Et que n'aurait-on pas h dire encore sur mille inconvénients de détails, sur mille erreurs plus ou moins graves, que Rome ne prêche pas toutes, il est vrai ; et dont elle désavoue plusieurs , mais où l'on peut lui prouver qu'il n'y a, en fait comme en théorie, que des conséquences de sa doctrine ; — sur le mal qu'on fait à la piété en favorisant, par les peines imposées, l'idée que l'homme peut payer ses dettes envers la justice divine, tandis que le contraire est à la base de tous les enseignements du christianisme ; — sur la ridicule légèreté de ces peines, puisque ce ne sont, le plus souvent, que quelques prières à répéter; — sur le danger de transformer la prière en une tâche, tandis qu'elle nous est toujours présentée, dans l'Écriture, comme un privilège et un bonheur;—^ sur l'inconvénient, enfin, de concentrer dans ce cercle étroit et puéril tous les bons sentiments dont le pécheur peut ou pourrait être animé ! « Je me confessais souvent au docteur Staùpiitz, dit Luther, non d'affaires charnelles, mais de ce qui fait le nœud de la question. Comme tous les autres confesseurs, il me répondait : Je ne comprends pas. » Lisez lé Compendium, cet évangile des confesseurs, et dites s'il n'en est pas toujours de même. Parlez-leur de toutes sortes de souillures : ils vous confondront par leur science dans ces honteuses matières ; parlez-leur, comme

Luther à Staupitz , qui était pourtant un brave homme, de votre âme , denses besoins , de sa soif de vie et de grâce... « Je ne comprends pas, » diront-ils. S'ils vous comprenaient, seraient-ils romains ? Et s'il y en a qui vous comprendraient, — car il y en a, grâce à Dieu, — demandez-leur, à ceux-là, s'ils se croient sérieusement le pouvoir d'ouvrir et de fermer le ciel.

Que s'il nous fallait maintenant , à l'appui de tout cela, quelques aveux du genre de ceux que nous attendrions de ces derniers prêtres, savez-vous où nous irions les chercher ?

Ce serait d'abord dans Bossuet* : « C'est Jésus-Christ, dit-il , c'est ce pontife invisible qui absout intérieureirient le pénitent , pendant que le prêtre exerce le ministère extérieur. » — Et si ce pontife invisible, qui lit dans le cœur du pénitent, y voit tout autre chose que ce que le prêtre croit y voir, absoudra-t-il également ? Vous n'oseriez l'affirmer. Cela revient donc à dire que le pénitent n'est jamais sûr de l'absolution reçue, et que, pour croire à ce pardon, il faut qu'il se sente animé des dispositions qui le méritent. Ainsi , ou il y croira en aveugle, ou il n'y croira réellement pas du tout.

A qui nous adresserons-nous ensuite? A un pape, à Innocent III 2. «Comme l'Église, dit-il, peut quelquefois errer en ce qui concerne les personnes, il peut se faire que ter qui sera délié aux yeux de l'Église soit lié devant Dieu, et que celui que l'Église aura lié soit délié quand il paraîtra devant celui qui sait toutes choses. »

* Exposition, ix.

2 Épître II.

En disons-nons davantage? Et s'il en est ainsi;, qtie signifie l'absolution ?

Enfin, c'est jusque sur une des bannièires deRomé, sui celle que Luther saisit et déchira la première, jque nous lisons encore la condamnation implicite de ce système. Voici quelle était la formule des indulgences en 1517; : « Que Notre Seigneur Jésus-Christ ait pitié de îmàei t'absolve par les mérites de sa très sainte passion.,! E1 moi, en vertu de la puissance apostolique qui m'a ét^ confiée, je t'absous de... etc. » — Si la preinîère phrase signifie quelque chose, que signifie la seconde? S'il vous faut commencer par me renvoyer h Jésus-Gïirist', qu'ai-je besoin de vous? Qui m'empêchera d'y allei moi-même ? Que pouvez-vous me garantir ?

' En résumé , quelques résultats heureux peuvent , dans les aff"aires humaines, faire passer sur beaucouf d'inconvénients ; mais quand il s'agit de .choses où le religion est en jeu , où les inconvénients vont:,dr6jt è saper des principes fondamentaux, —approuver, tolérer, quelque bonne foi qu'on y mette, c'est se ranger i l'odieux principe que la fin justifie les moyens.

xxvin

L'Extrême-Onction , dont on s'occupa ensuite^ n( présente pas les mêmes dangers. Elle a, il faut le recoii naître, tout l'extérieur d'un sacrement, et, ce. qui es grave, un apôtre en parle. — Que devons-nous donc et penser?

D'abord , si un apôtre en parle , les autres n'en par-

JS»

lent pas ; et. ce silence, dont on aurait déjà lieu de s'étonner si c'eût été une cérémonie généralement en usage, ;est incompréhensible dans la supposition que ce fût iin "sa,cremeiïfcîirétien,

îîn second lieu, est-ce comme d'un sacrement que saint Jacques en parle? Laissons la question théologiquei allons au bon sens, et au plus simple. C'est incidemment , eU: trois lignes, au milieu d'une série de coiïsèils^ que l'apôtre dit d'oindre les malades. Sans l'enseignement de l'Église, qui aurait l'idée que cette pratique fût, dans l'esprit de saint Jacques, à la hauteur d'un sacrement, au rang du Baptême et de la Gène?

Un seul apôtre en parle, disions-nous. Voici pourtant, dans saint Marc, deux mots dont on s'est emparé, (fils oignaient beaucoup de malades. » C'est là, selon le concile, que le sacrement a été insinué. Nous avons déjà vu ce détour ailleurs. Sans nous arrêter à ce qu'a d'étrange l'idée d'un législateur qui insinue , observons ^qu'il est question là de malades, de guéi'isons, et nullement de secours spirituels procurés ou figurés par l'onction. « Ils oignaient beaucoup de malades, et ils les guérissaient » La guérison du malade est même aussi, dans .saint Jacques , le premier des résultats indiqués. Après l'onction, dit-il, « la prière, faite avec ioi ^ sauvera le .malade ; le Seigneur le relèvera, » Quoique l'apôtre n'ait sur.einent pas voulu dire que la guérison était assurée pourvu que la prière fût fervente, cette idée de guérison, misejainsi en preuaière ligne, n'est pas une circonstance à négliger. L'Extrême-Onction romaine,

* Ch. V, 14-15.

sacrement, cérémonie toute spirituelle dans sa signification et ses effets, n'est évidemment pas, dès lors, cette onction demi-médicale, demi-miraculeuse, dont parlent saint Marc et saint Jacques. C'est l'avis du cardinal Gajetan. (( Ni les mots, dit-il , ni les résultats annoncés, n'indiquent ici l'onction sacramentelle de l'Extrême- Onction *.)> Cela est si vrai, que le Catéchisme Romain s'est cru obligé d'expliquer pourquoi, étant.la même, elle n'a cependant plus pour résultat la gùérison du malade. « Si tous les malades, dit-il, n'éprouvent pas sa vertu en ce point, il faut penser que cela arrive, non par l'afTaiblissement du sacrement, mais par le défaut de foi de ceux qui le reçoivent ou de ceux qui l'administrent. » Veut-on dire que, s'il était toujours^ administré et reçu avec une foi suffisante, personne ^nè mourrait plus? L'explication est un peu forte. On^youdra bien remarquer, en outre, qu'elle est en contradiction avec; ce que l'Église enseigne sur la puissance du prêtre,-indépendante, selon le concile, de ses- 'dispositions privais, . Voilà un sacrement dont un des effets est manqilë j^i^t^on , à cause du peu de foi de ceux qui l'administrent. Qui nou£i?igarantira, après cela, que le peu de foi ju prêtre ne puisse faire aussi manquer le Baptême, manquer la transsubstantiation , manquer l'absolution, tous les sacrements, enfin ? . . t^- .

^ Cette difficulté n'est pas la seule ; et , ce qu'il. y a de remarquable , c'est qu'elles naissent toutes diï texte même de saint Jacques, le seul passage positif qu'il y ait à citer en faveur de l'Extrême-Onction.

* Nec ex verbis, nec ex effectis, verba hac loquuntur de sacramentali unctione extremae unctionis. ~ Mais si l'Extrême-Ônction ne vient pas de là, d'où vient-elle donc ?

D'abord : « Si quelqu'un est malade, dit l'apôtre, qu'il appelle /é/flw«en5 de l'Église. » Ces anciens ^ sont-celes

^v pasteurs? Rien ne le prouve. Les pasteurs,^ temps de sa:int- Jacques, étaient-ce, des prêtres, dans' le sens ro-

w main ? Est-ce, par conséquent, aux prêtres seuls qu'appartient, de droit divin, l'administration de ce sacrement? Le concile l'affirme ; mais il n'en donne et ne pouvait eu d^her d'autre preuve que son affirmation même. Les Pre^/jyfe^'e de saint Jacques sont,, selon le décret , des prêtres bien et dûment ordonnés par l'évêqué*, et anathëme à qui ne le croira pas.

L'Apôtre ayant dit : « Qu'ils prient , » on a été obligé de donner^aux paroles sacramentelles accompagnant l'onction la=^ forme d'une prière, et c'est, dans la théologie 'l^maine , une nouvelle source d'embarras. Dans tousies autres sacrements, en vertu du pouvoir qui est supposé résider en lui, le prêtre affirme et donne ; dànsi;celui-ci , il n'affirme rien , ne donne rien. (( Que D^ptet:PB[rdonff#paf la Vertu dejâette onction sainte, tôufecérqiie tu as fait, soit..... soit.... etc. 2» Le prêtre n'éxêfce donc là, en réalité, aucun pouvoir. -Il prie pour lei-màlade, et il ne lui garaiitit point l'accomii^sement de §^ prière. C'est plus sage; mais si, dans l^acreniéw^è' Pénitence, il se bornait à dire aussi î « Que

. Diêw^j^rdonne ! » — serait-ce encore un sacrement ?

*En (jiMj;|èhs donc l'Extrême-Onction en, est-elle un ? Il a biènîlUu l'expliquer., C'est un sacrement optatif, vous dira-t-on, et les autres sont coUaiifSi Vous voilà bien avancé! Ce n'est pas tout. Avant de la recevoir, il faut

. ?x Jacerdotés ab episcopo ordinatos.

f^P'iatam sanctam unctioném indulgeat tibi Dens, quîdquîd...

s'être confessé. Ce même prêtre qui yient de vou&^dire je l'absous y le voilà, mainteiiaut qui prie Dieu de vous absoudre. Que signifiait son'preniièr pardon De plus, comme ce sacrement s' administre en plusieurs onctions, à chacune desquelles on répète la formule, ce n'est encore que par des subtilités qu'on peutessayer d'expliquj^r comment le sacrement reste un, comment il n'est pas complet dès le premier énoncé de la formule, comment, enfin, en vue d'un but tout spirituel, deux onctions valent mieux qu'une, et trois mieux que deux, Jjamêwe difficulté reparaît, mais bien plus grave,^4ctns le sacrement de l'Ordre, wn aussi, selon le concile, quoique administré en sept fois. — Tout cela, en soi , n'est pas de grande importance ; mais il est bon de monfer combien la théorie romaine des sacremeiits, si nette:||-si uneSau premier abord, peut renfermer, même? 'pour un cathor^ lique, de difficultés et d'embarras. ? "S

En somme donc, si nous ne pouvons faire, un crime h l'Eglise romaine d'avoir maintenu l'I^trême-Onctepi, en tant que cérémonie connue de l'Église primitive,— nous estimons que cette cérémonie n'a été originairement ninrecommandée ni interprétée de telle sorte que les protestants dussent la garder, s'ils y voyaient des inconvénients. V- :

Or, elle en a deux. Elle est peu utile, -^ elle ès^ouvent dangereuse. -S

Elle est peu utile, car on ne saurait lui attribuer^aucun effet qui ne soit déjà plus ou moins prodiu|4|!)3i figuré par un autre sacrement. Qu'ajoutera-fe|ip^faiix grâces que le malade a déjà pu recevoir par la Confession et l'Eucharistie? On ne l'a jamais dit clairemerit; on ne le dira jamais. « Un sacrement, dit ehâ^ù-

'^M::-'- LÏVRE TROISIÈME 399

briana'% a ouvert à ce juste les portes du monde; un

sacrêJÉent va les clore. .v>le sacrement libérateiu* rompt peUjià peu iès;<a||i^lfii|:'^ii iidèle... Déjà il entend les concerts des'sèrâphirifôv Déjà il est prêt à s'envoler v;èrs les rég^ns où l'invite cette espérance divine, fille de la vertu et de la mort... Il meurt enfin, et l'on n'a

"^oint entendu son dernier soupir... tant ce chrétien a passé avec douceur. » — Mais quoi! ce chrétien, «ce juste » si plein de résignation et d'espérance, ilj aurait donc « passé » moins tranquillement s'il n'eût reçu l'onction, Si vous lui aviez répété, non pas cinq fois la même formule, mais une seule de ces admirables exhor-r tations dont l'EVangile est plein? Allez, poète, allez! Les plus touchants tableaux du monde ne sauraienttènif lieu de la plus petite raison.

L'Extrême-Gjnction est souvent dangereuse, avonsnous (ïît^en second lieu. C'est d'abord parce qu'on se laisle^rès facilement aller à lui attribuer des vertus quelle n'a pas et qu'elle ne peut avoir. Dans un mo-

" ment^ûssi solennel que l'agonie, l'esprit n'est guère en état de calculer la vraie portée d'un acte dont la signification est si peu nette, même dans les décrets et les traités où on prétend l'éclaircir. Au lieu d'aller au sens, on s'en tient au signe. On en fait une espèce de talisman ; le vulgaire ne demande plus si un homme est mort' en- chrétien, mais s'il a reçu l'Extrême-Onction ^. Et G^iui contribue encore à entretenir ces fausses idées,

^^T^^ldu, Christianisme, 1" partie.

2 C'êi't pour éviter ce danger que quelques Églises protestantes s'interdisent de donner la.communion aux mourants. Précaution Péut^étîè!; exagérée, mais qiii part d'un principe qu'on ne saurait trop rapgèler. ,:

plus ou moins incapables d^^Dser,"de voir, inêmë-d( sentir. Dans tous les cas dei^^^me^femdinssde lâffë

Zlt)0 HISTOIRE DUirCOiiNCILE DE^TRENifi

c'est qu'elle s'administre tous les-j4Urs à, dès mtîaïtés

î^l^^^pmoin^e; icî^^ garder comme inutile, on èst^^^^^^tei^^ une action entièrement indépendante dès'Sëiîtimeiits de celui qui la reçoit. Le corps est presqriae îiri?eàdavre, et voilà quelques gouttes d'huile qiii, '^^panchées sui* ces membres promis aux vers, vont influer sur le sort éternel de l'âme! ;ij

Au premier siècle, chez des hommes dontla vië-n'ér tait qu'une longue et laborieuse préparMioirëlla mort, nous comprenons qu'on eût moins cette erreur à craiii- /dre; mais puisque l'Extrêrat-Onction- n'a été ni instituée par Jésus-Christ, ni recommandée après lùiçomine il eût été naturel que le fût un sacrement institué à tcTnt jamais, — elle a pu et, dû disparaître chez ceux qui y ont vu plus de dangers que de bons résultats. v\*;^; -

Tandis que l'une des congrégations du concile élabôsr rait les décrets dogmatiques, l'autre avait repris en détail quelques points ■relatifs à la juridictioji épiscopale,

A chaque nouveau point surgissaient|,Œe« Qôiiveâu^L griefs, la plupart d'une légitimité si évidente, ij^^l^'y avait nul moyen de ne'rien céder. Ainsi , de^^^Ëls^ s' étant plaints qu'un prêtre suspendu ou inter-dtp^pîe; pour cause de moeurs et scandale notoire, eût«la'fa'cùTté;:; de se faire réhabiliter par le pa^, le légat permit de' ; décider que ces réhabilitations nlàuraient plus lieu : il

':.'^Ê^:'^t- r lilVftE TltftjtSIÈME ZlOl

êî|g|^isèulem^nt- qpe le pape' ne fût pas nommé dans lé dé^et Selon Sarpi^jc'4tai||pour qu'il restât libre de ne pa^Fobs^ryer?; maî.ç^j^(img ce genre de dispenses n emànàit (me^^ëiliii , o^xiÉiission de son nom ne pouvait avoif cet effiÉmOtt voulait donc seulement éviter de lui

adresser trop "dir^fënient ce qu'on sentait être un grave reproche. La même précaution fut prise dans un.autre décret-relatif aiË dispenses dites conservatoires. Un homme accusé devant l'évêque pouvait' ïçheter [kRome laîpérmission de se choisir un juge, et ce juge, le plus souvent, ne ijugeait pas ; il se bornait à protéger l'accusé contre la3ijustice épiscopale. On défendit la chose ; mais les universités, i|s"colléges^ les hôpitaux et les couvents, furent laissés en dehors de la défense , ce qui en rédui- . sait considérablement l'application. Il est vrai qu'on

n'aurait guère pu toucher aux antiques privilèges de ces çQrJipratiohs ; les papes..eux-inêmes ne l'osaient pas, et çeçi^nyiïéges^d'ailleur^avaient souvent sauvegardé

*des-J^^^ iiécfe^aires. Partout^ mal se trouy^Mléà ce?^r|vâit commencé par être un bien/^^ -i^cile était dans' la position,.^ chirurgien qu'aircferait sans cess%, au milieu d'un^pération , ou la résist^i|C du patient^ ou la crainte d'attaquer une partie saine. '

On- eut cependant le courage de reprendre, pour en préciser le sens "et y ajouter des di^ositions plus sévères, deux;MUcrets de la sixième et de la septième session^^âtfs' celle-ci, nous avons vu ce que le concile àyâïS^pour restreindre, autant qu'il était en lui, les uhiiQ^peibénéficesuon ajouta que l'union ne pourrait,/

^y()iï^lieti,, dans aucun cas, entre des bénéfices de diocèses différents. Dai^§Ja sixième, il avait été défende* qu'un évêque ordonnât des prêtres dans le diocèse d'un

402 HISTOIRE DtJ CECILE DE TRENTE ':>-

autre ; mais les évêques ambulants * en avaient êtf quittes pour s'établir dans les monastèrêsiÉt là, erivdépit du diocésain, ils ordonnaient qjii ils valaient, t^j^tà-dire, le plus souvent, tout ce<iù'il y st^^^dë^plùs ihdigne du sacerdoce 2. Le pape levâitlïm '^ibut sur ces, ordinations. On les défendit ;|jndsîia,%;ilité^^ la% quelle Rome avait toléré, enlâ jégulansant à sptf^ïofit, une telle violation d'un décret toutf récent -j4mqntrdt> assez le peu de bonne foi qu'on devait attendiÇej^'eMv dans l'exécution de tous ceux qui né lui conViénciraiént pas. (( Quant aux décrets disciplinaires publiés dans cette session , écrivait l'évêque d'Astorga au^jçârdinal Granvelle , ministre de l'empereur, ilsj ne sont pas ce qu'il faudrait pour faire cesser les scandales. Nous fair sons ici, non ce que nous voulons, mais ce qu'dnt^v^^ bien nous laisser faire. » — (( Belle réformation !i|?^^ cria un jour l'évêque de Verdlun ; et le légat lui dit qù'U était un impertinent, un étoitfûi, un jeune homme. ((;Poùr moi, écrivait Vargas, de tous ces décrets de réforma-* tion, je n'ai qu'un mot à en dire : ils sont inutiles ;lls sont malheureux pour nousi.^ais la cour de Rome saurav^ien y trouver ses avantagés. » — En efiet, pn^disaitdéjà par toute l'Europe que le seul résultat deisêf^'forts de l'assemblée pour rendre les dispenses plus rares, avait été d'en faire monte» le prix.*Et c'était vrai. La chancellerie papale s'appuyait ouvertement d;es défenses du concile, pour faire payer plus cher les viplàjBions qu'elle autorisait. , ^iM^^:,- ■

1 Ferè vagabundi. II« canon. :.': ' ,.

2 Minus idonei, et rudes, ac ignari, et qui à suo episcopo tan-* quam inhabiles et indigni rejecti fuerant. II* canoù.

LIVRi: TRÔf^lÈMEl^ Zl03

Lasiàsion (q|y|Ltorziëm€^eutlieii le 25 novembre 1551. Il ne s^^nassa rien d'important. Les décrets dogmati* <ques ^P^ltence et Extrême-Onction) furent votés d'emblée ;4es arrêtés de discipline donnèrent lieu dei répéter qu'on ne s'en contentait qu'en attendant , et qu'il y avait encore beauco^ à faire. On sut^ le lendemain, que le légat avait défendu d'imprimer les actes de cette sessionTînais il arriva ce qu'il aurait dû prévoir, c'est- '^' à-dire qu'on en envoya^partout des copies, et qu'ils fu- #f^t imprimés, lus, critiqués, avec plus d'empressement :%que jamais. ;

Peu de jours avant la séance, les envoyés du duc de Wùftemberg étaient arrivesà Trente. L'usage voulait qù'ayànf l'audience officielle, tout ambassadeur fît part de iës instructions au président du conciles Ceux de l'électeur de Brandebourg s'y étaient soumis ; mais ceux du duc avaient ordre de n'accepter ni en droit ni en fait la présidence du pape ou de "ses représentants. Ce fut ie cardinal Madrucc^ évêque de Trente, qui semt d'in- ' teranédiaiife entre eux e,t l'assemblée. Ils reprirent d'aboM l-afMré du sauf-conduit. Qu'on en donne un plus expfKèiléi ou leurs théologiens ne viendront pas. Or, rien ne pouvait être plus agréable aii légat et à la presque totalité du concile que de trouver ainsi, dans une ques- -tion de fonne,; les empêchements qu'on n'osait plus soulever sur le ^d. Le légat et les nonces répondirent donc qu'il n'était pas de la dignité du concile de redon-

ÛOZl niSTOiâ^pV CONCILE DE TRENTE

ner un sauf-côiidiiit ; que ce serait avouei: -l'insuffisance dïi premier, et la mauvaise>foi gu'brilîeMâSusait d'y avoir mise. Les mêmes difficultés se pre^^rènt à l'ar-

rivée des députés de Strasbourg et dlè^^-^illes protestantes, que l'empereur forcSit, comme lês'priuces, de se faire représenter à Trent^^tlorsqi^ls se j^lmirént pour demander que, confornfément âu^jpï^jpsls dig Charles-Quint , on leur permîl^u ..moinsr^e^^ient^ au concile une exposition de léur'foi, le^égail^çlarâ' que ni lui, ni ses collègues, ni rassemblée, nf le'^pape, n'y consentiraieutjjamais. ^ ;

Enfin arrivèreiftles envoyés de l'électeur de S,axe; et comme leur maître, de jour en jour plus puissant,. se; montrait peu disposé à souffririjCfu'on ne les accueillît^ pas, il fallut bien en trouver lë^Ôyen. On dépid^;cm|

Ï^KfSS

les ambassadeurs protesta^ seraient reçus tou^J^P même jour, mais non pourtant en séan^ publique; ;C serait donc en congrégation générale' êt'lans le palais vdu légat. - "

Sur cette séance même, autres questions à résoudre. ; Quelle place donner aux ambassadeurs? En leur qualité d'hérétiques, leur place était à genoux,*ou tout au pllis debout et tête nue, ce qu'on ne pouvait *songer à^leiÉy demander, encore moins à leur imposer. On décida ddûc qu'ils seraient assis, et même ^^des places Œuonneur^ mais (( par charité et par compassion, » disait le procësverbal, et sans dérogation aucune aux droits de l'assemblée. Les pourparlers avaient duré deux mois.

Cette séan«e eut enfin lieu le 24 janvier. L'ambassa-,. deur de Saxe, Léonard Badehorn, saluées évêques du titre de Très-révérends pères et seigneurs. Sa harangue fut calme, ses demandes exorbitantes ; mais il était clair

que, plus modérées, elles n'eussent pas été sincères, et '"^ '^"'" ' ■ 'gré d'écarter d'avance tou^ avant tout, que le pape fût déclaré inférieujrlîiî concile ; en second lieu, que tous les dé,crets"fussent revus, et qu'on attendît, pour se reraêttr^^à' l'ouvrage, l'arriyée des théologiens protestants ;' enfin, que" ceux-ci eussent voix délibérative, et qiie l'ôn^conimençât par rédiger le sauf-conduit de mânière^àleur ôter toute crainte. — On écouta pa,tiemment, et il fut répondu que l'assemblée en délibérerait. Un de ces point$^a]{ait été résolu d'ayance : c'était de suspendra les délibérations jusqu'à l'Mfivée des protestants. Le lendemain donc, 25 janvier 1552, on tint une' session (la quinzième), mais seulement pour décla-. rerî'qu'on les attendrait jusqu'au 19 mars. On s'était aussindécidé k accorder unï^econd sauf-conduit, et il fut lu 'dans cette même séance. Quoique conçu dans les termes les plu^précis, l'omission forcée du nom du pape, que le concile ne pouvait en aucune façon engager, l'empêchait de signifier rien de plus que le précéderit. Les ambassadeurs le refusèrent d'abord; puis, ,siiE:les instances 'du comte de Montfort, premier am- J^^ssadèur de Charles- Quint, ils consentirent à l'envoyer à leurs lïMtres.

Le décret de prorogation^f ortait que le concile avait discuté les articles relatifs à la Messe et au sacrement de l'Ordre, ainsi que^.s points précédemment ajournés; qu'on allait se mettre à traiter du sacrement de Mariage, et qu'on publierait le tout ensemble dans la prochaine session. Plusieurs de ces détails étaient peu exacts. Le décret semble dire que la Messe et l'Ordre étaient prêts, et il s'en fallait de beaucoup. Il n'y avait encore eu que

Zl06 HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

quelques discussions: préparatoires ; l'Ordre surtout â^fait à peine été abordé. On voulait fair^e^'^ire que lès affaires extérieures n'arrêtaient pas" les^^autres ; on oubliait que l'Europe avait su, jour par'joiir;.où on en était. Ce fut probablement aussi pour couvrir ces vides que la session fut célébrée avec plus de pompe qu'à l'ordinaire. ïf est vrai qu'avec cette foule d'ambassadeurs, la chose pouvait sembler naturelle. Ils purent croire qu'ils assistaient à une nouvelle naissance du concile, et c'était à ses funérailles. 5^

En effet, il allait finir. =,

Le légat et less^Italiens commençaient à s'apercevoir d'une intimité inquiétante entre les ambassadeurs' protestants et ceux de l'empereur, intimité que partageaient, jusqu'à un certain point, plusieurs prélats allemands. Aussi divisés que jamais sur les questions dogmatiques, on n'avait qu'à se mettre sur le chapitre du pape et de la cour de Rome pour se trouver presque d'ac30fd. Les protestants étaient heureux d'entendre avouer par des catholiques les scandales d'une^rganisàtion à laquelle ils attribuaient tous les maux de l'Église et de l'Europe ; les impériaux, de leuï côté, ne paraissaient point répugner à les avoir pour auxiliaires dans l'abaissement du pape. Celui-ci, aux fêtes de Noël, avait créé à la fois quatorze cardinaux, tous Italiens ; un empressement si ouvert à renforcer son parti donnait assez la mesure de ses craintes. En même temps , il se rap-

prochait de Henr^II. Ses négociateurs secretSile représentaient ^|cë*princg comme prêt à rompre avecl'empereur',, et-'même, en cas de gujBrre, à se déclarer p^nr la France; JEnfin, rien ne lui tardait plus que d'ôterà l'un comme à l'autre l'instrument le plus dangereui^qi^ils. eussent à faire jouer contre lui, le concile. Il eriyoj% djtoc au légat l'ordre de faire en sorte que tout fût tCT deux sessions, en trois au plus;

mais cpmin^e on venait de s'engager à attendre Içsj protestants, force était de rester oisifs, ou presque oisifs. Quoiqu'on eût diécrété de ne pas interrompre les discussions, ontïsè sentait obligé de ne rien faire avant de lés avoiÉâMteifdus un certain temps.

Il par^t,*du reste, qn'on avait toujours espéré qu'ils ne viendraient pas, car, à leur arrivée, nous voyons toùt= changer de face^ Ils n'étaient cependant que six docteurs ,*deux de Strasbourg et quc^e du Wurtembefg. M lieu d#sè' ranimer, tout meurt. Le légat, les lionces, lés évêques, ne veulent plus rien faire; ceux dont on a eu le plus de peine à retenir l'ardeur lôirsqu'il s'agissait d'en finir en quelques semaines, sont ceux" qui répugnent le plus à se remettre à l'ouvrage, li'horizon, il est vrai, a recommencé à s'assomb^. On parle d'une ligue générale des protestants contré"!' empereur ; les électeurs de Cologne et de May ence viennent de quitter Trente pour être prêts 'â' tout événement. Le 19 mars, au lieu d'une session, il ne se tient qu'une congrégation, et on s'ajourne au 1" mai. Dans cette séance, les protestants ne so^nj ni entendus ni admis, et, plusieurs jours après, il n'est encore question ni de les admettre ni de reprendre lès travaux. Gomment la chose allait-elle finir ? On ne pouvait le prévoir. Le légat s'en

''i^^àt'ï

Zt(j§%lî' HISTOIRE DU CONCILE DE T R E N»T B

préoccupait vivement, et il ne s'atte^it guère à fournil M-mêmeun prétexte à de nôùj^aux^lais. Dévoré d'in; quiétude, usé par^l^^eilles éti'împétuosité jde son caî^, i^t* >5-,ractère, il perd suj^ement la raison. Un cHièn noir le vï^ ^ poursjijt, dit-il, et le regarde avec des yeux flamboyants. Les protestants demandent qu'un des nonces prenne sa W place; mais on en réfère au pape. On attend, et la réponse ne vient pas.

Tout h coup, on apprend qu'une armée protestante assiège Augsbourg. C'est l'élefct^r de Saxe qui- vient de se déclarer contre l'empereur ;!^jil a donné- le signal, et tous les princes protestants se sont trouvés!prêts à marcher sous sa bannière. Après avoir habileiriMt:préparé, pédant l'hiver, ses alliances et ses forcespif a lancé son manifeste. Gomme protestant, iL déclare n'avoir aucun compte ^^^^ndre ni à. l'empereur ni au concile; comme prince, ^^^ppelle tous les princes de^l'empiré, ^ -, catholi^es et protestants, à secouer le joug de CHarles- , V QuinJ» 6' c'^s' P^ï" ^^ '^i^S^ d' Augsbourg, la ville'des -]^ dî^|7 qii'il 6ntre brusquement dans cette nouvelle g. voie". En trois jours, la ville est à. lui. Aussitôt il court à Ins^ruck. Il y entre par uâe porte peu d'heures*^rès que ^Barles-Quint en est sorti précipitamment par une autre, et celtii qui, peu de jours auparavant, pouvait se croire le -maître de l'Europe, s'enfuit, presque seul, jusqu'au fond de la Can^thie.

Au premier bruit de l'éruption, un grand nombre d'évêques s'étaient enfui à Vérone, et les nonces avaient demandé au pap^^utorisation de suspendre le concile. Jules ne se fit pas; prier. Il venait de traiter avec Henri II ; il ne se sent^î^plus tenu à aucun ménagement envers l'empereur. Il ordonna cependant îé

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faire voter la suspension. Une grande majorité s'étant •déclarée pour cette mesure, on tint, le 28 avril, une session où lé concile fut déclaré ^ suspendu pour deux ans, et pour plus longtemps s'il le fallait. On ajouta qu'en attendant tous les décrets déjà faits seraient religieusement observés; mais cet article, probablement inséré sans réflexion, car les nonces ne pouvaient avoir eii la pensée d'offenser le pape, fut vu de très-mauvais œil à Rome. Ees. derniers décrets n'avaient pas encore reçu la saiiction papale?; ordonner de les observer, c'était dire qu'ils n'en avaient pas besoin. Et ce qui rendait l'Omission encore plus saillante, c'était que l'intervention du pape, oubliée dans cet endroit, était mentionnée, un peu plus haut, dans l'article delà reprise future du concile. On semblait donc là-croire nécessaire à la légitimité de l'assemblée, mais superflue quant à la validité des décrets. Sans le vouloir, on avait été gallican.

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Maurice avait su vaincre; il ne sut pas ou ne voulut pas retirer de sa victoire tous les avantages qu'elle paraissait lui offrii'. Peut-être lui répugnait-il de réduire à l'extrémité celui h. qui il avait dû sa grandeur; d'ailleurs, pour redresser toutes les iniquités impériales, il aurait fallu commencer par-" rendre l'électorat à celui qui en avait été dépouillé cinq ans auparavant. Ce fut le salut de Charles-Quint. Plus on l'avait vu grand, plus sa chute avait produit de stupeur. Abandonné par plu-

lliO HISTOIRE DD CONCILE DE TRENTE

sieurs de ses alliés, faiblement défendu par ce qui lu restait d'amis, notamment par, son .frère et par .spn ,ne veu, étourdi lui-même d'une si prompte catastrophe, i n'hésita pas à s'humilier devant son vassal. Il, deinandi la paix, et, moins de quatre mois après les première; hostilités, elle était conclue *. La .liberté de çonscienci était rendue à l'Allemagne, et Y Intérim, qui n'ayai servi qu'à créer des positions fausses pourtout.le monde était aboli. Cette liberté de conscience .n'entraînait pe^ pendant pas, pour l'empereur, l' obligation ;de tolérer li protestantisme dans ses états ; il ne s'engageait ,qu'i laisser les princes libres de faire h cet égard, chaqui chez soi, ce que bon leur semblerait.

■Après .avoir fait décréter la suspension du .concile, J( pape avait d'ahyord songé à accorder quelque compeiiiscition à ceux qui s'en montraient peines. H avait dopi nommé une commission, chargée 4© lui^puniettre le; projets de réforme intérieure dont le concile n'avait p.ai eu le temps de s'occuper. Cette nouvelle fut froidemen accueillie. On ne doutait pas que les réformes décrétéei par le pape ne fussent mieux exécutées que celles di concile, et, sous ce rapport, on ne perdait rien ; mai! on doutait qu'il en décrétât aucune, et on ne voulai p^s se réjouir avant de les avoir vues. N'avait-il pas au commencement de son règne, nommé déjà iine com mission? Qu'en était-il résulté ? — Il parut pourtant, cette fois, y mettre beaucoup d'intérêt. Il la composé des plus éminents personnages ; il tint aussi à ce qu'elh fût nombreuse. C'était, disait-il, afin qu'elle eût le plus d'autorité possible, et empêchât de regretter le concile ;

* Paix de Passaw, août 1552.

c'était, disaient les frondeurs, pour qu'elle allât moins vite en besogne. Que ce fût ou non l'intention du pape, l'événement leur donna raison. Cette commission s'assembla cinq ou six fois, ne rédigea rien de complet, et bientôt on n'en parla plus.

bu concile, pas davantage ; jamais, depuis près de quarante ans, princes et peuples n'avaient moins paru y tenir. L'Intérim aboli, non-seulement l'empereur n'avait plus besoin de concile, mais il ne pouvait plus désirer de voir publier des décrets que ses vassaux répousseraient impunément sous ses yeux. Les protestants avaient perdu l'envie d'en appeler k un concile ; les catholiques, même pour leur propre compte, étaient beaucoup plus effrayés des querelles qui précédaient les décrets, que réjouis par la perspective, alors si douteuse, de l'unité et de l'autorité qui en résulteraient plus tard. Et Rome, Rome qui, depuis quarante ans, n'avait cessé de trembler aux vœux de ceux-ci comme aux récriminations de ceux-là, Rome put croire qu'elle avait gagné son procès, et contre ses ennemis et contre ses amis.

Elle se trompait. — Nous ne sommes qu'à la moitié de notre tâche.

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