‹ Histoire du Concile de Trente [microform]Chapitre 16 sur 38 · A GENÈVE, MÊME MAISON · texte numérisé non relu

A GENÈVE, MÊME MAISON

L'auteur et l'éditeur, ayant rempli les formalités voulues, se réservent le uroit de propriété et de traduction de cet ouvrage dans les États étrangers.

*'ft.

'rV^T-

sonaïAinE:

I. Dix ans d'interruption. — Reprise des pourparlers. — Mort de Jules III. — Marcel IL — Ses vues. — Il ne règne que vingt-un jours. — II. Paul IV. — Son caractère. — Projets incohérents.

— Manœuvres. — L'État de l'Église est envahi. —Violences du pape. — Il est délivré. — III. Ce qu'il veut faire du concile.

— Ses prétentions à^l'égard des rois et des royaumes. — Ferdinand reprend l'offensive. — La Réforme déborde de toutes parts.

— L'inquisition. — Servet et les historiens catholiques. — IV. Pie IV. — Nouvelle tactique. — Longueurs à Rome et impatience en France. — Tentatives de diversion. — V. Genève et son histoire. — David devant Goliath. — La charité de saint François de Sales. — VI. Mines et apparences, infinies longueurs et desguisemenis.—l?\3in d'une confédération européenne contre les protestants. — Le projet avorte. — On veut un concile nouveau, non la continuation de l'ancien. — Il est question d'en tenir un en France. — Le pape est forcé de se hâter. — Troisième convocation. — Difficultés éludées. — De l'unité du concile de Trente. — VIL La bulle ne satisfait personne. — Les six légats. — États d'Orléans. — Demandes hardies. — Catherine de Médicis et la Réforme.

VIII. Colloque de Poissy.— Le chancelier de l'Hôpital.— N'attà-

quait-il que le pape? — Les protestants ont beau jeu. — Bèze et le cardinal de Lorraine. — Lainez. — Louanges qu'il reçoit.

— Ce qu'est le gallicanisme aux yeux des papes.— Philippe IL

— Quelles sympathies lui sont assurées en France. — La;vpaie patrie d'un prêtre. — IX. Le colloque conclut- à la concession du calice. — La pape consulte les cardinaux. ^iRefus unanime

— Renvoi au concile.

X. Mauvaises dispositions de la cour en France. —' Réouverture du concile. — Décret ambigu. — Raisonnement faux.— XI. Précautiojis prises. — Proponentibus legatis. — Question des'.livres défendus. — XII. Historique. — Géîase, Léon X, Paul IV. -r- Embarras et naïvetés. — Une liberté monstrueuse. — Asservissement absolu. — XIII. Un appel illusoire est adressé aux protestants. — Dix-huitième session. — Lesauf-conduit et l'inquisition. — XIV. Gallicanisme espagnol. -^ On reprend la ques-

• tion de la résidence.— Elle se complique et s'envenime. — Votâtion. — Renvoi au pape. — Murmures. — Pie I-V craint de prononcer. — XV. Calme momentané. — On examine diverses questions de détail. — Abus signalés. — On n^ose y toucher sans la permission du pape.— Sa réponse évasive sur la question du droit divin. — Dix-neuvième session. — Aucun résultat. — XVI. Pie IV prend le concile en aversion.— Il veut le rompre, ou l'avoir entièrement dans sa main. — Jalousies entre les membres. — Les pensionnaires du pape. — Offres d'argent*àu,,roi de France. — Arrivée des ambassadeurs français. — ^^arangue satirique. — On dissimule. — Encore une»ession sans résultat.

— XVII. On se décide à laisser venir la" question delà communion sous les deux espèces, mais en la détournant. — Vingt demandes des ambassadeurs de l'empereur. — Tout se complique de nouveau. — Le pape s'en prend auxlégats.— XVULIl arme.

— Ruptures imminentes. — Comment tout se renoue. — Digression. — Ce qu'était le pape aux yeux des princes.— Leurs motifs pour le maintenir et le ménager. — XIX.- Pie IV, reprend le dessus. — Mission de Yisconti. — Succès et châtiment

XX. La suppression du vin, dans la Cène, est-elle ordonnée par l'Ecriture, ou seulement permise? — Ni l'un ni l'autre. — Motifs puérils. — XXI. // faut reconnaître. — Pattout et toujours le même; partout et toujours tout entier. — Analyse. — Divers écueils. — De quoi le laïque est-il privé?— On élude. — XII. On revient à la concession du calice, et le concile paraît moins libéral que le pape.— Instances des ambassadeurs. — Les légats

tergiversent. — Vingt et unième session. — Débats inattendus.

— Plusieurs points restés indécis. — XXIII. Jugements au dehors. — Désappointement général.-TtInconséquences qu'on relève. T^H Ilsn'en font que ce qu'il leur plaît. » — XXIV. Neutralité .du roi d'Espagne.— Parti que Pie IV en tire.— La Cène comme sacrifice. — & On -évite encore de paraître continuer l'ancieu concile.

XXV. La messe. — Définitions et principes. — Une. première et large brèche;^— Peut-il y avoir" parité entre la messe et le sacrifice dé Jésus-Christ? — En mémoire de moi. — Une seule fois. — Ce que nous demandons, à tout catholique sincère. ~ Prêtres ! prêtres!— Comment on arrive à tout croire. — XXVl. Preuves données dans le décret. — Avouer que la messe n'est pas incontestablement dans la Bible, c'est avouer qu'elle n'y est pas.

— XXVII. Grave difficulté. — Finir au plus vite. — Récriminations. - ,.

XXVIII. Nouvelles précautions du pape. — On veut finir avant l'arrivée des Français. — « C'est ainsi qu'on trompe le roi et le

; monde. .» — XXIX. Morcellements. — Les petites choses. — Mes pères, que dois-je enseigner? — XXX. Trois avis sur la question du calice. — Conditions posées. — Majorité contre la concession.

,, — Projet de renvoi au pape. — Frictions d'huile. — Divers règlements sages. — Défense absolue de faire payer les messes. — XX'XI. Canons docfrinaux. — Faites ceci. — Longs débats. — Messes- pour besoins temporels. — Messes en l'honneur des saints. — Messes privées. — Peu d'eau dans le vin. — XXXII.

— Le culte en latin. — Objections scripturaires. — Objections historiques. — Vrais motifs. — Mysticisme. — XXXIII. Vingtdeuxième session. — Minorités. — Soumission et silence.

Dix ans allaient donc s'écouler jusqu'à la troisième et dernière convocation du concile. Nous n'aurons à noter,

li HISTOIRE DU GONGILE DE TRENTE

dans le cours décès dix années, que les événements qui . nous paraîtront cofiduire du concile de Jules III à celui de Pie IV. . " *"

C'est à la diète d'Augsbourg, en 1555, trois ans après la suspension, que nous retrouvons les premières traces ;: sérieuses de ce qui avait si longtemps été comme' l'idée' fixe de l'Europe. On s'y arrêta peu. Le roi des Romains, Ferdinand, qui présidait au nom de l'empereur et savait " le peu de penchant qu'y avait actuellement son frère, dit nettement qu'il ne fallait pas y songer, qu'on ne pouva,it espérer d'être plus heureux que précédemment, et que, si on voulait absolument quelque chose, il fallait tenter un dernier moyen, un colloque entre les docteurs des deux partis. " ^ '

L'idée n'était ni nouvelle, ni heureuse ; aussi fiit-elle mal accueillie en Allemagne et encore plus mal en Italie. Le cai'dinal Morone fut immédiatement envoyé de Rome, avec ordre de s'y opposer de toutes ses forces ; il devait aussi essayer de présenter aux protestants d'Allemagne l'exemple de l'Angleterre, qui venait de rentrer dans l'unité catholique.

Cette apparente soumission, fruit de l'habileté du pape et des rigueurs de la reine Marie, avait été pour Jules une heureuse compensation à tant de déplaisirs ; mais il n'en jouit pas longtemps. Morone était à peine arrivé à Augsbourg, qu'il dut partir pour entrer au conclave. Jules m était mort (23 mars 1555).

Le conclave fut court ; tellement court que le cardinal Morone et le cardinal d'Augsbourg, quoique venus en~ toute hâte, trouvèrent le pape élu. Ce n'était pas la pre- ^ mière fois que des cardinaux avaient h se plaindre de la loi qui fixe au dixième jour après la mort du pape l'ou-

~r LIVRE QUATRIÈME ^^. "" 5

yerture dés 'opérations dû conclave. Le^pluI souvent, on recùle-ceterÉe'; mais on est libre ausa- de ne pasle reculer,' et l'élection est alors toute aux mains des cardinaux présents à Rome.

Cëtfe fois-là, leur choix fut bon. Le cardinal de Sainte- Croixi Marcel «Gervini, que nous avons vu second légat à la première ouverture du concile, était un homme grave et.dé mœurs pures, assez» tolérant, profondément dévoué è, la cause papale, mais sincèrement désireux, en même temps, de toutes les réformes intérieures qui ne la compromettraient pas. Il est vrai qu'en lui donnant ces éloges, nous nous appuyons plus sur les intentions qu'il manifesta, étant pape, que sur le peu que- nous savons de seS:|ipinions antérieures ; quoiqu'il se fût montré, dans le concile, sensiblement moins papal que son collègue, le cardinal del Monte, qui venait de mourir pape, nous ne pouvons nous empêcher de penser que, s'il eût laissé voir d'avance toute sa sévérité, tous ses projets, jamais il ne serait arrivé au trône pontifical. Ce fut déjà une^. assez grande affaire quand on le vit garder son nom de baptême, Marcel, tandis que les papes, depuis des siècles, avaient coutume d'en changer en ceignant la tiare. Adrien VI, trente-trois ans avant lui, avait aussi gardé le sien, mais sur l'invitation de Charles-Quint, son élève, qui lui avait fait observer que tous les Adrien avaient été de bons papes. Ce fut de son propre mouvement que Marcel Cervini resta Marcel ; et ce fait, s'il n'avait pas l'importance que quelques-uns y virent, montrait du moins un homme prêt à secouer lui-même et à laisser secouer par les autres le joug de tout ce qui ne lui paraîtrait pas essentiel. D'ailleurs, Luther ayant écrit sur ces changements de nom une page très-vive et

6 HIST^IteE 1)U CONCILE DE TRENTE

très-connue *7il'|e pouvait bietf '(^Tôn se (demandât; si ce n'était pas uiiWespèce de victoire adcordée au réformateur, et si cette première concession n'en présageait pas d'autres. , \ 1 4^:

Quoi qu'il en soit, à peine élu, Marcel annoniè hautement l'intention de continuer le concile. Éûi, qui a pourtant vu de si près les dangers dont ces assemblées menacent le Saint-Siège, il connaît, dit-il, un moyen facile de faire qu'il n'y ait plus rien à en redouter : c'est que le Saint-Siège ne leur laisse rien à critiquer dans l'administration et la discipline de l'Église. Illusion s'il en fut, car un concile qui n'aurait pas à gloser sur dès>abus disciplinaires risquerait encore plus qu'un autre de toucher h des points bien autrement délicats ; mais c'était l'illusion d'un homme de bien. On est fâché d'avoir k ajouter, car les dénégations de Pallavicini ne -nous paraissent pas infïnner suffisamment ce qu'en rappor-r tent Sarpi et de Thou, qu'il s'occupait beaucoup d'astrologie, et qu'il consultait les planètes au moins autant que l'Écriture. Paul III, avec tout son génie, avait donné dans le même faible. « Jamais, dit Ranke, il n'aurait ouvert une session importante du Sacré-GoUége, jamais il ne se serait mis en voyage, sans avoir consulté les constellations. Une alliance avec la Franéé éprouva plusieurs retards, parce qu'il n'avait pas trouvé de conformité entre la naissance du roi et la sienne. » Voilà le ridicule ; voici l'odieux : tandis que la sorcellerie avait ainsi des adeptes jusque sur le trône pontifical, les sorciers obscurs n'en étaient pas moins persécutés et brûlés.

1 Sur Genèse, XXIV, 3.

.; Élu 1er9 avi-il, M?^el expira le 30. fmis ses projets tombèrent avec lui. #

. La brièveté du, règne des papes n'est pas un des moindresidéfauts de^la constitution romaine. Les mauvais c^oiijpufs assez de temps pour faire du mal ; les bons en ontl-ârement assez pour faire du bien. Il y en a ei] très-peu qui, en aïïivant au trône, ne fussent déjà des vieillards ; et s'il est assez naturel, d'un côté, que le chef de l'Église soit un 'homme vénérable par son âge, il en résulteaussi, de l'autre, que la tiare esta peu près toujours ou ^sur une tête faible et nulle , ou sur une tête plutôt opiniâtre que forte.

Ce dernier. cas allait se présenter. Paul IV, élu le 23 mai, était aussi un homme austère et animé de bonnes intëhtions. Le jour où Paul III avait proclamé son fils duc de Parme, un cardinal avait osé s'absenter du consistoire et faire un pèlerinage aux principales églises deRpme, comme pour demander pardon h Dieu du grand.scandale- qui venait de se consommer. Ce cardinal, c'était Pierre GarafTa, le futur Paul IV.

Tous les sentiments honorables 'dont on l'avait vu animé, il les garda, mais en vieillard grondeur, têtu, hargiieux. Un mois à peine après son élection, ce n'était qu'en tremblant que les premiers personnages de Rome lui, adressaient la parole. S'il voulait des réformes, c'était à condition que personne ne s'avisât d'en demander. Jamais l'omnipotence papale ne s'était pro-

duite sous un plus bizarre mélangê^îdé faiblesse et de force, de grandeur et d'enfantillage. Simple dans sa personne, il s'entourait d'une pompe inouïe ; plein de mé-, pris pour la force brutale, il coiffiait les affaires les plus délicates à son neveu, Charles Garàffa, un des premiers batailleurs d'Italie, dont il s'était hâté de changer le casque en un chapeau de cardinal: Après de pompeux discours sur l'autorité absolue et divine dont il se croyait revêtu, c'était en trépignant comme un enfant êi colère qu'il parlait de forcer les rois à s'humilier devant sodl: trône. Il voulait le bien ; mais tout bien qui n'émanerait pas de lui était d'avance, à ses yeux, un inal et un crime. Quant au concile, on se rappelle que c'était lui qui disait ne pas comprendre pom-quoi soixante évêques, dans une petite ville de montagne, en sauraient plus que le pape et tous les habiles gens de Rome.

Ces habiles gens, il les consulta une fois, mais d'une façon assez singulière. Il avait eu l'idée de commencer ses réformes par l'extirpation de la simonie, ou trafic des grâces spirituelles. Ce début, en soi, n'était'' déjà pas sans inconvénients. Non que la simonie ne fût trèsrépandue et ne fît beaucoup de mal ; mais comme c'était un mal très-difficile k saisir, vu la variété' de ses formes et l'étendue^' de ses ramifications^ il eût mieux valu s'attaquer d'abord h des abus plus positifs, plus faciles à spécifier et à atteindre. Une commission fut donc nommée. Toujours au-delà du raisonnable, le pape la composa de cent cinquante membres, dont vingt-quatre cardinaux et quarante-cinq évêques ; en tout, deux fois plus de docteurs qu'il n'y en avait encore eu à Trente. Toutefois, lorsqu'il parlait d'eux, il avait grand soin d'ajouter que lui, vicaire de Jésus-Christ, il savait par-

faitement ce qu'il^ avait à faire ; cpie si donc il tenait cette espèce de concile, ce n'était nullement dans l'intention de suivre aucun avis qui ne se trouvât pas conforme au sien. ^

Grande fut donc sa colère lorsque^ du sein de cette assemblée qui n'existait que par lui, sortirent des observations sur- la nécessité d'un concile général. Le cardinal I)(u Bellai^ôyen du sacré collège, chercha à l'apaiser en lui disant que, si un concile était à désirer, ce n'était point pour lui dicter les mesures à prendre j mais pour chercher les moyens de les exécuter. Il s'écria alors que, s'il fallait un concile, il le tiendrait, mais à Rome; qu'il aimerait mieux mourir que de le revoir à Trente, au milieu des luthériens. Puis, prenant tout à coup au sérieux ce qui n'avait d'abord été, dans sa bouche, qu'une de ces boutades auxquelles on était habitué , il fit annoncer à tous les princes, comme une chose arrêtée, son intention de tenir un concile à Rome. En peu de jours, ce fut son idée favorite. Il en entretenait tbut le monde, les ambassadeurs surtout, mais en les avertissant de bien dire à leurs maîtres qu'une fois le concile officiellement ouvert, si les évêques étrangers n'y venaient pas, on se passerait d'eux. De l'emperem*, du consentement et du concours de l'empereur, il ne fallait pas lui en parler. « L'empereur U.. disait-il, — c'est un hérétique. »

Tout h coup, il apprend que ce redoutable hérétique vient de conclure avec le roi de France, Henri II, une trêve de cinq ans. Alors, lui qui avait tant dit qu'un pape n'a qu'à vouloir pour être sûr de pouvoir, son mépris pour les voies obl^es s'évanouit tout à coup. Deux légats partent, l'un pour l'Allemagne, l'autre pour

la France. Ils vont, disent leurs iîistruètions, prendre avec les deux souverains quelques aîrangemènts pour la tenue du concile; mais l'un, le cardinal Rebiba, chargé de la légation d'Allemagne, doit aller le plus lentement possible ; l'autre, le cardinal Caraffa, doit arriver au plus vite. Il s'agissait, on l'a déjà compris, de rompre la trêve. Effectivement, Rebiba 'était encore eh chemin, que Caraffa avait vu et^gàfné le roi. IVIais la trêve est jurée... Le pape y a songé : il annulera le serment. Mais. . . ceci est plus délicat à objecter. . . Le pape a quatre-vingt-trois ans. Quelle garantie peut-il offrir? Il y a songé aussi. Il s'engage h créer, parmi les boiiïmes les plus dévoués k la France, assez de cardinaux pour qu'on soit sûr de voir régner après lui un pape hostile à l'empereur. — La négociation réussit ; la trêve est rompue. « Assis à table des neures entière,"buvant ce vin noir et volcanique qu'on appelle encore Mangiaguerra, il se répandait avec une éloquence, impétueuse contre ces schismatiques, ces hérétiques, ces daninés de Dieu, cette semence de Juifs et de Maures, cette lie du monde y enfin, comme il appelait les Espagnols. Mais il se consolait, disait-il, par cette parole de l'Écriture : « Tu marcheras sur les serpents, tu étoufferas le^ lions « et les dragons. » Il voyait b moment venu où Charles et son fils seraient punis de leurs péchés, et où lui, Paul IV, il délivrerait l'Italie de leurs mains*. »

Avait-il donc espéré rester tranquille ,' tandis que la France et l'Allemagne se remettraient à s'entre-déjchi-i^ rer ? Il avait pourtant à ses portes un homme assez habitué à se faire craindre, le duc d'Albe, qui tenait Na-

^ Ranke. " .

pies au iiom de l%mpereur. Après des pourparlers qui ne servirent qu'à faire éclater toujours plus l'étrange humeur du vieux pape, le duc se mit en campagne, et, avant ïa-'fin de l'année (1556), presque sans coup férir, ses troupes avaient occupé tout l'État de l'Église. Il le rendtait, disait-il, au pape futur. Il n'essaya pourtant pas de prëndre^Jiome. Peut-être n'y eût-il pas réussi, car Paul avait/tlouvë, pour fortifier sa ^àlle, toute l'énergie d'un jeune homme et toute l'habileté tl'un général ; peuttêtre aussi ne voulait-on pas en venir à cette extrémité. Charles-Quint venait d'abdiquer. Son frère Ferjiinand, qui lui succédait à, l'empire, était trop pacifique; son fiis Philippe, qui lui succédait en Espagne, était trop dévot. N'était-ce pas ce même Philippe qu'on devait voir unjour examiner sérieusement s'il ne ferait pas déterrer et brûler, comme hérétique, le corps même* de -Charles-Quint? Au reste, à part l'atrocité de faire brûler; son père, et supposé qu'il faille jamais brûler personne, ce n'eût été que justice. Nous avons pu voir, presque à chaque page, quel catholique c'était que Ghàrles-Quint.

Quoi qu'il en soit, on ne se serait pas douté, dans le reste de l'Europe, que Paul fût bloqué dans sa capitale et menacé d'un siège. Jamais pape, au comble de la puissance et de la gloire, n'avait envoyé plus hardiment ses directions ou ses ordres. A Rome même, plus le danger croissait, mieux il se faisait obéir. Les cardi- ;fiaûx contraires h ses vues étaient en prison au château Saint-Ange; et comme, à ses yeux, résister au pape n'étaitypas révolte seulement, mais hérésie, il parlait d'en livrer plusieurs k l'inquisition. Au moindre mécon-' tentemerit, les premiers dignitaires étaient cassés

comme de simples commis. Les légats les'jplifô éloignés tremblaient sous sa main comme les cardinaux, de sa maison ; les peuples et les rois se demandaient cj^rqiijér tait donc cet homme, pour malmener de la sorte des gens qu'on ne voyait jamais qu'entourés de tant d'hommages, des prélats qui avaient été ses égaux-y qui pou»vaient, quelques jours après, être assis sur ^Ison trône. Mais l'incohérence des ordres, la violence fébrile dès menaces, l'étrangeté des formes, montraient assez en même temps qu'il n'y avait là ni un Grégoire VII, ni un Innocent III, mais un pauvre vieillard h qui la tête Savait tourné en montant sur le trône de sédnt Pierre.

Dans les premiers mois de 1557, ses affaires parurent prendre une meilleure tournm-e. «Le duc d'Albe hésitait, s'arrêtait à chaque pas, combattait en adorant,}} dit Jean de MuUer *. Le duc de Guise venait de passer en Italie avec des forces suffisantes pour tenir les Espa-^ gnols en respect. Mais Paul s'était imaginé que les Français marcheraient droit sur Naples; on né put. lui. faire comprendre que ce serait contraire aux règles^t qu'une année doit commencer par assurer ses derrièré|/^ Il fallut lui céder ; mais à mesure que les Français descendaient l'Italie, les; Espagnols montaient vers Rome. Chaque pas fait pour aller au secours du pape pouvait déterminer sa ruine. Enfin, les Français apprirent la perte de la bataille de Saint-Quentin ; et. cet événement, qui semblait livrer le pape à ses ^ennemis, allait, au. contraire, être son salut. Le duc de Guise étant refâ tré en France, le duc d'Albe rentra à Naples, et bien-* tôt on parla de paix. Philippe II ne pouvait^supporter

1 Jlîst. Sîtisse, 1. X.

l'idée d'p-een guerre avec le Sàint-Siége. Ce fut le vaincu qui dicta les conditions au vainqueur, et le duc â&Ét:,alla lui-même h Rome chercher l'absolution des censures "qu'il venait d'encourir. — C'était vers la fin de septembre 1557.

L'Église et l'Europe ne pouvaient jouir d'un moment de paix, que la grande affaire du concile ne recommençât à préoccuper, les esprits ; mais le pape, avec l'originalité ordinaire de ses vues, en avait singulièrement changé la face. Ce dont les rois avaient fait jusque-là un épouvantail pour la cour de Rome, il prétendait en faire, lui, un épouvantail pour les rois. Tous ceux qui avaient profité des désordres de l'Église ou en avaient introduit de nouveaux, tous ceux qui s'étaient ingérés, de près ou de loin, dans les affaires ecclésiastiques, tous -ceux, enfin, qui avaient favorisé ou toléré la Réforme, — il ne parlait de rien moins que de les faire juger et condamner par le futur concile ; et quoiqu'on ne vît guère comment il s'y prendrait pour exécuter ces condamnations, une telle menace ne laissait pas que d'effrayer. Était-ce, comme quelques-uns le disaient, une simple ruse pour ôter aux princes l'envie de revoir l'assemblée sur pied ? Nous ne le pensons pas. Avec son imagination impétueuse, avec l'idée qu'il se faisait des droits et dfr la position d'un pape, pourquoi ne se serait-il pas mis sérieusement dans l'esprit de faire du concile un tribunal contre les rois? En attendant, ceux-ci, comme tou-

ill HISTOIRE DO CONCILE DE TRENTE

jours, se lavaient de leur mieux dans le sâiig des héré-:. tiques. Philippe II consolidait l'inquisition en Espagne,, et allait dévotement respirer, avec sa cour"; la fumée des bûchers. Henri, ou plutôt son parlement, repoussait l'inquisition ; mais il tenait à prouver, par le nombre et la cruauté des supplices, que l'Église n'y perdrait rien.

Et ce n'était pas seulement au droit de juger ou de faire juger les rois que prétendait l'irascible pontife. Les royaumes, l'empire même, n'étaient que des dons du Saint-Siège ; et cette vieille thèse, qu'on avait pu croire oubliée, était ouvertement reprise dans ses discours et ses bulles. Henri VIH avait érigé l'Irlande en royaume. L'érection est nulle, dit le pape ; au pape seul le droit d'ériger une province en royaume , comme de faire d'un royaume une simple province. Si la reine Marie veut âtre reine d'Irlande, qu'elle le soit par lui. Marié en fait la demande ; le pape accorde. Gharles-Quint ayant abdiqué, l'empire passe à Ferdinand. Alors, voici venir de Rome un manifeste furieux. Au pape seul, dit Paul, le droit de nommer l'empereur. Ce droit, les» papes ont bien voulu le concéder aux électeurs, mais en cas de mort seulement, et non en cas d'abdication. L'élection faite est donc nulle ; le pape donnera l'empire oi qui bon lui semblera. Il ne s'engage à rien ; pourtant, si Ferdinand s'empresse de réconnaître qu'il n'est pas légitimement élu, qu'il a eu tort de se laisser élire, le choix pourrait tomber sur lui.

Quand Ferdinand eût été d'humeur à céder, les électeurs ne l'auraient pas souffert, et ils auraient plutôt nommé un autre empereur, La mort de Gharles-Quint (21 septembre 1558) parut d'abord devoir simplifier la

iiuestion ; mais Paul n'était pas homme à profiter d'une porte de derrière, quelque grande qu'elle s'ouvrît et quelque honorable qu'on la lui fit. Nulle a été l'élection de l'empereur, nulle elle restera, tant que le droit du pape n'aura pas été formellement reconnu.

^ On reprit alors l'offensive sur le terrain du concile. Ferdinand en parla, en pleine diète, dans le même sens que jadis son frère, et comme d'une digue à opposer aux envahissements romains. Bien plus, sans dire absolument que les décrets déjà, publiés seraient comme non avenus, on laissa exprimer par les protestants l'idée quïl s'agissait d'un concile tout nouveau, convoqué, dirigé sur un tout autre système, tel, en un mot , qu'ils pussent offrir de s'y soumettre. On ne put cependant s'entendre assez pour rien conclure ; mais, peu après (avril 1559), la France et l'Espagne ayant fait la paix, ûjQ des articles du traité portait que les deux rois allaient travailler de concert h la reprise du concile.

Moins menaçant pour le pape que les résolutions qui avaient failli sortir de la diète, cet accord n'en était pas moins un dur échec. Paul se voyait débordé; il périssait de chagrin et de colère. L'Allemagne avait rompu toute relation avec lui, et, les bras croisés, attendait sa mort. L'Angleterre, délivrée de Marie, venait de se déclarer protestante, non pas, cette fois, en paraissant obéir à un prince, mais avec un entraînement presque unanime. La France pouvait, au premier jour, en faii'e autant ; elle était plus mûre pour la Réforme que ne l'avait d'abord été plus d'un pays devenu protestant. L'Italie, l'Italie même était profondément entamée ; il n'y avait pas de ville où n'existât, plus ou moins connu, plu§ ou moins caché, un noyau calviniste qui

pouvait devenir, au premier choc, le centre d'une Église anti-romaine.

Dans cette extrémité, Paul se cramponnait à l'inquisition comme à la seule et dernière planche de salut pour ; l'Église et pour lui. En public, en particulier, dans.ses^ discours, dans ses lettres, partout, il ne pouvait plus parler d'autre chose. Les ambassadeurs lui mettaient journellement sous les yeux la liste des exécutions ordonnées par leurs maîtres ] c'était le seul baume à verser sur les plaies de son orgueil. Jamais plus épouvantable réseau de persécutions et de tortures n'avait enlacé l'Europe. Gomme ce tyran de l'antiquité, qui faisait ouvrir le ventre à des esclaves pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles, les bûchers semblaient ne brûler que pour entretenir au loin un peu de chaleur et de vie dans les membres glacés du misérable Vieillard. Il expira enfin... Et ses derniers regards erraient encore sur des bulletins de supplices ; et ses dernières paroles avaient été pour recommander l'inquisition, comme un père près d'expirer recommande sa fille h ses amis.

Et au milieu de cette effroyable période, qui avait commencé bien avant lui, qui devait durer bien aprèslui, parmi les trente ou quarante mille victimes livrées . ou promises aux flammes romaines, il y en a une qui s'échappe.... Une qui sera brûlée à Genève au lieu de l'être à Lyon, à Paris, à Bruxelles, à Madrid, à Vienne, partout enfin où Rome l'aurait eue en sa puissance ; une, d'ailleurs, dont le supplice eût paru, nous ne dirons pas juste, mais certainement plus juste que toutes les autres, tant il y avait eu de hardiesse chez cet homme.... Et voilà les historiens de Rome qui s'en vont criant d'âge

en âge contre l'auteur dé la mort de Servet!.... Ah! plût à Dieu que la Réforme pût l'arracher de ses annales/ cette funèbre page! Mais si ceux qui la lui reprochent commençaient par ôter des annales de leur Église toutes les pages de ce genre, combien le livre gàrderait-il de feuillets?

Entrés en conclave au bruit des émeutes qui mutilaient et traînaient par la ville l'image abhorrée de Paul IV, les cardinaux sentaient qu'un second règne de ce genre serait, au dedans comme au dehors, la ruine de la papautéi Ils s'entendirent donc sans trop de peine sur les engagements à prendre avant dé procéder à l'élection, et, comme, dans les précédents conclaves, la convocation d'un concile se trouva en première ligne.

Malgré cette unanimité dans les opérations préliminaires, il leur fallut plus de trois mois pour tomber d'accord sur le choix d'un pape. Enfin, la nuit de Noël (1559), les suffrages se réunirent sur Jean de Médicis, qui prit le nom de Pie IV.

Avec des allures plus décentes et un esprit plus calme, le nouveau pape ne ressemblait que trop, au fond, à son déplorable prédécesseur. Dès les premiers jours de son règne, s'il se montra disposé, parce qu'il l'avait promis avant d'être élu, à reconnaître Ferdinand pour légitime empereur, il faillit tout gâter en exigeant de sa part des compliments dont les termes eussent implicitement

Sanctionné toutes les prétentions de Paul, Après de . longs pourparlers, l'ambassadeur Scipion d'ATco consentit à outrepasser quelque peu la lettre de ses instructions. On rédigea une formule qui, sans trop blesspr l'empereur, pouvait ne pas blesser l'orgueil du pape. Ferdinand blâma sou ambassadeur, mais ne jugea pas àpropos d'aller jusqu'à un désaveu ofBciel.

Quant au concile, Pie l'avait aussi promis, et il n'allait pas jusqu'à dire, comme avait fait Paul IV, qu'un pape ne saurait être lié par les promesses d'un cardinal; mais, plus il y pensait, plus il y voyait de difficultés et de dangers. Il comprenait pourtant qu'en s'y montrant" opposé, outre qu'il manquerait à sa promesse, il n'éviterait ces difficultés que pour s'en attirer d'autres, eë's dangers que pour en courir de plus grands peut-être':* ? Plus donc il aurait eu l'air, pensait-il, d'entrer dans' l'idée des princes, mieux il serait placé, plus tard, pour en montrer les inconvénients. Enfin, il voyait bien que la question devait se vider une fois,. et il avait assez de confiance en lui-même pour ne pas vouloir à tout prix léguer à un autre les hasards de la bataille. Aussi le comte d'Arco fut-il agréablement surpris lorsque, dès sa seconde audience, le pape lui parla du concile comme d'une chose toute simple et toute décidée.

Cependant les mois se passaient ; le pape renouvelait à tout propos sa promesse, et se mettait peu en devoir de l'exécuter. En France, où le concile était surtout envisagé, à tort ou à raison, comme un remède aux hérésies, les progrès journaliers de la Réforme indisposaient vivement les catholiques contre .les lenteurs de Pie IV. (( L'incendie est à Paris, disait l'évêque de Valence, Jean de Montluc. Nous avons les eaux de la Seine,

et nous attendons celles du Tibre ! » L'idée d'un concile: national, 'tant de fois mise en avant, abandonnée, r,eprise, abandonnée encore, finit par séduire tous les esprits ; avant même d'avoir rien décidé sur les foimes, oh.en fixa l'ouverture, à tout hasard, au 20 janvier 1561. -r- Henrill était mort. Sa veuve, Catherine de Médicis, gouvernait au nom de François II.

Quoiqu'on n'eût pas eu l'intention d'offenser le pape, on s'inquiétait assez de savoir comment il prendrait la chose. Il la prit effectivement si mal, qu'à moins de rompre avec luiy cequi, dans les circonstances actuelles et en face de la Réforme, eût été une folie, on vit bientôt qu'il était inigossible d'y persister. Ce qui le choquait presque autant que la convocation du concile national, c'était 4' amnistie, accordée aux protestants soulevés du Eanguedoc et du Poitou. « Qu' est-il donc, votre roi, disait-il" k l'ambassadeur français, qu'il s'avise de pardonner les péchés commis contre Dieu? Est-il étonnant que la-cplère de Dieu s'appesantisse sur un pays où l'on foule ainsi aux pieds l'autorité du Saint-Siège et des saints' canons ! )) En même temps, Philippe II faisait supplier la régente de retirer la malencontreuse convocatioUj ou, du moins, de la laisser sans effet. On céda. L'idée parut abandonnée; mais cette condescendance même donnait à la France catholique le droit d'exiger du pape qu'il ne lui fît pas attendre le remède dont elle espérait son salut.

Avait-il compris qu'un concile ne servirait de rien contre les progrès de la Réforme, ou n'était-ce encore, chez lui, qu'antipathie et défiance? Nous ne pouvons le dire ; mais, malgré tant d'instances, il ne se pressait pas davantage. « Les Français s'impatientent, dit-il enfin ;

eh bien, qu'ils commencent par s'emparer de Genève, puisque c'est le foyer de la contagion. » Et aussitôt ses nonces sont chargés de proposer simultanément- cette entreprise au roi de France, au roi d'Espagne et ;au duc de Savoie.

Gemment se faisait-il, en effet, que Genève fût encore debout? Depuis près de trente ans qu'elle s'était déclarée pour la Reforme, elle avait audacieusement offert un asile à tous les proscrits. .La France était inondée de ses missionnaires et de ses livres. Sans s'arroger, en droit, aucune suprématie, elle n'en était pas moins devenue, en fait, la métropole et la Rome de tout le protestantisme occidental. C'était, sans contredit, un spectacle unique dans l'histoire, que^celui d'une république de vingt-cinq mille âmes bravant impunément, à la fois, plusieurs États dont chacun n'aurait eu, ce semble, qu'à souffler sur elle pour la briser. La conservation de Genève, au seizième siècle, est un fait peut-être plus extraordinaire, eu soi, que la conquête successive de l'Italie et de l'Europe par la république romaine, petite ville aussi à ses débuts ; et quand elle se vante d'avoir été providentiellement gardée, ses plus grands ennemis ne sauraient nier qu'elle n'ait eu mille raisons de le croire.

Ce qu'ils ne sauraient nier non plus, c'est l'invincible confiance qu'elle avait en la bonté de sa cause et en la

protection de ©feu. « C'était David devant Goliath, » dit son vieux chroniqueur- Roset; mais devant un Goliath d'autant plus à craindre, qu'il faisait briller l'or en même tèinps'que l'épée. En 1559, l'évêque deMondovi, Alardet, vient à Genève. G' est le duc de Savoie^ Emmanuel- Philibert, récemment' monté sur le trône, qui veut essayer si- les paroles réussiront mieux que les armes. Alardet est admis devant le conseil de la cité. ((Quelle vieU.. dit-il. Quoi! toujours au guet.! Personne, dans cette ville que j'ai vue jadis si florissante, personne qui ait deux mille éçus vaillant. Ah ! qu'il en irait autrement si vous aviez pour appui la fleur des capitaines, le prince le plus maghifique du siècle ! » — ((Le prince est graiid, répjondent Messieurs, de Genèw, mais Dieu est encore plus' grand. » Et l'évêque s'en va comme il est venu, (( grâce aux intrigues d'un nommé Calvin, » dit tin chroniqueur savoyard.

Cette fois donc, h la voix de Pie IV, c'était avec l'épée que GOiiaith devait venir. ((C'est dans soïa nid, écrivait le pontife (43 juin 1560), qu'il faut étouifer la couleuvre. Ii'ârgent vous manque-t41? Vous êtes autorisés à lever, pour la guerre sainte, dés décimes sur vos clergés. Le premier, j'ai préparé ma gendarmerie et vingt mille écus*. » Des trojs États conviés à laruine de Gehëve, il n'en était aucun qui n'eût depuis longtemps jeté sur elle un œil de colère et de convoitise. Les ducs de Savoie bavaient cessé de la revendiquer comme une portpin de leur héritage ; l'Espagne eût été heureuse de la joindre à ses possessions de Franche -Comté; la France y voyait un poste important entre la Savoie et

* J. de MuIIer, Hist. Suisse, 1. X.

22 HISTOIRE Dn CONCILE DE TRENTE

les possessions espagnoles. Rien de plus facile que de s'unir pour la prendre ; mais ensuite, h qui la donner? Cette question, qui l'a sauvée jusque-là, va la sauver encore. Le pape n'aura réussi qu'à, dresser un rempart de plus autom' de ce repaire qu'il signalait à la haine et à la cupidité des rois. Invités collectivement à Cette guerre sainte, les trois princes vont se considérer, comme liés par une espèce de traité offensif.^ GËacùn d'eux perd, en quelque sorte, le droit d'attaquer seul; il ne pourrait prendre Genève que les autres ne réclamassent. Et Genève vivra ; et ce sera en vain, toujours;^en vain, que le pape et les siens pousseront à sa ruine.. En vain Dubartas s'étonnera-t-il que les souverains la laissent vivre, semblables, dira-t-il, à ces paysans •-' .

... Dont les mains inutiles Laissent pendre, l'hiver, un touffeau de chenilles Dans une branche sèche, au faîte d'un pommier;

en vain François de Sales, l'évêque titulaire de là cité rebelle, indigné de la voir comprise au traité de paix entre Henri IV et le duc, écrira-t-il que « c'est imê tache honteuse sur cette heureuse paix, dont les iinpies ne devraient pas jouir * ; » en vain s'écrierart-il une autre fois : « Genève est aux diables ce que Rome est aux anges. Tous les catholiques , surtout le pape et les princes, doivent apporter tous leurs soins pour que cette Babylone soit convertie ou détruite 2; n — l'humble Babylone vivra... et si elle doit périr un jour, c'estm'elle aura fini sa tâche.

i Lettre à Clément VIIL 2 Mémoire au pape.

L'appel du pape n'avait donc rien produit ; il n'en cacha pas|^n dépit. Puisque ce n'était pas par humanité ni par tolérance- que les trois souverains allaient respecter' Genève, la cour de Rome avait raison de trouver peu honorable que des princes catholiques osassent inettre à ce point la politique avant la religion, les intérêts de leur gloire avant ceux de leur foi ; mais il aùrjiit^fàllu que le pape eût lui-même un peu moins l'air d'eîf faire autant, et de ne parler de Genève que pour ne pas parler de Trente. (( Plus nous allons avant, écrivait à cette occasion la régente*, plus il se descouvre que l'on ne procède au faict du concile général que par mines et apparences, et avec infinies longueurs et desguiseinens. » ■

Renonçant donc à l'espoir d'opérer une diversion, le pape fait appeler tous les ambassadeurs présents à Rome. Il leur' enjoint d'annoncer k leurs cours que la bulle de convocation paraîtra sous peu ; il ajoute qu'après avoir passé en revue un grand nombre de villes, il n'en a point trouvé de plus convenables que Trente. Mais, s'il s'engage h convoquer le concile, il faut que les princes s'engagent, de leur côté, à en faire observer les décisions. Pourquoi ne fonneraient-ils pas, dès à présent, une espèce de confédération arinée , prête h. agir sans délai contre quiconque, prince ou peuple, refusera d'obéir? —

* Lettre à l'ambassadeur de France à Rome.

24 HISTOIRE DU eONGIÏ.E DE TRENTE

Idée très-simple, très-catholique surtout; mais manifestement impraticable ; vaine pâture à de nouveaux pourparlers et à de nouvelles langueurs.

Non-seulement on ne s'y arrêta pas, mais le choix du lieu souleva plus d'objections que jamais./cPhilippe nfut le seul prince qui s'en déclarât satisfait ; ençoredemàridat-il, comme en retour d'une grande coride^^ia|uîC€, la permission de lever un subside sur le clerg^^llspalne. lia cour de France objecta, comme toujours, qiie Trente était trop sous lamain de l'empereur; l'empereur, qu'elle était trop sous la main du pape, sinon en réalité, dumoins en apparence, et que c'était assez pour soulever lesipro^ testants contre tout ce qui s'y ferait*

Les deux cours, en outre, s'accordaient à direcpfe'iPfâlv lait un nouveau concile, non la reprise et l'achèvement de l'ancien. Ceci était plus grave, et n'allait àden tafms qu'à tout renverser. Aussi le pape n'hé^ait-il pas àïépondre qu'il se regarderait comme traître à l'Église, traître au Saint-Siège, s'il laissait mettre en question UH seul des points de foi précédemment décidés. Il avait raison. Dé la part des princes catholiques, c'était une éxtrava* gance et un crime que d'en faire la denlandé:#iimai& nous avons déjà montré combien ce fait est significâMf. Quatorze ans après la publication des premiers décrets, voilà des catholiques qui, sans les rejeter eux-mêmes, propo^ sent de les regarder comme non avenus. Qui soutien^ dirait, après cela, que le dogme de l'infaillibilité de l'Église fût alors admis dans le même sens et de la même manière qu'il l'a été depuis?

En attendant, l'idée d'un concile national reprenait faveur en France. Dans un grand conseil tenu à Fontainebleau (21 août), l'évêque de Valence reproduisit son

avis et y insista fortement ; l'arelievêquede 'Vienne (en Dauphiné) Charles de Marillac, parla vivement dans le même sens. Les protestants étaient|)our ce concile , non qu'ils en attendissent quelque bien ni qu'ils fussent disposés à's'y soianettre, mais dans la conviction que ce serait une rupture avec Rome, et, par cela seul, un grand pas vers^^çpNjoligny, leur organe dans le conseil , se borna doii^èi^exposer leurs demandes et leurs plaintes. Hs'exprîma en homme grave et en sujet soumis; mais l^^isimplicité de ses paroles ne faisait que mieux ressort tlir l'immensité des ressources dont son parti commenp^à disposa*. Le duc de Guise et le cardinal de Lorrainey organes du catholicisme extrême, ne répondirent ^ù^nJ^oUicitant des mesures de plus en plus rigoureuses. Pourvoi «n concile en France ? Pourquoi même un concile général? Pouvait-on douter que les opinions protestantes ne fussent des hérésies, depuis longtemps condamnées par l'Église? — Ils disaient vrai. Au point de vue dogmatique, un concile quelconque ne pouvait être qu'inutile. Les catholiques savaient bien qu'ails condamneraient; les protestants, qu'ils seraient condamnés. Sur ces représentations, on prit un milieu. Ce fut de convoquer leà évêques du royaume, non en concile, mais pour délibérer sur la convenance d'en tenir un.

Cette prétendue assemblée préparatoire ressranblait tellement à celle dont on paraissait se désister, que c'était, pour le pape, à peu près tout un ; et comme il s'agissait toujours de la réunir le 20 janvier, il comprit que sa bulle devait absolument paraître avant cette époque. Pallavicini amoindrit autant qu'il le peut l'influence de la crainte sur cette détermination du pape ; mais les détails qu'irrapporte lui-même ne laissent aucun doute à

cet égard. On peut en voir d'autres, non-seulement dans Sarpi et dans De Thou, mais dans un recueil de'^pièces v du temps % publié h Gotha il y a un siècle, fort inconnu, et qui jette un jour précieux sur plusieurs piiarties de l'histoire du concile. C'est là que^ dans «une lettçe dû cardinal Borromée au cardinal Hôsius, évêqùe de War^ mie, nous avons trouvé, entre autres aveux ,, celui-ci-: (( Considérant quel scandale ce serait pour toute la-ëïirë^ tienté, Sa Sainteté a résolu deprévenir ce concilé^iiatiônal par la célébration d'un concile général et œcuménique 2. » Ce prétendu scandale universel n'eût guère scandalisé, en ce moment, que la cour de Rome ; et qui, pouvait prévoir où s'arrêterait la contagion?

11 s'agissait de rédiger la bulle. Une commission se* mit h l'ouvrage. Parmi tant d'intérêts et de susceptibilités, contraires, ce n'était pas peu de chose que d'arranger un écrit qui les blessât le moins possible, et il fallait,, avant tout, trouver moyen de ne pas s'expliquer sur la question de la continuation du concile. Après bien des tâtonnements, on y arriva, mais non sans d'étranges détours. Pallavicini, selon sa coutume, nie le fait en gros' et l'avoue ensuite en détail. Après une courte analyse de la bulle : «De cette manière, dit-il, on écartait lé terme odieux de continuation, mais on mettait l'équivalent.-» L'équivalent y était sans aucun doute, et la suite montra assez que le" pape avait bien entendu l'y mettre; mais c'est pourtant un curieux chef-d'œuvre/qu'une bulle de plusieurs pages, après laquelle on pourrait, supposé

* Tabularium Ecclesiœ Romanœ, par Salomon Gyprianus.

2 Considerans Sua Sahctitas quanti id scandali universo populo christiano esset, decrevit celebratione universalis œcumeni-" cique concilii nationale illud prasvenire.

'#■■ ■■ ^ <*sç

que l'histoire eh-fût perdue, se demander s'il s'agit d'un concM à continuer ou à recommencer. ^ ^

Quant à la- question du lieu, comme il fallait absolument la trancher, on eût soin de faire entendre d'avance aux principaux opposants que le choix fait n'était que

-'*i, '^' '■'■s. *éÈ^' ■*■

provisoire,'étque,^une fois l'assemblée à Trente, rien ne l'empêcherait de se transporter ailleurs. Au fond, le choix du pape était invinciblement arrêté. Dans la nouvellé^fiase où l'affaire venait d'entrer, il ne pouvait plus désirer ime translation, même à Bologne, même à Rome, car elle aurait rendu de plus en plus difficile, si ce n'est impossible, la liaison qu'il fallait arriver à établir entre les anciennes sessions et les nouvelles. Ce n'était qu'à Trente qu'on pouvait désormais avoir la continuation et la clôture du concile de Trente.

Au reste, il y avait longtemps qu'on aurait dû le sentir. Cette translation à Bologne, si ardemment dé^reè, si vivement soutenue, — qui ne voit ce qu'elle aurait pu avoir de fâcheux, dans l'avenir, pour l'autorité du concile ? Si les décrets étaient partis, les uns de Trente, les autres de Bologne ou d'ailleurs , ils auraient beau avoir, légalement, le même poids^ l'ensemble n'aurait pas cette imposante unité que le concile dé Trente a revêtue aux yeux de ceux qui n'en savent pas l'histoire. Le vulgaire ira-t-il chercher s'il s'est écoulé dix ans entre le décret sur l'Eucharistie et le décret sur la Messe, deux décrets si intimeinent liés? Saura-t-il que, dés soixante-dix évêques qui ont voté le premier, quatre ou cinq seulement ont concouru à la rédaction du second? Ê'un comme l'autre, c'est « le Concile de Trente, » et on ne va pas plus loin.

Cependant cette bulle, si laborieuse)Me|t dressée pour ; contenter tout le monde, ne contentait personne. Les princes s'obstinaient, chacun pour soi, à ne tenir aucun; tr compte des difficultés dans lesquelles le pape i s? était trouvé. L'empereur et la cour de France allaient jus-^ qu'à demander une autre bulle, où il fût question, d'jm concile entièrement nouveau ; le roi d'Espagne se plai' gnait, au contraire, qu'on n'eût pas eu le courage d'an'/ noncer clairement la continuation de l'autre ; les protestants, enfin, avaient assez dit et redit qu'ils ne voulaient ni l'ancien, ni un nouveau du genre de l'anciénf De là des pourparlers sans fin, qu'il serait inutile de raconter en détail. La bulle avait été publiée le 29 novembre ; elle fixait l'ouverture au jour de Pâques 1561. Pâques était venu, et on ne s'entendait pas mieux' qu'à Noël.

Le pape avait néanmoins nommé ses légats. Il n'en désigna d'abord que deux, savoir Hercule de Gonzague, vulgairement appelé le cardinal de Mantoue, et le cardinal Du Puy, de Nice. Quatre autres furent nommés plus tard : c'étaient les cardinaux Hosius, Seripandi, Simo- ,netta et Altemps ; ce dernier, neveu du pape. La présidence était donnée au cardinal de Mantoue.

Arrivé à Trente le surlendemain de Pâques, Iej)résident n'y trouva que neuf évêques, tous italiens. —Laissons-les tenir à huis clos quelques conférences préparatoires, et voyons ce qui se passait ailleurs.

François II était mort le 5 décembre, et Charles IX son frère lui avait succédé, sous la régence de sa mère et àvL-iéi de Navarre, Antoine de Bourbon. Une assem-

;^-AC y-if- - *

blée'des États-G^éraux , tenue peu après à Orléans, n'avait servi qu^à mettre au jour les divisions du parti catholique, La noblesse et le tiers-état avaient déclamé colQtre le clergé ; le clergé n'avait pu attaquer les pro' testants sans attaquer ceux qui, sans l'être, se faisaient si peu 'de scrupule d'être d'accord avec eux en tant de choses. Or, ces demi-'protestants étaient tous les jours plus, nombreux. Les États d'Orléans avaient été presque unanipaes à voter des résolutions qui furent, il est vrai, jpfeui et mal exécutées , mais dont la hardiesse est un symptôme curieux du chemin que l'on avait fait, sans le vouloir, dans les voies de la Réforme. L'assemblée avait demandé que les évêques fussent élus par. le clergé, avec intervention d'un certain nombre de nobles et d'électeurs du tiers-état ; que l'obligation de la résidence fût absolue; que les censures ne fussent plus prononcées que pour scandales publics ; que les vœux monastiques ne pussent être reçus qu'à vingt-cinq ans pour les hommes et à vingt pour lès femmes , etc. , etc. Quant aux questions de dogme ou touchant au dogme, une lettre de la régente, écrite au pape en août 1561, nous montre assez combien les deux partis, malgré leurs haines croissantes, étaient réellement près de s'entendre. Catherine y demandait, avant tout, la Gène sous les deux espèces et la célébration du culte en langue vulgaire, On conserverait la messe, mais sans l'adoration de l'hostie, ce qui équivalait presque à l'abandon de la transsubstantiation. On renoncerait au culte des images ,, comme inconnu dans les premiers temps de

30 HISTOIRE DtJ CONCILE DE TRENTE

l'Église, et défendu parle second cOHimandèiiïent de Dieu. On rétablirait le Baptême dans son ancienne simplicité. On abolirait toutes les cérémonies dont l' origine apostolique ne serait pas suffisamment démontrée^ Enfin, comme la régente terminait en signifiant au pape la convocation du colloque de Poissy, que l'on savait bien être, à ses jeux, un attentat à ses droits, cette lettré, malgré la politesse des formes , était bien près d'équivaloir à la négation de la suprématie romaine;

Nous ne pouvons savoir jusqu'à quel point c'était là l'exacte expression des sentiments de la reine ; mais un tel écrit ne partait évidemment pas d'uu esprit ni d'un cœur bien profondément catholiques. Plus on étudié* l'histoire de ces temps, plus on est convaincu que, si les idées de la Réforme avaient pu fermenter encore huit ou dix ans sans que la politique s'y mêlât et que les grands les compromissent par leurs rivalités et leurs intrigues, la France était perdue pour Rome. Catherine de Médicis a pu vouloir la Saint-Barthélémy par haine pour les réformés ; mais, après cette lettre, elle ne peut l'avoir voulue par haine réelle pour la Réforme.

Assez d'auteurs ont raconté le fameux colloque de Poissy. Nous n'en dirons que ce qui a trait à notre histoire.

C'était malgré le pape, mais de l'avis des évêques, qu'il avait été convoqué ; c'était malgré le pape et les évêques que la cour y avait appelé des protestants. Dès

la première, séance, les maximes gallicanes s'y produisirent, par l'organe du chancelier de l'Hôpital, avec une frânchise.dont le retentisseinent allait effrayer et comme étourdir la cour de Rome. Le chancelier débuta par poser en principe ce que les papes avaient toujours regardé ou comme une hérésie, ou comme une dangereuse et coupable erreur, savoir que, à défaut d'un ..concile général, c'était pour tous les princes un droit et un devoir ,;de subvenir, cha:cun chez, soi, dux besoins et aux défauts de l'Église. « Et quand il y aurait, à l'heure même, un concile général, serait-ce une raison pour renoncer:^à la présente assemblée, ou à telle autre, que lé roi pourrait intimer dans le même but? Non. Un concile général se composerait, en majorité, de gens étrangers à la France, incapables, par conséquent, de bien- app'récier les vœux et les besoins du royaume. N'a-t-ôn pas vu, sous Charlemagne, plusieui's conciles •en même temps? N'a-t-on pas vu un concile général, celui de Rimini, où avait triomphé l'Arianisme, condamné en France par un synode que présidait Hilaire de Poitiers? Et c'est la doctrine de ce synode qui, en dépit du concile général, est devenue celle de l'Église. » Le chancelier croyait-il, de bonne foi, n'attaquer que le pape ? Les protestants ne pouvaient certes rien dire de plus fort contre l'Église elle-même ; dans nos remarques générales sur l'infaillibilité, nous avons cité ce même fait d'Hilaire de Poitiers anathématisant le pape. Si l'on avoue, — et comment le nierait-on? — que le colloque de Poitiers a eu raison contre le concile de Rimini, approuvé par un pape, le premier colloque venu peut espérer d'avoir raison contre le concile de Trente.

Après un tel discours, les protestants avaient beau jeu; et ils auront toujours beau jeu avec les gallicahs, pour peu qu'ils les pressent, Aussi, ^malgré^^s efforts des prélats, de la reine et du chancelier lui-même, pour qu'ils ne parussent à Poissy qu'en qualité d'accusés, la simple déduction de leur foi et de leurs griefs les posait en accusateurs et en juges. Bèze, leur orateur *, avait beau modérer ses termes ; il ne dépendait pas de lui que ' tout ce qu'il disait ne portât coup. Parlait-il des persécutions exercées contre ses frères? C'était leur sang qia criait par sa bouche contre les auteurs de tant decar- ^ages, et la victime est toujours éloquente lorsqu'elle ^àrle en face à ses bourreaux. Se taisait-il sur ces effroyables scènes? Il avait l'air de pardonner, et il n'en était que plus fort. Attaquait-il le clergé? Il ne faisait guère que répéter ce qu'on avait dit aux États .d'Orléans ; et ce cardinal de Ferrare, qui représentait le pape au colloque, c'était un fils de Lucrèce Bor^a! Exposait-il sa doctrine? Elle était toute mêlée de choses dans lesquelles il se sentait appuyé par les deux tiers de la cour et du parlement. Aussi était-il éisouté avec une attention aussi ilatteuse pour lui que peu rassurante, pour les prélats. « A la mienne volonté que cet homme eût été muet, ou que nous eussions été sourds I » — dit le cardinal de Lorraine à ses intimes. Mais Bèze avait parlé. Personne n'avait été sourd; il fallait répondre. Le cardinal, au grand déplaisir de plusieurs prélats, qui estimaient que ce serait déroger, avait déclaré qu'il s'en chargeait ; mais , pour ne pas paraître disputer,

1 Ils étaient quatorze ministres.— Du côté des catholiques, il y avait cinq cardinaux, quarante évoques et une vingtaine de docteurs.

luifXîardinal et prince, avec un hérétique de néant, il fit ce que font encore beaucoup de champions du romanisnïe, établissant très -bien, ex professa, certaines théories^^ certains faits, et se moquant des objections, comme si une seule objection non résolue ne suffisait pas ppur^abattre tout ce qu'on aura élevé, en théorie, de plus beau gt de plus serré. Nous l'avons assez dit ailleurs : en présence delà plus petite erreur sur quelque point que ce soit, que devient le plus magnifique exposé du système romain sur l'autorité et l'infaillibilité de l'Église ? Le cardinal frappait à faux ; des théories lier sauraient réfuter des faits. Forcé, d'ailleurs, de se-$

' • lis "rw^'

tenir sûr le terrain glissant des idées gallicanes, il arri-^ vait à chaque instant au bord des questions les plus délicates. Gomment soutenir, en même temps, et l'autorité^.du pape et ces libertés que le pape n'avait jamais reconnues ? Comment parler au nom de l'Église universelle, quand on se prétendait en droit de contrôler les décrets d'un concile général? Comment mettre en avant la nécessité d'un chef dans l'Église, quand tout le monde savait que cette assemblée même avait été convoquée malgré lui? — Et tout ce que nous disons du colloque de Poissy, on le dirait de la fameuse assemblée du clergé sous Louis XIV. Comme le cardinal de Lorraine en 1561, Bossuet, en 1682, avait besoin de plus d'habileté pour ne pas avoir l'air de démolir Rome, qu'il n'en avait jamais montré pour attaquer Genève.

Or, à Poissy, il y avait un homme à qui le gallicanisme n'était guère moins odieux que la Réforme. C'était le fougueux Lainez, bientôt après général des jésuites, et alors attaché au cardinal de Ferrare, légat du pape auprès de Charles IX. La convocation du colloque

n'avait pas eu de plus grand adversaire que lui. -Il'n'y assistait qu'en gémissant ; la défaite la plus, complète des docteurs calvinistes ne lui eût pas fait idigère'r l'affront d'une assemblée tenue sans le pape et malgré le paîpe. Enfin, il éclata, mais contre la reine et la cour plus encore que contre Bèze. Les protestants, en furent quittes pour s'entendre appeler renards, serpents et singes; la cour fut longuement et catégoriquement censurée pour avoir fait brèche à l'Église, en se mêlant de ce qui ne la regardait pas. On se tut. A moins d'une rupture éclatante, que pouvait-on répondre? Il fallut :, encore se résigner aux louanges dont Pie IV combla son bouillant champion, tandis qu'il menaçait d'excommunier le chancelier et prenait presque la défense d'un certain Tanquerel, condamné par le parlement pour avoir soutenu que le pape peut déposséder les princes rebelles à l'autorité de l'Église. En somme, il 'mut avouer que l'unité romaine, dont on s'est fait depuis un . si terrible argument, ne devait pas frapper beaucoup les anti-i'omains de cette époque. Quand; les tâtonnements de Trente ne leur auraient pas montré combien il s'en fallait qu'elle fût réelle, même dans les choses de foi, — quelle valeur pouvait-elle avoir, à leurs yeux, ' chez des gens si profondément en désaccord sur la constitution, le siège, l'essence même du pouvoir qui était chargé, disait-on, de l'établir et de la garder? Ce désac- , cord lui-même pouvait-il être considéré comme en dehors des choses de foi? — Nous retrouvons ici, mais en action, tous les arguments de notre premier livre. Toutes les fois que les papes ont osé appeler ou faire appeler le gallicanisme une hérésie, ils l'ont fait ; toutes les fois qu'il leur a convenu de soulever quelque haine contre

la France et les Français, c'est comme hérétiques qu'ils les ont peints aux populations fanatisées. En Italie, en Espagne, dans les colonies espagnoles et portugaises, hérétique et Français étaient synonymes. Des héros de la Saint-Barthélémy vont s'établir en Amérique. Tout couverts du sang protestant, que sont-ils aux yeux des ultramontains du Nouveau - Monde ? Des hérétiques. Philippe V monte au trône d'Espagne. Il a. assisté aux dragonnades ; il arrive sous les auspices de celui qui les ordonna, et qui se croit le plus zélé catholique de l'Europe, le fils aîné de l'Église, mi second Théodose, enfin, comme le lui %dit Bossuet. Aux yeux de ses nouveaux sujets, qu'est-il? Un hérétique. Qu'il aille k Naples, et le sang de saint Janvier refusera de se liquéfier, parce que le miracle ne saurait avoir lieu, diront les^prétres, là oiî régnent des hérétiques. Jusque dans les guerres de notre siècle, jusqu'en 1823, lorsque la France officielle était plus catholique que jamais, mais gallicane^ -^ c'était sur un sentiment d'horreur religieuse, plus encore que sur celui de l'indépendance nationale, que l'Espagne appuyait sa résistance à l'intervention ■française.

Pour en revenir au colloque, ce fut aussi en Espagne que le gouverngment et le clergé furent le mieux d'accord à en blâmer les auteurs. Philippe ne s'en tint pas là. Les divisions de la France le préoccupaient vivement ; il y avait longtemps qu'il désirait s'en mêler. De làcette interv ention fatale, qui devait aboutir aux folies et aux horreurs de la Ligue. Il commença par se plaindre des dangers résultant pour ses états, disait-il, du voisinage d'un royaume oii les intérêts de la foi étaient si mal e:ard(4.s : il saurait fairp. fin sorte aue. anrfts avoir

pris tant de peine pour extirper d'Espagne les dernières racines de l'hérésie, il ne fûtpas forcé de la voir fleurir à ses portes. Il ne s'expliquait pas ; mais on en savait assez pour le comprendre. Deux mois av^nt le colloque, on -avait saisi k Orléans une espèce de requête à," lui adressée au nom du clergé de France, et cet écrit, malgré l'ambiguité des termes, concluait assez clairement à la nécessité d'une intervention armée. Quoique le clergé, en corps, n'en fût pas complice, tant de ses membres s'y trouvaient compromis, que le gouvernement fit cesser les informations; ne pouvant punir, il aima mieux ignorer.

Philippe II était donc assuré de sympathies puissantes ; on en eut plus tard assez de preuves. Dans le clergé romain, les intérêts de l'Église et de Rome vont nécessairement avant ceux de la patrie. Ce n'est que pai' inconséquence, et en s' exposant à se voir dans les positions les plus fausses, qu'un prêtre peut être un Français, un Allemand, et, ea général, un citoyen. Que cette heureuse inconséquence soit fréquente ou rare, . c'est une question délicate que nous n'avons pasàexarminer ; la réponse, d'ailleurs, devrait varier beaucoup, suivant les temps et les lieux. Il y a des prêtres bons citoyens, grâce à Dieu, comme il y en a de, tolérants; mais, de même que ces derniers ne le sont et ne peuvent l'être qu'en désobéissant à lem* Église, de même, le seul prêtre conséquent et complet, c'est celui qui n'a d'autre patrie que Rome, d'autre souverain que le pape.

Cependant les évêques du colloque avaient envie d'accorder quelque chose, ou, s'ils n'en avaient pas envie, ils comprenaient qu'il paraîtrait étrange d'avoir appelé les protestants, dont on connaissait die reste toutes les opinions, pour ne leur rien accorder.

La' Cène sous les deux espèces avait le double avantage de ne pas être un point de dogme et d'exciter le plus vif intérêt. Lé concile n'avait pas tranché la question ; en consentant à l'ajourner, il avait permis de ne pas croire qu'elle fût irrévocablement décidée dans le sens romain. On arrêta donc que le pape serait prié de céder sur ce point. Quelques évêques pensaient même que le roi était compétent pour régler l'affaire par un édit ; mais on jugea plus prudent de ne pas s'engager dans ce mauvais pas.

Le pape répondit que cette demande lui avait déjà été faite par l'empereur ; que lui, personnellement, il y aurait consenti sans trop de peine ; mais que les cardinaux avaient été presque unanimes à lui conseiller de refuser. Pourtant, par égard pour la France, il les consulterait encore.

Un consistoire eut donc lieu (1 novembre) ; et nonseulement la demande ne passa pas, mais ce fut l'occasion des plus vives récriminations contre le pays d'où elle arrivait. Tout ce que le pape pensait, les cardinaux le dirent. On accusa hautement d'hérésie et la cour, et le parlement; et les évêques. Le cardinal de la Queva,

qui avait failli être pape, osa dire que si jamais, le pape consentait k cette innovation, il irait, lui, crier miséri-. corde sur les degrés de Saint-Pierre; c'était dire que le pape lui-même, à ses yeux, serait hérétique s'il donnait les mains k pareille chose. Le cardinal de Saint-Ange ajouta que, parce que les Français étaient malades, ce n'était pas une raison pour leur donner, en guise^de médecine, un calice plein de poison. Et comme l'ambassadeur de France lui demandait si les évêques des premiers siècles avaient donc été des empoisonneurs, puisqu'ils donnaient la coupe à tout le monde, ùn^autre répondit qu'elle était bien réellement empoisonnée ;p,our quiconque y participait la croyant nécessaire, puisque c'était nier, contre l'opinion de l'Église, que le corps du Sauveur fût tout entier dans le pain. -

Malgré cette unanimité, le pape hésitait ; il calculait avec frayeur les conséquences que pourrait iavdir son refus. Il voulut d'abord engager l'ambassadeur à retirer, la demande ; mais ce ministre répondit qu'il n'en avait pas le pouvoir. Alors, le pape imagine de s'en remettre au concile. Ce n'est pas, dit-il, qu'il ne se croie pleinement en pouvoir de prononcer ; mais, puisque le concile va s'ouvrir, pourquoi lui soustrairait-on un objet lié à des questions qu'il étudiera? Il promet, d'aillem's, de faire en sorte que ce point soit examiné un des premiers.

Malgré cela , la cour de France était moins disposée que jamais, soit à envoyer des évêques, soit à recdn-

naître, un concile auquel ils n'auraient pas pris part, A force de chicanes ëî de mauvais vouloir, elle avait fini par mettre le bon droit, presque la raison, du côté de la cour de Rome, car il y avait un an que le pape faisait sérieusement de son mieux pour que le concile fût en état de s'ouvrir. Quels que fussent, au fond, ses sentiments' et ses craintes, on ne pouvait plus lui reprocher ni négligence, ni tergiversations. L'envoi de six légats téinoigriaiit assez qu'il ne voulait plus reculer. Par ses soins, près de cent évoques étaient à Trente, c'est-à-dire un tiers de plus que dans aucune des anciennes sessions. .Sur ce nombre, à la vérité, il y avait beaucoup d'Italiens; mais ce n'était plus la faute du pape si les .étrangers s'obstinaient à ne pas venir. Il pensa donc qu'après huit mois d'attente sa responsabilité était à couvert, et on décida, en conséquence, que la première session aurait lieu le 18 janvier 1562.

La rédaction du décret d'ouverture était encore plus épineuse que ne l'avait été celle du décret de convocation. L'assemblée peut-elle éviter de s'expliquer? Il faut bien qu'elle se présente ou comme un nouveau concile, ou comme la continuation de l'ancien. Les évêqùes d'Espagne étaient fortement pour cette seconde alternative ; plusieurs menaçaient de se retirer si on cédait ou si on paraissait céder sur ce point. Les Italiens, pas plus qu'eux, n'avaient envie de céder ; mais ils comprenaient, comme le pape, qu'une explication nette amènerait d'Allemagne et de France les plus dangereuses protestations.

On trouva donc encore moyen de rester dans le vague. Ri'en n'est impossible en diplomatie ; mais c'était un triste début que de ne pas oser dire ce qu'on était II. " II*

Zl2 HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

unanimes h penser. « Vous plaît-il que le saint concile de Trente, œcuménique et général... soit célébré à, partir d'aujourd'hui, toute suspension étant levée, suivant Jla forme et la teneur des lettres de notre saint père'le pape, et qu'on y traite, en gardant l'ordi'e convenable, ce qui paraîtra expédient pour subvenir aux maux présents..., etc.? » Ainsi, toute suspension est /eye'e^ ce qui suppose, il est vrai, une convocation antérieure à la présente ; mais on ne dit pas que cette convocation ait rien produit, qu'il y ait eu des sessions, des décrets. On renvoie à, la bulle, et nous avons vu qu'elle ne disait non plus rien de précis. Tout cela, humainement, est peutêtre fort excusable ; faire autrement, c'eût été tout rompre. Mais ce décret menteur n'en est pas moins accolé à ceux qu'on nous dit saints et infaillibles ; le concile ne s'y donne pas moins que dans les autres le titre de saint, d'œcuménique, d'assemblé légitimement avec l'assistance du Saint-Esprit.

L'ouverture eut donc lieu. Cent-dix prélats en grand costume, accompagnés de leurs officiers, de leurs prêtres, de leurs docteurs, prirent solennellement possession de la cathédrale, au bruit de l'artillerie et des cloches, et entre deux haies de soldats. Aucun ambassadeur n'était encore arrivé, ce dont Pallavicini est très-chagrin. «Il semble, dit-il % que la scène sur laquelle se passaient de si belles choses, n'avait pas toute la splendeur nécessaire, tant que les représentants des rois n'y figuraient pas. » On se. sentait, en effet, mais pour une tout autre raison que celle de la pompe extérieure, bien isolés encore, bien faibles. On était plus de

1 Liv. XV, ch. XVI.

cent ; mais on aurait préféré n'être que cinquante, pourvu qu'il y eût sur ce nombre une douzaine de Français et d'Allemands.

Cèpenda.nt, malgré ces secrets motifs d'humilité et de crainte, le sermon d'ouverture fut aussi hardi que jamais.iL' archevêque de Reggio, Gaspard del Fosso, avait pris pour sujet l'autorité de l'Église et le pouvoir des conciles. Les évêques eurent la satisfaction.de s'entendre déclarer, comme jadis dans le trop fameux sermon de Musso, que le Saint-Esprit allait parler par leur bouche. Et quant à l'autorité de l'Église : « N'est-ce pas elle, leur dit l'orateur entre autres choses, qui a substitué le dimanche au sabbat, institué de Dieu même? N'at-elle pas aboli la circoncision, instituée aussi de Dieu ? » D'où il faudrait conclure, pour peu que ce raisonnement fût fondé, non pas que la parole de l'Église est égale à la parole de Dieu, mais qu'elle lui est supérieure. Si c'était le lieu de répondre, nous ferions observer encore que le sabbat et la circoncision étaient des pratiques, non des dogmes ; que ces pratiques ont été, non pas abolies, mais remplacées, l'une par le dimanche et l'autre par le baptême ; que cette substitution est l'œuvre des Apôtres; que, fût-elle du fait de l'Église, le droit de modifier des pratiques n'entraîne aucunement celui d'enseigner des dogmes. Si l'abolition du sabbat et de la circoncision datait, comme tant d'idéesTomaines, dû dixième, du douzième siècle, serions-nous tenus d'y souscrire ? Gomment prouver l'autorité de l'Église par des décisions qu'on serait fondé à rejeter si elles n'émanaient que de l'Église? — Get argument est pourtant en grande faveur, de nos jours.encore, dans les écrits des controversistes romains.

Un mot, glissé dans le décret, devait amener plus tard bien des orages. #■

Les évoques venus les premiers à Trente avaient èii plusieurs mois pour se voir entre eux et pour se communiquer leurs idées. De ces délibérations intimes étaient sortis quelques* projets de décrets, prêts h être soumis cl l'assemblée, et qui n'étaient pas tous également selon les vues du pape. Les légats n'étaient pas en peine de les faire rejeter. Mais il importait encore qu'on ne les mît pas en délibération ;. il importait surtout de ne pas entrer, même à propos de décrets non hostiles, dans la voie périlleuse des propositions individuelles ou collectives. Pourtant, faire décréter queîes légats seuls auraient le droit d'introduire les sujets^^ c'était impossible ; les étrangers auraient tous protesté, et les Italiens mêmes n'y auraient pas tous souscrit. On chercha donc à mettre, dans le décret d'ouverture, au moins le germe du droit dont on s'attendait à avoir besoin. Les décrets, jusque-là^ avaient porté simplement : (( Le saint concile... y présidant les légats du Siège apostolique... » C'était déjà beaucoup ; nous avons vu, dans le temps, comment on s'y était pris pour éluder la question si c'était une présidence d'honneur ou*de droit divin, si elle était, ou non, indispensable à la légitimité du concile. Cette fois, ce ne fut plus présidant, mais (( proposant et présidant*. » La phrase ne disait donc

1 Proponenlîbus Sedis apostolicse legatis, et prœsidentibus.

pas, qu'iis:;4ussént proposer seuls, mais elle jjouvait le dire, et nous verrons bientôt qu'elle n'y était que pour cela. — Était-ce encore simple diplomatie ? Nous pensons que,imême entre diplomates, ceci risquerait fort d'être appelé tout autrement. L'archevêque de Grenade et trois autres Espagnols le dirent en face aux légats.

Celiroit déproposer ne laissait pas que d'être embarrassant. Comme il ne fallait pas songer, pour le moment, à reprendre le plan de 1551, puisque c'eût été trancher, en fait, la question de la continuation, il s'agissait de trouver quelque sujet tout nouveau, qui ne se liât Strictement à rien, et qui pût également figurer soit au début, soit au milieu, soit à la fin d'un concile.

Les légats proposèrent donc d'examiner ce qu'il y aurait à faire au sujet des livres défendus ou à défendre; question vague, qui ne pouvait amener, comme il arriva erieff'et, qu'un décret insignifiant. Que pouvait-on demander à l'assemblée? De dresser elle-même le catalogue des livres à condamner? C'était impraticable ; tout au plus pouvait-elle en charger une commission. De fixer d'après quelles règles on les, condamnerait? Mais il était évident que tout livre contraire aux décisions de l'Église, et notamment à celles du concile lui-même, était, par cela seul, une lecture à interdire. De décréter que le pape et les évêques eussent l'œil sur tout ce qui se publierait ? Mais il y avait longtemps que leur vigilance était éveillée, et l'inquisition, d'ailleurs, ne leur laissait rien à faire. C'était donc un sujet de conversation, plutôt que de discussion, qu'on présentait au concile; plus d'un évêque trouvait étrange qu'on employât de la sorte le temps d'une assemblée si nombreuse, si péniblement réunie, si tardivement ouverte.

La prohibition des livi'es a commencé, comme tous les abus, par des mesures légitimes et sages. Il est évident qu'un pasteur ne fait que son devoir en indiqiiant au troupeau les écrits qui lui paraissent dangereux ; mais il est évident aussi que son droit ne saurait aller jusqu'à les interdire autrement que par un appel à la conscience des lecteurs. Pendant longtemps, cette interdiction fut seule en usage. Vers l'an 500, nous vôyon^ le pape Gélase publier un premier Judex général de livres hérétiques ou réputés hérétiques ; mais il se borne à en donner la liste. Les fidèles sauront que l'Église les condamne; voilà, tout. Peu à peu, voici des menaces, mais^^elles n'ont encore rien de choquant : on s'en tient à faire observer que celui qui lit un livre hérétique, le sachant hérétique, commet le péché de quiconque s'expose volontairement à une tentation. Vers le douzième siècle, l'usage s'introduit d'anathématiser du même, coup l'hérétique et ses ouvrages ; l'interdiction est alors plus sévère, mais ce n'est toujours qu'une interdiction. Enfin, elle s'aggrave encore, et, peu h. peu, c'est, l'excommunication qui la sanctionne. Ainsi, en excommuniant Luther, Léon X prononce la même peine contre ceux qui liront ses livres. A l'époque du concile, c'était la forme ordinaire des condamnations de ce genre.

Paul IV, dont nous avons raconté les violences, s'était particulièrement distingué dans cette guerre h. mort entre le catholicisme et la liberté. Un vaste Index, rédigé sous ses yeux par l'inquisition des États romains,

nous est resté '"Gomme un cmieux monument du despotisme, ou, si l'on veut, du délire papal. Aussi peu respectueux envers ses prédécesseurs qu'envers les princes, et sans s'inquiéter de la brèche qu'ilfait par là à sa propre infaillibilité, Paul condamne sans façon des ouvrages imprimés en Italie, à Rome même, sous les yeux et avec l'approbation des papes, par exemple les annotations d'Erasme sur le Nouveau-Testament, approuvées par Léon X en 1518. Selon Pallavicini, rieh de plus simple. « Est-ce que le pape, en signant un bref de ce genre, peut toujours examiner les écrits par lui-même ou par des hommes très-habiles? Pourquoi le temps ne ferait-il pas distinguer, à une seconde lecture, ce qu'on n'a pas aperçu à la première ? i » Très-bien ; mais alors, ajotitérons-nous , pourquoi le temps ne ferait-il pas apercevoir» à une troisième lecture, le contraire de ce quion a cru voir à la secpnde? Avec ce raisonnement, très-juste en soi, le pape est dans, les mêmes conditions de redressement et d'erreur que le premier docteur venu ; il pourra toujours y avoir appel du pape mal informé au pape mieux informé. C'est gallican, mais ce n'est guère orthodoxe.

Quoi qu'il en soit, Paul IV n'y regardait pas de si près ; il allait droit devant lui : tant pis pour ceux qui se trouvaient sur sa route, fussent-ils papes comme lui. Parmi les auteurs condamnés, son Index ne signale pas seulement des hérétiques proprement dits, mais tous ceux qui ont élevé le moindre doute sur les droits et les prétentions de Rome. N'avait-il pas appelé hérétiques, en plein consistoire, ceux qui avaient voulu lui rappeler

1 Liv. XV, ch. XVIII.

us HISTOIRE DO CONCILE DE TRENTE

sa promesse, faite en conclave, de ne nommer que quatre cardinaux k la fois? Il y avait hérésie, selon, lui, à penser que le pape pût être lié, même par un serment ; dans quel abîme d'hérésie n'étaient donc pas plongés, à ses yeux, ceux qui osaient parler de poser d'autres limites à ce pouvoir plus absolu que celui de Dieu même, car personne n'a jamais dit que Dieu ne fût pas lié par ses promesses et pût avoir la pensée délies violer? Étaient encore anathématisés en bloc, dans^ce même Index, tous les ouvrages publiés ou à publier par soixante-deux imprimeurs nominativement désignés, et généralement tout livre sortant dé chez un imprimeur qui aurait édité, une seule fois, un livre hérétique. Bref, il n'y avait peut-être pas en Europe un seul homme sachant lire qui ne se trouvât pris, d'une manière ou d'une autre, dans les anathèmes de ce décret; et la seule peine indiquée pour tous ces cas si divers, c'était l'excommunication. — Avions-nous tort de parler de délire? '

Aussi ce décret avait-il été beaucoup critiqué, même à Rome. Les gens sensés trouvaient ce déluge d'excommunications beaucoup moins propre à épouvanter les peuples, qu'à les familiariser avec une peine qui n'est plus rien dès qu'elle cesse d'être la plus terrible de toutes. Le concile fut donc conduit tout d'abord à s'occuper des mesures de Paul IV. On s'accordait à en blâmer la rigueur, mais on ne savait comment y toucher. De tous les livres condamnés par ce pape, il n'en "était aucun qu'une assemblée d'évêques pût regarder xomme absolument sans reproche ; et s'il y en avait un certain nombre qu'elle eût préféré ne pas voir anathématisés, il n'y en avait pourtant aucun qu'elle pût réhabiliter. Puis : « Ne vaut-il pas mieux, disait Pierre Gontarini, évêque

■fJi.-

de Bâffa, ne vaut-il pas mieux défendre mille ouvrages qui; ne le méritent pas, que d'en permettre un seul qui le mérite? Ah ! — ajoutait-il naïvement, — les livres -sOiit-ils donc, si rares, qu'il faille tant craindre d'en interdire un peu trop ! » Pallavicini veut bien trouver cet avis singulier. Sachons-lui-en gré, car il est rare qu'il n'admire pas d'autant plus que ce qu'il rapporte est plus étrange. Mais si cet avis est singulier, de quel autre honi appellerons - nous celui de l'historien! lui-même , avouant que Paul IV alla trop loin, mais persistant à accorder à l'Église, sur ce point, un pouvoir sans bornes, sans contrôle ? Et si nous relevons ici cette manière de voir, ce n'est point parce qu'il l'a soutenue; que nous importe? — C'est parce qu'elle n'a jamais cessé et ne saurait cesser d'être celle de l'Église romaine. Il n'y a pas vingt-cinq ans qu'elles sont tombées de la prétendue chaire de saint Pierre, ces paroles que nous avons déjà citées, et que tant de gens voudraient aujourd'hui effacer de la mémoire des peuples : « La liberté de la presse est une liberté monstrueuse, dont on ne saurait avoir trop d'horreur ! »

En consentant à la révision de l'Index, le pape avait commencé par faire en sorte qu'elle ne portât aucune atteinte à ses droits. Considérant donc comme étant encore dans toute leur force les défenses émanées de Paul iV, il avait envoyé aux évêques du concile la permission de lire les livres notés par ce pape ; mais cette autorisation avait été généralement considérée comme une atteinte à la dignité de l'assemblée. On s'étonnait avec raison que des évêques, légitimement réunis pour fixer la foi et la discipline de l'Église , eussent encore besoin d'une permission spéciale du pape pour lire les II. 5

livres qu'ils étaient appelés à condamner. Sous des formes polies et bienveillantes, c'était l'asservissement le plus complet que Rome eût encore imposé à aucun concile.

XÏÏI

On a vu les difficultés qu'avait soulevés, sous Jules III, la venue des protestants. Comme cette question ne pouvait manquer d'être reprise, les légats avaient cru trouver, dans l'affaire de l'Index, un moyen d'en ôt^r ce qu'elle avait de plus embarrassant. Ils proposaient donc de les appeler, non comme théologiens et représentants de la Réforme, mais comme auteurs intéressés dans la rédaction du catalogue, et qu'il fallait entendre avant de les condamner.

Rien de plus illusoire, si même on peut appeler iMur soire ce qui est trop clair pour tromper personne. Les* écrits protestants étaient trop ouvertement hérétiques,, pour que ce ne fût pas une vaine cérémonie de dem'ander des. explications aux auteurs. Geux-ci ne viendraient donc pas, et c'était ce qu'on voulait. Aussi la demande d'un sauf-conduit, renouvelée par l'empereur, ne souffrit-elle, cette fois, aucune difficulté. Seulement, deux évêques voulaient y faire mettre cette condition curieuse que les hérétiques viendraient, non pour disputer, mais pour se convertir. -^

Il n'y avait donc pas encore eu de décret aussi-insignifiant que celui qui fut lu dans la session du 26 février. Bien des prélats en Rivaient honte ; ils se demandaient si on pouvait même appeler décret la simple annonce

<îu'une commission était nommée , et qu'elle recevrait avec plaisir ceux qui croiraient avoir des explications à lui donner. Au reste, quelque mince que fût le résultat des délibérations, elles avaient été fort longues, et c'était à peine si le décret avait pu être prêt au jour fixé. Tous les^ membres voulaient parler; tous voulaient faire acte de présence sur ce théâtre que la plupart d'entre eux, simples prêtres lors des anciennes sessions ^ n'avaient encore salué que de loin. Lorsqu'on en vint à discuter le texte, les^légats furent obligés de régler qu'on l'arrêterait séance tenante, dût-on y passer la nuit. C'était le meilleur moyen d'en finir; mais c'était, en même temps, peu rassurant pour l'indépendance de l'assemblée.

Ce sauf-conduit qui, selon toute apparence, ne devait servir à personne, coûta aussi bien des jours de travail. Les Espagnols se récriaient sur l'abus qu'on pourrait en faire pour échapper aux rigueurs de l'inquisition. Un accusé demandera à sortir de prison pour aller se justifier devant le concile ; il faudra donc le lui permettre, au risque de le voir aller, non à Trente, mais à Genève? — Sur ce, grand embarras, grands débats. Il faut qu'on ait l'air d'ouvrir la porte, et il faut qu'on ne l'ouvre pas. Enfin, un moyen est trouvé. Lisez. Voici d'abord, dans le décret préliminaire, les invitations les plus pressantes. C'est par les entrailles de la miséricorde divine * que le concile exhorte les hérétiques à venir à Trente, à ouvrir leurs cœurs , à se jeter dans les bras de cette tendre mère qui brûle de leur pardonner 2. Voici en-

* Per viscera misericordise Dei.

2 ... Ad tam piam et salutarem matris suse admonitionem excitentup et convertantur ; omnibus enim charitatis oificiis sancta synodus eos ut invitât, ità complectitur.

suite, dans le sauf-conduit lui-même, quatre pages remplies des plus minutieuses sûretés ; seulement, on ne parle encore que des. hérétiques d'Allemagne. Voici -enfin un dernier paragraphe oii ces sûretés sont étendues aux hérétiques de quelque autre royaume, nation, ville, province que ce puisse être, « où se professent des doctrines contraires à celles de l'Église. » Que voudriezvous de mieux ? Mais attendez. A côté de ces mots oii se professent, oii a glissé impunément. Avec ce mot , partout où l'inquisition existe , n'importe sous quelle forme, partout où on n'est pas hérétique impunément, le sauf-conduit est nul, et l'appel, avec ses tirades cha-r ritables, n'arrachera pas une victime à, la prison bu au bûcher. — ^Abominable fraude, qui suffirait seule à salir tout le recueil des actes du concile !

Le cœur se serre en songeant à quelle affreuse milice était remise, chez des millions de. chrétiens, la garde des décrets de foi que nous voyons élaborer à Trente. Ils n'étaient pas encore définitivement écrits, qu'ils se gravaient, au fond de l'Espagne, avec .des tenailles ardentes, sur des corps promis aux bûchers. Et Rome d'applaudir; et le pape de "répéter que Philippe était en effet le roi très-catliolique, le plus pieiix et le plus orthodoxe des monarques, le seul qui fût resté ce que tous auraient dû être.

Cependant ces mêmes Espagnols, si zélés pour une institution chère au pape , ne laissaient pas de donner,

sur d'autres points, de vives inquiétudes. Il n'y avait pas de séance où ils ne fissent leurs efforts pour ramenef là fameuse question de la résidence et du droit divin. Plus ils étaient ultramontains parleurs dogmes, mieux ils s'enhardissaient à ne pas l'être par leurs idées sur la dignité de l'épiscopat, le rôle des évêques dans l'Église, la riatm-e et l'étendue de la suprématie du pape. Ce serait tiné histoire bien instructive que celle de ce demi-gallicanisme qui n'a pas encore de nom chez les historiens, si libéral et si hardi d'un côté, si profondément despotique et persécuteur de l'autre. Nous aurons à en recueillir encore bien des traits. Il ne sera pas sans intérêt pour nous de trouver au fond de l'Espagne, en plein seizième siècle, tant d'auxiliaires contre le pape, contre le jcatholicisme, par conséquent, sans qu'ils s'en soient doutés, car ce n'est pas impunément qu'on ébranle une clef de voûte. *

Il fallut donc essayer de les contenter en proposant , parinid' autres sujets que nous ne détaillerons pas , un nouvel 'examen des moyens de généraliser la résidence. Le cardinal Simonetta , un des légats , chef du parti ultra-papal et de ce que nous appellerions aujourd'hui l'extrême droite, ne voulait même pas ce commencement de concession ; le cardinal de Mantoue, premier légat, chef des ultramontains modérés, l'avait positivement voulue. Malgré leurs efforts réunis pour concentrer la discussion dans le paisible examen des moyens , elle tomba immédiatement sur ce dont ils avaient voulu l'écarter, et la question devint aussi complexe, aussi irritante que jamais.

Nous ne. reviendrons pas sur ce que nous en avons dit. Onze séances y furent consacrées. Maintes fois il y II. 5*

eut des -paroles vives, des commenceinrats de tumulte. Depuis les anciens débats, rien n'était changé; les mêmes principes , les mêmes intérêts, les mêmes passions se retrouvaient en présence. Même obstination y chez les uns, h affirmer qu'une fois la résidence déclarée de droit divin , elle sera universellement pratiquée ; même obstination, chez les aiïtres, à soutenir qu'elle ne le sera pas mieux, et que, d'ailleiirs , en toutes, choses, les bons effets ne prouvent pas toujours la vérité du principe. En ceci , ils n'avaient pas tort. On n'avait pas h décider lequel des deux systèmes faisait le plus de bien ou le moins de mal , mais lequel des deux était le vrai. Est-ce de par le pape ou de par Dieu qu'un évéque est tenu de résider dans soti Église ?

Il n'y avait donc, ce semble, une fois la question suffisamment débattue, qu'à aller aux voix. La majorité d'un concile n'est-elle pas nécessairement dans la vérité? Mais la faction papale désirait ardemment qu'on ne votât pas ; même dans les partisans du droit divin, il y en avait qui redoutaient , pour l'honneur et l'autorité du concile, une votation où ils voyaient qu'on serait si loin d'être unanimes. Les légats eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Trois voûlaient^aire voter; deux^ s'y opposaient i. Or, ils avaient ordre du pape de ne jamais agir que de concert. Mais comme il fallait en finir, le cardinal de Mantoue, président, décida qu'on voterait. .

On vota donc. Les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre des votants et la répartition des voix. Tenons-nous-en donc à Massarelli , secrétaire du con-

1 Ils n'étaient encore que cinq.

cile, cité par Pallavicini comme seul exact sur ce point.

Selon Massarelli , il y eut cent trente-sept votants. Pour la déclaration du droit divin, soixante-six; contre, sbixante-ét-onze. Majorité papale, cinq. Mais, toujours selon Massarelli, parmi les soixante-et-onze voix comptées comme contraires h la déclaration, il n'y en eut que trente-sept qui le furent absolument; des trente-quatre autres prélats , les uns répondirent : «Oui, pourvu que l'on consulte d'abord le pape, ') et les autres : «Non, si' l'on né consulte d'abord le pape ; » ce qui montrait assez qu'ils étaient , au fond , pour l'affirmative, et que c'était par égard pour le pape qu'ils ne se joignaient pas aux affirmants.

Il y avait donc, en réalité, une majorité considérable en faveur du droit divin. La séance avait été longue et orageuse ; on congédia l'assemblée sans M demander à quoi elle entendait que cette votation dût aboutir, et les légats, poui* sortir d'embarras, l'interprétèrent dans le sens d'un renvoi au pape, bien que ce renvoi n'eût été positivement voté que par trente-quatre membres , juste le quart de l'assemblée. Aussi voulaient-ils n'en plus parler ; mais on sut qu'un des secrétaires du cardinal de Mantoue était immédiatement parti pour Rome, et les Espagnols s'en plaignirent , dans la congrégation suivante , avec beaucoup d'aigreur. (( Sommes-nous ici un concile, ou simplement les conseillers du pape ? Mieux vaudrait dire nettement qu'on ne veut pas de concile, que de le convoquer pour l'asservir ! » Et ces propos, journellement répétés, étaient d'autant plus inquiétants qu'ils partaient de gens plus zélés pour la discipline et la foi. a Sa Sainteté , écrivait l'ambassa-

deur de France à Rome *, se trouve présentement fort empeschée h cause des . doléances que ces prélats ont faict , de ce que les affaires du dict concile sont renvoyées et consultées par deçà, disans que c'est violer la liberté d'icelui. »

Ce dont Sa Sainteté était encore plus empeschée que de l'irrégularité du renvoi , c'était le renvoi lui-même. Une lettre de l'ambassadeur de Florence aùducGosme, son maître, peint très-bien la situation. Selon liii^ après la majorité évidente acquise au principe du drpit divin, Pie IV était moralement tenu de se prononcer dans ce sens; ipais, d'autre part, quand sa conviction ou son intérêt n'y eût pas été contraire, c'était encore chose grave que d'ériger en ai'ticle de foi ce qu'avaient combattu trente-sept prélats orthodoxes. Même à n'envisager la chose qu'au point de vue humain, ne serait-ce pas une espèce de trahison envers ces hommes auxquels on devait tant, et par qui les légats menaient le concile? Ainsi , si le pape refuse , mécontentement presque général en Espagne, en Allemagne et en France; s'il accorde, mécontentemant presque général en Italie, plus respectueux, mais, à. quelques égards, plus dangereux. — Aussi verrons-nous qu'il sut bien ne pas se prononcer.

A Trente, l'excès du mal avait fini par amener un commencement de remède. La violence des scènes qui venaient d'avoir lieu avait fait généralement sentir qu'il

1 Lettre à Charles IX, 6 mai 1562.

n'en faudrait pas beaucoup' du même genre pour que le concile expirât sous le mépris des catholiques et la risée des protestants. Quelques hommes graves des deux partis <,s' entendirent pour ne pas donner à l'Église un tel scandale, et à ses ennemis une telle satisfaction. Par un accord tacite ^ ^on s'abstint mutuellement de toute allusion à ces débats , et six séances paisibles purent être consacrées à l'examen des autres points proposés.

C'éfait un mélange assez singulier, de toutes sortes de questions ; les légats avaient ramassé tout ce qu'ils avaient cru pouvoir être examiné sans qu'on eût à. dire nettement si le concile était un nouveau concile , ou la continuation du précédent. Il s'agissait des ordinations, des cures, des destitutions pour incapacité ou mauivaises mœurs , des quêtes pour les hôpitaux , des mariages clandestins, etc. ; toutes choses sur lesquelles il y avait en effet beaucoup k dire et beaucoup à régler, mais qu'on ne se serait pas attendu à voir figurer ensemble. , Là, comme ailleurs , parmi les abus signalés , il y en avait qui semblent aujourd'hui des fables. Ainsi , par exemple, on pouvait acheter du pape le monopole des quêtes de tel ou tel hôpital ; puis, au moyen d'une somme annuelle et fixe payée â cet établissement, on allait quêter où on voulait et autant qu'on voulait. Ces privilèges , ordinairement très-lucratifs , se transmettaient comme aujourd'hui les actions industrielles ; souvent l'exploitateûrs ne le tenait que de seconde ou de troisième main, et tous les intéressés y gagnaient encore. Aussi n'y avait-il pas de ruse et de fraude que les agents subalternes n'appelassent à leurs secours. Promesses d'indulgences, prophéties, miracles, tout était bon pour avoir de l'argent.

Quoiqu'il n'y eût à Trente qu'une Voix contre ce scandale, on n'osait y porter la -main. Gomment annuler des actes authentiquement émanés de Rome? Il fallut donc, comme dans l'affaire de l'Index, recevoir le consentement du pape , et , Ik-dessus , nouvelles plainte's que le concile fût plutôt à Rome^^qu'à Trente. On demandait st: c'était donc pour l'habituer à l'obéissance que lés légats lui avaient présenté, à son début, des sujets. centrant presque tous dans l'autorité administrative du,fgai|e|:de sorte que les plus hardis des évêques étaient forcés de sentir qu'on ne pouvait y toucher sans son autorisation.

Cependant ces quelques séances paisibles, signalées par des décisions très-sages, n'empêchaient pas l'affaire du droit divin de rester suspendue, aussi menaçante;que jamais , sur la tête du pape et des légats. Quand nous disons des légats, c'est inexact : le cardinal de. Mantoue, leur président , était de l'avis des Espagnols. Mais le cardinal Simonetta, secrètement investi de la confiance du pape, correspondait directement avec Rome, tenait les fils de toutes les intrigues, et exerçait, en fait, tous les droits de la présidence. Le renvoi au pape était son ouvrage; mais le pape, au moins ostensiblement , ne lui en sut aucun gré. Il fallait répondre, et nous avons vu combien c'était difficile. Le pape communiqua donc au collège des cardinaux une lettre évasive qu'il allait envoyer à. Trente; tous approuvèrent qu'il ne se prononçât pas. Il se bornait à protester, d'un côté, que le concile était libre et qu'il n'entendait le gêner en rien, — tout en rappelant fortement, de l'autre, qu'il était le seul chef légitime de l'assemblée, et qu'elle ne saurait jamais avoir pour lui trop d'égards.

Cette réponse, lue aux cardinaux le 9 mai , ne pou^-

vait arriver à Trente avant la session, fixée au Ik. Les légats l'attendaient avec impatience, conune un allégement à la responsabilité toujours plus lourde sous laquelle ils se sentaient chanceler ; plus tard, ils durent se féliciter de ne l'avoir pas reçue , car on s'en serait autorisé pour vouloir une votation définitive, et le droit divin l'emportait infailliblement. Ils purent donc obtenir qu'on.ne publiât dans cette session aucun décret sur ce pojntrpmais ce ne fut qu'en consentant à nie pas publiéf non plus les décrets sur lesquels on était d'accord. La qi^stion restait donc forcément à l' ordre du jour.

La séance publique se passa en cérémonies. On donna audience à quelques ambassadeurs nouvellement arrivés; û y eut, comme à l'ordinaire, messe du Saint- Esprit, sermon, pompes de tout genre ; mais on ne lut qn'un décret de quelques lignes par lequel la session était prorogée au U juin, et cela, disait-on, (( pour des causes justes et honorables*. » — Honorables pour qui? Ce n!était assurément ni pour le concile, qui n'avait encore jamais été si ouvertement mené par le pape ; ni pour le pape, qui se voyait moralement battu ; ni pour l'autorité de l'Église catholique, car c'était un bien singuUer spectacle que celui de tant de débats sur un point qui aurait dû être réglé depuis des siècles, — et qui ne l'est pas encore aujourd'hui.

Des querelles si dangereuses n'avaient pas tardé à pousser Pie IV dans l'ancienne ornière papale. Gomme

' Justis nonnullis ac honestis causis.

Paul III, comme Jules III, il avait pris le concile en aversion. S'il ne parlait pas encdfé ouvertement de le rompre, il permettait qu'on en parlât ; ses conseillers, qui n'avaient jamais approuvé la convocation, même à l'époque où il y travaillait avec une certaine ardeur, ne voyaient plus dans l'assemblée qu'un tas de séditieux, et de rebelles.

On commença donc à regretter de n'avoir pas annoncé, dès le début, la continuation de l'aiicien concile; ce qui eût probablement amené, grâce aux, protestations simultanées de l' empereur et du roi de France; la rupture du tout. On le regrettait d'autant plus que, en commençant par là, on eût été sûr de faire voter la chose par une majorité imposante, tandis qu'api:ès la querelle du droit divin, où les partis s'étaient si fortement dessinés, on pouvait craindre un dangereux partage. Malgré cela, le pape résolut d'en courir la chance, (c La grande défiance que montre souvent Sa Sainteté avoir des prélats et de la plupart des articles qui se sont proposés jusqu'ici, induit plusieurs à présumer que Sa Sainteté souhaite les moyens qui peuvent abréger on interrompre ledit concile ; et de cette conjecture font grand fondement sur une dépêche faite il y a huit jours pour déclarer la continuation*. » —Les légats en avaient donc l'ordre.

Au reste, il ne dépendait plus d'eux ni du pape que

ette question restât encore indécise. Outre qu'il était

impossible de trouver encore une fois des sujets assez

neutres pour n'être pas un lien entre les anciennes sesr

sions et les nouvelles, l'arrivée prochaine des ambassa-

* L'Ambassadeur de France à Rome (De l'Isle). Lettre du 15 juin 1502. '

deurs de France allait -provoqpier des explications, et on savait qu'ils devaient commencer par en demander eux-^êmes. L'évêque de Paris, Du Bellai, arrivé depuis

.peu de jours, parlait et agissait déjà, avec une audace peu propre à rassurer Je pape sur les dispositions des évêqiiçs:de son pliys. Un jour que l'évêque deCapaccio, Verallb, le contredisait idans une congrégation : (c Combien ayez-vous d'âmes S^^ondùire? lui avait-il demandé. — Cinq cents, avait répondu l'Italien. -— Eh bien, moi.

J'en ai cinq cent mille, )) avait répliqué le Français. Ce n'éfait|pas la première fois que les prélats italiens s' entendaient railler sur l'exiguité de leurs diocèses. L'évêque de Paris, tout fier de son demi-million de bourgeois , était j^ui-même un assez mince seigneur h côté de certains prélats d'Allemagne. Quelle distance donc entre ces derniers et ceux d'Italie, entre Verallo et ses cinq cents âmes, et l'évêque de Wurtzbourg, par exemple, qui avait eu pour vassaux jusqu'à treize comtes, cinq barons et plus de trois cent cinquante chevaliers, presque autant, en somme, que Verallo avait d'ouailles ! Aussi 'ces hauts prélats ne s'accommodaient-ils pas aisément de devenir, sur les bancs du concile, les égaux de ces pauvres curés en mitre, dont trente ou quarante n'avaient pas de quoi vivre hors de chez eux, et recevaient du pape une petite pension. Pie IV avait la bonne foi de se plaindre des trois mille écus par mois qu'il lui en coûtait pour les avoir au concile ; souvent, dans ses entretiens avec les ambassadeurs, il leur avait

Vjiaïvement rappelé ce sacrifice, en preuve de sa bonne volonté. Peut-être était-ce moins naïveté que politique, et qu'en payant ces pensions au grand jour, ,il espérait avoii" un peu moins l'air d'acheter des voix,

Il aurait donc bien voulu pouvoir acheter aussi, lui' en coûtât-il le double ou, le triplé, celles des évêques français qu'on attendait d'un jour à l'autre, et qui ne pouvaient manquer de grossir d'autant là faction^antipapale. Ne pouvant s'adresser k eux, il s'adressa au rQi. Il lui offrit secrètement cent mille écusen^pi^ don,p^our que ses prélats n'exigeassent pas une votation nouvelle sur l'article du droit divin ; il lui^n offrait èncpre cent mille sous forme de prêt , à condition que le tout servît à lever des troupes contre les protestants. Il demandait, en outre, que ces troupes fussent sous les" ordres (Jii'^Qn légat, qu'on révoquât tous les édits enïaveuf des prortestants, qu'on destituât le chancelier, qu'on ne déposât les armes qu'après l'entière soumission des rel)elles. — C'était beaucoup pour deux cent mille écus, etTmême pour trois cent mille, si Pallavicini dit vrai en donnant ce dernier chiffre, quoique les correspondances * ne parlent que de deux cents.

Sur ces entrefaites, les ambassadeurs: français arri^ vèrent. Louis de Saint-Gelais, sieur de Lansac, chef de l'ambassade , avait pour collègues Arnaud du Ferrier, président au parlement de Paris, et Guy du Faur dePibrac, du parlement de Toulouse. Ce dernier, chargé de la harangue, s'en tira en homme d'esprit. On eût dit, h' l'entendre , que les embarras passés et présents lui étaient également inconnus. Il arrivait comme dans une assemblée sans antécédents, ni bons ni mauvais, sans divisions d'aucun genre, sans autres inspirations que celles qu'allait lui fournir l'amour de la religion et dp. l'Église. « C'est un grand mal que de vouloir tout chan-

* Citées par Élie Dupin.

ger ; c'est un grand mal aussi que de vouloir tout conserver, en dépit du temps et des hommes. Ily a eu des conciles peu libres ; il y en a même eu de complètement asservis, témoin celui qui se tennina il y a dix ans, et auquel plusieurs d'entre vous ont eu le désagrément d'assister ; mais vous, qui êtes un concile tout nouveau, èiitièrement libre, assuré de la protection et du concours de tous les princes , qui vous soupçonnerait de ne pas écouter en tout la voix de votre conscience, de recevoir d'autre part que du Ciel les inspirations que vous nous présenterez comme celles du Saint-Esprit? » — Tellfr était la substance et le ton de sa harangue. Ce n'était qu*une longue et grave patire du concile, du pape, de tout ce qu'on avait fait, de tout ce qu'on était en train de faire.

Il s'agissait de répondre, et la réponse devait être donnée, selon l'usage, dans la plus prochaine session. Quelques évêques voulaient une réplique forte et vive. Les Espagnols et leur ambassadeur, qui ne cessaient de demander qu'on déclarât la continuation, disaient que . c'était la seule réponse à faire ; mais, sauf ce point, ils étaient bien près de penser tout ce que Pibrac avait dit. D'autres faisaient observer, non sans raison, que si l'on se mettait à relever quelques-uns de ses sarcasmes, il faudrait les relever tous, ce qui mènerait bien plus loin que ne le permettaient la politique et la prudence. Pibrac, d'ailleurs, avant de livrer son discours, l'avait extrêmement adouci ; on était censé n'avoir entendu que ce qu'on avait reçu par écrit. On répondit donc, le plus généralement qu'on put : (t Que le concile n'avait jamais doiité des bonnes dispositions du roi de France ; qu'il n'y avait, par conséquent, aucune raison pour prendre

64 HISTOIRE DD C'ONCILE^DE TREN.TE

en mauvaise part les observations présentées en son nom ; enfin, que le concile entendait effectivement être libre et rester libre, de quelque côté que vinsseiït les tentatives pour l'asservir. » — Ce dernier trait n'était pas trop mal imaginé pour fàire^entendre que^àgdéfeujt , du pape, assez de gens ne visaient guère moins^que lui à l'asservissement de l'assemblée. Les ^princes qui criaient le plus contre l'influence du pape étaient ceux qui avaient le plus d'envie d'y substituer la leur ; on trouvait mauvais que le Saint-Esprit vînt de Rome, et^Mû faisait en même temps des efforts inouïs pour l'envoyer de Madrid, de Paris, de Vienne, d'Augsbourg.. Le concile n'aurait pu secouer le joug d'un maître sans tomber sous le joug d'un autre. ï^ ■ ,

Au milieu de ces tiraillements en tout sens., la session du k juin ne put être que la répétition de celle du limai. Point de décrets de foi ni de discipline, mais ajournement au 16 juillet; et même, pour ne pas avoir à tenir une troisième session nulle, on mit dans le décret que ce dernier terme, en cas qu'il dût encore >être reculé, le serait par simple arrêté pris en congrégation. ' Trente-six évêques demandèrent qu'on insérât la promesse d'un décret sur la résidence, ce qui eût été s'en-i gager h voter sur le droit divin ; mais la majorité ne voulut pas se lier. *

xvn

Ce fut alors que les légats se décidèrent enfin àlaisser venir la question de la communion sous les deux es-

pèces. Outré que les ambassadeurs français et allemands n'avaient^cessé de prier qu'on s'en occupât, il "n'y avait plus qu'un moyen d'échapper à la votation qu'on n'avait pas voulu promettre : c'était de détourner . l'att^l^iOn et les querelles sur un point assez important pôuf'quB tout le reste rentrât momentanément dans "^ U'ombre.

^- Les légats rédigèrent donc un certain nombre d'articles qui embrassaient tout le sujet, .G'était'la marche iBrâinaire;; mais elle avait, dans ce cas, l'inconvénient de mettre en question beaucoup plus de choses que ne le. voulaient l'empereur et le roi de France. Ce qu'ils avaient demandé, en effet, ce n'était pas une décision dogmatique sur la nature et la valeur de la communion sans vin, mais l'autorisation pm-ement disciplinaire d'accorder lé vin a:ux peuples qui le réclameraient. Ce dernier^oint étant le seul sur lequel l'Église pût céder, il n'y avait nul besoin d'en aborder d'autres, au moins p^ur le moment.

Et non-seulement la question n'était pas assez restreinte, mais elle était mal posée. Le premier article était celui-ci : a Tout chrétilin est-il obligé, de droit ■divin, de communier sous les deux espèces? » Or, c'était déjà^ un, détour. Les protestants ne disaient pas, nous l'avons vu, que le vin fût absolument nécessaire ; ils demandaient pourquoi et de quel droit l'Église l'avait ôté au peuple, surtout après le lui avoir accordé pendant des siècles. « Reçoit-on, était-il dit dans un autre article, quelque chose de moins sous une espèce que sous deux ? » Nouveau détour. Il ne s'agissait pas de savoir si Jésus-Christ aurait pu simplifier la Cène et n'y employer que du pain, mais si, une fois qu'il a trouvé bon

JS-v.

66 HISTOIRE bu €ONCILE.DB TRENTE,'

d'y employer pain %t vin, iSû peut oblîgei^^és fidèleis à se contenter de l'un des d'eux. .^ '-'"

Il est vrai qu'à ées deux içuèstions s'en joignait une autre, plus conforme à ce qu'on avait demandé, «-Les raisons que l'Église a eues pour ôtèr la coupe auxiàïqàes lui interdisent-elles de l'accorder jamais à qtii qiiè cie soit? » Ces mots laissaient entrevoir la possiJbililé d'une concession ; mais comme les deux premiers pôitils ne pouvaient manquer d'être décidés dans un sens toutï-tatholique, il était évident qu'une concession discîplînàifë, précédée de deux condamnations dogmatiques^ né ranaènerait pas un protestant, et ne pouvait en aucune façon satisfaire les princes qui se flattaient dfe îés ramener.

Aussi les ambassadeurs de l'emperetir, qui depuis quelques temps s'étaient montrés plus tra:itàMies, ^ajln d'obtenir qu'on abordât ce sujet, cessèrénttoùt à coup de se contraindre. Le lendemain même du jour jôù lés questions avaient été posées, ils demandèrent uiie audience aux légats, et c'était pour leur présenter un Clan de réformation plus cotoptet, plus hiardi, quétout ce qui avait encore été proposé. Ils demandaient ;

Que le pape se réformât, lui et -sa cour ;

Que tous les évêques, sans exception, fussent obligés, de résider; *

Que la pluralité des bénéfices fût définitivement abolie;

Que tous les ordres monastiques fussent réformés, selon l'esprit de leur première institution;

Qu'on retranchât du bréviaire et des missels 'tout ce qui n'était pas tiré de l'Écriture sainte ;

Qu'un certain nombre de prières, sinon toutes, se fissent en langue vulgaire ;

- J(ltte le ïnaïiâge desprêlriss fût permis, an moins chez quelques nations ;

Que les revenus des Ijénéfices sans charge d'âmes fussent tônsacrés à augmenter le salaire des curés inféîîe^s V " ' . -. .

Que l'excommunication ïût réservée pour un certain nombre de grands péchés et de grands scandales ;

Otte lès lois ecclésiastiques ne fussent plus regardées comïne égales aux lois divines ;

Étbien d'autres choses encore. Enfin, pour verser un peu de baume sur tant de blessures, le vingtième et dernier article demandait qu'on s'abstînt de toute question iiQutile ou trop délicate, en particulier de celle du droit divin. Faible concession, au fond, car il aurait suffi que le concile accordât deux ou trois des points ci-dèssus pour que l'autorité papale fut profondément entamée, plus peut-être que par cette vdne déclaration de principes sur l'essence des droits épiscopaux.

Là position n'a;vait encore jamais été aussi critique ; les légats n'étaient plus à Trente que comme des soldats jetés dans un poste intenable, qu'il ne s'agit plus de garder, miais d'abaDdonner le plus vite et le moins honteuiseméntiïu'on pourra. A leurii ennuis du côté des ambassadeurs et de l'assemblée se joignait, depuis quelque temps, celui d'avoir sans cesse à se justifier auprès du pape. Aigri par ses échecs. Pie IV ne pouvait comprendre pourquoi il en allait autrement que sous ses prédécesseurs, toujours maîtres de l'assemblée, et dirigeant nonseulement les-votes, mais les délibérations. Il s'en prenait à ses légats. Armés d'un droit de plus, celui de proposer eux-mêmes tous les sujets à traiter, pourquoi avaient-ils laissé reprendre cette malheureuse question

68 HISTOIRE. DU lïONCIL*!! DE TRENTE

du droit divin? Simonetta en rejetait la faute sur le cardinal de Mantoue. Celui-ci, quoique partisan du droit divin, avait fait de son mieux pour que la question ne fût pas reprise ; mais, quant.à s'y opposer d'autorité, il n'avait pas cru pouvoir le faire. User, dès l'oùyérture du concile, du droit plus que douteux que conférait aux légats la clause du premier décret, proponentibus legarwj c'eût été provoquer une explication, après laquelle il aurait été évident que la majorité n'avait nullement entendu leur conférer ce dî'oit. Le cardinal de Mantoue offrait sa démission ; le pape n'osait l'accepter, car c'eût été l'aveu public de son mécontentement et de ses craintes. D'ailleurs, par qui le remplacer ? Il était généralement aimé. Lui seul pouvait espérer de maintetenir quelque unité et quelque harmonie dans le concile. -;

A la lecture des vingt articles, l'imminence du dan-^ ger rapprocha les présidents ; ils ne purent plus songer qu'au salut commun. Les ambassadeurs reçurent pour réponse que la question de la coupe suffirait probablement pour occuper l'assemblée jusqu'à la prochaine session. Mais c'était tout au plus un mois de gagné, et, ensuite, comment écarter les vingt, articles ? Les légats écrivirent donc au pape une lettre désespérée, où ils lui déclaraient qu'ils étaient à bout d'expédients, et qu'il n'y avait plus de salut que dans la rupture du concile.

Le pape y songeait. A défaut de voix dans l'assem-

blée, il était en train de se procurer sept mille homm,es de bonnes troupes, et il ne parlait de rien moins que de se mettreà la tête de sa confédération européenne contre les protestants. Croyait-il àja réussite de ce projet? C'est peii jirpbable ; il connaissait trop bien la position de tous les princes. Il n'y avait, en effet, que le roi d'Espagne et lui gui fussent en état de s'unir ouvertement pour l'extemination de l'hérésie. Tous les autres avaient des ménagements à garder ; plusieurs, eussent-ils été libres, n'auraient pas voulu du pape pour chef, et Philippe II lui-même, si ardent à offrir son bras au clergé de France, n'avait pas plus envie qu'un autre d'êtïë^Ié soldat de Pie IV. Peuples et rois s'habituaient tous les jours davantage à séparer dans leur esprit la papauté de l'Eglise, les intérêts de la religion des intérêts de Rome ; peuples et rois se montraient tous les jours plus disposés à se passer du pape. L'opposition des prélats "espagnols, si éloignés, en même temps, de tout soupçon d'hérésie, si ardents contre les hérétiques, si profondément dévoués aux croyances romaines , contribuait plus que quoi que ce fût à ouvrir les yeux et à détacher les cœurs.

Comment se renoua la chaîne? Gomment, du moins, des intérêts si divers pm'ent-ils se remettre à marcher parallèlement ? — C'est un problème que nous retrouvons à chaque pas dans l'histoire de l'Église romaine. Étudions-le un moment, non d'une manière générale et abstraite, mais dans les faits qui allaient, à cette époque, en amener encore une fois la solution. L'occasion ne sam'ait être meilleure.

D'abord , la faiblesse même du pape allait être, bien malgré lui, une des causes de sa force. Supposez-le en

état de mettre sur pied, non pas sept inillè hommes, mais cent mille. Il peut se passer des princes ; il jieût déclarer la guerre k qui bon lui semble ; il peut .dire ouvertement qu'il ne veut pas le concile ; il peut, enfin, non pas seulement demander, mais exiger qu'on s' tïnisse pour extirper l'hérésie. Le voilà au rang des grandes puissances ; mais aussi le voilà soumis, comine elles, à toutes les chances des armes; comme elles,; il joue le tout pour le tout. Bref, il peut dédaigner-ïes moyens obliques et marcher droit à ses fins ; mais il peut tomber et périr avant d'y être arrivé, v > \^

Plus faible, il est patient ; et les patients, en politique, sont les vrais habiles et les vrais forts. Comme ce n'est pas avec sept ou huit mille hommes qu'il ira demander raison à l'empereur ou au roi de France, il prend nécessairement le parti de dissimuler leurs outrages. Dans : l'intimité, il les appellera hérétiques, il les excommuniera de pensée et d'intention, il se plaindra amèrement des vingt articles, il maudira cet insolent comte de Lansac qui a dit que le Saint-Esprit arrivait à Trente dans la valise du courrier, et qui, tout récemnaent^ dans un grand repas , devant des évêques , a osé s'écrier qu'on finirait bien par chasser l'idole de Rome ; — mais, en public et dans ses relations diplomatiques, s'il n'a plus l'éclat d'une idole, il en a l'impassibilité. C'est en -^ dévorant les affronts qu'il ôte aux princes l'envie ^de lui ' en faire de nouveaux, ou de persister dans ceux qu'ils lui ont faits.

A côté de cette faiblesse temporelle ^qui nous apparaît ainsi, dans les grandes crises, comme un des,rempàrts de là papauté, Rome avait sa force morale, son lent mais irrésistible ascendant sur les déterminations des princes.

'Sa force inbrale, disons-nous ; quant à sa force religieuse, si nous ne la mettons ici ni en première ni en seconde ligne, c'est à dessein, et nous pensons que l'histoire nous y autorise pleinement. Le pape, au fond, ' n'a' jamais été considéré par les princes comme le chef indispensable de l'unité catholique; le clergé même, lorsque ses intérêts ou ceux des princes l'ont mis mo^ I mentanément en désaccord avec le Saint-Siège, n'a 1 point paru effrayé k l'idée de ne plus avoir Un chef su- I prêiae. Sans sortir du concile, n'en avonsrnous pas la \ preuve? Les évêques allemands, français, espagnols, I plusieurs même des italiens, ont-ils l'air de gens con- 1 vaincus qu'on ne saurait se passer du Saint-Siège? 1 Philippe II était aussi pape dans son royaume que ) Henri Vni l'avait jamais été dans le sien. Plus on ap- I profohdira Mhistoire des papes, plus on se convaincra j qué;leur autorité hiérarchique n'était, en soi, qu'un des moindres éléments de leur influence-, même sur les peuples, car c'était par les ordres religieux, bien plus que 1 par les évêques, que la papauté rattachait à soi les po- ] pulations. L'indispensable nécessité du Saint-Siège, l'il- I ' légitimité absolue de tout ce qui n'en découle pas, sont, 'l comme l'infaillibilité, des idées modernes. Lors du con- / elle, ce n'étaient encore que des faits ; nous avons eu I et nous aurons encore mieux, en racontant les débats i qui eurent lieu sm* le sacrement de l'Ordre, la preuve \ que le droit n'était pas admis.

\^ Ainsi, ce que nous avons appelé la force morale des papes, c'était le poids qu'ils avaient à mettre dans la balance quand l'équilibi'e européen se rompait ou menaçait de se rompre. Le pape, en lui-même, était peu de chose, mais il pouvait beaucoup pour ses amis. Les

princes ne l'aimaient pas; mais il n'y en avait aucun qui, en regard des autres, ne désirât être bien avec lui. L'amitié de la com* de Rome était donc, en quelque sorte, constamment à l'enchère. De temps en temps, voilà un des enchérisseurs qui s'impatiente, qui s'emporte, qui même ne s'en tient pas aux menaces, témoin le sac de Rome en 1527; mais bientôt l'orage s'apaise; le pape, faute de pouvoii* se venger, pardonne, et les choses reprennent leur cours accoutumé. Enfin, Rome était un marché que les princes avaient intérêt à laisser ouvert, un temple dont il ne pouvait leur convenir de chasser les vendeurs. Il y avait une foule de choses qu'ils n'auraient osé prendre eux-mêmes ni se faire donner par leurs évêques, et que l'on pouvait toujours demander au pape, soit pour de l'argent, soit en échange de telle ou telle autre concession. On a loué la cour de Rome d'avoir mieux aimé perdre l'Angleterre que de consentir au divorce de Henri VIII. Quand ce serait exact, — et nous avons montré ailleurs que cela ne l'est point, — si Rome a condamné ce divorce, combien n'en avait-elle pas permis ou prononcé d'autres, tout aussi peu fondés en raison et en morale ? Innocent III lui-même, après toutes ses rigueurs contre Philippe-Auguste, légitima, par un bref solennel, les : enfants issus de ce mariage qu'il avait condamné comme l.^ adultère et comme nul. On parle des usurpations que Rome a empêchées ; combien n'en a-t-elle pas autorisé, ordonné ? Et les serments ! Qui en aurait dispensé, une fois qu'il n'y aurait plus eu de pape ? Quand Régulus repartit pour Carthage, il repoussa avec indignation le pontife qui lui offrait de le délier de sa promesse ; mais le pontife des chrétiens avait habitué les princes à moins

de scrupule. En 1215, Innocent III fait décréter, au > concile de Latran, que « les serments contraires à l'in- / térêt de l'Église e aux préceptes des saints Pères, ne ) sont pas des serments,. mais des parjures. » Armés, par \ conséquent,, du pouvoir de les annuler, les papes s'en J tiendront-ils au moins aux termes de ce décret? Non. Leur droit devient absolu ; tous les serments rentrent dans leur domaine. Les princes les plus déloyaux peuvent tout demander, tout espérer d'obtenir; souvpnt même, et cette histoire nous en a fourni plus d'un exemple, c'est Rome qui va au devant, qui conseille le parjure, / qui en offre l'absolution avant même qu'il soit commis. ^ vMais peut-être ne sont-ce là que des faits tout indivi-3 diiels de mauvaise foi ou de faiblesse? — Non. Quoi que fissent les papes, ils étaient toujours en deçà de ce que leurs docteurs leur accordaient hautement le droit de faire, et de ce que leurs propres lois, devenues lois de l'Église, avaient établi en leur faveur. Écoutez Bellarmin : « Si le pape tombait dans une erreur telle qu'il en vînt à commander les vices et h interdire les vertus, l'Église, à moins de pécher contre la conscience, serait obligée de croire que les vices sont bons et que les vertus sont mauvaises *. » Écoutez Grégoire IX 2 : « De rien, le pape peut faire quelque chose. Il peut rendre valide une sentence qui est nulle, parce que, dans les choses qu'il veut, sa volonté tient lieu de raison. Il peut dispenser du droit ; il peut faire que l'injustice devienne justice. » -^ N'est-il pas clair, dès lors, que tous les princes, dussent-ils quelquefois s'en trouver mal, avaient

1 Du pontife romain, liv. IV, ch. v.

2 Décrétales, liv. 1, 7 .

1k HISTOIRE DU eONClLE'^DE TRENÎE

intérêt à entretenir au service de leurs passions un tel homme, ou, pour mieux dire, un tel Dieu? V^^

Il n'était pas rare, enfin, qu'ils eussent besoin du pape contre le clergé lui-même. Lui seul pouvait arrêter efficacement les prétentions contraires à l'autorité royale .et à la paix intérieure des États ; lui seul pouvait accorder le droit de lever quelques impôts sur ces opuleritis biens d'église, éternels objets de la convoitise des princes. Il en était de lui, sous ce. rapport, comme de ces usuriers qu'on maudit tout bas, qu'on méprise souvent tout haut, mais qu'on ne voudrait pas chasser, parce qu'on n'est jamais sûr de ne plus avoir besoin d'eux.

Les hérétiques mêmes ont pu avoir besoin du pape, et n'ont pas toujours été repoussés ; il suffisait que Rome, de son côté, eût aussi besoin de leurs services. N'avonsnous pas entendu Grégoire XVI prêcher aux évêqués de Pologne la soumission au joug de la Russie? C'était en 1832. Menacé, d'un côté, par l'occupation autrichienne, de l'autre par l'occupation française, il avait secrètement accepté l'offre d'mie armée russe prête à, le protéger contre les uns et les autres ; le bref aux évêques de Pologne était, comme on l'a su depuis, le payement fixé par la,/Russie. Il fut donc publié, ce bref, et,- pendant plusieurs jours, l'Europe ne pouvait y croire, tant il lui semblait inouï qu'un pape eût traité de la sorte une nation catholique et opprimée. On pouvait douter, en effet, si cet écrit venait de Saint-Pétersbourg ou de Rome. Dès les premières lignes, l'empereur est le souver^'ii légitime, le seul souverain de la Pologne, De nation, il n'y en a plus ; les défenseurs de la nationalité sont des prophètes de mensonge, dont la méchanceté, la perfidie, doivent enfin être mises dans tout leur jour.

Etâmsi:de suite. Pour conclusion, soumission absolue ; toute résistance serait un crime. Ce n'est pas tout. Jusque-là, le journal officiel des États romains avait sensiblement incliné vers la Pologne ; une fois la cause perdue et le bref publié, les Polonais rebelles ne furent plus que des brigands. On aime à croire que le cœur du pape en saignait, en a saigné jusqu'aux derniers joui's de sa vie ; mais plus on voudra l'excuser en disant qu'il lui en coûtait de tenir ce langage, plus nous serons autorisés cl dire qu'il n'est rien qu'on ne puisse acheter à Rome. Si la papauté a quelquefois pris, quand son intérêt l'exigeait, la défense des peuples contre les rois, quel roi nous citera-t-on qui, en se maintenant bien avec elle, ne l'ait pas trouvée toujours prête à venir en aide à son despotisme et à le sanctionner au nom du ciel?

Armé de toutes les ressources de cette position unique dans les annales du monde. Pie IV avait donc raison de ne pas s'effrayer outre mesure des orages qui s'amoncelaient b. Trente. Il savait combien de vents divers pouvaient encore souffler avant que la tempête vînt décidément éclater sur Rome.

L'accord- entre les princes, — il voyait bien que c'était un accord factice, et qu'en peu de jours il se dissoudrait.

L'accord entre les évêques, — il lui restait plus d'un moyen de le rompre. Plusieurs étaient déjà tout trem-

blants de leur hardiesse; une trentaine de ceux qui avaient voté pour le droit divin s'étaient empressés de lui écrire, comme pour leur demander pardon d'avoir suivi leur conscience ; il pouvait déjà entrevôil'qu'il se féliciterait un jour d'avoir eu autant d'adversaires, vu que c'étaient autant de gens intéressés à racheter leur faute à force de docilité. Quant à ceux des légats qui avaient paru se croire libres de n'être pas purement ses agents, il n'avait eu qu'à froncer le sourcU pour leur ôter toute velléité d'indépendance. Après avoir quelque temps hésité s'il ne leur donnerait pas deux ou trois nouveaux collègues plus dévoués et plus sûrs, il s'arrêta . à l'idée d'avoir au concile un agent secret dont l'activité s'exerçât sur les présidents comme sur les membres, et par lequel il fût tenu au courant des moindres détails. Ce parti pris, il n'eût pas à chercher longtemps, L'évêque de Vintimille, Visconti, était éminemment propre à ces fonctions. Ancien diplomate, homme d'esprit, dévoué de tout temps à la cause pontificile, son zèle n'avait pas même besoin d'être excité par la perspective du cardinalat, qu'on eut pourtant soin de lui promettre; mais comme il allait avoir affaire à des gens moins zélés et moins désintéressés que lui, ses pouvoirs confidentiels étaient presque sans bornes.

Bientôt, sans qu'il eût officiellement cessé d'être un simple membre du concile, il s'en trouva le centre et l'âme. Tous les évêques qui avaient soutenu la cause du pape, ou, seulement, ne s'y étaient pas montrés trop contraires , — il achevait de les lier par des remercîments et des promesses ; trois évêques espagnols, qui n'avaient pas toujours fait cause commune avec leurs compatriotes, étaient particulièrement les objets de ses

allentions. Ceux qui auraient le plus hardiment résisté .à des injonctions ou à des menaces venues directement de Ronafèi, — on les voyait s'amollir peu à, peu sous cette siirveiïMèe de tous les jours et de tous les instants, car Visconti, sans afficher ses pouvoirs, ne les avait pas cachés. Les plus ardents y réfléchissaient à deux fois avant de lâcher une parole qui pût les perdre auprès du pape, et l'on en revenait k se dire qu'après tout il y aurait ^toujours plus à gagner avec lui qu'avec les rois. Grâce à la question des deux espèces, qui paraissait absorber tout le temps de l'assemblée, ces changements s'opéraient peu à peu, dans l'ombre, et n'en étaient que plus sûrs. Le mois de juin se passa en partie k écouter les avis des théologiens. La querelle n'étant pas encore engagée entre les évêques, aucune excitation nouvelle ne combattait l'effet des insinuations de Visconti. Et Visconti d'admirer les progrès de son céuvre ; et les légats de l'appeler leur sauveur ; et le pape de le combler journellement d'éloges ; et le concile de rentrer peu à peu

sous la main du pape Et celui qui, à Rome, recevait

la correspondance de Visconti, celui de qui Visconti luimême prenait ses ordres pour ce vaste travail de corruption et d'intrigues, — Rome l'a mis sur ses autels. C'était le neveu du pape ; c'était celui qui devait s'appeler un jour saint Charles Borromée. Mais Dieu n'a pas permis qu'une fois l'œuvre accomplie, Rome en détruisît ou en cachât les honteux matériaux. Nous les avons, ces lettres * ; et tout ce que nous savons de plus étrange ou de plus scandaleux sur les vingt derniers

- * Elles ont été publiées à Amsterdam par uu prêtre français, Aymon, devenu protestant après un long séjour à Rome. II. 7*

mois et sur la clôture du concile, — c'est là qu'on l'a trouvé. . «

Unanimes à déclarer, avec le concile de Constance, que le vin, dans la Gène, n'est 'pas nécessaire aux laïques, les théologiens étaientassez loin de s'entendre, soit sur les motifs dogmatiques, soit sur les motifs disciplinaires de cette suppression. ■

Et d'abord, quant aux motifs dogmatiques, les uns soutenaient qu'elle est ordonnée dans l'Écriture ; les autres, qu'elle n'y est que permise. — Poutenou s, nous avons déjà, dit, entre autres observations, qu'un homme ^ étranger à ce débat ne l'y trouverait pas mieux permise qu'ordonnée, et ne se douterait pas qu'on ait, pli songer ni à l'ordonner, ni, sauf impossibilité de faire autrement, à la permettre. Après avoir lu, dans l'institution de la Gène : « Buvez-en tous, » il n'irait pas chercher si Jésus-Christ ou ses apôtres, dans des discours où il n'en était pas spécialement question, ont quelquefois omis de faire mention du vin ; il comprendrait que, lorsqu'il s'agit d'exécuter une loi et qu'on en a quelque part le texte entier, il ne faut pas aller la prendre là où elle n'est que rappelée et partiellement citée. Il est vrai qu'un des théologiens du concile, le Portugais d'Andrada , discutant le texte même , trouva moyen d'y apercevoir une distinction entre les laïques et les prêtres. « Au commencement de l'acte rapporté par les évangélistes, disait-il, les apôtres ne sont encpre que

des laïques ; aussi Jésus-Christ ne leur donne-t-il que le pain. Mais une fois qu'il leur a dit : Faites ceci en mémoire de moi, les voilà prêtres, puisqu'ils ont reçu, par ces paroles, le droit de célébrer la messe. Alors ils reçoivent le vin. » — Explication qui n'est pas seulement absurde, mais encore contraire à l'usage même de l'Église romaine, puisque le prêtre officiant participe seul au vin, et qu'un prêtre, communiant de la main d'un autre, ne reçoit rien de plus que les laïques. ''

Dans le décret, on se tira d'affaire au moyen d'un tour a§sez adroit, a Celui qui a dit : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme et ne buvez son sang ^ vous n'aurez pas la vie en vous, —c'est aussi celui qui a dit : Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Celui' qui a dit : Si quelqu'un mange ma chair et boit mon sang j il demeure en moi et moi en lui, — c'est aussi celui qui a dit : Le pain que je votis- donnerai, c'est ma chair. . . ?o — ■ Ce qui prouve assez bien ce que l'on -ne contestait pas , savoir que les deux espèces ne sont pas rigoureusement et matériellement nécessaires, mais nullement que l'Église ait eu^e droit d'en ôter une , de la refuser à ceux mêmes qui la demandent.

On s'en tint donc , dans cette première partie du décret, à établir que Jésus-Christ n'a pas représenté les deux espèces comme absolument nécessaires. On n'osa affirmer qu'il existât aucun motif dogmatique pour maintenir le retranchement en question.

/Quant aux motifs disciplinaires , nous en avons déjà indiqué un : relever, par un privilège unique et divin, >. l'ambitieuse grandeur du sacerdoce. Ce motif, c'était le I plus grand , le premier, et , à vrai dire le seul ; hors de l là, on n'a jamais pu alléguer que des misères. Pourtant,

80 HISTOIRE DU eONGILE DE TRENTE

dans le décret , on ne pouvait en parler: Les protestants, n'étaient pas seuls 5, murmurer de toutes ces barrières si audacieusement élevées entre le peuple et le; clergé ; c'était déjà la plus ébranlée de toutes, et, la relever souscette forme, c'eût été exciter toute l'Europe k lui porter les derniers coups. Il fallait donc chercher ailleurs, notamment dans les inconvénients, vi'ais ou supposés, de la pratique contraire, de quoi donner au retranchement de la coupe une ombre de nécessité. Jusqu'à. Luther, on s'était parfois amusé à peindre ce que serait une multitude grossière se ruant vers des coupes pleines de vin ; depuis Luther, depuis qu'on pouvait voir en Allemagne, en Angleterre , en Suisse , des communions de trois mille personnes , sans qu'une seule s'oubliât jusqu'à faire plus que tremper ses lèvres dans la coupe 'commune , — force était bien de renoncer à cette vieille fable d'ivrognerie et de scandale, dont certains curés, dit-on, savent encore tirer parti dans leurs prônes, mais qu'on n'aurait garde de répéter ailleurs que devant les^ simples. C'était donc dans les plus petits détails qu'on allait chercher des raisons. Quelque respectueusement que les fidèles prennent la coupe, ou seulement la touchent de leurs lèvres , comment parer à l'horrible inconvénient de laisser tomber une goutte du sang du Christ, peut-être même de renverser la coupe ? Et si cette goutte venait à tomber sur la main profane d'un laïque? si elle restait suspendue aux poils de sa barbe. ^ aux fourrures de son habit ? Toutes ces raisons, et bien d'autres , furent gravement alléguées en plein- concile. Il en résultait clairement , au dire des orateurs , qu'on avait bien fait d'ôter la coupe ; mais ce qui en résultait encore mieux, c'était, — ou que les chrétiens des pre-

miers siècles étaient peu scrupuleux en fait de sacrilèges, puisqu'ils .s'exposaient , de gaieté de cœur, à en tarit commettre, — ou que ce vin était pour eux du vin, trèssacré jeans doute, vu sa signification, mais non pas tel qu'il y eût le moindre mal h en répandre et à en profaner involontairement une goutte. Aussi, quoique le concile eût décidé de faire, non seulement des canons, mais des chapitres de doctrine, ce qui permettait toute espèce de développements, on jugea plus prudent dfe n'entrer dans aucun détail, et de déclarer simplement que. l'Église avait été mue te par des motifs graves et justes *.))

0n avait aussi beaucoup appuyé , dans les délibérations, sur le danger d'amener le peuple à croire qu'il y eût une communion plus complète sous deux espèces que sous une, idée contraire h l'enseignement de l'Eglise, surtout depuis le concile de Constance , où avait été décrétée la présence pleine et entière du Sauveur sous chacune "des espèces.

Gette dernière opinion faisait le sujet d'un chapitre. Personne n'y contredisait ; mais, pour peu qu'où s'y enfonçât, à combien d'objections n'allait-on pas se heurter ! Combien ou fut prudent aussi d'omettre toute explication, tout argument ! a Quoique Notre-Seigneur, le jour de la dernière Cène, ait institué et transmis h ses Apô-

1 Gravibus et j ustis causis adducta. . .

1res ce sacrement sous deux espèces , il faut cependant reconnaître que Jésus-Christ tout entier et qu'un vrai sacrement est reçu sous chacune d'elles i. » Voilà tout. // faiit reGonnaîire. De raisons, jpôint. Et nous sommes toujours, ne l'oublions pas, d'ans un 'chapitre de* doctrine, c'est-à-dire dans un de ceux où, quand le concile a des raisons à donner, il les donne.

Il se sentait donc devant une de ces difficultés qui grandissent sous l'examen, et dont le fond s'éloigne à mesure que l'œil s'y plonge. Multipliées par cette nouvelle surcharge, toutes les objections à diriger contre la présence réelle forment un ensemble si menaçant, qu'il n'est pas donné à tout le monde de l'envisager sans effroi. Voilà, un prêtre en train de dire la messe. Vous le voyez porter l'hostie à sa bouche, et l'on vous dit : (( C'est le corps de Jésus-Christ, Il est tout entier sous ce pain. » Quelques instants après, le prêtre boit. (( C'est le sang de Jésus-Christ , ajoute-t-on ; c'est son corps aussi, son corps tout entier. » — Deux fois tout entier ? — Oui. — Le prêtre l'a donc mangé deux fois? — Non. Il n'a rien mangé ni bu de plus que ces fidèles à qui il ne donne que l'hostie. — Mais c'est spirituellement, sans doute, qu'il n'a rien mangé ni bu déplus qu'eux? — Spirituellement et matériellement. Ces deux corps étaient le même. Ces mille, ces deux mille corps que vous lui avez vu distribuer, c'était aussi le même, toujours le même, et toujours tout entier, entier sous chaque espèce , entier sous chaque fraction d'espèce,* car

1 Quamvis Redemptor noster,.. iasupremà illà cœnà, hocsacrameatum ia dnabus speciebus instituent et apostolis tradiderit, tamen fatendum esse, etiam sub altéra tantum specietotum atquc iategrum Christum, verumque sacramentum suml.

tel est" aussi l'enseignement de l'Église, Bien que le concile ait mieux aimé ne pas le dire. Cette nouvelle absurdité n'a pas^même le mérite d'être calquée, comme la présence réelle, siij.les mo|s de l'institution ; ils lui sont positivement contraires. (( Ceci est mon corps, dit le Christ, qui est rompu pour vous. )) Si ce corps," dans l'Eucharistie, est toujours tout entier, que fait-on de ces derniers mots? Nous avouons qu'on ne pouvait guère, avec.. la présence réelle, s'y arrêter. Si l'hostie est le corps. du'iChrist, ce serait chose horrible que de se dire qu'on le brise, qu'on le dépèce, qu'on le mange membre après membre. Pour échapper k cette hideuse conséquence, il fallait bien qu'on le déclarât toujours entier. Ainsi qu'un incrédule se mette à piler une hostie consacrée, et le Sauveur sera présent autant de fois qu'il y aura de grains dans cette poussière blanche. Sans aller jusque là, faites autant de suppositions que vous voudrez : si elles ne sont toutes fausses , elles sont nécessairement toutes vraies. Une hostie tombe et se partage. VoÙSîn'aviez qu'un corps du Sauveur : vous en ramassez deux. —-L'Église vous prescrit d'avaler l'hostie entière. Elle se trouve sous vos dents, et, sans le vouloir, vous la partagez. On ne vous a donné qu'un corps ; vous en avalez deux. — On a un vase plein tl'hosties. Il y en a vingt ; vingt corps du Christ. Ce vase reçoit un léger choc ; quelques hosties se cassent. . . Voilà que le corps n'y est plus vingt fois, mais trente. Encore un choc, et il y sera quarante fois; encore... — Assez, assez! Le cœur vous saigne de trouver, grâce aux docteurs de Rome, une si sacrilège ressemblance entre la Cène du Christ et les tours d'un escamoteur. « Les pasteurs, dit le Catéchisme Romain, doivent être très-réservés à

su HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

expliquer comnient le corps de Jésus-Christ est tout entier sous la moindre partie des espèces. » Ah ! oui, qu'ils soient très-réservés à l'expliquer, qu'ils le soient surtout à y penser, car s'ils allaient se mettre à en tirer les conséquences, ils en seraient bien vite à ne plus pouvoir y croire. ^ :

Un autre écueil qu'il n'est pas aisé d'éviter et autour duquel les théologiens se débattirent longtemps, c'est la question s'il y a plus de grâces à recevoir sous deux espèces que sous une. D'un côté, il est bien difficile de soutenir que deux choses d'égale valeur ne renferment ensemble rien de plus que chacune en particulier ; de l'autre , le prêtre serait mal venu à avouer qu'il y ait des grâces dont il vous frustre sciemment, des moyens de salut qu'il vous refuse, lui, chargé de votre salut. Pour couper court, on proposait de dire simplement que celui qui communie , n'importe de quelle manière , reçoit Jésus-Christ, source de toutes les grâces ; mais il restait toujours à décider si cette source est plus ou moins féconde selon que la Cène a été prise sous une espèce ou sous deux. Là, on s'abstint; quelques^évêques demandèrent en vain qu'on s'expliquât mieux. Il fut voté que la communion par le pain ne prive le fidèle (( d'aucune grâce nécessaire au salut. )> On reconnaissait donc qu'on le privait de quelque chose; on outrepassait , par conséquent , non seulement les droits naturels et légitimes de l'Église, qui ne sauraient aller jusqu'à refuser au peuple une quelconque des grâces offertes par la religion , mais même ceux qu'on s'était arrogés, dans un précédent chapitre, lorsqu'on avait dit que l'Église peut changer ce gui n'atteint pas la sub- * Salvà illorum substantiâ.

siance des sacrements ^ . Si le relranchement de la coupe - nous prive d'une gi'âce (juelconque, même non indispeiisable , non nécessaire au salut, — la substance du sacrement ne peut plus être considérée comme intacte, puisque l'effet n'en est plus rigoureusement le même.

Satisfaits de cette unanimité , à laquelle on n'était pourtant arrivé qu'en laissant le plus difficile dans l'ombre, les légats paraissaient de plus en plus disposés à céder dans l'affaire de la coupe. Le dogme était en sûreté ; la discipline pouvait se montrer accommodante. C'était maintenant de l'assemblée que l'opposition allait venir.

Le pape avait deviné juste en prévoyant que les évêques ne resteraient pas longtemps unis. L'événement lui prouva qu'il avait bien fait de s'en remettre h. leurs antipathies naturelles, et qu'en leur résistant en face il n'aurait réussi qu'à les maintenir d'accord.

Aux premiers mots sur la concession de la cffupe, les Espagnols se récrièrent comme à. l'ouïe d'une proposition non-seulement intempestive, mais absurde. Tous ces décrets qui venaient d'être faits précisément pour la faciliter en sauvant le dogme, -r- ils s'en emparaient, eux, pour la combattre ; et leurs raisons, dans ce point de vue, ne manquaient pas de justesse. « Est-il logique, disaient-ils, qu'au moment même où nous avons proclamé la présence réelle sous chaque espèce, nous accordions ce qu'ont demandé ceux qui n'y croient pas ? Le

Page 1