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commun des fidèles regardera au fait, non aux mots. Ils ne comprendront pas qu'un acte ajouté à la Gène puisse , n'y ajouter rien ; ils concluront qu'on neleiir a jusqu'ici donné que la moitié du sacrement. » Puis, entraînés dans ' - des considérations que le parti papal osait à peine indiquer : (( La suppression du calice, disaient-ils, passe pour être une loi de l'Église," non une loi de Dieu. Soit. On peut la révoquer sans toucher k rien d'essentiel. Soit encore. Mais il y a bien d'autres choses qui ne sont pas des lois de Dieu , et sur lesquelles, pourtant, vous ne pourriez céder sans entamer profondémeiit l'Église. Le célibat des prêtres, le culte des images, l'invocation des saints, voilà, aussi des choses établies, non par Jésus- Christ, mais par elle. Le calice accordé, quelle raison y aura-t-il pour refuser la réforme du reste? »

Aucune, en effet ; mais il y avait du courage et de la franchise à avouer aussi ouvertement combien tout cela tient à peu de chose. Il est vrai que ce peu de chose était beaucoup aux yeux des évêques espagnols. Personne ne croyait plus qu'eux à la toute-puissance de-l'Église, et c'était surtout pour cela qu'ils croyaient beaucoup moins que d'autres è, celle du Saint-Siège. Ils renouvelaient, k toutes les sessions, leur ancienne demande d'ajouter aux titres du concile celui de Représentant L'Eglise universelle, et le fameux Proponentibits legatis leur inspirait des réclamations toujours plus vives.

Quoique ce ne fût évidemment pas pour faire leur cour au pape qu'ils étaient ainsi venus en aide aux ^désirs secrets du parti papal, qui ne se prêtait que par force à la .concession du calice, il n'en fallut pas davantage pour les raccommoder un peu avec les Italiens. Pour la première fois, l'assemblée se trouva moins libérale que les

légats ; une forte majorité se dessina contre la concession. Eià Allemagne, on disait que ce résultat était prévu, et que jamais \g pape n'eût laissé "présenter l'article s'il n'eût été sûr du rejet.

Cein'était pourtant pas un cas où il pût lui suffire d'avoir numériquement la majorité. Aux ambassadeurs ' de France et d'Empire, toujours unis pour solliciter le calice, venait de se joindre l'anabassadeur de Bavière, Baumgartner, homme éloquent, actif, presque luthérien par ses principes et tout à fait luthérien par sa hardiesse. Dès sa première audience (27 juin), il avait demandé la Concession, et cela, non comme une faveur ni comme^ine èfose que l'on pût encore refuser, mais comme l'objet d'un vœu tellement universel qu'il y aurait imprudence et folie à ne pas le satisfaire. Les autres ambassadeurs étaient alors revenus à la charge ; ceux dé l'empereur, d'abord, dans un mémoire sur l'accusation d'hérésie, que quelques prélats ne leur avaient pas épargnée ; puis, ceux dutoi de France, dans un écrit où la question du calice était repriSéen détail, avec beaucoup de force et de clarté, non sans des hardiesses dignes du discours de Pibrac. « Au lieu de montrer tant de zèle pour des commandements humains, disaient-ils, que n'en montre-t-on un peu plus pour les lois divines, et ne met-on sérieusement la main k une vraie réformation des abus ! » — Aussi : « Ces gens veulent absolument se faire luthériens avec la permission du concile, » disait le docteur Foriero.

Au lieu de déterminer les légats à proposer la concessionf pes instances achevèrent de les faire changer d'avis. Ils virent clairement qu'une fois ce point obtenu, on ne s'en tiendrait pas là; Lansac, un peu trop franc pour traiter avec des Italiens, ne leur laissait, à cet égard,

aucun doute. Mais comme ils ne pouvaient ni retirer tout à coup leur promesse, ni prétexter ouvertement le vœu de la majorité après en avoir si peu tenucompté en d'autres occasions, ils dirent aux ambassadeurs fçié la session était trop proche, qu'ils ne pouvaient-, avec si peu de jours devant eux, s'engager à modifier l'opinion de l'assemblée, que le plus sûr, par conséquent, était' de renvoyer ce point à une autre session. Les ambassadeurs demandèrent qu'on renvoyât plutôtla session de quelques jours, mais ils ne purent l'obtenir. Cependant, la rédaction de& décrets fut tellement; laborieuse, que. les légats purent craindre plus d'une fois qu'on ne fût pas prêt au 16 juillet, jour fixé. Le 15 au soir, on délibérait encore. On leva même la séance avant de s'être définitivement entendus.

Le lendemain, en effet, comme on venait d'entrer dans la cathédrale et que la messe allait commiencer, les évêques furent extrêmement surpris d'apprendre que les légats allaient leur proposer une nouvelle rédaction du premier chapitre. On sut alors que deux des théologiens du pape, Salmeron et Torrès, après avoir déjà précédemment soutenu, mais sans succès, que l'on devait déclarer applicable aux prêtres seuls le commandement de communier sous les deux espèces, étaient revenus à. la charge auprès des cardinaux Hosius et Madrucci, l'un légat, l'autre évêque de Trente ; que, par eux, ils avaient gagné les légats, et que leur opinion allait passer, sauf approbation, dans le décret qu'on avait cru arrêté la veille. « Quoique cette nouvelle rédaction, ditPallavicint*, fàt bien accueillie par un grand nombre, la majorité s'y re-

1 Liv. XVII, ch. XI.

fusa,, surtout l'évêque de Modène et l'archevêque de Grenade. Celui-ci, qui connaissait très-bien saint Thomas, entoya chercher en. toute hâte la Somme de cet auteur, et y trôu:va le passage oii le saint docteur étend les paroles de Jésus-Christ dans la; Gène aux laïques mêmes, puisqu'il s'en sert pour prouver que tous les fidèles sont obligés de recevoir l'Eucharistie. » Là-dessus , grande discussion, et la rédaction nouvelle fut retirée.;

Ce point est donc resté indécis ; et h l'appui de ce que nous disions plus haut qu'il y en avait bien d'autres dont l'omission pouvait sembler étrange, nous n'aurions qu'à transcrire ce que Pallavicini rapporte des objections de ceadeux mêmes théologiens contre tous les chapitres du décret. Dans le premier, comme nous venons de le voir, ils s'étaient plaints qu'on évitât de dire si Jésus- Christ, dans la Cène, a entendu s'adresser aux prêtres seuls. Ils voulaient, de plus, qu'avant de prendre au chapitre sixième de saint Jean les six passages cités pour établir la communion sous une espèce, on commençât par déclarer que c'est de la communion sacramentelle qu'il est question dans ce chapitre, non de la communion spirituelle, comme l'avaient pensé beaucoup de docteurs et comme l'enseignaient les protestants. Plus loin, ils trouvaient l'autorité de l'Église, en fait de modifications aux sacrements, beaucoup trop faiblement établie par les paroles de saint Paul : « Que l'homme nous regarde comme les ministres du Christ, et comme les dispensateurs des mystères de Dieu. » Plus loin, enfin, dans l'article où il est question de la non-nécessité de l'Eucharistie pour les jeunes enfants, ce n'était pas la démontrer, selon eux, que de dire que les enfants, ayant recula grâce par lebaptêmeet ne pouvant l'avoir perdue, II. 8*

n'avaient pas besoin de la recevoir de nouveau. On pourra répondre, disaient-ils, qu'il ne saiirait leur être "■ inutile de la fortifier. — Et ils concluaient que tous ces articles avaient grand besoin d'être revus. Qu' obtinrent-ils? L'insertion d'une incertitude de plus. On avait mis d'abord, en rapportant le passage ci-dessus de saint Paul : (( Comme saint Paull'a clairement témoigné dans ces mots. » Après leurs observations sur l'insuffisance d'e ce passage, on n'osaplus s'aventurer jusque-là, etonmït: « Comme saint Paul /ïaraz'îl'avoirtémoigné'clairementi.» C'était incontestablement plus sage, et le décret,en somme, est moins éloigné du vrai qu'il ne l'eût été en devenant plus positif; mais enfin, sans nous arrêter à approuver ou à combattre ce que les deux théologiens voulaient y mettre, tenons-nous-en à noter avec eux -' ce qui n'y est pas, ce qui aurait dû y être, puisqu'on se donnait l'air de traiter k fond la matière.

Ces obscurités et ces lacunes allaient cependant trouver au dehors des juges plus disposés que jamais à les relever, et à en tirer, contre la prétendue inspiration du concile, toutes les conséquences défavorables que ses tâtonnements nous ont paru provoquer. L'assemblée de Trente n'avait encore jamais excité en Europe, sauf peut-être lors de la première ouverture, aulantde cu-

1 Non obscure visas est innuisse. — Ce clairement et ce paraît, dans une môme phrase, sont curieux; c'est le cloute et l'affirmation côte à côte.

. riosité et d'intérêt. Il y avait près de deux cents évêques,

f On commençait, dans les pays catholiques, h la considérer comme un concile général. Quoique ce fût encore une fiction, vu que plusieurs pays n'y étaient pas ou presque pas représentés, cette fiction commençait à être justifiée par l'élévation du chifl're total. L'attention de l'Europe avait donc crû en proportion ; quatre sessions tenues pour la forme * avaient aussi contribué à diriger d'avance les regards sur ce qu'on ferait enfin dans la cinquième. C'est une particularité curieuse du concile de

> Trente que,"sur vingt-cinq sessions, il y en ait eu quatorze où on ne fit rien.

Attendus dans de telles dispositions, les décrets de la vingt-et-unième, qui veuait d'avoir lieu, ne pouvaient

"' manquer de paraître assez mesquins. Que renfermaientils, en effet ? Neuf articles disciplinaires 2, dont quelquesuns, nous l'avons déjà reconnu, étaient sages, mais qui ne portaient que sur des détails, et ne répondaient nullement aux vœux que nous avons vus surgir de tous les points de l'Europe ; quatre articles de dogme, plus importants, mais dans lesquels on ne faisait guère que

«répéter les décisions bien connues de Constance et de Florence. Au lieu de compléter et d'éclaircir ces anciens enseignements qui ne suffisaient plus, depuis la Réformation, pour guider les docteurs dans la polémique antiprotestante, on semblait n'avoir eu en vue que de les reproduire le plus vaguement possible. Les protestants disaient, ce que nous démontre assez l'histoire des débats, qu'on avait été bref faute d'oser être plus long ; les catholiques, qui ne pouvaient admettre ou laisser voir

1 18 janvier, 26 février, 14 mai, 4 juiu 1562.

2 Ceux qui avaient été préparés pour la dix-neuvième session.

qu'ils admettaient un semblable motif,, se plaignaient cependant, et, en quelques pays, tout haut, d'être condamnés, de par le concile, à ignorer tant de choses. Nos précédentes observations, en effet, pourraient fournir trois ou quatre questions fort simples auxquelles un prêtre, interrogé par le fidèle k qui il va donner la communion, ne peut, s'il veut s'en tenir au décret, absolument pas répondre. Est-ce de droit divin que le ^prêtre; seul prend les deux espèces? Est-ce de la Gène qu'il' est question au sixième chapitre de saint Jean ? De quoi le fidèle est-il privé ou n'est-il pas privé par le retranchement de la coupe? — A tout cela, si le prêtre ne veut répondre qu'à coup sûr, il faut qu'il se taise, puisque le concile s'est tû.

Il y avait enfin, dans la forme du décret , des inconséquences qu'on ne manqua pas de relever.

Ainsi, dans le second canon, anathème à. qui prétendra que l'Église n'ait pas eu de justes motifs pour ne donner que le pain aux laïques. Or, l'anathème n'étant d'usage que dans les questions de foi et de droit divin , on ne pouvait régulièrement le mettre dans un article où l'on parlait «de justes motifs, » c'est-à-dire où la question était prise au point de vue du droit humain. Si on avait commencé par déclarer, comme le voulait Salméron, que le retranchement de la coupe a été ordonné de Dieu, alors, mais alors seulement, il y aurait eu lieu à anathème.

Même remarque sur l'article où il est dit que la Gène n'est pas nécessaire aux enfants. L'idée, selon nous, est juste ; mais comme l'Église a longtemps enseigné ou toléré l'idée contraire, il n'y avait évidemment pas lieu non plus à appliquer l'anathème. On a trouvé neuf pas-

sages d'Augustin où il se déclare pour l'usage de donner la Cène aux enfants ; il y en a même deux où il compare la nécessité de l'Eucharistie à celle du Baptême, s'appuyant, qui plus est, sur une lettre du pape Innocent l". Si cela ne prouve' pas qu'il regardât comme un dogme l'obligation de communier à tout âge, cela prouve, du moins, qu'il était loin d'anathématiser ceux qui l'envisageaient ainsi.

Quant àïa décrets disciplinaii'es, on ne pouvait rien en diçe au dehors qui n'eût été dit au dedans. Outre leui* insuffisance en général, on remarquait le retour à l'ancien subterfuge de donner aux évêques, pour maintenir intacts les droits du pape, le titre de délégués du Saint- Siège; et en même temps qu'on leur accordait ainsi, comme par faveur, des droits qui n'auraient jamais dû leur être enlevés, on leur en donnait un autre, manifestement usurpé sur l'autorité civile, celui d'imposer des subsides pour l'entretien des églises trop pauvres en biens fonds ou en autres revenus. «Nous voyons bien, écrivait Lansac le 19 juillet, que ces gens-là ne veulent entendre à chose qui préjudicie au profit et autorité de la cour dé Rome ; et davantage le pape se trouve tant maître de ce concile, y ayant la pluspart des voix à sa dévotion, que beauçoup'de ses pensionnaires, quelque chose que les ambassadeurs de l'empereur et nous leur ayons remonstrée, ils n'en font que ce qu'il leur plaît. »

On en eut bientôt la preuve la plus frappante. Quoiqu'un décret spécial eût maintenu la concession

9Zl HISTOIRE DO CONCILE DÉ TRENTE

du calice parmi les points à examiner au pius tôt, on temarqua qu'il n'en était pas parlé dans le programme de la session suivante. ' *

D'un autre côté, le roi d'Espagne venait d'écrire k ses évoques, selon toute apparence à la sollicitation du pape^; qu'ils laissassent tomber la question de la résidence. Il les louait de leur zèle dans l'affaire du droit divin, mais en les exhortant à s'abstenir de toute nouvelle tentative pour faire rendre un décret dans leur sens, et, en particulier, de toute protestation contre ce qui servait fait.

Une fois assuré de la neutralité du roi d'Espâgnev, , Pie IV commença h travailler assez ouvertement à se faire renvoyer toute la question de la résidence, et nonseulement celle-là, mais encore celle du calice. En envoyant aux légats l'ordre de tourner désormais tous leurs efforts dans ce sens, il les autorisait k donner aux ambassadeurs, ainsi qu'aux évêques indépendants, l'assurance d'une réforme prochaine et sérieuse dans toute l'organisation de sa cour ; compensation cent fois promise , cent fois éludée , dont la promesse ne pouvait plus séduire que des hommes déjà séduits. - >^^^^^^

En attendant, le programme avait été acceptèril s'agissait de considérer l'Eucharistie, non plus comme sacrement, mais comme sacrifice. C'était donc;«én" d'autres termes, la question de la Messe, avec ses préliminaires, ses accessoires, ses conséquences. Les treize points proposés étaient ceux qui avaient été préparés sous Jules III, peu avant la seconde dissolution du concile. si

On se hasardait donc, après cinq sessions, à,ç-accepter l'héritage des seize sessions antérieures. Celle qui venait d'avoir lieu n'avait servi que d'acheminement. On

yVayait parlé de la communion sous les deux espèces , ^mail sans dire (jue le concile eût encore rien enseigné sur la communion. On avait décrété que le corps de Jésus-Ghrisf est tout entier sous chaque espèce, mais Sçins rappeler aucunement le décret de 1551 sur la Transsubstantiation. Même en reprenant les treize articles préparés depuis dix ans, on allait éviter encore de jeter un pont trop visible entre les deux conciles. Gène fut que daîis la session suivante, presque un an apr^s, qu'on reprit ouvertement l'ancien ordre et que la continuation fut franchement décidée, — si on peut appeler franchise ce qui ne vient qu'après une si longue, si persévérante, si imperturbable dissimulation.

Nos précédentes remarques sur la Cène nous dispensent d'entrer dans de longs , détails sur les erreurs pratiques dont l'Église romaine l'a entourée dans la Messe. Bornons-nous aux points principaux.

»-j- La communion, selon nous, c'est la commémoration du sacrifice de Jésus-Christ.

,,vLa Messe, selon l'Église romaine, c'est ce sacrifice même, renouvelé, reproduit, par un acte mystérieux de la puissance de Dieu et de la bonté du Sauveur, autant de fois qu'un prêtre prononce sur une hostie les paroles sacramentelles. L'hostie consacrée n'est pas seulement le corps de Jésus-Christ : c'est Jésus-Christ sur la croix, Jésus-Christ mourant pour nous.

Parmi les objections que cette doctrine soulève, il en est plusieurs auxquelles on ne répond d'ordinaire, comme pour la Transsubstantiation, qu'en disant^que c'est- un mystère et qu'il n'y a rien d'impossible à Dieu. Ici donc, comme pour la présence réelle, distinguons avec soin ce qui est contraire à la raison de ce qui lui est simplement supérieur. Quelque fortes que soient les invraisemblances, laissons-les ; ne prenons que les impossibilités.

Or, parmi les difficultés de cette dernière espèce, il en est une dont nous ne voyons pas qu'on ait jusqu'ici beaucoup parlé, bien qu'elle se lie, ce nous semble , à l'essence même du sujet.

La Messe, dites-vous, est le renouvellement du sacrifice de Jésus-Christ; elle en a toute la signification, toute la valeur. Vous n'allez cependant pas jusqu'à dire qu'elle renferme aussi, pour le Sauveur, le renouvellement des souffrances du calvaire ; il vous semblerait absurde, impie, de condamner k des tortures indéfiniment renaissantes celui qui parlait de sa mort comme de son retour dans une paix et dans un bonheur sans fin.

Eh bien, cette restriction qu'il vous faut admettre,— c'est déjà une large brèche au système que vous espérez rendre par là moins choquant. Dans l'Écriture, dans les Pères, dans tous les auteurs chrétiens, partout, les souffrances du Sauveur nous sont données comme un des éléments essentiels de son sacrifice. L'Église a toujours condamné comme une hérésie l'opinion que, vu sa nature divine, Jésus-Christ n'a pas réellement souffert sur la croix; on comprenait que ce serait ébranler par la base toute la théorie de la rédemption. Le Catéchisme Romain, habitué à outrer tout, même la vérité, va jusqu'à dire que « la complexion particulière du corps de

Jésus-Christ, formé par le Saint-Esprit, et par conséquent plus parfait, plus délicat que ne le sont les corps dès autres hommes, le rendait plus sensible à tous ces tourments. » Le Catéchisme n'en sait rien, et aurait beaucoup mieux fait de se taire ; mais enfin, rien ne saurait prouver mieux l'importance que l'on attache aux souffrances du Christ, en vue du but qu'il se proposait en souffrant.

Cela posé, en quel sens la Messe est-elle doiic la reproduction du sacrifice accompli sur le Calvaire ? Entre Un sacrifice dans lequel la victime ne souffre pas, et un sacrifice dont la valeur a tenu plus ou moins aux souffrances de la victime, peut-il y avoir parité ? Parité dans les Tésultats, à. la bonne heure ; Dieu, dans sa grâce, est bien libre d'accorder la même ef&cace à l'un qu'à l'autre. Mais du moment que le Christ , sur l'autel , ne souffre pas, il n'est plus, en tant que victime, le même que sur la croix. Il manque donc à la Messe une des parties fondamentales du sacrifice qu'elle est supposée reproduire. Dès lors, pour cette partie au moins, elle n'en est que l'image, mais non la reproduction.

Le sera-t-elle davantage dans les autres parties? — -Quand nous consentirions h oublier tout ce que nous avons dit contre la transsubstantiation, nous ne pourrions pas ne pas lire, dans l'institution même de la Gène : (c Faites ceci e7i mémoire de moi, )) expression singulièrement impropre s'il ne s'agissait pas d'un mémorial, et que les apôtres n'ont nulle part expliquée, que nous sachions, de manière à. nous montrer qu'ils l'entendissent autrement. Nous nous rappellerions encore que, selon saint Paul, a nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps du Christ, faite une seule II. 9

98 HISTOIRE DU CONCILE DE T R E|t T É

fois 1. » Qui se figurera un docteur croyant h la Messe, au renouvellement du sacrifice de Jésife- Christ, et disant , sans explication , sans restriction , sans r^ un seul mot pour prévenir l'erreur qu'il va risquer d'enseigner, que l'oblation a été faite une fois? Ep ou la. trouvons-nous, cette assertion de saint, Paul? 'Précisément à la fin d'un morceau où il est question de sacrifices, où l'ancienne alliance, avec ses sacrifices de tous les jours, est mise en regard de la nouvelle. « L'ancienne loi, n'étant que l'ombre des biens qui devaient venir ne peut, par. ses victimes offertes sans interruption tous les ans, mettre dans un état de perfection. . . Autrement, on aurait cessé de les offrir. . . . Mais Christ, entrant dans le monde, dit : Tu n'as plus voulu de victime ni d'offrande, mais tu m'as donné un corps.... » Et enfin, pour conclusion : « Nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps du Christ, faite une seule fois. » L'opposition est donc aussi claire, aussi formelle que possible. Là, des sacrifices tous les ans, tous les jours, parce qu'ils ne sauraient rendre parfaits ceux qui les offrent, et qu'ainsi c'est toujours à recommencer ; ici, un sacrifice unique, parce qu'il est suffisant pour sanctifier h jamais ceux qui en accepteront l'efficace. Poursuivez : (( Au lieu donc que tout sacrificateur se présente chaque jour pour faire le service divin et offre plusieurs fois les mêmes victimes, qui ne peuvent js^mais ôter les péchés, — celui-ci, ayant offert une seule victime pour les péchés, s'est assis pour toujours à la droite de Dieu. » Et ailleurs 2, enfin : «Christ ne s'offre pas lui-même plusieurs fois. »

1 Ép. aux Hébr. x, 10. - •

2 Ép. aux Hébr. ix, 25 .

Ce' dernier mot, — qui le croirait? —quoique le sens en soit si clairement déterminé par tant de passages analogues, on a osé s'en emparer à l'appui de la Messe. On a dit qu'en effet Jésus-Christ ne s'offre pas plusieurs fois lui-même, mais que ce mot suppose qu'il a donné à d'autres le droit et la charge de l'offrir.

Nous sommes las, en vérité, de revenir si souvent k la même argumentation ; mais comment ne pas se sentir ici pressé de dire, plus fortement ' que jamais, aux ignorants, aux savants, aux grands, aux petits, à quiconque est ou croit être catholique :

« Voyons ! La main sur la conscience , répondez. Quand vous seriez seul au monde et que vous trouveriez la' Bible ; quand vous la liriez cent fois, mille fois ; 'quand vous vivriez cent ans et que ces cent ans seraient consacrés h l'étudier, — arriveriez-vous à la Messe? Et quand même, par impossible, prenant ceci est mon corps h la lettre, vous^arriveriez à l'idée de la transsubstantiation, iriez-vous jusqu'à, celle d'un renouvellement journalier du sacrifice ? »

Et qu'on ne dise pas qu'en proposant cette épreuve, nous transportons la question sur notre terrain, celui de l'examen individuel et libre. Nous pourrions répondre d'abord que le concile lui-même, sur ce point, a fait appel à l'examen, puisque, comme nous le verrons . bientôt, il a consacré un long chapitre à l'exposition des preuves scriptùraires de la Messe. Mais ce que nous demandons, pour le moment, ce n'est pas que le catholique se mette à interpréter de son chef tel ou tel passage, ni, encore moins, qu'il se bâtisse un système pour le substituer à celui de son Église ; c'est simplement qu'il se demande s'il aurait trouvé, lui, dans la

Bible, ce que son Église lui enseigne aiu sujel; de la Messe, s'il croit que d'autres l'y auraient trouvé mieux que lui, et, cela posé,, s'il peut sérieusement accorder à cette Église le droit de mettre à la base du.dogme et au centre du culte une chose qu'il n'aurait pas même entrevue, — où ? Dans le livre que tous les chrétiens reconnaissent pour la première et la plus pure des sources de la vérité. Ah ! prêtres ! prêtres ! il nous, est bien difficile de croire que vous ne vous les adressiez jamais, ces questions-là, ; il nous l'est encore plus de comprendre qu'elles ne vous arrachent pas quelques aveux. « Quoi ! ce droit effrayant, terrible, d'offrir tous les jours sur l'autel une pareille victime, ce privilège qui, si je ne le tiens pas bien réellement de Dieu, ne serait plus qu'une usurpation sacrilège, un abominable men- songe, — voilà l'Écriture qui ne le mentionne pas une seule fois ; voilà le concile de Trente, mon souverain docteur et maître, qui est réduit à le fonder sur des figures de r Ancien-Testament, sur quelques mots du Nouveau, sur d'imperceptibles détails noyés au milieu de ces larges pages inspirées, où il y aurait eu tant de place pour en pai'ler. Un droit tout humain, un simple héritage, par exemple, serais-je bien tranquille si je ne le possédais qu'en vertu de titres et d'arguments de ce genre ? On aurait beau me dire que le testateur a nommé des gens pour interpréter ses volontés, et que ces gens m'adjugent l'héritage. Si je ne trouvais" dans son testament aucune mention positive de mon droit , si c^t acte, surtout, était par hasard un écrit de trois ou quatre cents pages, plein de détails sur une foule de choses beaucoup moins importantes, — non ! je ne pourrais m' empêcher d'avoir des scrupules, et de ré-

vÔqaeiVijen doute, quoique à mon désavantage, ou les lumières ou l'impartialité du tribunal. »

Ce raisonnement si simple, comment se fait-il donc qu'il y ait si peu de prêtres qui le fassent, si peu, du moins, qui aient le courage et la franchise d'en tirer quelques conséquences? Peut-être l'exorbitance même du privilège en question contribue-t-elle à l'abriter contre les attaques de la raison et de la conscience. Plus l'abîme est profond, moins on a de peine à fermer les yeux et k s'interdire de le sonder. Puis, ce Sauveur qui descend du ciel à la voix d'un homme, ce Dieu qui s'immole pour les pécheurs entre les mains d'un pécheur, — c'est une chose trop grande , trop extraordinaire, pour que l'imagination s'y livre à demi. Ou on n'y croit pas du tpût, ou on y croit de toute son âme. « A Rome, dit Luther S je courus comnie un fou à travers toutes les églises. Je regrettais presque que mon père et ma mère fussent encore en vie, tant j'aurais aimé les tirer du purgatoire par les messes que je disais tous les jours ! )) L'immolation du Sauveur dans la Messe a été chantée par maint poète qui n'y croyait pas plus que nous ; elle a fourni d'éloquentes tirades à maint orateur, h maint écrivain, qui ne se donnait, partout ailleurs, ni pour catholique, ni même pour chrétien, et qui aurait rougi de paraître croire à tel ou tel dogme, cent fois mieux prouvé en raison mais moins saisissant, moins étourdissant. Comment s'étonner que le prêtre, homme façonné à croire et intéressé à croire, s'étourdisse, lui aussi, sur un dogme auquel les incrédules eux-mêmes se sont quelquefois laissé prendre?

f. Lettre à Jean de Sternberg.

Si ce poétique sommeil avait été jusque-là celui des membres du concile, ce dut être pour eux un fâcheux réveil que d'entendre les théologiens chargés d'élaborer la question. Quelque persuadés que les prélats pussent être que la tradition suffit pour fonder un dogme, il y en avait sûrement plus d'un qui ne s'attendait pas k trouver l'Écriture aussi rebelle et les docteurs aussi embarrassés. De tous leurs arguments prétendus scfipturaires, il n'y en avait aucun qui ne revînt, en définitive, h l'aveu que la Messe n'est pas dans la Bible. Plus vous aurez couru, dans une grave question, après de petites preuves indirectes, mieux vos adversaires pourront dire que les grandes, les directes, les véritables, vous manquent.

Or, le décret sur la Messe n'apporté que quatre preuves. Sont-elles petites ou grandes ? directes ou indirectes : — Qu'on en jugé.

I. Jésus-Christ, dit saint Paul, est prêtre selon l'ordre de Melchisédcch. Melchisédech (Genèse, xiv) offrit du pain et du vin. Donc le sacerdoce de Jésus-Christ, et, par suite, le sacerdoce chrétien en général, s'exerce par un sacrifice offert sous les espèces du pain et du vih.

II. L'agneau pascal était un sacrifice. Puisqu'il figurait l'Eucharistie, l'Eucharistie est un sacrifice aussi.*'

m. Dieu, par la bouche de Malachie, a dit qu'un jour on offrirait partout h son nom une oblation pm'e.

La Cèrie, qui a lieu en effet partout, est donc une oblation.

IV. Saint Paul dit (Corinth., x) que ceux qui ont participé à la table des démons ne peuvent participer à celle du Seigneur, Or, la table des démons, dans ce passage, ce sont les autels des faux dieux. La table du Seigneur est donc aussi un autel, et tout autel suppose un sacrifice. Donc l'Eucharistie en est un.

Et voilà, catholiques, voilà, ce que votre'Eglise, ce que trois cents évêques ou docteurs, ce que le concile de Trente, enfin, a pu trouver dans la Bible h l'appui de la Messe; voilà les seules pierres dont il ait réussi, après un mois de travail, à bâtir l'autel oii, selon lui, le Christ est immolé ! Trois passages figuratifs de l'Ancien-Testament, et un mot — car on ne saurait appeler cela un passage — un mot du Nouveau ! Ces pauvres détails qui, supposé que la Messe fût formellement enseignée ailleurs, pourraient tout au plus être donnés comme s'y rapportant, — voilà le concile qui les donne comme suffisants pour l'établir, et qui, puisqu'il n'en cite pas d'autres, avoue par là que ce sont les meilleurs qu'il ait trouvés. « S'appuyer de tels passages, dit Dumoulin, c'est se chauffer à la lune. » Encore a-t-il fallu, pour que le trait de Melchisédech eût l'air de signifier quelque chose, altérer le récit de la Genèse. Le texte hébreu et la version des Septante disent : (( Il présenta du pain et du vin ; or, il était sacrificateur du Très- Haut. » Ainsi, le texte ne dit point que ce fût comme sacrificateur ni en vue d'un sacrifice qu'il fit apporter ce pain et ce vin. C'est la Vulgate qui, au lieu de or, a 'ms car; falsification manifeste, qu'avoue le cardinal Cajetan. « Ce qui est mis dans la Vulgate, dit-il, comme

le motif de l'offrande , car il était n'est pas dans l'hé breu comme motif, mais comme incident séparé *. »

Si ces passages ne portaient leur réfutation avec eux, nous n'aurions, pour les réfuter, qu'à transcrire les objections auxquelles ils furent en butte au sein même du concile. Aucune de ces citations, en effet, ne passa sans avoir été combattue ; aucune, ce qui est encore plus significatif, sans que ses défenseurs avouassent qu'elle ne suffisait pas poui' établir la Messe, et que, sans la tradition, on ne pourrait affirmer qu'elle l'établit; aucune , en un mot , après laquelle on n'eût pu répéter notre objection fondamentale : Avouer qu'une chose aussi importante que la Messe n'est pas clairement et formellement dans la Bible, c'est avouer qu'elle n'y est. pas du tout.

xxvu

Il y avait d'ailleurs un point qui touchait au fond même de la doctrine, et sur lequel on ne s'entendait pas mieux que sur le choix des passages à citer pour établir la Messe en général.

Jésus-Christ, en instituant la Cène, s'est-il offert luimême en sacrifice, ou n'a-t-il fait qu'annoncer le sacrifice de la croix ?

Cette dernière alternative, seule admissible, selon

1 Quod in vulgatà editione subditur ut causa oblationis, erat cnim, in hcbrcco non habetur ut causa", sed ut separata clausula. »

nous j soulève, au point de vue: catholique, unp insuriûontable difficulté.

" C'est la seule admissible, disons-nous. Supposez, en effet, qu-'après avoir institué la Gène, Jésus-Christ eût i"efusé de souffrir et de mourir ; quelle valeur eût conservée la..Cène?A,ueune. Elle n'en avait donc aucune, si ce n'est celle que-devait lui donner le grand acte du lendemain.

Cela étant, la difficulté saute aux yeux. Si le' Sauveur, dans la Cène, n'a fait qu'annoncer son sacrifice, la Cène n'était: donc pas un sacrifice, et la Messe, reproduction de la Cène, n'en, est pas un non plus.

II n'y aurait donc, ce semble, qu'à se jeter dans la première alternative ; et pourtant, là, aussi, inextricable embarras. Si le Sauveur s'est offert dans la Cène même, s'il y a eu, le jeudi, un réel et vrai sacrifice, la rédemption s'est accomplie avant le sacrifice de la croix, ce qui est contraire à tous les enseignements et de l'Écriture et de l'Église. Le concile eût frémi au simple énoncé dé cette idée, dont il s'était cependant fort approché en décrétant la transsubstantiation.

Le seul moyen d'échapper aux ennuis d'une votation disputée, ainsi qu'à l'inconvénient d'étaler en guise de preuves ce qu'on sentait bien n'être que de chétives présomptions, — c'était de renoncer à rédiger des chapitres de doctrine. Malgré tout ce qui avait été dit précédemment, et dans l'assemblée et surtout ailleurs, contre cette étrange manière de sortir d'embarras, plus d'un prélat y inclinait. On avait eu tort, disaient-ils, d'habituer les hérétiques à demander des raisons, au lieu de ne recevoir que des décrets. Qu'avait-on gagné, dans l'ancien concile, à rédiger, avant de passer

aux canons, des chapitres si détaillés, si soignés? On avait facilité les attaques et multiplié les points à défendre. «Dans le cas actuel, il pourrait arriver que, .soit manque de temps, soit qu'on ne pût trouver dans l'Écriture des textes assez clairs, assez précis, les objections des novateurs demeurassent sans réplique *. » — « Sommes-nous, disaient-ils enfin, des avocats ou des juges? » — Des juges, assurément ; mais il n'aurait pas fallu attendre, pour le rappeler si haut, précisément le jour où on était le plus embarrassé de juger.

Ces mêmes prélats donnaient à entendre qu'il iinportait de finir au plus tôt, non-seulement les travaux de cette session, mais le concile. D'autres répondaient qu'il ne s'agissait pas de terminer promptement, mais' de bien terminer, et que, quant à renoncer aux chapitres de doctrine après un mois de délibérations dans l'intention avouée de les faire, ce serait se couvrir de ridicule et de honte. Quelques-uns des plus libres allaient jusqu'à dire qu'on ne demandait apparemment pas mieux que de déconsidérer le concile, pour n'avoir pas à observer les décrets disciplinaires qu'on avait votés à contre-cœur.

Et ce n'était pas la première fois que ce reproche était adressé au parti papal. Les évêques italiens ne s'étaient sûrement pas dit : « Déconsidérons le concile. » Ils tenaient autant que les autres, et'plus que les autres, à en maintenir l'autorité morale aussi longtemps qu'il serait sous la main du pape ; mais on voyait assez que, dès qu'ils auraient à opter entre les deux pouvoirs, leur choix ne serait pas douteux, et ce n'était pas les calotn-

1 L'évèque de Chiozza. Pallav. I. XVIII, cli. i.

nier que de penser qu'ils seraient alors peu scrupuleux sur les moyens d'humilier l'assemblée. Nous pensons, quant à nous, que tous les partis pouvaient se renvoyer ce reproche. Nul n'admettait l'autorité infaillible du concile qu'à condition qu'il ne heurtât pas telles ou telles idées ; nul n'était prêt d'avance à se soumettre, et nous avons vu combien il fallait parfois peu de chose pour amener des protestations, des menaces de séparation et de guerre.

Ce fut évidemment dans cet esprit que les évêques

espagnols, malgré la lettre de leur roi et au plus fort de ces embarras théôlogiques, reprirent encore une fois la question de la résidence et du droit divin.

Ils commencèrent par écrire à Philippe U une lettre ou ils s'excusaient de ne pas continuer h lui obéir sur ce -point. « D'ailleurs , disaient-ils, ce n'était pas un ordre que le roi leur avait envoyé. Sa Majesté les avait invités k ne pas poursuivre, mais en s'en remettant h leur conscience. Le moment leur semblait venu, ajoutaient-ils , de trancher enfin une question qui ne pouvait, selon eux, rester indécise, sans rendre entièrement inutiles tous les efforts tentés pour la régénération de l'Église. »

Jugeant donc que, pour le moment, il ne fallait pas songer à les ramener, les légats se tournèrent du côté de la France, et le cardinal de Ferrare, nonce auprès de Charles IX, eut ordre d'obtenir de lui une lettre

analogue à celle de Philippe IL On ne l'adresserait d'abord qu'aux ambassadeurs de France, mais elle serait de nature k être montrée aux évêques de leur nation, h mesure qu'ils arriveraient à Trente. Le cette manière, à moins qu'ils ne prissent aussi sur, eux d'agir contre les ordres de leur prince,, ils resteraient séparés des Espagnols; et si les deux nations ne s'unissaient pas sur ce point, elles risquaient moins de s'unir sur d'autres.

Malgré ces précautions, le pape n'avait pas discontinué d'en prendre d'un autre genre. Depuis plusieurs mois, il augmentait insensiblement ses troupes ; la pacifique insurrection des évêques espagnols faisait activer, h Rome, les levées d'hommes et de chevaux. Aux représentations de l'ambassadeur de France, Pie IV avait répondu que l'Angleterre et les protestants d'Allemagne parlaient de venir au secours de ceux de France, et que c'était à lui de pourvoir, le cas échéant, à la sûreté du concile. On s'aperçut encore qu'il travaillait en secret, comme jadis Clément VII, à former une confédération des princes d'Italie, ce que le roi d'Espagne, toujours tremblant pour son royaume de Naples , ne pouvait voir sans beaucoup d'inquiétud% Philippe s'empressa donc de faire dire qu'il se chargeait de la défense du concile, et que, si l'Angleterre ou l'Allemagne tentaient une invasion en France, ce serait à lui qu'on aurait affaire. Enfin, comme premier gage de ses promesses, il envoyait k ses prélats un nouvel ordre de laisser tomber la question dont la cour de Rome avait tant d'effroi.

Le pape avait hâte de profiter d'un répit qui pouvait ne durer que peu de jours ; aussi ne tarda-t-on pas à

s'apercevoir, à Trente, que les légats avaient reçu l'or-

, dre d'en finir au pliïs vite,%t, si possible, avant l'arrivée

des Français. Les ambassadeurs de France s'en étant

^plaints, le 10 août, dans un mémoire adfessé aux légats, beux-ci répondirent que le concile était ouvert ' depuis sept mois, et qu'il n'était ni bien respectueux de demander qu'on attendit encore, ni bien loyal de vouloir attaquer l'autorité de l'assemblée en cas qu'elle n'attendît pas.

Jusque-là, ils avaient raison. Les prélats français se jouaient évidemment du concile ; qu'on fût ou non désireux de les y voir ,^ ils ne pouvaient plus dire qu'on eût rien négligé pour^es y faire venir. Ils étaient donc dans leur tort; mais le parti roinain n'était pas capable d'en profiter en se tenant lui-même dans une position franche

' et loyale. Quand les ambassadeurs demandèrent si leurs évéques seraient attendus ou non, on les renvoya à l'assemblée; quand ils voulurent alors s'adresser à l'assemblée, les légats déclarèrent qu'il ne devait y avoir aucune relation ofiicielle entre les ambassadeurs et les évoques, et que les communications ne pouvaient passer que par eux, légats. Priés alors de consulter l'assemblée, ijip ne consultèrent que le pape, et le pape, déjà consulté par l'ambassadeur de France à Rome, avait dit qu'il s'en rapportait aux légats. <( Voilà qui est digne d'une éternelle mémoire, écrivait Lansac. Le pape renvoie l'affaire aux légats ; les légats la renvoient au concile ; le concile n'a pas la liberté d'entendre aucune proposition, et c'est ainsi qu'on trompe le roi et le monde. »

Telle était donc Patmosphère dans laquelle s'élaboraient les décrets sur la Messe.

Malgré les efforts de beaucoup d'évêques pour concentrer la discussion sur les points les plus clairs ou réputés les plus clairs, il n'y avait pas de séance où on ne fût ramené k la grande querelle de l'oblation du Sauveur dans la Gène. Quatre opinions s'étaient formées. Pallavicini donne avecbeaucoup d'exactitude et de soin les noms de leurs principaux champions, les nuances diverses qui se dessinaient au sein de chacune, les fluctuations de la majorité, etc. Il ne paraît pas se douter qu'on puisse trouver étrange de voir le concile divisé en quinze où vingt groupes sur une question aussi capitale, question qu'on ne pouvait ni écarter, ni résoudre, comme nous l'avons montré, sans ébranler profondément tout l'échafaudage de la Messe. Un des partisans de l'oblation réelle, le jésuite Salmeron, se donnait tant de mouvement pour avoir la mtUJorité, que des évêques furent obligés de s'en plaindre en pleine assemblée. « Que l'on intrigue, disaient-ils, dans des questions disciplinaires, c'est fâcheux; mais enfin, ce sont des questions humaines. Dans des questions de dogme, c'est un scandale, un sacrilège. » Etait-ce donc, la première fois qu'il y avait lieu à le remarquer?

« Il fut convenu, dit Pallavicini, qu'on ne mettrait que ce qui serait au gré de tous, et qu'on ôterait ce qui pouvait déplaire à quelques-uns. Si l'on jeut que les

particuliers se conformeut à ce qui est agréé par le plus

-grand nombre, il faut que îë grand nombre condescende

aux particuliers, en se relâchant sur Les -petites choses.»

- Toujours lajinême tactique. Là où l'Église ose pronon-

*cer, les plus petits détails sont importants;. il y va du

salut, des âmes. Là où elle est forcée de se taire, les

plus grandes questions ne sont que de a petites choses.))

Le siège de l'autorité, — petite chose. La. supériorité

des conciles ou du pape, — petite chose. La Cène fut-elle

un Vrai sacrifice ? — Petite chose, bien que ce soit, dans

la dogmatique romaine, la base de ce qu'il y a de plus

grand,

s On tâcha donc de ne rien dire qui parût trancher la question ; on fit si bien, qu'il est absolument impossible de prononcer, d'après le décret, si l'oblation de Jésus- Christ par lui-même, la veille de sa mort, fut une oblation propitiatoire, c'est-à-dire un sacrifice réel, ou une sorte de dédicace, prélude au sacrifice de la croix. On tâcha- cependant aussi, par des circonlocutions plus ou moins habiles, d'enseigner un peu plus que l'oblation siÎQple, qui eût ruiné la présence réelle ; mais le mot propitiatoire, que demandait Salmeron et qui seul pou- * vait enlever toute équivoque, fut écarté. Ce mot ne vient que dans le second chapitre, où on ne parle plus de l'in- . stitution de la Messe, mais de la Messe elle-même. Autre supercherie,^ car si vous n'osez affirmer qu'il y ait eu propitiation, vrai sacrifice, dans la Cène, vous n'avez évidemment pas le droit de l'affirmer quant à la Messe. '

Nous aurions bien envie de demander encore ce qu'il serait arrivé si un bon curé de village, entrant dans la salle du concile, eût dit : «Mes pères, que dois-je en-

112 HISTOIRE DD CONj^ILE, DE TRENTE

seigiier? L'oblation, clans la Cène, fut-elle propitiatoire, oui ou non?» * *

Sur ces entrefaites, on reçut des lettres de l'empereu)", dans lesquelles il ne demandait rien moins que le renvoi de toutes les questions relatives à la Messe, sauf celle du calice, dont il réclamait, au contraire, une prompte et bonne solution.

Après tant de promesses, on ne pouvait plus .différer. On répondit donc qu'on allait s'y mettre, mais en ajoutant, ce qui était raisonnable, qu'on ne pouvait ni ne voulait différer la publication d'aucun des articles qui seraient prêts.

Cependant les ambassadeurs de France insistaient toujours pour que la session, fixée au 17 septembre^fût reculée au moins d'un mois. Ils représentaient qu'on pourrait, en attendant, étudier diverses questions secondaires auxquelles il faudrait également arriver plus tard, et qu'ainsi la fin du concile ne serait -réellement pas reculée. Mais, plus on avançait, moins on se sentait porté à accueillir leur demande. On craignait d'autoriser les Français à croire que leur présence fût nécessaire pour valider les décisions; en outre, le bruit. s'était répandu qu'à, peine arrivés, rompant brusquement le compromis sur lequel on avait vécu jusque-là,, ils allaient remuer la question brûlante "de l'infériorité du pape. Quoiqu'on ne vît aucun moyen de les en empêcher, si telle était en effet leur intention, on voulait au

moins înêttre en sûreté, par la promulgation publique, tout ce qu'on avait décrété sans eux. . ,

Le concile, dans la dernière session, s'était réservé , la faculté d'avancer, s'illîe jugeait convenable, le jour de la sùiviaiite. Les décrets furent prêts vers la fin d'août, quinze ou vingt jours avant l'époque fixée. On aurait donc pu tenir la session; mais on ne pouvait songer k faire un pareil affront k ceux qui voulaient, au contraire, que le jour fût reCulé. Il restait donc du temps pour discuter l'affaire du calice, si vivèîhent rappelée par l'empereur, et comme les prélats français avaient fait dire qu'ils ne demandaient pas à être attendus pour ce point, il n'y avait, plus ni motif ni prétexte d'aucune espèce pour ne pas l'aborder.

Pour la première fois donc, l'affaire fut directement proposée; Trois avis se formèrent, ou, pour mieux dire, se trouvèrent formés. L'un, refuser absolument; l'autre, accorder, mais sous certaines^'^onditions qui seraient fi:^éêsjf|ar le concile ; l'autre, enfin, renvoyer l'affaire au pape. ".Parmi les partisans de cette dernière opinion, les uns voulaient un renvoi pur et simple ; les autres, un renvoi motivé, portant que le- pape pouvait accorder la chose. Lés Espagnols étaient toujom's pour un refus absolu. Philippe II craignait, non sans raison, que la concession du calice à ses sujets des Pays-Bas ne donnât k d'autres de ses sujets, sinon en Espagne, du moins dans la Franche-Comté et le Milanais, l'envie d'en demander autant ; il .comprenait qu'une fois ce pas fait, il était peu probable qu'on ne cherchât pas k en faire d'autres.

Aussi les partisans de la concession insistaient-ils fortement sur les précautions à prendre pour que ce ne

ilZl HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

fût pas un encouragement à d'autres demandes, ifs s'accordaient, en général, sur les cinq conditions suivantes, indiquées par les légats :

I. Qu'on votât le principe,tmais que l'application en . fût laissée au pape, seul en position de juger à quelles nations il convenait d'en accorder le béïiéfice.

II. Que le pape, pour s' é.clairer, envoyât préalablement des légats ou des commissaires partout ou ce vœu avait été exprimé. "

III. Que le'^in consacré ne sortit jamais*des églises, pas même pour être porté aux malades.

IV. Que ceux à qui on accorderait le calice déclarassent ne pas le regarder comme nécessaire h la validité "^ du sacrement.

V. Qu'ils rentrassent pleinement et sincèrement, pour tout le reste, dans l'unité de l'Église. ^

Conditions, en somme, qu'on ne pouvait se dispenser de poser, mais dont lel deux dernières annihilaient la concession. On savait bien que, parmi les gens qui- la demandaient, il n'y en avait point qui fussent assez peu protestants pour se déclarer catholiques dès qu'iîs l'auraient obtenue.

Pendant plusieurs jours, dans des séances de plusieurs heures, h chaque orateur parlant dans un sens* succéda presque régulièrement un orateur parlant dans l'autre. En définitive, cependant, on vit qu'il y avait majorité contre la concession. Les ambassadeurs de l'empereur, opposés jusque-là au renvoi au pape, se résignèrent alors à l'accepter, et même à le demander ; battus dans le concile, ils voulaient qu'on leur ménageât au moins une porte à Rome. Forts de leur assentimient; les légats ne craignirent plus de pousser au renvoi, et

leurs agents se remirent à travailler l'assemblée pour* préparer une majorité dans ce sens.

Cinq ou six jours leur paraissant nécessaires pour assurer la votàtion, ils proposèrent une vingtaine d'articles à régler, les uns sur un certain nombre d'abus , relatifs à la Messe, les autres, sur divers points de discipline et d'administration. Quoique ces derniers fussent, en général, favorables à l'autorité épiscopale,plusieurs évêques s'en plaignirent. Ilsdemandaient jus- ^ ques à quand^on entendait renvoyer les grandes réformes, pour ne l'occuper que de celles qui seraient venues d'elles-mêmes, une fois les grandes opérées. Un d'eux fit observer, en outre, qu'il n'était pas de la dignité du concile de prendre un point ici, un point là, et de voter sur mille choses, sans qu'on pût dire pourqu^ il prenait celles-là plutôt que d'autres. « L'ordre n'estil pas tout tracé? — ajoutait-il. N'est-ce pas par le chef et par sa cour que la réforme doit commencer ? Si vous vpulez que les planètes reprennent leur éclat, commencez par dire au soleil de reprendre le sien. » Et l'évêque de Ségovie coîÉparait le concile à un médecin appelé i)pur guérir une maladie invétérée, et qui ne voudrait employer, au lieu de vrais remèdes, que de légères frictions, d'huile.

Ces frictions^ si légères en comparaison du mal, n'étaient même pas dirigées de manière à laisser intact ce qui sortait de la compétence du concile. Les articles VIII et IX attribuaient aux évêques la haute main sur les hôpitaux, les cblléges, les communautés laïques, les testaments, etc. ; autorité dont ils jouissaient en effet dans quelques pays^«mais qu'on leur avait toujours refusée dans d'autres, notamment en France. La surveil-

lance des évêques sur les biens des hospices avait eu souvent de bons résultats ; mais quelquefois aussi elle n'avait abouti qu'à transformer peu è. peu ces- biens en biens d'église, en bénéfices, et, par conséquent, h les détourner de leur destination. D'ailleiirsf ce n'était pas une question de convenance, mais dé droit, et le concile ne pouvait prétendre à, régler seul ce qui "touchait par tant de points h la législation civile et aux droits des souverains. Il y portait encore atteinte en accordant aux évoques le pouvoir d'examiner^es iiotaires, et < de leur interdire, dans certains cas, l'exercice de leurs fonctions. Enfin, ce n'était pas comme évoques, mais comme délégués du pape, qu'ils auraient h exeçèer plusieurs de ces nouveaux pouvoirs, ce qui allait encore contribuer à provoquer la résistance des princes. Mais il paraît que l'assemblée ne vit pas clairement la portée et les inconvénients de ces articles, car on les vota en courant et presque sans discussion. On eut à s' eft repentir plus tard, car ils furent dé ceux qui empêchèrent la publication du concile en France.

On y avait joint .diverses règles'sur les qualités in- , tellectuelles et'morales h. exiger d'un prêtré^î)0ur d'élever il l'épiscopat, sur la conduite du clergé dans la; "Vie civile, sur les conditions à remplir pour posséder légitimement un bénéfice, etc. , etc. A prendre ces règles en détail, nous n'aurions guère que du bien h en dii'é ; mais l'opposition demandait toujours h quoi elles serviraient, où en était la sanction. Commencez donc, avait dit l'évêque d'Orense, par décréter que ces lois seront obligatoires pour le pape, et alors seulement vous aurez fait quelque chose. — Plusieurs de ces règles, en effet, et des meilleures, sont restées surdé papier jusqu'à ce

;que les révolutions aient forcé Rome à s'en souvenir. Il n'y avait non plus, en général, que de très-bonnes choses dans ce qu'on disait des abus relatifs à la Messe. On prescrivait de n'y assister qu'avec respect et en habits décents, de '^e jamais la célébrer h la hâte, d'en écarter ce qui sentirait la superstition, par exemple certains calculs sur le nombre etja disposition des cierges, et, enfin, de n'en exiger aucun salaire. « Avant tout, dit le décret, poijr ce qui regarde l'avarice, que les évêques défendent absolument toutes sortes de conditions et de pactes pour (^elque récompense que ce soit, et tout ce qui se donne pour la célébration des messes nouvelles , comme aussi ces demandes d'aumônes si pressantes et si messéantes, que ce sont plutôt des exaction§^çque des demandes, et toutes les autres choses de ce genre, qui ne sont pas éloignées de la simonie, ou, du moins, d'un gain sordide '. » Comment, ap|ès cela, les messes se payent encore, — c'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. Et il est si bien

j reçu, en fait, qu'il n'y a aucunedionte quelconque h se les faire payer, que le pape lui-même, quand il dit la messe à Saint-Pierre, reçoit publiquement quelques pièces de monnaie, destinées h figurer son salaire.

1 In primis, quod ad avaritiam pertînet, cujusvis generis mer-, cedum'-conditiones, pacta, et quidquid pro missis novis celebrandis datur,necnon importunas atque illiberalos. eleemosynarum exactiones potiùs quam postulationes, aliaque ejusmodi quse à simoniacà labe, vel certè à turpi qusestu non longé absunt, omninô prohibeant.

f XXXI

Quelques mots maintenant sur Us canons ajoutés, selon l'usage, aux chapitres doctrinaux.

Dans le premier, anathëme à qui ne pensera pas qu'il y ait dans la Messe un sacrifice proprement et véritablement ainsi nommé.,-— Nous n'avons pas à revenir sur ce point. '^^

Dans le second, anathème à qui ne croira pas -qu'en disant aux Apôtres, Faites ceci en mémoire de moi, Jésus-Christ les ait institués prêtres, seuls aptes à dire la Messe.

Ce n'avait été là, jusqu'à ce moment, qu'une opinion ; une opinion, même, assez moderne, ^puisque, du temps du concile de Constance, elle commençait à peine à sç fairejour. « Prenez, mangez, dit Jésus-Christ ; ceci*ést mon corps qui est ronipu pour vous. Faites ceci en mé-^. moire de moi. » Voilà, dans leur entier, les paroles du Sauveur. Faites ceci ne peut être séparé de ce qui précède, de ce qui est indiqué comme à faire; et ce qui est indiqué comme à faire, ce n'est pas seulement de rompre le pain, c'est aussi, c'est surtout, puisqu'il y a l'impératif, de le prendre et de le manger. Si Faites ceci n'est que pour les prêtres. Prenez, mangez, n'est aussi ^ que pour eux ; eux seuls auraient donc le droit de communier. Ces mots se trouvent-ils au moins chez tous les évangélistes ? Non ; deux les omettent. Qui pourra croire qu'ils les eussent omis s'ils y avaient vu une. chose aussi capitale que l'institution du sacerdoce ?

, .A ces difficultés scripturaii-es s'enjoignait une autre, plus grave pour des catholiques. Le prêtre n'est pas ' seulement le m'Mstre d.e la Méfse ; il est aussi celui dé tous les autres sacrementsf en particulier de la Pénitence. Peut-on dire;, par conséquent, que Jésus-Christ ait fait prêtres des hommes auxquels il ne donnait, pour le moment, que le drpit de dire la Messe?

,.^ Aussi ce canon souleva-ï-il, la veille de la session, une violente querelle. L'archevêque de Grenade le combattit comme contraire à l'opinion de saint Denis, de saint Maxime et de saint Ghrysostôme, qui rapportent la collation du sacerdoce à ces paroles de Jésus-Christ après sa résurrection : Recevez le Saint-Esprit. «Les Pères, dit Pallavicini, ennuyés de tous ces discours et de l'opiniâtreté d'un homme qui contrariait le sentiment de tous les autres, s'écrièrent tous qu'il fallait s'en tenir ^ à ce qui était décidé. » Un homme... Tous les autres. L'historien paraît donc affirmer que l'archevêque était seul ; et pourtant, après avoir raconté le débat qui s'en- ^ £. suivit : (( Lé parti qui soutenait ce canon, dit-il, devint à la fin si nombreux, qu'à peine se trouva-t-il ti'ente opposants. » Il y en avait donc eu, au commencement , plus de trente ; et il aurait pu ajouter que ces trente étaient de ceux qui avaient le plus étudié la matière, qui étaient les p]us habitués àïéfléchir, à voter de sangfroid, h aborder franchement' les difficultés. ts

Dans le troisième canon, anathème à qui soutiendra que la Messe n'est qu'un sacrifice de louange et d'actions de grâces, n'est utile qu'à celui qui communie, ne doit pas être offerte poui' les pécliés, les peines, les satisfactions et autres besoins.

Ces derniers mots provoquèrent diverses observations

120 " IIISTOIRPijvJDU CONCILE DE TRENTE

sur le danger d'autoriser les messes dites à tout propos et pour toutes sortes de besoins ; mais l'usage en était si universel, qu'on n'aurait ]pu le condamner sans condamner l'Église, et sans tarir, en outre, .une de ses principales sources d'influence et de revenus. Faire dire mie messe pour la guérison d'un malade, le retour d'un voyageur, le succès d'une entreprise honorable ou périlleuse, c'est, si on veut, de la piété; mais comme il n'est dit nulle part que le sacrifice de Jésus-Christ ait eu pour but ou pour un de ses buts de nous valoir des grâces temporelles, on ne voit pas comment la Messe, si elle en' est la reproduction, pourrait avdr un? autre but que celui de ce'^sacrifice même, le pardon. des péchés, le salut des âmes. — Vingt-cinq prélats furentde cet avis. . .

Dans le quatrièine canon, anathème à qui dira que le sacrifice de la Messe est un blasphème contre le sacrifice de Jésus-Christ, ou y déroge. — Ce n'est pas clair ; mais si on a voulu dire par là que l'immolation sm' l'autel ne doit pas diminuer, aux yeux des fidèles, l'importance de l'immolation au calvaire, on a demandé l'iaipossible. L'oblation a été faite une seule foùy dit saint Paul. L'oblation se fait tous les jours, cent mille fois par jour, dit l'Église. Gomment admettre que la grandeur de l'acte puisse n'en recevoir aucune atteinte? ji.Dans le cinquième, anafhème "à qui appellera imposture la célébration de messes en l'honnejir des saints. — Impostm*e ! Non ; ce serait trop peu^ Lorsque les habitants de Lystre, prenant saint Paul pour Mercure (Actes XIV), veulent- lui offrir ïm sacrifice, il déchire ses vêtements, il se détourne plein d'horreur. « hommes,' s'écrie-t-il, que faites-vpus? Nous sommes des

hommes comme vous ! » Supposez-le revenant sur la * terre, entendant parler de renouveler en son honneur... Quoi? Le sacrifice de son maître, cette immolation dont il ne parlail qu'en adorant... Et dites si ce ne serait pas avec bien plus, d'horreur encore qu'il s'écrierait : (( ^^ommes, que faites-vous !»

Dans les trois canons suivants, anathème à qui condamnera ou la liturgie de la liesse comme, contenant des erreurs, ou les cérémonies de la Messe comme superstitieuses, ou l'usage des messes dans lesquelles le prêtre seul communie. — Quant à ce dernier point , si la. Messe est un sacrifice, rien n'empêche, en effet, qu'un homme seul ne puisse l'olîrir pour d'autres , même absents; si elle ne l'est pas, nul n'aura l'idée de la célébrer ailleurs que dans une assemblée de gens réunis pour communier. Aussi n'est-ce pas un faible argument contre la Messe que ce fait qu'il n'y ait, dans l'histoire des premiers temps de l'Église, aucun indice quelconque de la Gène célébrée en particulier par le prêtre, ou en public sans que l'assistance y participât. Quand Chateaubriand fait dire à un de ses personnages, dans les Martyrs, qu'il va célébrer le saint sacrificepour Eudore, c'est un des plus complets -anachronismes de ce livre, qui en est plein.

Quant à cette liturgie dans laquelle il est défendu, de par le concile, d'apercevoir des erreurs, un catholique y trouverait, s'il l'osait, plus d'erreurs que nous. Formée d'anciennes prières, elle a gardé de curieuses traces du temps où on commençait^ peine à. entrer dans les voies qui devaient conduire à la Messe. Après la consécration, par exemple, quand le prêtre présente l'hostie à Dieu, c'est en lui disant : « Daigne jeter sur ces choses II. 11

un regard propice et serein, comrae tu as daigné agréer les offrandes d'Abel. » Singulières paroles pour pré- ^ senter h Dieu le corps immolé de son Fils !

Aussi n'était-ce point de cela qu'il s'agissait quand cette invocation fut rédigée. . ' î

( Lorsque la Cène eut cessé d'être un repas en com^ mun^ l'usage s'établit d'apporter au, temple et de déposer sur la table de cqmmunion une certaine 'quantité de pain, de vin, quelquefois même de fruits. C'était sur cette offrande, imitée, en effet, d'Âbel, qu'on appelait la bénédiction de Dieu ; puis, on en prélevait ce qu'il fallait pour distribuer la Cène, et le reste allait aux pauvr.es. Ainsi s'explique ce que la liturgie ajoute: «Nous- te supplions, ô Dieu ! de commander que ces choses soient portées par ton saint ange sur ton céleste autel. % Ainsi s'explique encore cette phrase : « C'est par Christ, ô Dieu ! que tu crées, sanctifies, vivifies et bénis tous ces biens; » phrase inintelligible, absurde, si ce pain et ce vin sont ou vont être le corps de Jésus-Christ. *Qui ;éstce qui aurait eu l'idée de placer là un remercîment à Dieu sur le pain et le vin, envisagés comme nourfiture >de l'homme? :: ':

Tous ces passages, et plusieurs autres, ce n'est qu'à force de les voir dans le canon de la Messe qu'on est arrivé à ne pas sentir combien ils y sont mal placés, combien ils sont loin d'exprimer ce que n'auraient pu manquer de dire des gens croyant à la pféséj^e réelle, au renouvellement perpétuel du sacrifice de Jésus-.Christ. Il y en avait un, pourtant, qui eût été par trop contraire à ces nouvelles idées, et, celui-là, on l'a changé. « Fais que cette oblation nous soit comptée... piiisqu' elle est la figure du corps et du sang de Notre - Seigneur,

qui... etc. )) Voilà, cette oraison telle que la cite saint Ambroise *. Dans le canon de la Messe, voici ce qu'elle est devenue : (( Pais que cette oblation soit en toutes choses bénie, comptée. . . afin qu'elle devienne pour nous -^le cÔTps et le sang de ton cher Fils. . . etc. 2 » Même ..avec cette modification, ce n'est pas encore clairement

* là présence réelle ni le sacrifice réel; un protestant pourrait accepter cette formule, croyant ne demander à Dieu que la grâce de faire une bonne communion. Donnez, en un mot, toute cette liturgie à quelqu'un qui ne sache pas que c'est la Messe, et il ne l'y verra guère

"^^ mieux que dans les Évangiles. Est-ce là, nous le répétons, est-ce là ce qu'on aurait adopté si la Gène eût été la Messe?

Dans le dernier article de ce même décret, anathème à

- qui prétendra que la Messe doive être célébrée'en langue vulgaire, ou condamnera l'usage de mettre un peu d'eau dans le vin avant de le consacrer. — Sur quoi est foMé cet usage? Il est possible que le vin dont se servit Jésus-Christ fût en effet mêlé d'eau ;. il est possible aussi qu'il ne le fût pas; qu'en savons-nous? Que pouvonsnous en savoir ? a Saint Cyprien et plusieurs conciles renseignent, » dit le Catéchisme Romain. Oui ; mais qu'en savaient-ils ? Et si l'Écriture ne parle jamais que du vin, pourquoi parler d'autre chose 3? Pourtant, se-

* De Sacramentis, IV. 5. — Quod est figura corporis et sanguinis Domini nostri...

2 Ut jiobis corpus et sanguis fiât delectissimi Filii tui...

3 II. y a, chez les théologiens romains, comme un besoin d'outrepasser et de torturer l'Écriture, quand môme ils n'y ont aucun intérêt. Savéz-vous pourquoi la Cène est regardée comme un repas d'union,fit de charité? C'est, pensez-vous, parce qu'elle nous retrace l'amour de Dieu pour les hommes, notre égalité

Ion ce même Catéchisme, ce mélange est si important qu'il y aurait péché mortel à l'omettre. Seulement, (( que les prêtres prennent garde de mettre iort peu d'eau avec le vin; carj> selon les théologiens, cette éau doit se changer en vin, » avant que le tout se chan^ enp^i sang. Encore un miracle ! Mais, celui-là, les docteurs n'ont pas l'air de s'y fier. Mettez peu d'eau, disent-ils. . .Pourquoi donc? Si la transformation a vraiment lieu,— peu ou beaucoup, qu'importe ? Ali ! c'est que le vin trop mêlé risquerait fort de n'avoir plus tout à fait le goût du vin pur, et la foi du prêtre serait alors à une trop rude épreuve. "- ■

Quant à. l'autre point, celui de la Messe en langue vulgaire, arrêtons-nous-y un instant.

Commencerons-nous par citer l'endroit où saint Paul semble avoir prévu ce qu'on allait faire, tant il met d'insistance à déclarer, à répéter, que celui qui parle dans l'Eglise doit être compris de tout le monde? « Si vous parlez, dit-il , dans une langue qui ne soit pas entendue, comment saura-t-on ce que vous dites ? Vous ne ferez que parler en l'air. — Si je prie dans une langue étrangère , c'est mon esprit qui prie, mais mes pensées ne sont d'aucune utilité aux autres i. » Et cette

devant lui, etc. Point du tout. Selon le Catéchisme Romain, c'est parce que le pain est fait de plusieurs grains de blé,^le vin de plusieurs grains de raisin, mêlés et confondus, yô'ilà l'union; voilà l'Église. n;

■ I Gorinth. xiv.

idée revient encore deux ou trois fois dans le même chapitre.

, , Dîra-t-on que l'Apôtre , dans ce morceau , ne parle pas de langues simplement éirangèrès , mais de langues inconnues ? — Lés motifs qu'il allègue sont trop généraux pour que cette distinction leur ôte rien de leur force. Il veut, voilà, le fait, que celui qui parle soit Compris. i

Saint Paul ajoute, il est vrai , que celui qui a employé; une langue inconnue peut encore être utile en interprétant ce qu'il a dit. <( Or, objectera-t-on, l'Église n'a jamais refusé d'interpréter ses liturgies latines ; il . est facile de s'en procurer des traductions. » C'est facile aujourd'hui,; jadis , c'était fort difficile, et on sait , 'd'ailleurs, combien il y avait peu de gens qui sussent lire. Aujourd'hui même, surtout dans les pays entièrement catholiques, voit-on beaucoup de fidèles qui comprennent ou qui s'inquiètent de comprendre les offices latins? Le plus souvent, d'ailleurs, on n'entend rien. L'emploi d'une langue non comprise a amené l'habitude de parler bas, vite, peu distinctement ; ce n'est qu'en suivant dans un livre les paroles du prêtre qu'on peut , même en sachant le latin, s'associer à, ce qu'il dit. * Quand tout le monde saurait lire, — et les pays catholiques, sous ce rapport, sont fort loin d'être au premier rang , — quand tout le monde s'astreindrait h avoir constamment le livre à la main, l'objection resterait la même : pourquoi le latin plutôt que la langue du pays ? Pourquoi un détour, quand il n'y a rien qui empêche d'aller tout droit ? Vous permettez aux Français de suivre la Messe sur une traduction française ; s'ils lisent de la permission , c'est comme s'ils l'entendaient II. 11*

en français. Perdra-t-elle de sa vertu ? Vous ne le dites pas. Quelle raison avez-vous donc pour ne pas accorder à tout le monde, en parlant la langue de tout le monde, la faveur que vous accordez à quiconque peut et veut se servir d'une traduction? Puis , cette langue qui est aujourd'hui , pour la grande majorité des fidèles , une langue étrangère et inconnue , n'a-t-elle pas commencé par être la langue vulgaire? C'est donc un" point où l'on ne saurait invoquer la tradition. Pendant les premiers siècles , voyons-nous qu'on ait eu l'idée d'imposer le latin aux Orientaux? Les Orientaux, de leur côté, ont-ils jamais eu celle d'imposer le grec à personne? Ils auraient eu pourtant bien plus déraisons h donner. Les apôtres ont prêché , ont écrit en grec. C'est en grec que l'histoire et les discours de Jésus- Christ ont pénétré dans l'Occident. Si lé christianisme doit avoir une langue sainte, c'est le grec. Ce sera l'hébreu, si on veut ; mais ce n'est pas le latin»

Et que parlons-nous de langue sainte ? L'universalité même du christianisme, que tout le monde s'accorde à regarder comme un de ses caractères essentiels et distinctifs, n'est-elle pas un argument contre l'unité de langage dont Rome a voulu le doter ? Ce n'est que dans les pays à castes, chez les anciens Égyptiens, chez les» Hindous, que nous trouvons une langue spéciale pour le culte et les prêtres. Quand une religion s'annonce comme devant appartenir , non-seulement à tous les peuples , mais encore, dans chaque peuple, à tous les individus qui le composent , quand elle ne renferme rien qui ne doive être révélé h tout le monde, — il est contradictoù-e à son essence de la faire parler jamais dans une langue que tous n'entendent pas.

Au reste, ce n'est pas par hasard que Rome se trouve ici en rapport avec l'Egypte et l'Inde , plutôt qu'avec l'organisation toute civile du paganisme romain ; ce n'était pas non plus par hasard ou par caprice que les réformateurs insistaient tant sur l'abandon de la langue latine. Ils sentaient bien qu'elle ne s'en irait pas seule, et Rome, sans oser le dire , le sentait comme eux.' La Messe en français , en allemand , en anglais , ce n'est plus la Messe. La forme s'est incorporée au fond ; elle ne peut changer, que le fond n'en soit gravement atteint. Ce qui opère la transsubstantiation, ce sont les mots Hoc est corpus meurrî; qu'on dise ceci est mon corps , et le prestige est à moitié détruit , même pour ceux qui comprennent également les deux langues. Nous avons tvu des catholiques, lisant pour la première fois la Messe traduite en français, en éprouver un grand désappoin- . tement. Ils n'y voyaient rien de mauvais ni de faux ; mais ils n'y voyaient rien non plus qui leur parût k la hauteur du mystère dont leur imagination s'était nourrie. D'ailleurs, ce n'est pas seulement en vue du dogme que Rome tient à. garder une langue k elle. Comme le retranchement de la coupe , c'est une barrière entre le clergé et le peuple ; barrière moins infranchissable , il est vrai , puisqu'on peut apprendre le latin, mais qui , outre qu'elle est infranchissable pour le grand nombre, contribue pourtant encore, même en regard des gens instruits , à protéger les abords du sanctuaire.

Aussi n'est-ce que par des raisons plus ou moins mystiques • qu'on essaie aujourd'hui d'en justifier le maintien. « Les oraisons en langue latine, dit Chateaubriand 1, semblent redoubler le sentiment religieux de

* Génie du Christianisme, IV^ partie.

la foule. Dans le tumulte de ses pensées et des misères qui assiègent sa vie, l'homme, en prononçant des mots peu familiers ou même inconnus, croit demander des choses qui lui manquent et qu'il ignore K Le vague de ses prières en fait le charme. » Le vague des pensées , peut-être ; mais le vague résultant de ce que les mots sont inconnus, jamais, — à moins qu'on ne veuille mettre au nombre des charmes de la prière la facilité de prier avec des mots , sans autre effort que celui de se maintenir, tant bien que mal , dans un certain recueillement plus ou moins semblable au sommeil. M. de Maistre , selon sa coutume, est plus franc. «Quant au peuple, dit-il, s'il n'entend pas les mots, c'est tant mieux; le respect y gagne, et l'intelligence n'y perd rien. » Le respect y gagne ! Peut-être ; mais quel respect ? Celui d'une statue à genoux. L'intelligenc€!>n'y perd rien ! Nous convenons qu'il se dit en latin , dans le culte catholique, des choses dont elle n'aurait pas grand profit à l'ctirer ; mais une fois qu'on parlerait de manière à. être compris, il faudrait bien se mettre h dire mieux et davantage. — « Une langue antique et mystérieuse , dit encore Chateaubriand , une langue qui ne varie plus avec les siècles , convient au culte de l'Être éternel , incompréhensible. » — « Vous ne comprenez pas Dieu, semble-t-il dire ; donc il est naturel que vous lui parliez dans une langue que vous ne comprenez pas. » N'est-ce pas là, au fond, la traduction de tout ce qu'on nous dit sur cette matière ? Tous ces brillants tableaux,

' « Le mot Alléluia, qui est hébreu, est employé tel quel dans le canon de la messe, pour exprimer par un mot étranger deg joies inconnues à cette vie. »

Innocent III, Traité de la Messe, II, 3?,

tous ces poétiques voiles , écartez-les. . . Que trouvezvous derrière? Un chapelet, une machine à prier, et l'homme devenant lui-même une machine à prières.

L'affaire du calice avait été suspendue, avons-nous dit, en attendant que la majorité fût disposée à la renvoyer au pape. .

La session approchait. Quelque forme que l'on donnât au décret de renvoi , ce décret avait contre lui , outre tous ceux qui voulaient régler la chose en concile, plusieurs de ceux qui blâmaient la concession du calice et craignaient que^^le pape ne l'accordât. L'avant-veille de la session, les légats crurent gagner quelques voix en ajoutant au décret que le pape, du consentement et avec V approbation ùw. concile, ferait ce que bon lui semblerait ; mais cette clause, agréable aux adversaires du pape, fut vivement repoussée par le parti romain, et lesylégats se l'entendirent même reprocher comme une espèce de trahison. Le soir, ne sachant que résoudre, ils firent prier les ambassadeurs de ne pas insister pour qu.on votât le lendemain ; mais ceux de l'empereur ne voulurent rien entendre. Ils rompraient avec le concile, disaient-ils , plutôt que de consentir encore à quelque délai que ce fût. Le lendemain donc, on vota ; le décret passa, mais trente-huit prélats avaient voté contre, et la même minorité se retrouva dans la séance publique ^

1 17 septembre 1562. Vingt-deuxième session.

Quant aux minorités, presque aussi fortes? que nous avons vues se prononcer dans la votation des décrets de foi, elles n'arrivèrentàlasession, selon l'usagé^, qu'extrêmement affaiblies. Des trente évoques qui avaient persisté è. ne pas croire que le Faites ceci renfermât l'ordination des apôtres , quinze au plus , dans la séance publique, votèrent contre le canon oii cette opinion est érigée en article de foi. Accuserons-nous les quinze autres de lâcheté, d'inconséquence ? Non. Les inconséquents , au contraire, c'étaient ceux qui osaient ne pas se soumettre immédiatement à la voix infaillible de la majorité. Il n'y a de conséquent , dans le catholicisme, que la soumission et le silence.

MVRE CINQUIEME .

soniniAiRE

I. Tout recommence ; on croirait se tromper de page.— Huit prorogations successives. — Ouverture des débats sur le sacrement -de l'Ordre. — Hâte imprudente. — II. L'Ordre est-il un sacrement? — Opinion de Calvin. — En quel sens l'Ordre est-il institué par Jésus-Christ 1 — Discussion scripturaire et historique. — Système i-omain. — Peu d'avantages et beaucoup d'incohvéniènts. — III. Les sept Ordres.— Aucun fondement scripturaire. — DifiBcultés insolubles. — Le concile les élude. — La Messe, base du sacerdoce romain. — L'Ordre et les Ordres. — La grâce dans l'ordination. — Incertitudes et obscurités sans fin.

IV. La hiérarchie. — L'épiscopat est-il dans le Nouveau-Testament ? — V. En quel sens il est légitime. — Contradictions du système romain. — VI. Comment on les relève à Trente. — L'ancienne question du droit divin change de face. — Elle se simplifie d'un côté et se complique de l'autre. — Nouveaux eiForts. pour laisser le pape en dehors de la discussion.

VII. La papauté. — Tu es Pierre. — Saint Pierre dans le Nouveau-Testament, — Histoire. — Écrits. VIII. La tradition estelle plus favorable? — Comment les Pères expliquaient Tu es Pierre. — Quoi qu'ait été saint Pierre, le pape est-il son suc-

cesseur? — Difficultés chronologiques. — Ce qu'il faudrait pour que le témoignage des Pères fût concluant. — Irénée. — Les- conslilulions apostoliques. — Clément-Romain, r— IX. Dif-^ ficultés internes. — Comment nouer la chaîne? — Indépendance des apôtres et de tous les pasteurs établis ^'ar eux. — Les patriarches. — Le droit de conquête n'est pas un droit. — X. Contraste entre l'embarras des docteurs et la hardiesse des papes. — Grégoire XVI en 1832. — Quelques faits. — Nicéet

— Carthage. — Grégoire l"''.

XI. Le pape est nécessairement tout ou rien. — Transes du parti romain. — On vote, mais la discussion continue. — XII. Elle arrive sur le terrain de l'autorité du concile. — Les dangers de la situation sont de plus en plus évidents. — Toutes les objections portent plus loin que ne le veulent ceux mômes qui les font. — La cause est remise à Lainez. — Son discours. — L'É. glise'est essentiellement sujette. — C'est à Pierre seul qu'il a été dit: a Pais mes brebis. » — Eltramontanisme absolu. — Dn catholique n'a logiquement rien à répliquer. — XIII. L'irritation ■ s'accroît. — Plaintes de l'évêque de Paris. — Les Français d'alors et ceux d'aujourd'hui.

XIV. Le cardinal de Lorraine. — Précautions prises. — Encore le

décret sur l'institution des évêques. — Insistance des Espagnols.

"— Rumeurs et factions. — On s'adoucit. — Nouveau projet de

décret sur la résidence. — Retour à ce qu'on avait préparé en

1551. — Le catholicisme pris sur le fait. — XV. Point d'issue.

— Arrivée du cardinal de Lorraine. — Son discours. — Quels étaient, au fond, ses projets? — XVI. Noiivelles défiances. — Maladie du pape. S'il meurt, à qui l'élection? — Les cardinaux.

— Historique. — Aucun fondement à leurs droits.

XVn. Le cardinal de Lorraine peint les malhe&rs de la France.

— Les conclusions de Du Ferrier. — Les nôtres.'— Comment l'Église a horreur du sang.

XVIII. Nouvelles fluctuations du cardinal. — On retombe dans les discussions sur la résidence. — Mal français, mal espagnol. — On se plaint de l'extrême prolixité des avis. — Les lenteurs de Fabius. — Le pape envoie trois formules sur l'institution des.;; évoques. — Elles disent trop peu ou trop. — In partent sollîcttuctînis. — On ne peut s'entendre sur aucun point.

XIX. Bataille de Dreux. — Pie IV trouve le succès mesquin. — Demandes de la cour de France. — Le pape crie à la révolte.— II

s'empare de l'affaire.— Offres d'argent.— XX. Rien n'est prêt.

— Voyage du cardinal auprès de l'empereur. — Articles inquiétants que Ferdinand-faisait examiner. — Ses plaintes contre le concile et le pape. — La cour de France fait demander où en sont les réformes promises.

XXI. Le mariage. — Est-ce un sacrement? — Objections scripturaires et autres. — XXIL En lui donnant ce titre, l'a-t-on réellement rendu plus saint? — Despotisme de l'Église. — Objections des jurisconsultes. — XXIII. L'indissolubilité du mariage.

— Si ce n'est pour cause d'adultère. — Le divorce. : — On peut en faire une loi, non un dogme.— Faiblesse des arguments du d'écret.' — XXIV. Autres difScultés. — Éléments civils du mariage. — Arguties. — Si le mariage est un sacrement, l'autorité civile n'a pas à s'en mêler. — La marche des idées. — A côté de tant de rigueurs, relâchements inouïs. — Abus des dispenses.

— Sophismes -.des ultramontains. — Un catholique peut-il se moquer d'eux?

XXV. Le célibat. — Peut-on examiner s'il est, en soi, plus saint que le mariage? — Les moines et la vie monastique. — Suicide.

— Les couvents en poésie. — Les couvents en réalité. — Les voBux forcés. — Scrupules des jurisconsultes. — XXVI. Le célibat des prêtres. —Droit et abus. — Le célibat et la Réforme. '— La loi juive. — La loi chrétienne. — Saint Pierre. — Idéal

et réalités. — Ce qu'est le clergé là où il règne. — Pourquoi on tient au célibat des prêtres.

XXVII. Préoccupations politiques, — Mort du duc de Guise. — Lettre du cardinal de Mantoue à Paul IV- — Lettre de l'empereur. — Le concile est resté sous le coup de tous les reproches qu'on lui adressait alors. — Réponse du pape. — Constantin et Thépdose, — Ce qu'on en fait et ce qu'ils ont été.

— XXVIII. Philippe II et ses prélats. — Émeutes à Trente. — XXIX. Deux nouveaux légats. — Morone à Inspruck. — Négociations.— Paix en France. ■— Irritation du pape.— A Trente, ennui et dégoût.

136 HISTOIR'È DTJ CONCILE DE TRENTE

Plus nous avançons, plus notre tâche devient difficile et ingrate. Rien de plus tristement fastidieux que de se retrouver, le lendemain de chaque session, en face des mêmes intrigues, des mêmes réclamations, des mêmes faits à noter, des mêmes réflexions à faire. Dans les histoires plus détaillées de TPallavicini et de Sarpi, un lecteur peu attentif pourrait souvent croire qu'il se trompe de page, qu'il relit ce qu'il a déjà lu.- Malgré tous nos efforts pour qu'il n'en soit pas ici de même, il y a des moments où nous désespérons d'y arriver. La querelle du droit divin, par exemple, — quoique nous en ayons parlé tant de fois et que nous devioiSs en parler encore, — nous n'aurons faitf en somme, qu'en indiquer brièvement les principales phases. Quant aux réclamations des prélats ou des ambassadeurs sur l'influence exorbitante du pape, l'insuffisance des réformes décrétées, le droit de proposer, attribué exclusivement aux légats, la marche tortueuse des affaires en général, — nous en avons parlé le plus rarement possible, et nous n'aurions pu en parler moins sans renoncer à rendre la physionomie de l'assemblée.

La vingt-troisième session avait été fixée au 12 novembre. Renvoyée huit fois, elle n'eut lieu que le 1 5 juillet de l'année suivante. C'est dire assez quel chaos « d'embarras et de discussions nous allons 'avoir à débrouiller.

On avait décrété qu'on traiterait des deux derniers

sacrements, les Ordres sacrés et le Mariage ; mais, dès le lendemain, les ambassadeurs français renouvellent leur protestation et leurs instances. Ils représentent que, si on se met sur-le-champ aux questions de doctrine, il n'en restera plus ou presque plus quand leurs prélats arriveront ; ils demandent qu'on les attende encore jusqu'à, la fin d'octobre, et qu'on ne s'occupe, jusque-là, que de sujets disciplinaires. Le même jour, les ambassadeurs impériaux présentent une requête analogue. Leur maître, disent-ils, a été frappé, comme tout le monde, du peu de temps donné aux matières disciplinaires, les seules dont on puisse attendre le retour de l'ordre et de la paix. Il n'aurait pas voulu, ajoutent les ambassadeurs, qu'on approfondît les points de doctrine jusqu'à voter des choses sur lesquelles les catholiques étaient si peu d'accord, et que l'Église, jusque-là, avait prudemment laissées dans l'ombre.

Les légats répondent que c'est une loi établie, dès • l'origine du concile, de faire marcher de pair l'examen des points de doctrine et celui des matières disciplinaires ; qu'ils ne peuvent donc consentir à l'espèce de suspension qu'on leur demande; qu'ils feront cependant en sorte de ne mettre à l'étude qu'un des deux sacrements restants, celui de l'Ordre, j,

*Ils avaient leurs raisons pour préférer celui-là. Les délibérations sur=le sacrement qui fait les prêtres allaient nécessairement réveiller la question de la résidence, et il importait que, si on ne devait plus réussir à l'écarter, on la tranchât, du moins, avant l'arrivée du renfort que la France promettait aux défenseurs du droit divin. A tout événement, le pape envoyait au concile de nombreux renforts italiens. En même temps, on faisait insi- II. 12

""' nuer aux Français, notamment au cardinal de Lorraine, qu'après avoii' tant tardé, ils feraient mieux de renoncer avenir. (( Était-il de leur dignité de se mêler d'un concile où ils ne feraient que paraître, puisque la clôture allait avoir lieu dans quelques semaines? Ils ne pomraient guère y jouer un rôle qu'en protestant contre les décrets déjà faits, ce qui n'aboutirait qu'à ébi'anler, avec l'autorité du concile, celle de l'Église tout entière, en France comme ailleurs. » — Raisons qui ne manquaient pas de justesse.

Au lieu de livrer, comme on l'avait fait jusque-là, l'ensemble des questions à tous les théologiens, on partagea ces derniers en six classes,, à chacune desquelles on assigna un champ spécial. On régla, de plus, qu'aucun discours ne pourrait dépasser une demi-heure. Ce n'était pas la première fois qu'on tentait de restreindre la verbosité des docteurs ; mais aucun des règlements faits à ce sujet n'avait duré au delà de quelques jours.

- A défaut de lois fixes, nous voyons.^spuvent l'assemblée témoigner son impatience par des^înurmures, des conversations particulières, des frottements de pieds par terre, etc. ; toutes choses peu rares dans les assemblées politiques, mais que bien des gens seraient fort surpris de retrouver au concile de Trente.

Ces arrangements étaient donc très-sages, mais 4e moment en était mal choisi. On avait promis d'aller lentement, au moins pour les articles de dogme, et on prenait des mesures pour aller plus vite que jamais. La cour de Rome touchait ou croyait toucher au bout de ses craintes. Elle se laissait aller à cette impatience que l'homme le plus calme et le plus habile ne peut s'empêcher d'éprouver, quand approche la fin d'un grand tra-

vail. De là ces imprudence,s, qu'elle n'eûtpas commises en d'autres temps.

Il s'agissait, dans ïa première question, de déterminer « si l'Ordre est un sacrement véritable et proprement dit, institué par Jésus-Christ, et non une simple cérémonie pour instituer les ministres de la parole de Dieu et des sacrements. »

Nous pourrions d'abord remarquer que cette question est mal posée, puisqu'elle n'admet pas dé''milieu entre les deux opinions. De ce que vous aurez attaqué l'Ordre en tant que sacrement, il ne suit pas nécessairement que vous en fassiez une institution toute humaine, ni même que vous ne le reconnaissiez pas pour institué par Jésus-Christ.

Quant à nos raisons pour lui refuser le nom de sacrement, nous nous en référons à ce que nous avons dit ailleurs sur les sacrements en général. L'Ordre est un de ceux pour lesquels c'est une question de mots. Si on veut s'en tenir au sens âe sacramentum, serment, il est clair que l'Ordre est un sacrement, puisque le prêtre jure de se consacrer à l'Église ; mais il est clair aussi qu'il ne l'est pas dans le même sens que le Baptême et la Gène, puisque ces derniers sont pour tout le monde, et l'autre pour un petit nombre. « Si je ne l'ai pas mise (l'imposition des mains) dans le nombre des sacrements, dit Calvin, c'est parce qu'elleu'est pas ordinaire et commune entre les fidèles K »

* Instit. chrét. 1. IV.

IZlO HISTOIRE DU CONCILE^'DE TRENTE

Sacrement ou non, peut-on dire que l'Ordre ait été institué par Jésùs-Glirist?

Si l'on se borne à entendre par là que Jésus-Glirist a réellement eu la pensée d'établir, dans son Église, des hommes spécialement voués aux choses de la religion, —nous estimons qu'on est dans le vrai. « Allez, dit-il à ses apôtres, instruisez toutes les nations ; » et comme il ne pouvait penser que douze hommes dussent .y suffire, il les autorisait évidemment à se donner des aides et des successeurs.

Mais s'il s'agit du sacerdoce romain, avec la séparation profonde qu'il établit entre les prêtres et le peuple, avec les privilèges qu'il s'arroge, le sens mystique qu'il donne à l'ordination, le besoin absolu que, selon lui, l'Église a de son ministère, — alors nous nions que l'institution en remonte ni k Jésus-Christ, ni aux Apôtres, ni aux disciples des Apôtres.

Ni à Jésus-Christ, disons-nous. Si son intention a été de créer des prêtres, dans le sens romain de ce mot, il faut avouer que les apôtres l'ont bien mal saisie, cette intention, et qu'un auteur qui se mettrait à tracer, d'après leur histoire, le tableau du sacerdoce chrétien, ne tracerait guère celui du sacerdoce romain. Choisis par le Maître lui-même, maaiifestement dirigés par le Saint- Esprit, ils n'ont cependant pas l'air de se douter qu'ils forment, dans l'Église, une classe à part. S'ils parlent de leur qualité d'apôtres, c'est toujours comme d'une mission reçue, non comme d'un caractère interne qui leur ait été imprimé. S'ils sont nécessaires à l'Église, c'est comme Apôtres, envoyés, missionnaires, prédicateurs de l'Évangile ; mais qu'ils soient prêtres, pontifes, qu'ils aient autre chose à faire que d'enseigner cer-

taines vérités, que les Jidèles, enfin, aient besoin d'eux autrement que pour s'édifier et s'insffuii'e, — c'est ce qu'on ne nous montrera ni par la lettre ni par l'esprit de ce que nous lisons d'eux.

Et cequ'ils pensaient d'eux-mêmes, à plus forte raison le pensaient-ils de ceux qu'ils associaient k leur œuvre. Relisez, dans ce point de vue , les deux épîtres de Paul à Timothée, ces quelques pages où l'Église romaine a su trouver tant de mots en sa faveur , et où nous trouvons, nous, tant d'idées qui lui sont positivement contraires. Là, comme ailleurs, mission à accomplir, grâces reçues en vue de cette mission, responsabilité immense devant Dieu et devant les hommes ; mais aussi , rien de plus. Dans cette foule de directions de tout genre que l'Apôtre donne à son disciple, il n'est pas même fait mention de l'administration des sacrements. Otez la charge d'enseigner, de diriger, de reprendre , que restera-t-il h Timothée au-dessus des simples fidèles? — Rien, absolument rien. Ceci, pourtant, était une question de fait tout autant que de dogme. Des allusions , supposé qu'il y en eût, ne seraient encore pas des preuves. Si les principes de saint Paul sur le sacerdoce ont été, même d'assez loin , ceux de Rome, ce n'était pas^ une matière où il pût, lui, fondateur d'églises, écrivant h un fondateur d'églises , ne pas s'exprimer nettement. Dans ses autres épîtres , même omission. A qui les adresse-t-il? Aux fidèles de sCorinthe, de Thessalonique, de Rome. Dans plusieurs, il ne nomme personne, ne fait aucune mention de chefs quelconques ; dans d'autres, s'il donne quelques noms qu'on pourrait supposer être ceux des pasteurs de l'Église, ou qui le sont en effet, — ces noms, comme dans

lZl2 HISTOIRE DU CON'CILE DE TRENTE

l'épître aux Romains, sont mêlés avec ceux de gens qui n'étaient évidemment pas à la tête du troupeau, puisque ce sont quelquefois des femmes,' des familles, entières. Si tout cela ne prouve pas qu'il n'y eût nulle part, comme l'ont prétendu certaines sectes , un pastorat distinct et régulier, nous ne voyons pas non plus comment on pourrait soutenir, après avoir sérieusement pesé ces faits, ni que le pastorat fût un sacerdoce , ni qu'il jouât en aucune façon le rôle que s'est donné le sacerdoce romain.

Dira-t-on que cette opinion affaiblit l'autorité du ministère évangélique ? — Nous allons voir si c'est vrai ; mais, fût-ce vrai, ce ne serait pas un argument. Il n'y a jamais eu d'usurpation ni d'abus dont on ne pût dire aussi que ceux qui les attaquaient faisaient brèche au pouvoir qui en avait profité. Nous n'avons pas à décider si une consécration mystérieuse et indélébile est ou n'est pas nécessaire à l'autorité du ministre de l'Évangile; nous ne pouvons que voir, dans les écrits des. Apôtres, si c'est ainsi qu'ils envisageaient leurs fonctions, et nous venons de montrer qu'il n'y a rien de semblable.

Maintenant, le fait est-il vrai? Ce caractère mystérieux, surnaturel , contribue-t-il-h, donner aux peuples plus de respect pour les prêtres , aux prêtres plus de respect pour eux-mêmes ? — Non. A mérite égal, nous n'avons jamais vu le prêtre plus respecté que le pasteur protestant ; et quant au respect de soi-même, c'est-^ à-dire à la dignité des manières et des paroles, il nous parait incontestable que le clergé protestant est généralement supérieur.

Or, si l'idée que Rome s'est faite du sacerdoce , si le

,LIVRE cinquièbÎe 143

pouvoir surnaturel' et^.divin qu'elle lui a reconnu ne conduit, en réalité, à aucun résultat heureux qui ne puisse être atteint sans lui, xombiep n'en a-t-il pas eu et n'en*a-t-il pas* de mauvais ! Tout cet orgueil, toutes ces" prétentions individuelles on collectives qui ont tant troublé le monde, et attiré sur le christianisme tant d'attaques , tant de sarcasmes , tant de haines, — où en fut la source première, sinon dans le dogme menteur d'une' barrière élevée, de la main même de Dieu, entre les pasteurs et le peuple ? Ce que nous avons déjà dit du pouvoir d'opérer, dans la célébration de la Messe, un miracle plus grand , plus inouï qu'aucun de ceux par lesquels Jésus-Christ lui-même faisait éclater sa gloire, — nous pourrions le redire ici de tous les pouvoirs que Rome assigne à ses prêtres. Tout ce qu'elle a cru leur donner de surnaturel, d'éclatant, l'habitude l'efface ; tout ce qu'elle a créé, en même temps, de prétentions, de tyrannie et d'audace, — l'orgueil et l'intérêt ne l'ont que trop maintenu. - ^''

Ce n'est pas seulement quant à l'essence de l'Ordre que Rome nous paraît s'être écartée des vraies tradition§ apostoliques. Que dire des complications successivement introduites dans l'organisation d'un ministère qui nous apparaît, du temps des Apôtres, comme une chose si simple, si profondément claire et une? L'Église romaine admet sept degrés dans l'Ordre, sept ordres, et, par une bizarrerie sur l'explication de la-

lui HISTOIRE*.DU CONCILE DE TRENTE

quelle ses' docteurs ne sont pas jd'accord , l'Épiseopat., n'en est pas un. Ces ordres sont de deux classes. Qua- * tre mineurs : ceux de portier, d'exorciste , de lecteur et d'acolyte. Trois majeurs : le' sous-diaconat, le dia- * conat, la prêtrise proprement dite. Nous ne saiirions blâmer d'une manière absolue l'établissement de certains degrés à franchir pour arriver au sacerdoce f mais ce nombre sept indique déjà des prétentions de mystère et de symétrie, plus dignes de l'ancienne Egypte ;,que du monde renouvelé, de Pythagore que de, Jésus-Christ. Tout en accordant que l'Église a pu bien faire en établissant des grades inférieurs, nous n'entendons pas avouer que l'institution en soit fondée sur l'Écriture,^ ni sur l'exemple des Apôtres. Nous ne petisons même pas qu'on puisse nous citer ici l'institution du diaconat, telle qu'elle est rapportée au livre des Actes; le concile nous parait avoir joué sur le jmot lorsque, parlant des sept ordres, il dit : (( L'Écriture fait positivement mention, non seulement des prêtres , mais encore des diacres. » En réalité , que lisons-nous ? Voulant se donner tout entiers au soin des âmes, les Apôtres demandent k'^ être déchargés de certains soins matériels. Sept hom- mes vont en avoir la charge ; et comme leurs fonctions tendront cependant aussi au bien. spirituel de l'Église,on va leur imposer les mains. Ils recevi'dnt le Saint- Esprit, et, dans l'occasion, ils remplaceront les Apôtres. Au milieu de tous ces détails , rien qui donne à penser que cette nouvelle charge fût instituée comme un acheminement au ministère. C'était un ministère à part, inférieur, si on veut, quant à la nature habituelle des fonctions,' mais qui n'emportait point l'infériorité de caractère. Etienne, un des sept élus, nous est mon- 'j,

tré^mmédiatement japrès, remplissant touffes les foncitions d'un pastéùr^t d'ufii Deux fois* saint

"ï^iil énumère diverses charges en. vigueur dans l'Église, §t il n'ajoute rien qui tende k les faire considérer comme Ses degrés successifs. Les fonctions sont entièrement parallèles.; ce sont des branches diverses entré lesquelles chacun a pu choisir selon^ ses facultés et sa conscience. Que le diaconat ait été de très-bonne; heure regardé comme un acheminement au ministère, c'est probable. L'institution^ n'excluait pas cette manière de voir; mais il nous paraît évident qu'elle ne l'indiquait pas, et ne peut par conséquent servir de base aux sept degrés de l'Église romaine.

L'Extrème-Ônc.tion nous"°a fait mentionner d'avance une des plus graves difficultés de ce sujet. L'Église romaine adû se demander comment six ordres inférieurs, réputés nécessaires pour arriver au septième, se concilieraient avec l'idée que ce dernier soit un sacrement , et un sacrement institué par Jésus-Christ. Le seul moyen 'de sortir d'embarras, c'eût été de ne faire des six ordres inférieurs qu'une simple préparation à la prêtrise ; mais ^lorsqu'on a commencé à s'aviser de cette difficulté , les six ordres préparatoires étaient depuis longtemps considérés comme conférant, dans leuf^semble, une portion notable du caractère ecclésiastique. Dès lors, la difficulté subsiste en entier : voilà un sacrement que l'on déclare institué par Jésus-Christ , et qui se trouve conféré en partie par des formalités que Jésus-Christ n'a pas instituées, ni ses apôtres non plus.

Les a-t-il au moins insinuées? Le concile aurait bien

» I Corinth. XII. — Éphés. IV.

voulu pouvoir le dire. Un théologien essaya de lep^ilU'^ ver. Si Jésus-Christ, disait-il, n'a pas positivement institué la série des sept ordres, ill'a indiquée en la parcourant ui-iûême. En chassant les vendeurs du teinple, n'était-il pas portier ? En guérissant les démoniaques , exorciste? En lisant et en ,expliquant l'Écriture , lecteur? En s'occupant des préparatifs de la. Gène, diacre? En la célébrant, prêti'e? — Ce tour de force serait moins ridicule , qu'il faudrait encore expliquer pourquoi les Apôtres ne parlent du diaconat que comme d'une institution toute nouvelle, dont l'idée leur est venue en vue de besoins nouveaux,, et qu'ils ne rattachent à aucun ordre, k aucun enseignement de leur maître.

Un autre écueil contre lequel la discussion allait constamment heurter, c'était de faire des sept ordres sept sacrements, liés comme concourant au même but, mais distincts comme conférant chacun quelque chose de sacramentel. Quelques théologiens ne reculaient pas de-vant cette idée. Ils y trouvaient quelque chose de mystérieux et de sublime ; un seul sacrement en sept sacrements leur paraissait rappeler heureusement un seul Dieu en trois personnes. *

Après de longues et solennelles discussions^ <^ le concile n'osa se prononcer ni pour le hardi mysticisme des uns ni pour les timides puérilités des autres. Il fit ce qu'U avait fait tant de fois : il laissa dans le vague tout ce qu'il ne se sentait pas en état de déternàner.

Ainsi j dans le premier chapitre, il se borne à; qonstater

1 La première congrégation générale, tenue le 2S septembre, comptait, outre les légats, trois patriarches, dix-huit archevêques, cent quarante-six évêques, cinq généraux d'ordre, et quatre-vingtquatre théologiens.

i'eîdsteDcé d'un sacerdoce visible, établi de Dieu dans l'Église ; màiis la preuve qu'il en apporte û*est bonne que pour qui admet déjà tous les décrets antérieurs sur la €ènê%t. la Messe. «Dans toutes les religions, l'idée d'un sacrifice à offrir et celle d^un sacerdoce institué pour l'offrir Ont été, par la volonté de Dieu, étroitement liées. Puis donc qu'il y a dans l'Église un -sacrifice, la Messe, il ya nécessairement un sacerdoce.» L'argumentation est peu prudente, puisqu'elle met le sacerdoce romain sous le coup de toutes les objections qu'on pourra faire contre la présence réelle, la Messe, etc. D'un autre côté, est-il au moinis vrai de dire que les deux choses aient toujotirs existé ensemble et marché de front? Non. Le sacerdoce romain nous apparaît tout constitué longtemps avant que la Messe fût la Messe. Que sacerdoce et sacrifice, dans d'autres religions, aient toujours été unis, peu importe : ici, ce n'est pas le sacerdoce qui a été institué pour le sacrifice ; c'est le sacriQce qui est venu peu à peu? pour compléter et légitimer le sacerdoce. Au sixième, au huitième siècle, alors que l'on commençait à avoir des prêtres, dans toute la rigueur du mot, tandis que la transsubstantiation germait à peine, le peuple aurait pu dire, comme Isaac h Abraham : « Voilà un sacrificateur et un autel ; où est donc la victime ? » -^ Et il fallut bien en trouver une.

L'argumentation du second article n'est ni plus solide ni plus prudente. « Le ministère du sacerdoce étant une chose divine, il a été naturel qu'il y eût plusieurs ordres de ministres. » Rien de plus naturel, en effet, si les ordres inférieurs ne sont qu'une préparation au sacerdoce; mais s'ils en sont une partie, l'argument va à fin contj^aire : plus le sacerdoce est divin, plus il ré-

iZl8 HISTOIRE DU CON CILE DE TRENTE

pugne de Je morceler. C'était donc là que le concile aurait" dû dire si les ordres inférieurs sont des sacrements, ou des parties de sacrement, ou un simple acheminement au sacrement ; mais, comme dans le premi'ér article, on se tut. Ainsi, dans le premier, on met L'Ordre; dans le second, les Ordres; dans le troisième, on revient au mot L'Ordre. Mais de quelle manière les Ordres sont L'Ordre, et C Ordre ^ Les Ordres,— on ne le dit pas. Une autre question très-grave, sinon en soi, du moins en vue de l'exactitude du système, est aussi laissée de côté dans le troisième article. Il y est dit que l'Ordre est véritablement et proprement un des sacrements de l'Église ; et la raison donnée, c'est que la grâce est conférée par l'ordination. A l'appui, on cite ces mots de saint Paul à, Timothée : « Je t'avertis de ranimer le feu de la grâce de Dieu, qui est en toi par l'imposition de mes mains. » Or, l'Église elle-même n'a jamais enseigné que tout ce qui confère la grâce soit par cela seul un sacrement; nous voyons d'ailleurs les Apôtres donner l'imposition des mains à des gens dont il ne s'agissait pas de faire des pasteurs. — De plus, il y avait eu de grandes querelles sur la question de savoir quel genre de grâce est conféré dans l'ordination. D'un côté , il était très-difficile d'en indiquer quelque espèce que le prêtre n'eût déjà reçue ou "pu recevoir, comme simple fidèle, dans quelqu'un des autres sacrements ; de l'autre, dès qu'on se mettait à mentionner des grâces exclusivement appropriées aux fonctions du ministère, on s'entendait objecter que si le prêtre ne retire pour lui-même aucun fruit de l'ordination , elle ne répond plus à l'idée d'un sacrement. Plusieurs voulaient faire insérer qu'elle confère à la fois ces deux espèces de

grâces, grâces intérieures pour la sanctification individuelle du prêtre, grâces extérieures pour la sanctification des fidèles par son ministère ; mais cette distinction avait encore de nombreux opposants, et on préféra ne rien dire.

Il n'y a rien eu de plus attaqué, dans la Réforme, que l'incertitude qu'elle laisse, dit-on, sur le caractère et ^l'autorité des pasteurs. Si nous avions à réfuter l'objection, nous ferions observer qu'on pose en .fait ce ique les protestants nient et ce qu'il faudrait prouver avant tout, savoir la nécessité d'un sacerdoce précisément tel que celui de Rome. Le pasteur protestant serait en effet très embarrassé de dire en vertu de quel droit il remettrait les péchés, ou renouvellerait tous les jours sur un autel, avec quelques paroles, le sacrifice de Jésus-Christ ; mais 8^:8' en tient aux fonctions positivement indiquées dans le Nouveau-Testament, notamnient dans les deux épîtres à Timothée, véritable code sur la matière, il ne sent pas que rien lui manque pour les exercer toutes, et nous voyons que son autorité, en fait, est beaucoup moins contestée, beaucoup moins attaquée que ne l'est celle des prêtres, partout, du moins, oii ils ne sont pas toutpuissants.*

Mais les détails dans lesquels nous venons d'entrer nous autoriseraient à faire une tout autre réponse. Vous prétendez, dirions-nous, que le pasteur non romain ne saurait expliquer en quoi consiste l'ordination qu'il a reçue ; le prêtre le peut-il mieux? Le peut- il même aussi bien? Cette superficie de logique et d'assurance ne cache-t-elle aucune incertitude, aucune difficulté grave? — Deux cents docteurs, vingt séances, discours et discussions sans fin, puis, en définitive, un décret qui promet I. 13*

des preuves et ne fait qu'affirmer, trois canons qui se taisent sur plusieurs choses absolument néceésàirés k savoir pour bien comprendre ce qu'ils disent, — vôilà ce que cette histoire répondrait pour nous.

Autre article dans lequel on allait plus que jamais avoir besoin de passer à côté des difficultés. C'était celui de la hiérarchie.

11 est un point que nous pouvons céder : c'est que la hiérarchie sacerdotale, comme la succession des Ordres,, n'est point, en soi, une chose mauvaise et condamnable. Si nous la dégageons, dans notre esprit, de l'odieux dont elle s'est trop souvent chargée , nous arrivons à l'idée toute simple d'un pasteur choisi parmi quelques autres pour les surveiller, les diriger, les censurers'il y aliéu. Ce pasteur sera naturellement toujours au premier rang. Pour les fonctions ordinaires , il restera l'égal de ses collègues ; les extraordinaires , consécrations , installations, dédicaces, lui seront dévolues, soit de droit, mais de droit purement ecclésiastique et humain, soit simplement en conséquence de la position: qu'il occupe. A Cenève, par exemple, quoique les pasteurs soient tous égaux, c'est leur président annuel qui est chargé de conférer, par l'imposition des mains, le caractère ecclésiastique.

Telle est la seule origine raisonnable et historiquement vraie qu'on puisse assigner à l'épiscopat. Tous les efforts tentés pour découvrir dans les écrits des Apôtres quelques traces d'inégalité positive entre les Presbywi

(dont on ^ fait prebs très , prestres, et enfin prêtres) et les Episé&pi [dont on a fait évesques, puis évêques), échouait devant lés idées comme devant les'' mots, devant l'ensemble comme devant les détails. Ces efforts fussent-ils un peu moins infructueux, ce serait déjà un grand argument contre le système romain que d'avoir à en chercher si laborieusement les germes , et de ne pas trouver, dans tout le Nouveau-Testament, une seule mention formelle d'une vraie inégalité entre les évêques et les prêtres. Or, les germes mêmes n'y sont pas ; partout où on a cru les voir, nous pouvons montrer à côté quelque chose qui les détruit. Les mots de prêtre et d'évêque, — d'flwcieM et d'inspecteur, devrions-nous dire, car tel en est le vrai sens, — y sont perpétuellement employés l'un pour l'autre. Ne le fussent-ils qu'une ou deux fois , nous pourrions déjà ea^ conclure que cette question n'était pas, pour les Apôtres, une question importante, ni, encore moins, une question 5e droit divin. Se figure-t-on un catholique assez ignorant ou assez inattentif pour appeler évêque son curé, et curé son évêque ? Mais ce n'est pas une ou deux fois , c'est partout, que les Apôtres tombent dans cette confusion, te Je t'ai laissé en Crète, écrit saint Paul k son disciple Tite, afin que tu établisses des anciens dans chaque ville, cherchant pour cela des hommes sans reproche, qui n'aient qu'une seule femme, dont les enfants soient fidèles... Car il faut qu'un évêque soit sans reproche, étant le ministre de Dieu. » Ainsi, au commencement de la phrase, ancien; à la fin, évêque, et un car entre deux. Dans le livre des Actes (ch. xx) , Paul envoie chercher les presbyieri de l'église d'Éphèse. et il leur dit , entre autres choses, que c'est le Saint-Esprit qui les a faits èpiscopi.

pour paître l'Église de Dieu. Ailleurs, c'es|,saint Pierre lui-mênie qui s'adressejux pre5%/en', et empfôie, pour désigner leurs fonctions, le verbe' grec episkopeïnjjsùrveillery qui ne devrait s'appliquer qu'aux episçô/îî. Ailleurs (i Tim. m), dans un passage surjes devoirs des ministres de l'Église, saint EauUparle d'abord (les évêques, puis des diacres, et, entre ces deux classes, personne. « Que les diacres aussi, dit-il, aient des mœurs pures, etc.» Ailleurs, il nomme ou les epî5eo/?i sans iiommer les presbyterij ou les pres5yteri sans nommer les episcopi, et tout ce qu'il dit des uns, il le dit des autres. Même ordination h recevoir, mêmes conditions à remplir, rien, en un mot, qui indique une supériorité ou une infériorité quelconque.* Si ces deux mots n'étaient pas pour lui synonymes, s'il croyait les uns supérieurs aux autres, et supérieurs^de droit divin, — la confusion qu'il en fait n'indiquerait pas seulement de la négligence, mais la plus Complète ineptie. ~ "•

Ainsi, quelque ancienne que puisse être la tradition en vertu de laquelle les évêques sont les chefs de l'Église, quelques raisons de disciplinie , d'unité, d'ordre, qu'on puisse faire valoir en sa faveur, — il demeure évident que la supériorité des évêques sur les prêtres est une affaire de droit ecclésiastique, humain, muable.

Gela posé, l'épiscopat n'étant pas dans l'Écriture, l'Église avait-elle le droit de l'établir ?

La question est double, et nous devons, avant tout, en séparer né1|èiDient les deux facesîr

ï)ès qu'une église a^plus d'um^ipasteur, il est naturel et héce%aire qu'il y en ait un qui les préside. Il est hatureLencpre,nousyavons dit, quoique moins nécessaire, que certaines fonctions lui soient réservées. Enfin, si l'Église jugé convenable q^ cette présidence soit à vie, que celui qui l'exerce gouverne souverainement, qu'il nomme à toutes les charges, qu'il ait droit à tous les honneurs, — ce n'est ni nécessaire, ni, selon nous, naturel et convenable, mais ce n'est pas encore contraire à l'essence du pastorat. Il y a inégalité de juridiction, non de pouvoirs ; ou, si on yeut, les pouvoirs administratifs sont inégaux , mais les pouvoirs spirituels sont les mêmes. #^

La société religieuse peut donc , comme la société civile, donner à l'autorité administrative de ses premiers magistrats autant de supériorité que bon lui semble; mais quant à l'autorité spirituelle, si l'égalité des pasteiirs est enseignée dans l'Écriture, nous ne voyons pas de quel droit l'Église y porterait atteinte. L'idée même de sacrement, qu'elle a attachée à l'ordination, est un argument de plus contre la suprématie spirituelle des évoques. Un sacrement peut avoir des effets plus ou moins marqués selon les plus ou moins bonnes dispositions de ceux qui le reçoivent ; mais, en principe, il est fi inadmissible que le même sacrement confère aux uns plus, aux autres moins.

C'est pour échapper à cette objection que l'Église roniaine a envisagé la série des ordres comme close au septième, et que le concile de Trente a confirmé cette manière de voir. L'épiscopat n'est pas réputé Ordre,

ISZl HISTOIRE DU CONCILE DE TRENTE

mais oifice dans l'Ordre, L'évêque n'est pas plus prêtre qu'un curé ; c'est un prêtre revêtu d'une charge supérieure.

Accepterons-nous cette distinction ? — Il faudrait que l'Église en acceptât elle-même les conséquences, et nous pouvons prouver qu'elle ne les accepte pas. Si l'évêque n'a qu'une supériorité d'office et non de pouvoirs réels, s'il n'est pas plus prêtre qu'un prêtre, — un acte spirituel ne saurait être nul par le seul fait qu'il n'y est pas intervenu. Or, demandez à l'Église ce qu'elle pense , par exemple, d'une ordination faite par un simple prêtre? Nulle. De la Confirmation administrée par lui? Nulle; nulle, notez-le bien, non-seulement au point de vue administratif, mais encore, et surtout, au point de vue sacramentel. L'enfant confirmé par un prêtre n'est pas confirmé ; le laïque ordonné par lui reste pleinement et complètement laïque. Il y a donc réellement, chez l'évêque , des pouvoirs spirituels que n'a pas le prêtre, et ces pouvoirs, il ne peut même pas les déléguer à un prêtre : il faut que ce soit lui qui confirme, lui qui ordonne, tellement que , si tous les évêques dé l'Église, y compris le pape, venaient à manquer à la fois, il n'y aurait aucun moyen d'avoir de nouveaux prêtres et le sacerdoce devrait finir. Voilà donc l'inégalité spirituelle dans toute sa rigueur : cent mille prêtres, imposant les mains à un homme, n'en feraient pas un prêtre. Le pape lui-même, selon la plupart des canonistes, ne pourrait donner à un prêtre, sans l'avoir préalablement fait évêque, le droit de conférer les Ordres. 11 y a donc foncièrement chez l'évêque tjuelque chose de plus que chez le prêtre. Ce quelque chose ne peut être délégué : donc ce n'est pas uniquement affaire de juridiction.

Pourquoi est-il naturel qu'un prêtre ne puisse déléguer ses fonctions h un diacre? Parce que le prêtre a reçu sept ordres et que le diacre n'en est qu'k six. Il est donc contradictoire que l'épiscopat ne soit pas un huitième ordre, et qu'il y ait des fonctions épiscopales auxquelles les hommes du septième, les prêtres, soient radicalement et absolument inhabiles,

Tout cela fut dit dans le concile, avec de grands ménagements, il est vrai, et surtout de grandes protestationSj de la part des théologiens, qu'ils ne demandaient nullement de toucher à une organisation consacrée par . les siècles. Ils ne voulaient, disaient-ils, que bien poser, qu'éclairer la question ; mais ils l'éclaii'aient beaucoup trop. Ils avaient l'air de ne s'arrêter ensuite que pai' complaisance et par respect. Plusieurs des discours prononcés à cette occasion semblent écrits, jusqu'aux trois quarts, par de savants adversaires de Tépiscopat romain. DiificuUésscripturaires, difScultés historiques, difficultés quant à. la théorie des Ordres , tout y est ; puis, tout à coup, l'orateur fait volte face, et conclut... comme on ne pouyait guère ne pas conclur^idevant deux cents évêques.

Cette discussion allait avoir un résultat curieux,, celui de changer la face de l'ancienne question du droit divin. *

On se rappelle comment elle avait commencé. C'était en 15Z(6, lors des premières discussions sur la résidence. Une s'hélait primitivement agi que de déterminer de quelle nature était l'obligation de résider. Était-ce une

obligation de droit divin, c'ést-à-dire émanant immédiatement de Dieu, ou une obligation de droit papal, c'està-dire émanant du pape^*évêque universel et unique, dont tous les autres, dans ce» système, ne sont que les délégués et les vicaires? — Nous avons vu combien la cour de Rome tenait à. cette dernière opiniouj et comment, n'espérant pas la faire proclamer par le concile, elle avait toujours fait en sorte qu'on ne décidât rien sur ce sujet. '> '

En présence des difficultés périlleuses que l'on était conduit k soulever sur la nature même et sur l'essence de l'autorité épiscopale, la question s'élargit et se compliqua. Ce ne fut plus seulement en regard de la i';ésidénce et du pape qu'on se sentit obligé de la traiter. « Est-ce de droit divin, ou seulement de droit ecclésiastique et papal, que l'évêque est supérieur au prêtre? » — Tel était le'problème qui allait agiter la dernière année du concile, et pour rester sans solution.

Sïl eût été possible de n'en résoudre qu'une moitié, celle qui concerne l'infériorité des prêtres, on eût été facilement d'accord. Les évêques'de tout pays, de tout parti, ne demandaient pas mieux que de s'en retourner dans leurs diocèses avec ce bouclier de plus contre les prétentions de leur clergé. Ce n'était pourtant pas que la question, même ainsi prise, fût absolument sans épines. Plus vous aurez dit^ïïêttement que la supériorité de l'évêque sur le prêtre est affaire de droit divin, jplus le silence des Apôtres devient embarrassant. j; Mais l'embarras venait surtout d'ailleurs, car on s'était habitué à se tourmenter assez peu de' ce que les Apôtres avaient dit ou n'avaient pas dit. Le parti romain comprenait qu'une fois le droit divin déclaré en regard

du clergé inférieur, il deviendrait impossible de ne pas le déclarer aussi en regard du pape. Si les évêques ont quoi que ce soit qui ne vienne pas de lui, mais directement de Dieu, il ne peut plus guère être exact de dire

■ qu'ils n'existent que par lui. Ce fut donc dans ce sentiment que le. parti romain recommença à écarter la question sous celte forme, comme il l'avait tant de fois écartée sousl' autre.

Ce n'était déjà, qu'à force de ménagements et d'adresse qu'on était parvenu à tenir le pape en dehors des premiers, débats sur le sacrement de l'Ordre. Autant on était d'accord à le reconnaître, quant à la préséance et à la^juridiclion, pour le chef suprême de l'Église, autant on était embarrassé^ au point de vue théorique et sacramentel, pour lui trouver une place et un rang. Toutes les raisons que l'on avait eues pour ne pas faire {jdei répiscopat un huitième ordre , on les avait pour ne plis faire de la papauté un neuvième; mais, d'un autre côté, la supériorité des pouvoirs spirituels du pape était tellement évidente, au moins en fait, qu'il eût été manifestement absurde de ne faire encore de lui qu'un prêtre, égdjali?. autres quant au caractère, et simplement supérieur ip.ar la charge. On comprenait, quoique sans l'a-

' Vouer, que si la suprématie administrative du pape peut, à la rigueur, se passer du témoignage de l'Écriture, sa suprématie spirituelle aurait eu besoin d'y être nettement,-- formellement indiquée, non-seulement par dés mots, mais par des faits, le seul commentaire irrécusable des mots. Avec la meilleure volonté possible de le laisser en possession de tous ses droits, il était bien difficile, pour peu qu'on se mît à raisonner et à chercher des preuves, de ne pas sentir qu'un pouvoir de cette II, 14

J58 HISTOIRE DD CONCILE DE TREN^yî

importance devenait douteux, plus que douteux,, d^s qu'il n'y en avait pas de traces dans le Nouveau Testament.

Pas de traces, disons-nous. Que faisons-nous donc du fameux passage : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église? »

Ce que nous en faisons ? — Ce que nous avons toujours fait des passages isolés , absolus, dont le sens Uttépal serait en conti'adiction avec l'ensemble des faits et des. déclarations scripturaii'es.

D'abord, — et ceci est déjà grave, — ces mots ne se trouvent que dans un des évangélistes, saict Matthie.Usj- Nous ne concluons nullement de là qu'il faille les croM apocryphes; mais s'ils ont eu, dans l'origine, la valeur qu'on leur a donnée plus tard , qui nous expliquera comment les trois autres évangélistes ont pu ne pas les rapporter? Cette omission, une seule chose la renlrait un peu moins extraordinaire : ce serait que les trdfs évangélistes eussent omis toute la conversation où sâint'^" Matthieu a placé ce détail. Mais non. Voilà saint Marc, l'abi'éviateur de saint Matthieu, qui lui emprunte à peu près mot à mot tout ce qui précède , -tout ce qui suit , et, n'omettant que quelques lignes, omet précisément celles-là. Voilà saint Luc, habituellement si détaillé, qui les omet également. Voilà saint Jean, écrivant longtemps après les trois autres , témoin des conséquences que ces paroles ont eues, si elles en ont eu,, et qui ne les:

juge pas non plus assez importantes pour les dire. Ainsi, cette déclaration qu'un catholique, après l'avoir tant entendu répéter et exploiter, ne serait pas suipris de lire en vingt endroits du Nouveau-Testament, qu'il sache qu'elle n'y est qu'en un seul , bien que le seul cours des récits l'appelât à y être au moins en quatre. Qu'il se suppose ensuite, lui ou tout autre catholique, écrivant l'histoire de Jésus-Christ, — et qu'il nous dise s'il oublierait ces mots, s'il comprendrait trois historiens sur quatre s" accordant h les oublier.

En second lieu, s'il est un point où l'autorité de la tradition doive être nulle tant qu'elle ne sera pas clairement basée sur l'Écriture, — c'est celui-ci. Il ne s'agit pas, en effet, d'une idée dont on puisse dire, comme de telle ou telle autre , que Jésus-Christ s'est contenté de la remettre en germe à son Église, laissant h l'intelligence humaine, aidée du Saint-Esprit, le soin de la développer. Il s'agit d'un fait, d'un fait qui a pu et dû, si les Apôtres l'ont admis, se développer nettement dès les premiers jours de l'Église, et dont nous sommes en droit, de vouloir des traces immédiatement après la mort du Sauveur.

« Tous les Apôtres, dit Pallavicini, n'en étaient pas moins soumis à saint Pierre..., quoique leur vertu et leur sagesse fifesent telles, qu'à peine s'il y eut occasion pour lui d'exercer cette juridiction. » A peine est déjà trop ; c'est pas du tout qu'il faudrait dire, puisque nous ne voyons , dans toute l'histoire des Apôtres , qu'un seul d'entre eux qui ait été une fois repris par un autre, et cet apôtre repris, c'est précisément saint Pierre, a Je lui résistai en face, dit saint Paul, parce qu'il méritait d'être repris. » Mais laissons ces détails ; ce n'est pas

là la question. Que saint Pierre, à le supposer chef de l'Église, n'ait eu en effet aucune occasion de reprendre, de punir, de destituer les Apôtres, c'est très-probable ; mais celle d'intervenir dans la direction de leurs.trJa-; vaux, dans l'établissement des églises, des pasteurs,' dans toutes les choses, enfui, où le pape se prétend divinement appelé à intervenir, — celle-là, il est évident qu'il l'avait tous les jours, puisque tout était à créer.

Cela posé, prenez le livre des Actes , et demandezvous, mais sérieusement et devant Dieu, si cet écrit vous laisserait l'impression que Pierre fût le chef dé l'Église, qu'il se regardât comme tel, que ses collègues le reconnussent en cette qualité»^.

Dans les cinq ou six premiers chapitres ,^il est vrai, nous le voyons au premier rang. Le jour de la Pentecôte, c'est lui qui harangue le peuple. Peu après, à la suite d'une guérison miraculeuse, c'est encore lui qui s'adresse à la foule. C'est lui enfin qui, devant les magistrats, plaide la cause de l'Église naissante.

Et bien,, même dans ces chapitres, nous pouvons défier qu'on nous indique une phrase, un mot, dont il soit permis d'inférer que Pierre exerçât une suprématie" quelconque, qu'il fit rien en vertu d'un charge spéciale. Tel nous le voyons dans les Évangiles, même avant que son maître lui adressât les paroles dont en a tant abusé, tel nous le retrouvons ici : prompt à se mettre en avant, prompt à parler, à cela près qu'il avait quelquefois montré peu de maturité dans ses idées , tandis que maintenant, dirigé par le Saint-Esprit, il parle comme aurait parlé son maître. Puis, au milieu de ces détails qui se concilieraient, à la rigueur, avec le fait d'une certaine supériorité , en voilà d'autres qui n'y con-

cordent pas et d'autres qui y sont positivement contraires.

; D'abord, tout ce que Pierre fait, les autres Apôtres le font, et cela, sans que rien indique qu'il y ait eu de sa part ni direction ni ordre. Après avoir rapporté son premier discours, l'historien dit que les fidèles s'attachaient de plus en plus « à la doctrine des Apôtres , » et toutes les fois qu'il revient sur l'union des nouveaux frères, ce sont les Apôtres en corps qu'il représente comme les chefs de l'Église. Dans la guérison du boiteux, Pierre, quoique se trouvant avec Jean, paraît agir seul ; mais il a été dit peu auparavant que les A ponces faisaient de nombreu» miracles. ' S'agit-il d'élire un successeur à Judas? C'est Pierre qui en fait la proposition, mais rien que la proposition. Il n'ordonne aucunement ; il ne dit rien qui paraisse venir d'un homme en position d'ordonner. Pourtant, en ce moment, il n'est pas seul avec ses anciens collègues, auxquels on pourrait croire qu'il évite, par charité, de laisser voir sa. puissance : plus de cent disciples sont présents. La proposition étant acceptée, est-ce lui qui nommera? Non. Il n'en parle pas ; personne n'en parle. C'est l'assemblée qui présente deux candidats, et c'est le sort qui décide. Pierre va-t-il au moins consacrer ce nouveau collègue ? L'historien n'en dit rien. « Mathias fut associé aux onze Apôtres. » S'agit-il d'élire les diacres, opéra-

* a Pierre, dit Bossuet dans son sermon sur l'unité, paraît le premier en toutes choses : le premier à confesser la foi... le premier qui confirma la foi par un miracle. » — L'erreur est patente. La guérison du boiteux, dans les Actes, est au troisième chapitre, et c'est dans le second qu'il est parlé de miracles faits par les apôtres .

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