LIVRE DIX-.NELML.ME
autre aspect? Ne se formait-on de lui une opinion si désavantageuse que parce que cette opinion était contraire à toutes les règles du b on sens et de l'équité naturelle? E? en supposant qu'il fût permis de le juger de la manière la plus défavorable, était-il prude.it de le provoquer par des marques évidentes d'une défiance injurieuse et de s'attirer ainsi de sa arl une inimitié qui peut-être n'aurait jamais existé, mais que toujours on s'exposait à rendre ou plus prompte ou plus terrible dans ses effets? A la vérité, il ne se montrait pas très-disposé à laisser s'assoupir dans le silence la dispute sur le septième canon. Mais il y avait consenti d'abord; et s'il avait depuis changé de sentiment, c'était parce que les présidents avaient loué la nouvelle formule dont il était l'auteur. Une approbation aussi flatteuse avait allumé dans son cœur l'amour de la gloire. Il avait tressailli dans l'espérance que son génie allait réunir autour d'un centre commun tous les esprits , naguère partagés sur les différents points d'une question fameuse et difficile. Or le désir d'une si belle conciliation était-il un crime impardonnable?
7. C'est ainsi que Guallieri s'étudiait à calmer les inquiétudes que le pape avait conçues à l'égard du cardinal de Lorraine ; mais il ne niellait pas moins d'empressement à écarter loin de l'esprit du cardinal les dispositions sinistres qu'on cherchait sain cesse à lui inspirer à l'égard du souverain pontife et de ses ministres. L'évêque de Capod'Islria, Thomas Stella (1;, qui faisait profession d'un dévouement sans bornes aux intérêts du sié»c apostolique et qui vivait dans l'intimité du cardinal Simonetla, avait dit un jour en pleine assemblée dans un long discours sur la résidence : que les partisans de la réforme ne voyaient pas une poutre dans leurs yeux, tandis qu'ils savaient bien remarquer une paille dans ceux des autres, et que sous le fallacieux prétexte de réformer les abus, ils ne visaient à rien moins qu'à susciter un schisme. Il avait aus-i plusieurs fois répété ces paroles de l'Ecriture : Ab aquilone omne mulum. Le prélat français se fil l'application de ces paroles. Et comme Stella avait conclu en terminant, que le pape est obligé de droit divin à forcer les évêques à la résidence, le cardinal ne manqua pas de tourner en ridicule la simplicité de l'orateur. Il fit remarquer comment l'évêque de Capo-dTstria, tout en se montrant un des plus intrépides champions de l'autorité pontificale, en venait, faute de science, jusqu'à lui porl r atteinte et même à l'enchaîner, ce qu'il importait peu de faire d'une manière ou d'une aulre, pourvu que le lien fût indissoluble. U ajouta que, si les présidents le désiraient, il se flattait d'amener les Espagnols et les Français à souscrire d'un commun accord à celte décision. Néanmoins le cardinal ne parlait pas conformément à ses
{'*) Tomes ces particularités se irouvenl racontées dans 1rs lettres d<; Guallieri au cardinal Borromée, 17, l'j, 20 ei 21 décembre 1562.
pensées ; car il était loin de partager le sentiment de l'évêque relativement à cette obligation.
Les légats qui, à l'exception de Simonetta, n'aimaient pas Stella, l'accusèrent de son imprudence auprès du souverain pontife, dans les instructions qu'ils remirent à Visconti avant son départ.
8. Les lettres qui arrivaient chaque jour de Rome donnèrent lieu au cardinal de laisser échapper des plaintes plus amères. On lisait dans ces faux rapports que Pie IV, après la mort du roi Anloine, avait résolu de traîner le concile en longueur, dans l'espérance que le cardinal serait bientôt obligé de quitter Trente et de retourner en France,
tre le poison ; de ne point aller au conclave, si le siège venait à être vacant pendant la tenue du concile ; enfin, de faire tous ses efforts, dans le même cas de la vacance du siège, pour que le nouveau pape ne fût pas élu avant qu'on eût pourvu à une véritable et parfaite réforme.
9. Le cardinal trouvait encore matière à se plaindre dans deux faits évidents par euxmêmes , et qui ne s'appuyaient plus sur des relations douteuses et incertaines. Premièrement, il reprochait aux légats de n'avoir pas en lui assez de confiance pour l'associer à leurs opérations secrètes : à quoi Gualtieri répondit que les légats ne faisaient rien en secret. Le cardinal de Mantoue, que le pré-
pour prendre une part active au gourver- lat français honorait et aimait par-dessus les
nement de ce royaume. Le prélat, au con- autres aurait, il est vrai, désiré se l'attacher
traire, était extrêmement désireux de voir par des liens plus étroits et par des rapports
que le pape le jugeât nécessaire, et se pro- plus intimes ; mais il craignait qu'une union
mit beaucoup de fruits de ses négociations à de celte sorte avec un étranger ne le rendît
Trente. C'est pourquoi il s'irritait en appre- lui-même suspect aux yeux de ses collègues,
nant de quels sentiments le souverain pon- En second lieu , le cardinal se plaignait que
tife était animé à son égard. Ces sentiments la formule proposée par lui et dont il espé-
se trouvaient complètement en opposition rait une immense gloire eût été si sévère-
aveevl'idée qu'il aurait voulu que le pape ment censurée par les canonistes. Il voulait
conçût de lui. Aussi disait-il que Sa Sain- avoir une conférence avec eux ; mais les lé-
teté faisait un faux raisonnement, parce que gais ne jugèrent pas à propos d'exposer
s'il venait à quitter le concile , les prélats leurs conseillers aux risques d'une discusfrançais, privés de leur chef, s'uniraient aux
Espagnols et formeraient ainsi avec ces derniers un corps plus nombreux et plus formidable, lequel pourrait bien se grossir et s'augmenter encore de quelques-uns d'entre les Italiens. Le cardinal avait en outre reçu avis d'un des ambassadeurs vénitiens, que les soupçons qui planaient sur lui étaient désormais irrémédiables. Enfin le duc de Guise lui avait écrit de sa propre main au nom de la reine. Celte princesse, au témoignage du duc, venait d'être informée que le pape avait résolu de se débarrasser du cardinal par le poison, soit à Rome, soit même à Trente, s'il ne pouvoit réussir à l'attirer auprès de lui Sur cela le grand chancelier, ennemi déclaré de l'autorité pontificale, excitait le prélat à faire en sorte que la haine du pape ne fût pas imméritée. Mais il en est souvent des calomnies comme des représentations dramatiques : l'extrême atrocité de l'invention détruit toute vraisemblance , et au lieu des sentiments d'épouvante et d'effroi dont ou voulait frapper l'âme des spectateurs, on voit bientôt se peindre sur leurs lèvres le sourire de la pitié. Guallieri ne crut pas devoir autrement réfuter cette accusation monstrueuse. Il sourit en l'entendant, et c'en fut assez pour la réduire au néant. Le cardinal de Lorraine avait déjà communiqué (1) confidentiellement à Seripandi ces avis secrets qu'on lui avait fait parvenir au nom de la reine, par l'entremise de l'ambassadeur Fabre. Il lui était recommandé , entre autres choses, de se tenir éloigné de Rome, malgré les instances du souverain pontife ; de se mettre en garde con-
sion solennelle avec un homme dont l'autorité devait nécessairement les accabler ; d'ailleurs le cardinal était dominé par la passion ; el ce n'était pas le désir de connaître la vérité, mais l'espérance qu'il pourrait la révéler, qui lui faisait souhaiter ardemment une entrevue. Bien loin de croire qu'il eût besoin d'être instruit lui-même, il se persuadait au contraire qu'il devait éclairer et diriger les autres, et il demandait le combat avec cette confiance en sa propre habileté qui fait que les disputeurs, comme les joueurs, se flattent toujours de remporter la victoire.