La session venait d'être prorogée pour
la quatrième fois, et les légats étaient sur le point de donner à Visconti l'ordre de partir pour Rome. Or les Français paraissant disposés à formuler enfin d'une manière définitive les demandes de la cour, les ministres du siège apostolique se flattèrent (1) un instant que leur envoyé pourrait en même temps se charger de ces réclamations pour les présenter au souverain pontife. Mais comme la loi ressemble à un lien de soie pour le législateur, tandis que celui qui doit la subir la regardecomme une pesante chaîne de fer, la discorde ne tarda pas à s'introduire parmi les Français et à les diviser en deux partis contraires. Les ambassadeurs voulaient imposer aux évêques des obligations auxquelles ceux-ci refusaient de s'astreindre; d'où il arriva que les prélats de France furent les premiers à combattre la réforme, que les orateurs demandaient à l'Eglise assemblée, au nom de leurs prélats eux-mêmes. — Les légats comprirent que ce démêlé pourrait entraîner des lenteurs, et, sans attendre la fin, ils congédièrent Visconti le 26 novembre, avec des instructions dont voici la substance :
2. La mission (2) de l'évêque de Vintimille avait un double but. L'envoyé devait justifier, aux yeux du souverain pontife, la conduite des légats et montrer qu'ils étaient innocents des fautes dont on les accusait; puis il avait ordre d'apprendre de Sa Sainteté quelles étaient ses intentions au sujet des affaires présentes du concile.
Les accusations roulaient sur deux points principaux. Premièrement , on reprochait aux représentants du saint-siége d'avoir laissé aux Pères trop de liberté dans les démêlés sur le septième canon, et d'avoir permis que la discussion fût poussée jusqu'à ses dernières limites, tandis qu'ils auraient dû tout d'abord imposer silence à celui qui voulait introduire cette question inopportune. Après avoir exposé l'accusation , les légats repassaient l'un après l'autre tous les anneaux de la chaîne des faits. Ils faisaient ressouvenir le pape qu'avant de soumettre le septième canon à l'examen des Pères, le cardinal Se— ripandi en avait fait retrancher ces mots, de droit divin, qu'on y avait introduits dès le temps du légat Crescenzi. Ils rappelaient tour à tour les murmures et les protestations des Espagnols, le témoignage d'Ayala sur les matières qui avaient été réglées à l'époque de la légation de Crescenzi, témoignage dont le cardinal de Manloue avait depuis confirmé la vérité par des actes authentiques, enfin les troubles sans nombre qui avaient précédé ou suivi l'arrivée du cardinal de Lorraine. Après cela, il était facile au souverain pontife d'entrevoir tous les désordres qui se seraient introduits au sein de l'assemblée, si les légats en étaient venus
(1) Lidlre des légats au cardinal Borromée, du 20 décembre 1562.
(2) Ces instructions se trouvent parmi les écrits qui furent enregistrés nu cliàlcau Saint-Ange, après la relation de Musoiio.
aux moyens extrêmes pour empêcher les évoques de discuter cet article. Une conduite semblable de leur part aurait entraîné des maux incalculables, surtout si on avait égard à l'immense multitude des Pères, à la diversité des nations, à l'opiniâtreté des caractères et à la chaleur de la discussion.
3. En second lieu , on les accusait d'avoir indiqué la session pour une époque trop rapprochée, ce qui avait nécessité une prorogation. En outre, l'intervalle de cette prorogation avait été si restreint, qu'on n'avait pas eu le temps de s'entendre avec le souverain pontife sur les matières qu'il était à propos de définir. Or les légats, pour se justifier, se rejetaient sur les pressantes sollicitations qui leur venaient chaque jour de Rome. Sa Sainteté était extrêmement impatiente de voir arriver la fin du concile, au point que le jour prescrit pour la session lui avait d'abord paru trop éloigné. Quant à la prorogation, elle avait été décrétée à la majorité des voix. Ce n'était donc pas à eux qu'il fallait s'en prendre, si elle n'avait pas été de plus longue durée. Cette première partie des instructions des ^légats se terminait par des plaintes.
chaque homme en particulier , à lui seul aussi appartient le droit de les juger d'une manière infaillible et sans témérité.
5. Après cette information , les légats priaient le pape de leur communiquer ses ordres relativement à trois points spéciaux que nous allons indiquer; or ils demandaient des ordres formels, et non pas seulement des avis, car le souverain pontife avait coutume de ne donner à ses représentants que des conseils modestes et subordonnés aux décisions postérieures que pourrait leur suggérer la prudence. Les légats sentaient tout ce qu'il y avait de critique dans leur position présente, et ils comprenaient qu'au milieu de ces luttes perpétuelles , de ces discussions acharnées sur des matières incertaines et périlleuses , le rôle qu'ils devaient remplir de préférence, en leur qualité de ministres , était le rôle le moins brillant , le rôle secondaire de simples exécuteurs , et non celui de maîtres et d'arbitres.
Or voici les trois questions qu'ils adressaient au pape :
Premièrement , dans le cas où on ne pour-
Quelques Pères, disaient-ils, vendaient chè- rait obtenir l'unanimité sur le septième ca
rement au souverain pontife un breuvage non , les légats devaient-ils le supprimer
plus amer que le fiel et l'absinthe. Ces pré- absolument et à quelque prix que ce fût?
lats avaient à cœur de montrer qu'ils em- Dans l'affirmative , l'effervescence que les
brassaient avec dévouement et avec zèle les Espagnols avaient manifestée pendant tout
intérêts du siège apostolique. Pour cela , ils le cours de la dispute , faisait craindre qu'ils
ne cessaient de faire parvenir à Sa Sainteté ne voulussent pas
des avis funestes et des rapports défavora- outre , l'étroite
blés; et leurs informations, toujours aussi fausses qu'elles étaient affligeantes, ne manquaient pas de leur attirer la bienveillance, l'estime et la considération.
k. Avant d'exposer le second objet de la mission de Visconti , les légats informaient le pape de la conduite du cardinal de Lorraine : cette conduite , assuraient-ils , était infiniment plus satisfaisante qu'on n'avait osé l'espérer. Le cardinal avait toujours parlé en termes pleins de respect du souverain pontife et du siège apostolique. Dans les deux questions qui avaient soulevé les débats les plus opiniâtres , il s'était fait remarquer par sa réserve et sa modération. De plus, il avait consenti à ce que la formule proposée par lui fût communiquée au pape, en promettant que , dans le cas où Sa Sainteté y verrait quelque difficulté , il unirait ses efforts à ceux des évéques français , pour surmonter tous les obstacles. En un mot, si la suite répondait à de si heureux et à de si beaux commencements , le cardinal susciterait au concile bien moins d'embarras qu'on n'avait eu à en éprouver, nonseulement de la part des Espagnols , mais encore de la part de quelques Italiens dont les intentions paraissaient suspectes et difficiles à expliquer. Telles étaient les espérances auxquelles il était permis de se livrer, d'après la conduite extérieure du cardinal. Quant à ses sentiments intérieurs , on ne ne pouvait exiger d'eux qu'ils en répondissent ; car de même que Dieu seul connaît de science certaine les pensées secrètes de
assister à la session. En union qui existait sur ce point entre les nations ultramontaines et leurs princes respectifs , donnait lieu de redouter qu'on en vînt à une rupture , peutêtre même à un schisme. Telles étaient les funestes conséquences qui pouvaient résulter de la suppression. Fallait-il néanmoins l'opérer sans avoir aucun égard à toutes ces considérations ?
Secondement , si on ne pouvait , par les voies de la douceur et de la persuasion , em pêcher les Pères d'attaquer le côté scabreux de la question de la résidence , les légats devaient-ils user de leur autorité absolue pour les forcer au silence? N'était-il pa* plus prudent de laisser champ libre aux pré fats, et de se reposer entièrement sur eux de la décision ?
Troisièmement, s'il arrivait que les Fran çais voulussent soumettre à l'examen du concile des propositions préjudiciables l'autorité du siège apostolique , était-il propos que les présidents s'y opposassent devaient-ils oublier le tumulte qu 'avait excité en Espagne, et ailleurs encore , la formule de restriction : Proponentibus légal is formule que l'on regardait comme uw chaîne odieuse qui liait les mains des Pères et leur ôtait toute liberté? D'un autre côté fallait-il permettre des propositions sem blables , lorsqu'elles étaient reconnues pot dangereuses , lorsqu'on voyait clairemei qu'elles tendaient à porter atteinte à l'auto rite pontificale ?
Après avoir reçu ces instructions , l'enj
voyé prit congé des légats et partit pour Home.
6. Il se trouva fort à propos que Visconli «Miîrepnt son voyage au nom des seuls présidais, et qu'il n'eut pas à porter en même temps les demandes du eardina! de Lorraine. Celui-ci avait proposé Guallieri pour ce dernier message, et les légats avaient répondu (1) que le cardinal Borromée désignait Viseoftti pour le remplir. Guallieri s'était attristé de ce choix , qui semblait devoir lui taire tort dans l'esprit du cardinal de Lorraine. En effet, le prélat français était persuade que le souverain pontife 'estimait Guallieri, et qu'il avait en lui une grande confiance ; et cette opinion du cardinal contribuait puissamment à faire honorer l'évêque < l« Viterbe, en même temps qu'elle lui donnait plus de relief et d'autorité dans les négociations. Aussi éprouva-t-il beaucoup de joie en apprenant que la mission relative aux demandes de la couronne de France lui était réservée.
Cependant ce même évêque ne cessait (2) de travailler de toutes ses forces à dissiper les nuages qui s'étendaient entre le souverain pontife et le cardinal, et à adoucir l'aigieur quils nourrissaient vis-à-vis l'un de 1 autre. 11 s'efforça de persuader au pape que les bruits sinistres qui s'étaient répandus au sujet des intentions du cardinal n'avaient aucun fondement solide, mais qu'ils étaient uniquement appuvés, ou sur quelques paroles de soupçon proférées en Flandre par le cardinal de Granvelle, ou sur certains discours emportés qui s'étaient échappes de la bouche de l'évêque de Metz h de quelques autres prélats de ce parti. Or, lisait Guallieri, les paroles prononcées par e cardinal de Granvelle pouvaient bien avoir île altérées par la suite des transmissions ; u reste, il s'en fallait bien que le jugement e celui a qui on les attribuait dût éUv rearde comme infaillible, surtout lorsque ce ugement portait sur les Français. Quant ux discours que l'on avait recueillis de la ouche des Français eux-mêmes, il n'élait as permis d'en rien conclure relativement ux pensées de leur chef. Car qui eût osé Itérer de tant de paroles échappées inconsierement àrcertains évêques que l'on savait re admis aux plus secrètes confidences s présidents, qui eût, dis-je, osé inférer je les intentions de ces derniers étaient .informes aux discours de leurs imprudente (bis? D'un autre côté, tandis que l'éloquence u cardinal, la dignité éminente dont il était ivetu, l'honneur que revendiquait sa faune d être le rempart de la religion en '•ance, tandis que toutes ces autres qualités Mrinsèques et extrinsèques promettaient de ' ir bientôt en sa personne un illustre et couigeux défenseur du siège apostolique, pour- « oi s obstinail-on à l'envisager sous un tout
I) Leilre de Guallieri au cardinal Borromée, du 1 décembre \6h2.
i) Leilre .le Guallieri au cardinal Borr.miée, du i décembre 1o62.