LIVRE DIX-NEUVIEME
grâces du souverain pontife. 11 apprit donc à l'évêque de Viterbe que Drascowilz s'était plaint aux Français de ce qu'ils n'entretenaient pas avec l'empereur, relativement aux affaires du concile, cette bonne intelligence que ce dernier avait droit d'attendre d'eux, après toutes leurs promesses. L'orateur impérial faisait surtout un reproche aux représentants de Charles de ne pas assez se conformer aux sentiments de Ferdinand sur l'article de la résidence qui absorbait toute l'attention et tout l'intérêt de Sa Majesté. Les Français avaient répondu que si les impériaux eussent exposé leurs opinions au nom de l'empereur, ils n'auraient pas manqué de lesappuyerde toute leur autorité, bien qu'ils n'eussent reçu du roi aucun ordre spécial à ce sujet. Alors Drascowilz, qui manquait des instructions nécessaires pour parler au nom de son souverain, avait prié les orateurs de travailler du moins à ce que leurs évêques se rendissent aux vœux de Ferdinand , quand ils seraient appelés désormais à exposer leur sentiment sur celle question. Mais les ministres de France ne voulaient prendre aucun engagement , et ils s'étaient excusés en disant qu'ils no pouvaient pas diriger la conscience des autres. Après avoir raconté cette particularité et d'autres semblables à Guallieri , du Ferrier lui dit qu'il ne paraissait pas que le concile dût se terminer d'une manière glorieuse, à moins qu'il ne lût transféré dans un lieu où il pourrait être dirigé par le souverain pontife en personne. Car, ajoutait-il, pour dissiper tous ces épais nuages, et pour apaiser tous ces vents contraires, il ne fallait rien moins que la présence du soleil de l'Eglise, de cet astre couronné de force et de lumière, qui seul peut calmer les tempêtes du monde chrétien et lui rendre la paix et la sérénité. Mais la translation du concile ne fut pas pour le moment, de la part des Pères, l'objet d'une attention particulière. 2. A celle époque, le cardinal de Lorraine reçut (1) de Rome une lettre qui changea les sentiments dont il était animé envers le souverain pontife. Cette lettre était écrite de la main du cardinal Borromée , et elle lui apprenait que !e pape venait de nommer, en sa • considération, Nicolas Pellevé à l'archevêché i de Sens (2). La résignation faite de cette mé- . tropole en faveur dePelvé par le cardinal de Guise n'avait pas encore été approuvée par le saint-siége, en sorte que le résignataire conservait jusqu'alors son ancien litre d'évêque d'Amiens. Il avait été accusé (3) d'hérésie par l'inquisition romaine, et le cardinal '■ Alexandre, homme sévère et scrupuleux, qui était à la tête de ce tribunal, s'était constanti ment opposé à sa promotion ; mais Pelvé, avant son départ de France, avait eu soin de
(1) On le voit par une lettre de Guallieri au cardinal Dorroméc, du 26 décembre 15t>2.
(2) (^etie nomination se iil le 13 décembre, comme mi le voit par une lellre écrite aux légats à ce sujet par le cardinal Borromée.
(3) Lettre des légats au cardinal Borromée ; autre lettre de Guallieri au même prélat, 19 et 23 novembre (302.
se munir de nombteux certificats qui attestaient son innocence et sa probité. Ces pièces portaient, entre autres signatures, les noms de tout ce qu'il y avait de membres influents dans l'université de Paris, et d'hommes intègres dans la haute magistrature. D'ailleurs on savaitque, pendant toutle temps de son épiscopat, il avait su préserver son troupeau de la contagion des nouvelles doctrines, chose difficile à celle époque, et d'autant plus difficile dans la position particulière où se trouvait l'évêqued'Amiens, quetous les alentoursdeson diocèseétaienten proie aux ravages de l'hérésie. Ainsi la conduite de Pellevé faisait foi de ses sentiments. L'Ecosse avait été le théâtre de ses travaux, el il avait longtemps déployé, dans l'intérêt de la religion , toutes les ressources du zèle le plus ardent et de la plus persévérante activité. En France, ses efforts pour procurer le bien de l'Eglise n'avaient été ni moins courageux ni moins constants, et il était en si grande renommée dans ce royaume qu'on l'avait appelé à faire partie du conseil privé du roi. Au reste, il n'était pas le seul de sa famille qui se consacrât avec tant de générosité à la défense du catholicisme : car il comptait parmi les siens des personnages élevés en dignité, pour qui le premier devoir était le soutien de la religion , et qui avaient essuyé en France des dommages considérables pour avoir travaillé à amener le triomphe de celte noble cause.
Les légats, cédant à toutes ces considérations, avaient écrit au cardinal Borromée une lettre de recommandation pour Pellevé. L'évêque d'Amiens, disaienl-ils, avait depuis longtemps gagné l'estime et l'affection du cardinal de Lorraine : la faveur que l'on accorderait au premier, ne pouvait donc manquer d'être agréable à son protecteur, et la promotion de Pellevé devait amener la conquête du cardinal : car celui-ci regarderait sans doute la décision du saint-siége comme un témoignage d'honneur dont il serai*! l'objet principal. Et non -seulement la conquête du cardinal serait déterminée par là , mais elle serait encore assurée pour jamais : car la reconnaissance ferait un devoir au nouvel archevêque, de travailler sans relâche à entretenir dans l'esprit du prélat les sentiments de bienveillance dont celui-ci allait être animé envers le souverain pontife, à la nouvelle de la nomination de son client. Le pape instruit sur cela par Guallieri (1) qui avait exercé la nonciature en France jusqu'au moment où il lut envoyé au concile, le chargea de promettre au cardinal qu'il le satisferait sur ce point. Cependant Pellevé, de son côté, n'avait négligé aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour devenir un instrument de paix et de concorde (2). Lorsqu'ensuile les promesses du pontife curent leur accomplissement, on vit combien le prélat français était sensible à celle marque d'attention que le cardinal Borromée avait eu soin de faire
(1) On le voit par une réponse du cardinal Borromée aux légats, 28 novembre 15G2.
(2) Plusieurs lettres de Guallieri à celle époque.
ressortir dans sa lettre en termes très -flatteurs. 11 dit aussitôt à Gualtieri (1) qu'il voulait confondre la malignité soupçonneuse , et faire en sorte que quiconque voudrait élever une barrière entre Sa Sainteté et lui fût jus-
lébrée le 28 décemore, fête des Saints-Innocents, et elle fut suivie d'une procession publique à laquelle assistèrent tous les Pères du concile et tous les ambassadeurs. Le même jour, vers les deux heures de l'après-
tement puni de cette odieuse prétention. Une midi, arriva un courrier du duc de Savoie (1)
autre cause parut encore avoir contribué à qui apportait, au cardinal de Lorraine, la
détruire ses préventions. Les légats, en écri- copie d'une lettre écrite au duc par le roi de
vant au pape (2), avait loué le sentiment ex- France. On sut, par cette lettre, que le 19
posé par le cardinal dans l'assemblée au su- décembre on avait livré bataille, que les hu-
jet de la résidence. Cette opinion, disaient- guenots, vaincus, avaient essuyé île grandes
ils, semblait être d'un homme aussi sage que savant, et de plus, elle était agréée du plus grand nombre. Le pape, dans sa réponse, s'étendU sur celte matière, et il le fit en des termes qui montraient sa confiance et sa satisfaction. Il manda même au cardinal de Mantoue en particulier de communiquer cette partiede lettre au prélat français, s'il le jugeait à propos, et le légat ne manqua pas de s'acquitter de la commission. Les présidents avaient ordre en outre d'avertir confidentiellement Caselio et les autres prélats de semblable caractère de ne point provoquer son Emiuence. Ainsi la douceur s'inlroduisanl d'une part et l'amertume se tempérant de l'autre, le cardinal arriva bientôt à une disposition parfaite, et il s'y maintint jusqu'à ce qu'une nourriture désagréable vint de nouveau troubler cet heureux état.
Gualtieri avait en même temps gagné Lansac, qui paraissait très-propre à remplir un rôle de conciliation sur la scène des affaires publiques. Lansac commença, dèslors, à faire paraître des intentions pacifiques. Il écrivit même (3) à la reine une lettre dans laquelle il lui montrait, avec force, que c'était à tort qu'on imputait à Gualtieri, depuis qu'il avait quitté la nonciature , des menées odieuses contre sa personne royale et contre la France.
3. L'évêque de Viterbe, qui cherchait tous les moyens de captiver la bienveillance des
perles, et que même le prince de Condé, leur chef, avait été fait prisonnier et remis à la garde du duc de Guise (2). Le duc avait seul toute la gloire du succès, car Anne de Montmorency, grand connétable et généralissime des troupes royales, avaitd'abord été blessé et pris parles ennemis. Ceux-ci se croyaient déjà sûrs de l'emporter, lorsque le duc, marchant à la tête de l'arrière-garde et d'un corps de Gascons et d'Espagnols, avait changé la face du combat et déterminé la victoire en faveur des royalistes. Au moment où l'affaire semblait désespérée, on avait dépêché un courrier chargé d'annoncer la défaite, mais pour prévenir les alarmes que cette funeste nouvelle allait causer, on fit bientôt devancer ce premier messager par un second, qui devait apprendre, au duc de Savoie , l'heureuse issue de la bataille. Le cardinal de Lorraine alla , Sur-le-champ , faire part aux légats de ce succès. Tout le concile retourna à l'église ; les supplications furent changées en actions de grâces ; et, après qu'on eut ainsi remercié Dieu dé la victoire , le cardinal dut recevoir les félicitations des Pères.
4. Ici encore, comme-partout ailleurs, Soa ve se montre l'ennemi déclaré de la cause catholique. D'abord il évite de rappeler que la nouvelle de la victoire arriva le jour même où se firent les prières publiques et à une heure très-rapprochée de celle où elles se terminèrent; circonstance remarquable par
Français, proposa aux légats d'ordonner des laquelle Dieu fit voir qu'il avait eu ces priè-
prières publiques pour le triomphe de la foi sur l'hérésie en France. La grande lutte avec les huguenots devenait , de jour en jour, plus alarmante. Il était donc nécessaire, dans un semblable péril , d'invoquer d'une manière particulière le secours divin; et ce pieux zèle convenait surtout au concile, qui élait la réunion de toute l'Eglise. Le cardinal de Lorraine appuya fort la proposition. Le moment élait décisif , disait-il, car on avait appris que les deux partis étaient près d'en venir aux mains. Les légats crurent devoir se rendre à ces vœux (V). En conséquence , ils nommèrent Egidius Epiphar.e,
res pour agréables. L'historien parle mêmei de la procession comme d'une cérémonie d'actions de grâces au lieu de la représenter! comme un appel à la miséricorde divine. I En outre, il nie que la victoire soit demeu-J rée aux royalistes, parce que ceux de cel parti qui succombèrent furent lrès-nom-1 breux et qu'ils appartenaient à d'illustres! familles : comme si une victoire sanglantcl était une chose inouïe; comme si on n'étaitl pas généralement convenus d'appeler vain-l queurs ceux qui restent maîtres du chamul de bataille ; comme si enfin les historiens! et en particulier, André Morosini (3) , chro-l
évêque de Nevers , pour dire une messe so- niqueur de la république de Venise, ne don
lennelle à cette intention. La messe fut cé-
(1) Lettre déjà cilée de Gualtieri au cardinal Borromée, 26 décembre 1562.
(2) Lettre du cardinal Borromée à tous les légats; — autre lettre du même au cardinal de Mantoue en particulier, 19 décembre 15t>2.
(3) 17 décembre 1562.
(i) Lettre des légats au cardinal Borromée, 28 décembre 1502, et Aichives du château Saint- Ange.
liaient pas à ce combat le glorieux litre ; | victoire. Ce (ut donc pour les catholiques m succès véritable, et d'autant plus avanlal geux, que la reine, cédant au grand désil
(1) Diario, lettres de Gualtieri au cardinal Bonol mée. cl de l'archevêque de Zara au cardinal Cornar<| 28 décembre 1562.
(2) Voir Spondc, à l'année 1562, n° 45.
(3) Livre vm.
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