LIVRE DIX-NEE MEME
et le siège apostolique, qu'ils se sentaient heureux de sa présence, et qu'ils le regardaient comme un ange de paix envoyé par Dieu même au concile. C'est pourquoi ils avaient lout d'abord combattu l'idée, généralement répandue, que le cardinal était arrivé avec des dispositions hostiles au saint-siége. Ils s'étaient plaints au cardinal Borromée de certaines lettres de Rome et de certains Pères du concile qui contrebalançaient leurs efforts sur ce point. Ils avaient constamment admis le cardinal à la participation de leurs conseils, sans jamais sentir la nécessité de le tenir dans la suite éloigné des affaires. Si la perfidie de leurs détracteurs eût reçu de la part du souverain pontife le cbâtiment qu'elle méritait, les légats eussent été exempts d'inquiétudes et de peines injustes, et Sa Sainteté se fut épargnée à elle-même un inutile ennui. Telle fut la réponse des présidents. Tandis qu'ils trouvaient mauvais que le pape crût sans preuves à des rapports étrangers, eux-mêmes cédaient sans examen à des soupçons illégitimes. Car il n'y avait pas là l'ombre même d'une calomnie; c'était simplement une information transmise par Gualtieri au souverain pontife, d'après certaines plaintes du cardinal : et cette communication n'était point faite pour nuire aux légats, mais afin que le pape les excitât à se montrer désormais plus confiants.
10. Cependant on travaillait assidûment à Rome à arrêter enfin les décrets qui n'avaient point encore été sanctionnés par le suffrage des Pères. Après qu'on eut assez réfléchi sur les informations venues de Trente, et sur ce que Visconti avait annoncé de vive voix, on répondit aux légats en leur disant (1) premièrement, qu'on leur communiquait diverses observations au sujet des formules controversées ; secondement, qu'on croyait nécessaire d'ajouter quelque chose au canon qui établissait la prééminence du souverain pontife, et qui était le huitième de ceux que le cardinal de Lorraine avait proposés sur la hiérarchie ecclésiastique; que les mots qu'on désirait voir insérer dans ce canon étaient les mêmes dont on avait déjà parlé antérieurement; qu'ils avaient été tirés pour la plupart du concile de Florence, et que sans eux, il resterait des doutes sur la pensée des Pères, parce qu'elle ne serait qu'imparfaitement exprimée; que les légats auraient à veiller à cette affaire et à employer tout leur crédit pour que celle addition fût adoptée; qu'on ne croyait pas qu'une demande si légitime dût élre rejetée; que cependant s'ils rencontraient des obstacles, ils ne s'en laissassent point effrayer, mais qu'ils missent lout en œuvre pour les surmonter, pleins de confiance dans la justice le leur cause, et forts de l'autoriléd'un saint et vénérable concile; qu'à l'égard du septième canon, on avait conservé, autant qu'on avait pu, la formule dont le cardinal de Lorraine était l'auteur; que pourtant on
(1) Lettre du cardinal Rorromée aux lésais, 9 janvier 1503.
avait étéobligé de modifier quelques expressions, et qu'il avait été fait de ce canon trois différents modèles ; qu'on tenait davantage au premier qu'au second, et plus à celui-ci qu'au troisième. Les trois modèles étaient tels que nous allons les rapporter (1).
IL 1° Si quelqu'un dit que les évêques choisis par le souverain pontife in partem sollicitcdinis , ne sont pas établis par le Saint- Esprit pour régir VEglisc de Dieu en remplissant les fonctions qu'ils ont été appelés à remplir; ou que, par la sainte ordination, ils ne sont pas au-dessus des prêtres; ou encore (et ces paroles qui se trouvaient dans le canon rédigé par le cardinal de Lorraine étaient de même conservées dans les deux autres modèles) que les évêques n'ont pas le pouvoir d'ordonner, ou que s'ils ont ce pouvoir, il leur est commun avec les prêtres ; ou que les ordres conférés par eux sans le consentement et l'appel du peuple ne sont d'aucune valeur, qu'il soit excommunié.
2° Si quelqu'un dit que l'ordre ou que la dignité épiscopule n'a pas été établie par Jésus-Christ dans l'Eglise, ou que les évêques, par la sainte ordination, ne sont pas audessus des prêtres, qu'il soit excommunié.
3' Si quelqu'un dit que les évêques ne sont en aucune manière établis par Jésus-CInist dans l'Eglise, ou que, par la sainte ordination, ils ne sont pas au-dessus des prêtres, qu'il soit excommunié.
Le huitième canon était ainsi conçu :
Si quelqu'un dit que saint Pierre, par l'institution de Jésus-Christ, n'a pas été le premier d'entre les apôtres et son vicaire sur la terre , ou qu'il n'est pas besoin qu'il y ait dans l'Eglise un pontife successeur de Pierre et égal à lui pour l'autorité du gouvernement , et que ses légitimes successeurs sur le siège romain jusqu'à ce jour n'ont pas eu le droit de la principauté dans l'Eglise , qu'ils n'ont pas été les pères, les pasteurs et les docteurs de tous les chrétiens, et qu'il ne leur a pas été donné par Noire-Seigneur Jésus-Christ, dans la personne de saint Pierre, le plein pouvoir de régir et de gouverner l'Eglise universelle , qu'il soit excommunié.
12. La suite des instructions portail que, dans l'affaire de la résidence, on devait procéder de telle manière, que, d'un côté, il fût efficacement pourvu à son observation, et que, d'un autre côté, on ne persistât pas à vouloir définir, contre le sentiment de tant de Pères, et sans qu'il y eût nécessité, que la résidence est de précepte divin. Les légats, pour empêcher celte déclaration et d'autres semblables, devaient représenter qu w ne convenait pas d'établir un article de croyance lorsqu'il y avait un trop grand nombre d'opposants. Si on réussissait à obtenir l'acceptation de ces formules et de ces mesures, il fallait célébrer au plus tôt la session. Dans le cas où l'on rencontrerait des obstacles pour le septième canon et pour le décret sur la résidence, on pourrait arrêter les six autres canons; mais surtout, et quelles que
(I) Us se trouvent dans les actes de Palcotto,
fussent les difficultés, on ne devait pas abandonner le huitième : le septième, avec le décret en question , demeureraient alors en suspens. Que si l'un ou l'autre de ces deux partis pouvait être mis à exécution, il fallait tenter franchement et hardiment la chose, sans s'effrayer de ce qui pourrait être dit ou fait à rencontre par qui que ce lût. Enfin, si les légats doutaient même que le second expédient dût tourner à bien, ils auraient à relarder la session pendant tout le mois de mars, et plus longtemps s'il était nécessaire, attendant que les circonstances devinssent plus favorables, et transmettant avec exactitude au souverain pontife la succession des événements.
13. Soave, fidèle à son système, montre encore ici d'autant plus d'audace, qu'il est plus mal informé. Au lieu des trois formules envoyées par le pape pour le septième canon,il n'en rapporte qu'une seule, encore est-elle étrangement falsifiée. Et c'est sur ces données trompeuses qu'il bâtit un nouvel édifice de contradictions cl de mensonges. Il s'écarte également de la vérité, en plaçant dansSe décret de la doctrine ce qui devait entrer dans le huitième canon ; et quant à ce dernier, il le fait entièrement différent de ce qu'il était en réalité. Il n'y a presque qu'une seule chose exacte dans cette partie de son récit, c'est l'indication du jour de l'arrivée du courrier à Trente (14 janvier) ; et je note celte circonstance, pour sauver une fois au moins à mon adversaire son honneur d'historien fidèle, tant de fois compromis dans l'assignation des dates.
14. Outre celte lettre, le cardinal Borromée en écrivit une autre aux légats , et celle-ci devait êlre communiquée au cardinal de Lorraine. Elle contenait les mêmes choses que l'autre ; seulement, on en avait retranché les instructions d'après lesquelles les présidents devaient agir en cas d'opposition. On disait qu'on avait eu soin de conserver, autant qu'il avait été possible, la formule proposée par le cardinal ; et on ajoutait à la lettre un écrit, dans lequel les théologiens romains rendaient compte des modifications qu'ils avaient fait subir à cette formule. On n'avait pu, disait-on, laisser subsister le nom de vicaires de Jésus-Christ donné aux évêques inférieurs. Il est vrai que l'Eglise, en parlant au Sauveur de son troupeau, dans les prières de la messe, dit de tous les apôtres : Quos operis lui vicarios cidem contulisti prœesse pastores. Il est vrai encore que quelques anciens Pères ont parlé dans ce sens à une époque antérieure aux hérésies qu'on avait actuellement à combattre ; mais les Pères et les docteurs modernes, ainsi que leurs disciples, ont cessé ensuite de donner ce litre aux évoques en général, afin d'éviter l'ambiguité qui favorise si souvent l'erreur. Cependant, ajoulait-on, quiconque administre un sacrement, tient par là même la place de Jésus-Christ.
A l'endroit où le cardinal de Lorraine disait que Jésus-Christ a institué les évêques, à la place du mot cn'ques on avait mis l'or-
dre, ou la dignité épiscopale ; et on avait fait ce changement pour ne pas condamner certains docteurs qui avaient rendu de grands services à l'Eglise, et qui pensaient que Jésus-Christ n'a immédiatement institué qu'un seul êvêque, saint Pierre, et qu'il a établi les autres par l'intermédiaire ou par l'autorité de cet apôtre. On avait donc cru mieux faire de se servir d'expressions qui ne fussent opposées à aucun des deux sentiments;' et on avait surtout voulu éviter de donner lieu à tirer celle conclusion dangereuse : que le souverain pontife n'a pas le pouvoir de restreindre l'autorité des évêques, ou en se réservant certains cas, ou de quelque autre manière.
En outre, on n'avait pas approuvé ce que disait encore le cardinal de Lorraine, que les évêques ont été établis par le Saint-Esprit pour gouverner i 'Eglise de Dieu. A la vérité, saint Paul s'est servi de ces expressions (Actes des apôtres) ; mais il s'agissait de l'Eglise d'Ephèse en particulier, et non point de l'Eglise universelle. De plus, le nom d'évêques, dans ce passage, n'était pas pris dans son acception la plus restreinte, mais il devait s'entendre, dans un sens plus large, de tous les vieillards préposés à l'Eglise pour la diriger, comme on pouvait s'en assurer par le contexte. Enfin, tant dans le changement de ces divers passages que dans ce qu'on avait ajouté pour établir la prééminence du pontife romain, il avait semblé aux théologiens qu'il était important de s'exprimer avec beaucoup de clarté. Car toutes les hérésies nouvelles étaient comme autant de traits lancés, de différents points, vers le même but ; toutes conspiraient à la ruine du chef de l'Eglise. Or il était évident que, le chef une fois anéanti, chacun des membres était menacé d'une mort inévitable.
15. Le souverain pontife écrivit en même temps au cardinal de Lorraine une autre lettre (1), dans laquelle il exprimait sa joie de la victoire que les catholiques venaient de remporter, en France, par le courage du duc de Guise, frère du cardinal. Il annonçait aussi à ce prélat le dessein qu'il avait conçu de se rendre à Bologne, comme Son Eminence le lui avait conseillé. Mais, à cette époque, le pape n'avait pas encore reçu les avis contraires du cardinal de Mantoue. Il faut dire de plus que certaines majestés terrestres, qui ont déjà quelque ressemblance avec Dieu, en ce qu'elles impriment le mouvement à tout ce qui les environne, se rapprochent de plus près encore de l'Etre suprême, en ce que, comme lui, elles demeurent immobiles.
(I) On le voit par la lettre secrète qui fut écrite aux légats, cl doni nous avons parlé précédemment.
*mm*