CHAPITRE V
Sentiment des légats sur les articles proposés par l'Empereur. — Négociations du cardinal de Lorraine à Inspruck. — Son retour. — Espérances qu'il donne aux légats par rapport aux bonnes intentions de l'Empereur et aux succès du concile.
1. Les articles que je viens de rapporter firent craindre aux présidents que l'Empereur n'eût l'intention détendre les mains sur ce qui appartient, non à César, mais à Dieu. C'est pourquoi le cardinal Serîpandl exhorta le pape à s'opposer fortement à ses prétentions, et à écrire à l'Empereur un bref semblable à celui que Paul III avait écrit à Charles-Quint, en 1544, contre le départ de Spire, ainsi que nous l'avons rapporté tout au long : et il semblait s'offrir lui-même à rédiger ce bref; mais le caractère de Ferdinand, plein de douceur et de piété, ne permettait pas de s'arrêter à une telle crainte, et le nonce Delfini, qui avait fait l'épreuve de ses bonnes
contre Rome et l'Italie, et reproduits par ?.ni» V*] ava,L ,a'1 '«P™11™ de ses bonnes
Soave, étaient ainsi conçus : dispositions, rassurait, avec raison, les îé-
1° Jusqu'où s étendrait'la puissance de l'Em- ?at,s'. Lcs- m,mslrcs du., P«Tc étaient aussi
vereur. le siéoe romain venant à mnuor «,« îort .'"q^ls de ce qu ils présumaient que
pereur, le siège romain venant à vaquer pendant la tenue du concile?
2 Que peut-on faire pour que le pape et la cour romaine n'imposent point aux Pères les Matières dont ils doivent s'occuper, et pour que la liberté du concile ne soit point entravée?
3 Quelles mesures pourra-l-on prendre pour réprimer l'obstination des Italiens, s'ils continuent à ne vouloir laisser prendre aucune décision?
4° Comment ôtera-t-on aux prélats italiens
quiets de ce qu'ils présumaient qi les Allemands et les Français ne manqueraient pas de traiter ensemble à Inspruck des articles précités. Mais il paraît, et par ce qu'on en put découvrir en ce lieu même, et par ce qu'on parvint à tirer, à Trente (1), de la bouche des Français, qui ne savent pas toujours retenir leur langue, et par l'assurance que donna, foi de gentilhomme, le cardinal lui-même, que ni lui ni les siens ne reçurent aucune communication sur cette affaire, et qu'il n'en fut pas même question-, si ce n'c4 qu'un jour, l'Empereur, faisant
les moyens de se liguer ensemble, lorsqu'on S1 .CC \ C, ' ■ q,V ,un J0ur' » empereur, taisant traitera de l'autorité du pape ? vo,,r sa bibliothèque, en présence du roi, aux 5- Comment, pour obtenir une décision re- t,,eo!oSie,n1s lançais, leur demanda familiè- 'ativement à la résidence, pourra-l-on empê- \CmV S ncnsaicnt <lu »' Çonv,nl (l ■«**- :her les intrigants de solliciter et de sur- ?f ' usn?e du ca,,cc- £ quo' £ repondirent orendre les suifraqes? librement que non. Alors, 1 Empereur se Ce n'est pas seulement en racontant des /' lournant vcrs Maximilicn, prononça le verails supposés que Soave cherche à trompcr/ % du. PJaumc : Pédant quarante ans j ai ;es lecteurs. Lors même que son récit roule étéJrcs de cf Pe}lP(c' flJ « dit : leur cœur ;ur un fonds vrai, il sait encore dénaturer ?' toujours égaré; voulant leur faire enten- 'hisloire en ajoutant ou en supprimant des drc quc ,a v,va.c,lc,dc ses instances passées lélails importants. C'est ainsi que dans l'ar- ven.a,t,', non. Pom,1 de s,a ProPrc inclination, iclc où il est question de trouver un moyen "T rd,Sne imPu,s,on étrangère •our que les Pères, dans l'exposition de leurs T 2- L,L'nP(yrcur y0"hll *™ c comtc, dc vis, soient indépendants du pape et desprin- Lune V,nt a Ins.Pruck ct qu H eut un cntrces, il passe sous silence c<> dernier mnl nui /• ™ • > ■ . .-,■,,■ ■ j- » onlnri,. s-» n<irii-ii;i/. il ";' nioi qui (ij Voiries retires et uents do Visconli an cardinal outrai ie sa partialité. Il veut que tout l'o- Bofromée, i^ mm im.
tien avec le cardinal, afin d'aviser à quelque négociations (1). Il ne manqua pas, selon sa
moyen pour qu'il pût intervenir honorable- méthode accoutumée, d'en représenter le suc-
ment dans le concile. Les Français le dési- ces sous des couleurs tout à fait propres à
raient autant que le pape, mais dans des faire vivement ressortir le mérite de son
vues toutes contraires; car ils espéraient œuvre. 11 raconta qu'arrivé à Inspruck il
que la dispute de préséance, que le comte fut visité par le nonce, qui lui annonça qu'il
avait soulevée contre eux, ne l'empêcherait ne trouverait plus dans l'Empereur la bonne
pas de marcher d'accord avec eux. Il avait volonté que ce prince avait témoignée pour
reçu récemment du roi son maître l'ordre dc's'unir, non avec les Impériaux, mais avec les Français, pour procurer la réforme, et de déférer particulièrement à l'autorité du cardinal de Lorraine. Celui-ci, excité par le zèle de la cause nationale, aussi bien que par
le concile ; que ce changement dans Sa Majesté avait commencé, quelque temps auparavant, par suite des sujets de mécontentement qui lui étaient venus de Trente et de Rome; qu'en conséquence il£lc priait d'interposer ses bons offices, et de faire tout ce
son amour-propre, à procurer l'accommode- qu'on pouvait attendre d'un cardinal et surment de cette affaire, consentit à entrer en pourparlers avec le comte, et aussitôt après l'entretien qu'il eut avec lui, il expédia en toute hâte un courrier en France.
3. Le cardinal rentra à Trente le 27 février (1). Et comme la connaissance de toutes les choses que plusieurs sont désireux d'apprendre et que plusieurs sont en état de raconter se répand bien vite, la crainte qu'on avait conçue des effets que pouvait produire la conjonction de ces grands astres (2) commença aussitôt à se dissiper, et l'on sut que
tout d'un cardinal d'un si grand mérite, qui par ses éminentes qualités pouvait rendre les plus grands services et à la cause publique et au souverain pontife ; que lui, avait répondu qu'il ne voulait pas qu'on pût jamais lui reprocher d'avoir manqué à ce qu'il devait à la pourpre dont il était revêtu, et à ses obligations envers le pape; qu'en effet il avait fait son devoir dans celte circonstance ; que l'Empereur s'était répandu devant lui en plaintes amères, de ce qu'on n'avait pas fait plus de cas de lui dans le concile
l'Empereur avait montré les dispositions les qu'on n'en aurait pu faire d'un simple parplus pacifiques; qu'il était bien éloigné de ticulier ; de ce que les présidents, ayant vouloir troubler la paix de la chrétienté par trouvé dans le mémoire par lui présenté cerune nouvelle rupture; qu'il s'était borné à taines choses qui de leur aveu méritaient donner des preuves de sa piété, s'offrant à d'être proposées, néanmoins depuis tant de venir en personne au concile, si le cardinal mois, au mépris de la dignité d'un tel prince le jugeait convenable; et qu'il se jetait aux de qui elles venaient, et de ses ambassadeurs genoux de tous les Pères, pour les prier de qui leur avaient fait des instances si vives et compatir et de subvenir aux calamités sans si multipliées, ils n'en avaient encore rien nombre du monde chrétien. fait ; de ce qu'en outre les légats avaient 4. Toutes ces nouvelles furent pleinement refusé positivement de proposer quelques confirmées par le cardinal dès sa première points contenus dans le même mémoire, entrevue avec les légats. 11 trouva le cardi- donnant pour raison qu'il serait déshononal de Mantoue dangereusement malade. Il rant pour Sa Majesté de mettre en avant, en faut sans doute attribuer la première cause son nom, des innovations que les hérétiques de cette maladie au grand âge de ce cardinal, eux-mêmes auraient à peine réclamées;
et aux immenses fatigues du corps et de
l'âme qu'il avait supportées ; mais elle fut
occasionnée (3) particulièrement par un vent
du nord qui se mit à souffler tout à coup,
pendant qu'il se trouvait, par la campagne, propres désirs, et non pas uniquement pourl
assez légèrement vêtu. Tel est, pour ainsi satisfaire ses peuples, a qui il ne pouvait re-|
parler, le destin des riches, de mourir sou- fuser son intervention ; qu'enfin il s'était
qu'il s'était tenu offensé de ce discours comme si les légats se fussent imaginé qu'il demandait ces choses parce qu'elles étaient j conformes à ses propres opinions et à ses
vent faute de nourriture ou de vêtements, eux qui regorgent de tout. Le cardinal de Lorraine alla d'abord le visiter, ce qui lui causa une extrême joie; car c'est l'ordinaire des malades de se faire une fête de tout objet nouveau qui vient les distraire un instant du sentiment de leurs souffrances. Le cardinal Hosius était aussi lui-même indisposé, mais si légèrement, quecela ne l'empêchait pas de s'occuper d'affaires. Ce fut donc chez lui que le cardinal de Lorraine fit, et à
plaint de ce que les légats avaient refusé| (l'entendre quelques autres de ses propositions, sous prétexte qu'elles appartenaientà| l'autorité pontificale; qu'à cet endroit l'Empereur s'était beaucoup échauffé, disant qu'onl n'avait encore rien fait d'important dansl cette assemblée, et que le pape était trompé! ou par le concile qui se tenait à Trente, oui par son autre concile qui siégeait à Rome, e| qui, par une détestable équivoque, lui faisant confondre les abus avec l'autorité dil
lui et à ses deux collègues, la relation de ses siège apostolique, lui persuadait faussemenl
que certaines choses lui seraient préjudi| ciables.
Le cardinal exposa ces choses avec uni grande vivacité d'expression , et du ton dur
([) Diario.
h) Lettre des légats au cardinal Borromee, 1er mars
(5; Lettre du cardinal de Modenc au cardinal Morgue , 27 cl 28 février 1505.
(1) Lettre de Foscarari au cardinal Morone, 25 fj vrier 1565.
homme qui ne raconte pas seulement les sentiments d'aulrui , mais qui veut faire valoir ses propres sentiments , en leur donnant l'appui d'une autorité supérieure.
5. Les légats avaient déjà les mains franches de tout lien sur ce sujet; car le pape leur avait envoyé (1) , non-seulement l'autorisation de proposer toutes les demandes du roi de France et de l'empereur, s'il n'y avait pas moyen de les satisfaire autrement , mais encore un plein pouvoir d'accorder les points les plus graves , au déiriment de la cour romaine. De plus , il avait remis de nouveau toute l'affaire à leur prudence , se plaignant même de ce qu'ils n'avaient pas usé de celte remise, qu'il leur avait faite précédemment, sans s'astreindre à lui demander davantage son assentiment ou ses avis. Comme ceci sert puissamment à démontrer combien grande était de ce côté la liberté du concile, je suis bien aise de transcrire ici , mot à mot, une note que le cardinal Borromée écrivit par ordre du pape, au cardinal Simonetta (2). Vous verrez la réponse de Sa Sainteté aux dernières lettres de Vos Seigneuries illustrissimes , sur lesquelles elle n'a pas jugé à propos de demander l'avis des autres cardinaux , ayant , dès le commencement, remis toute chose à votre prudence. Cest pourquoi elle aurait voulu que vous vous fussiez résolu de vous-même à ce qui vous aurait paru expédient, sans la tourmenter davantage sur cet objet. Par ces réponses, il me semble qu'on accorde à l'Empereur tout ce qu'il demande justement , et qu'on satisfait pleinement aux réclamations de tous ceux qui veulent la réforme. Ils pourront connaître les excellentes intentions de Sa Sainteté , par la facilité avec laquelle .elle accorde, dans cette réponse, plusieurs choses quen'àuraient peutêtre pas accordées les cardinaux qui sont ici, si le pape avait entendu leurs observations ; mais je crois que Sa Sainteté a pris une résolution très- sainte , tout-à-fait digne de sa bonté, et accommodée aux temps calamileux dans lesquels nous nous trouvons. Je désire bien connaître le sentiment particulier de Votre Seigneurie illustrissime sur tout ceci.
Sa Sainteté trouve bon encore que vous proposiez^ toutes les demandes des Français telles qu'elles sont , puisqu'on ne peut pas les contenter sans cela; mais, dans ce cas , il lui paraît qu'il faudra faire la même chose du mémoire de l'Empereur , pour ne point mettre de différence entre eux, ce dernier méritant qu'on ail pour lui plus d'égards, et d'au
uns de ses chefs qu'ils jugeaient inconvenants, il valait mieux n'en pas parler.
G. Ce n'était donc point par la défense absolue du souverain pontife, mais parleur propre jugement, que les légats répugnaient à proposer tant et de si étranges innovations, prévoyant bien qu'elles auraient pour résultat de causer, les unes un grand scandale au monde , par le seul fait d'avoir élé demandées, les autres un grand déplaisir à de si hauts proposants , lorsqu'elles seraient refusées, ce qui ne manquerait pas de les blesser, dans le fait, plus qu'on ne se l'imagine, parce que lorsqu'ils se montrent le plus disposés à essuyer un refus-, c'est toujours dans l'espérance que cela même servira à l'éloigner; d'autres, de grandes dissensions entre les Pères dans le jugement qu'ils en porteraient; toutes, enfin , des lenteurs interminables, et beaucoup d'effets déplorables. C'est pourquoi aussitôt que le cardinal de Lorraine eut fini de parler, Scripandi lui répondit, au nom de tous les légats, qu'ils n'étaient pas assez insensés pour vouloir se refuser à aucun acte de respect et de déférence envers un empereur si digne et si pieux; qu'ils y étaient portés tant par leur propre inclination que par les ordres exprès de Sa Sainteté; que parmi les articles choisis par eux dans son mémoire, et qui leur avaient paru mériter d'être proposés , le uns, savoir ceux qui concernaient les abus qui se rapportent au sacrement de l'ordre, avaient déjà élé donnés aux députés ; que les autres seraient proposés semblablement à mesure que l'ordre des matières le réclamerait ; que, quanta ceux qu'ils avaient omis pour l'honneur de l'Empereur, ils espéraient que, loin de s'en fâcher, il leur en saurait bon gré, puisqu'on avait vu par expérience , dans la demande du calice, qui paraissait plus présentable que les autres, combien les Pères s'en étaient scandalisés , comme si de semblables demandes leur avaient paru injurieuses à la foi. Quant au troisième point, c'est-à-dire la réformation de ce qui appartenait à l'autorité pontificale, quelle raison, quelle convenance y aurait-il à ce que les sujets se mêlassent de réformer leur prince, à ce qu'ils s'habituassent à le traiter en maîtres, et à lui donner des lois comme à un de leurs subordonnés? qu'il est souvent bien doux et souvent bien facile de passer de la vénération au mépris et à l'arrogance; qu'il n'y aurait rien de plus contraire que cela à la hiérarchie instituée par Jésus-Christ, et à toutes les règles d'un bon gouvernement; tant plus que son mémoire a élé présenté le que par conséquent, dans ces sortes de ma-
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lieres , le pape doit être a lui-même son législateur et sa loi ; que l'empereur n'avait qu'à traiter de cette affaire avec Sa Sainteté, et qu'elle s'empresserait de f;>ire droit à ses justes observations, comme le prouvait assez la réformation de la cour déjà commencée par le pape , et poursuivie avec la plus grande assiduité.
7. Mais sur ce dernier chef, qui était le plus épineux, parce qu'il était le plus exposé à l'envie de la multitude, et par conséquent
premier Il est
vrai que le lendemain (3) le pape , sans révoquer ce qui avait été écrit la veille, "^joutera ses légats que, puisque l'Empe-
qu'on omît quclques-
rcur consentait à ce
(1) Lellrc du cardinal Borromcc aux légals en commun, des 17, 2l et 25 lévrier, et an cardinal Simonclla en particulier, du 20 février 150".
(2) Lettre ci-dessus du 20 février
(3) Lettre susdite du cardinal Borromcc aux légats, 21 février 1563.
le plus fortement réclamé par les fauteurs secrets de l'hérésie, le cardinal mit fort au large l'esprit des légats, en les assurant que l'Empereur ne voulait pas qu'on touchât, en aucune façon , à l'autorité du pape ; qu il était fermement résolu non-seulement a ne jamais abandonner la religion catholique , mais à ne s'écarter jamais en rien de l'obéissance due à son chef, et spécialement à l'égard du pape Pie IV, pour lequel il avait la plus grande et la meilleure opinion qu on pût avoir d'un pape, attendant de lui tout .e bien qui se pouvait espérer dans 1 Eglise, pourvu qu'il ne fût pas trompé par ses conseillers, comme il lui paraissait certainement que cela était arrivé précédemment.