CHAPITRE X
Le cardinal Caraffa est appelé au conclave. — Morone est mis en liberté. — Evénements du conclave. — Election du cardinal de Médicis , qui prend le nom de Pie IV.
1. Les troubles qui suivirent la mort de Paul IV flrent voir combien la misère présente des favoris tombés en disgrâce apaise la colère, l'envie et la haine qu'ils s'étaient attirées parleurs égarements. Le pape respirait encore, quand le collège des cardinaux fit revenir Caraffa de son exil. Ce ne fut pas sans quelque opposition : quelques-uns voulaient (et ils n'avaient pas tort) que le décret de bannissement durât au moins jusqu'à la mort de celui qui l'avait porté. Caraffa cependant eut la prudence de ne pas s'exposer publiquement aux regards d'ua peuple en tumulte : jl avait pris son logement au palais, mais la majesté de cette demeure suffisait à peine pour le rassurer. Il ne se manqua pas à lui-même en cette occasion : mettant en œuvre toute son éloquence pour attirer sur lui la compassion et rendre odieux ses persécuteurs, il déclara aux cardinaux que s'ils croyaient son absence nécessaire aux intérêts du siège apostolique, il retournerait volontiers à son exil ; mais que c'était une chose tout ensemble fâcheuse et ridicule que le peuple criât, dans ses emportements, que l'on ne persécutait les Caraffa que pour seconder les intentions du pape défunt, c'està-dire de ce pape dont ils avaient profané les enseignes par les outrages les plus humiliants, et dont ils avaient traité la statue, non comme l'image d'un prince adoré de son peuple, mais comme le buste d'un infâme rebelle.
2. Il y avait quelque difficulté à rappeler le cardinal Caraffa de son exil ; il y en eut bien plus pour admettre au conclave le cardinal Morone : il était, ainsi que nous l'avons vu, emprisonné au château Saint-Ange, comme suspect en matière de foi. Cependant le collège jugea en sa faveur : comme il n'y avait point de sentence prononcée contre lui, il conservait toujours la faculté de donner sa voix pour l'élection d'un pape. On ne pouvait, sans violer un droit légitime, exclure du conclave un cardinal présent, et qui n'avait contre lui aucune sentence : trois cardinaux furent donc députés pour le tirer de sa prison et l'introduire dans la congrégation. Le conclave, fermé le 5 septembre, fut plus long que de coutume, et dura jusqu'au jour de Noël. Trois cardinaux moururent avant l'élection du nouveau pape : Dandini et Capodiferro moururent dans le conclave; Consiglieri était mort avant l'ouverture.
3. Dans les différents conseils qui furent tenus entre les cardinaux, il y en eut quatre sur la tête desquels la couronne pontificale
HISTOIKE DU COxNCILE DE TRENTE.
semblait devoir aller : deux italiens, le cardinal Rodolplie Vie de Carpi , cl îîercule Gonzague, cardinal de Mantoue ; les deux ultramontains étaient Pachcco, espagnol, et Réomans, français. Peu s'en fallut pourtant qu'à l'exclusion de ces quatre le cardinal Barthélémy de la Queva , dans une des congrégations, n'emportât les voix par un artifice de son conclavisteFerdiandde Torres : celui-ci avait eu l'adresse d'aller voir séparément Irente-deux cardinaux (c'était quatre de plus qu'il ne fallait ce jour-là pour avoir la pluralité, attendu que tous les cardinaux n'étaient pas encore arrivés) ; il les avait donc priés d'honorer son maître de leur suffrage dans le scrutin qui devait se Caire le jour suivant, puisque enfin, disait-il (à chacun à part), les vertus éminentes de cebon cardinal méritaient bien que quelques-uns de s«^s collègues pensassent à lui. Chacun des sollicités, ne sachant rien des autres, le lui promit, tant pour le mérite de la personne, que pour la persuasion où ils étaient qu'une seule voix serait une voix perdue. Mais voilà que, les cardinaux étant entrés dans la chapelle avec leurs billets ou suffrages écrits d'avance, le hasard fit, ou plutôt la divine providence, qui ne voulait pas que le hasard fit des papes, permit qu'un d'entre eux dît à son voisin : Vous ne devineriez jamais pour qui j'ai préparé mon billet pour ce matin ; et après quelques mots il nomma la personne; mais il trouva son collègue dans la même disposition. Celuici ayant passé plus avant, les cardinaux commencèrent à chuchoter entre eux : il y en eut donc quinze qui changèrent leurs billets, et il n'en resta que dix-sept pour nommer la Queva.
i.Mâis revenons aux quatreque nous avons nommés , et pour lesquels il s'agissait d'un véritable intérêt. Le cardinal de Carpi avait pour lui tous les Espagnols avec le cardinal Caraffa ; mais les Français étaient contre lui, ainsi que le cardinal de Santa-Fiora. Tant que dura le conclave, ce fut lui qui parut le plus près du terme : il ne put le toucher. Pour le cardinal Reomanus , gardant tou jours le souvenir de Paul ÎV, son bienfaiteur, il étendit sa reconnaissance jusqu'au neveu disgracié et banni : à tel point que, pressé par les Français, qui l'exhortaient de la part du roi de s'en séparer, avec menace que s'il concourait avec Caraffa pour quelque élection, il se verrait privé de tous ses revenus, il répondit qu'avant que d'être ingrat il se réduirait, s'jl le fallait, à vivre d'herbes et de racines. Cette réponse lui gagna toute l'affection de Caraffa, sans lui ôter celle des Français : tellement que ceux-ci, aussi bien que le cardinal, pensainnt à son exaltation. Ils espéraient d'y réussir malgré l'opposition des Espagnols ; mais leur dessein ayant transpiré du conclave à la ville , le peuple vint en tumulte, dans la crainte qu'un pape français ne voulût reporter en France le siège pontifical. Sur celte considération, quelques cardinaux retirèrent leurs voix, et l'élection fut manquée.