CHAPITRE XIl
Vive opposition des impériaux à la déclaration de la continuation que réclamaient avec force les Espagnols. — Instances des Français, afinquefon déclare que c'est un nouveau concile. — Ordre formel du pape pour la déclaration promise aux Espagnols ; on temporise ensuite. — Session quatrième , ou vingtième, tenue le k juin, et prorogée jusqu'au i& juillet. — Réception solennelle des orateurs helvétiques , des français et des procureurs de Varchevêque de Salzbourg.
1. Visconti n'arriva à Trente que le lendemain de la (jualrième session, dont l'issue douteuse avait tenu l'esprit des légats en suspens et dans l'inquiétude. Ils s'étaient décidés à faire déclarer la continuation, conformément à la promesse qu'ils avaient faite aux Espagnols : le pape venait encore de le leur recommander tout récemment. Sur ces entrefaites arriva la réponse de l'empereur j)ar le courrier que ses ambassadeurs avaient *invoyé vers lui : non-seulement il ne conf^entait pas à la déclaration, mais il envoyait un écrit plein de raisons pour l'empêcher, et <)rdonnait à ses représentants de se retirer de suite, en cas contraire ; c'était <lu moins ce que le nonct semblaitdire aux légats ; et une telle résolution pouvait amener la dissolution du concile. Madrucci, en écrivant aux légaîs, mettait en doute si les Pères seraient en sûreté à Trente après le départ des orateurs impériaux. Cependant ceux-ci n'avaient pas reçu l'ordre de partir dans le cas prévu, mais seulement de ne plus assister aux congrégations ni à aucune réunion publique, et d'engager les évêques des pays soumis à l'em-
très-satisfaits et disposés à l'empêcher également de tout leur pouvoir. Cependant il ne restait plus quehuil jours pour la scission ; les légats envoyèrent on toute hâte un courrier vers le pape pour l'informer de ce qui se passait et lui dire qu'ils croyaient qu'il était expédient de proroger de nouveau les décrets jusqu'après le milieu dejuillet, parce que une lettre du comte de Lune, destinée à l'ambassade du concile, faisait espérer au marquis de Pescara qu'avant cette époque le roi pourrait les libérer de leur parole, par égard pour l'empereur; néanmoins, ils ne voulaient pas lui donner une pleine assurance de réussite sur une affaire dont le succès leur paraissait incertain; car ils lui marquaient qu'ils voyaient surgir de grands obstacles de la part des Espagnols et des Italiens, qui désiraient ardenmient que l'on décidât i'arlicle de la résidence, renvoyé depuis longtemps, et sur lequel ils ne pouvaient plus alléguerqu'ils attendaientlaréponsedu pape. 2 Les orateurs français ne se contentèrent pas de détourner la déclaration projetée, ils mitent tout en œuvre pour faire décréter que c'était un nouveau concile et nullement la continuation du précédent ; à la fin ils se conlenlèrcnt du parti pris qui plaisait aux ambassadeurs de l'empereur, et qui consistait à ne faire aucune déclaration. Aussi les légats estimant qu'il était opportun et même nécessaire d'oblenir le consentement du marquis de Pescara , lui firent écrire par Brugora, et lui observèrent qu'un refus de sa part pouvait amener la dissolution du concile : ils furent tout à fait tranquillisés sur celle affaire par la réponse f.ivorable du marquis. Mais à cetle occasion , les légats s'étaient engagés à reprendre, à la prochaine session , les décisions dogmatiques là où le concile lesavail laissées sous le pape Jules III, et par ce moyen la marche du concile annoncerait la continuation; mais cette sérénité se changea bientôt pour les légats en une tourmente épouvantable. Le courrier revint de Rome avec l'ordre formel du pape de prononcer la continuation : il voulait sans plus aucun délai accomplir la prom* sse qu'il avait faite au roi d'Espagne , d'autant plus que l'ambassadeur Vargas l'en avait pressé plus vivement que jamais dans la dernière audience; et cela lui paraissait nécessaire pour l'honneur du concile précédent , qu'il avait toujours eu intention de continuer dans la présente réunion ; qu'il avait manifesté maintes fois son intention dans les consistoires, dans les congrégations des cardinaux , en présence des ambassadeurs, et surtout devant celui de l'empereur, auquel il avait fait connaître qu'il en avait pris l'engagement auprès du roi Philippe: un plus long délai à ce sujet ne lui paraissait pas pour la gloire de Di< u ; plus on renvoyait, plus les difficultés augmentaient, et. pereurà en faire autant. On s'apercevait d'un puisqu'on ne pouvait ramener les hérétiques autre côté que cetle déclaration aliénait aussi il voulait au muins conserveries calholi- 4es Français ; en effet, ayant été informés par ques. Le sauf conduit donné aux protestants les légats de l'embarras où les jetait l'oppo- ne s'y opposait pas, puisqu'ils pouvaient se sition des impériaux, ils s'en étaient montrés rendre au concile , et se faire entendre tant
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que durerait le concile et que les questions ne seraient pas épuisées ; et qu'il espérait que l'empereur serait moins fâché , une fois la chose faite, qu'il n'avait l'air de le paraître pour le moment, parce qu'il s'imaginait que cette démonstration empêcherait la déclaration.
3. Cet accident inattendu frappa les légats comme un coup de foudre, et les rendit muets ; ils no parlaient que par leurs yeux, que chacun d'eux tenait fixés sur le visage de ses collègues. Ils voyaient qu'en se conformant à CCS ordres, non-seulement ils opéraient la dissolution du concile, mais que tout l'odieux en retombait sur le pape , comme la seule et unique cause, puisque les ambassadeurs du roi d'Espagne s'étaient adoucis : et dès lors quel blâme pour lui auprès des autres princes , surtout auprès de l'empereur et du roi de France? Quel mépris pour lui aux yeux des chrétiens, et quel tort irréparable pour l'Eglise? Au milieu de ces réflexions, ils prirent un expédient généreux , ce fut de s'exposer au danger de perdre les bonnes grâces du pape,^ plutôt que de compron)ettre le bien de la religion et l'honneur du chef de l'Eglise, et de lui prouver leur dévouement en désobéissant à ses ordres; mais voulant présenter leur conduite dans son véritable jour, ils résolurent d'envoyer à Rome le cardinal Altemps : c'était celui qui par son âge pouvait plus facilement supporter les fatigues du voyage, et par les liens du sang qui l'unissaient au pape s'en faire écouler plus favorablement. La légation qu'on venait lui offrir pour accompagner les secours qu'on envoyait en France, pouvait également cacher aux yeux du public la véritable cause de son voyage. Mais le temps mûrit et les résolutions de l'âme et les fruits de la terre. Le jour avant la session , lorsque le cardinal allait se mellre en roule, il arriva un courrier qui apportait de Rome des nouvelles plus fraîches, et une lettre plus agréable du pape pour les légats.
k. On y disait que s'ils croyaient qu'il était plus convenable de ne pas prononcor le mot de continuation dans cette session, les légats élaionl libres de le faire, mais que l'ordre qu'il leur avait donné auparavant aurait dû être tenu secret ; qu'ils auraient évité par cette réserve de faire naître tant d'intrigues et de soulever tous les obstacles qui les embarrassaient; qu'il fallait cependant opérer cette (onlinualion par les actes , en procédant d'un pied ferme aux défii\itions et aux décrets sur les points qui étaient restés indécis sous le pontificat de Jules III , attendant pour prononcer le niot de continuation que l'occasion leur parût favorable, ainsi qu'à lui-même. Avec la lettre du pape, il s'en trouvait une aussi du cardinal Borromée, qui expliquait le changement subit de son oncle. Le courrier des légats av;;il demandé une prompte réponse, afin qu'il pût arriver avant la session qui allait bientôt avoir lieu, et le pape l'expédia de suile, et se priva aiusi du temps propre à la réilexioii
dans cette détermination inopinée : il avait pensé , par suite des raisons développées dans sa lettre précédente, qu'il convenait de prononcer la continuation ; et que, quelque opposé que s'y montrât l'empereur, celle opposition n'était qu'apparente) et afin de s'en prévaloir aux yeux des protestants ; que la chose faite, il s'apaiserait facilement, comme il le fit au sujet de la bulle de convot-alion, à laquelle il ne voulait jamais consentir, et dont il se montra satisfait lorsqu'elle fut publiée. Cependant le souverain pontife , réfléchissant pendant la nuit sur cette affaire, avait pris celte dernière résolution afin de ne pas donner occasion à la calomnie , en cas de quelque événement fâcheux, et de ne pas fournir le prétexte de l'accuser d'avoir causé du trouble et la division dans le concile.
5. Ce nouveau courrier parui aux légats comme un ange qui venait les fortifier. Ils se trouvèrent avoir mérité une éternelle reconnaissance pour s'être débarrassés de tout esprit servilo, et en montrant que le bien de la religioi\ était la plus belle récompense à laquelle ils aspiraient. Il se linl une cougrégalioii le 3 juin; le lendemain devait avoir lieu la session fixée au 4, ou plulôl la réponse au discours de l'ambassadeur français, et elle fut approuvée. On recul ensuite Martin Hercule Retiingher, évêque 'allemand, et Tobie, de l'ordre de Saint-Dominique, chargés des pouvoirs de l'archevêque deSalzbouig. Une indisposition retint chez lui ce jour-là le cardinal de Manioue. Seripandi occupa le fauteuil de premier légat, et fit proposer un décret, dont voici la substance :
6. A cause de différentes difficultés qui sont survenues, et afin de procéder avec plus de maturité, de joindre ensemble les décrets qui ont rapport au dogme et à la discipline, le concile renvoyait au 16 juillet pour statuer sur ces deux matières en même temps, et se réservait la faculté de prolonger ou d'abréger ce terme, même dans une congrégation générale. Ce décret passait avec l'approbation générale ; Léonard Marin, arclievè(îue de Lanciano, fui le premier qui éleva la voix contre. La dernière partie ne lui plaisait pas ; et il soutenait qu'il n'est pas permis d'abréger le lerme fixé pour une session, IJarce qu'on pouvait nuire à un tiers, tandis que la prorogation ne faisait tort à personne et que l'on pouvait la décréter, soit en session, soit dans une congrégation ; que le nom de session était nouveau; anciennement on disait actions. Il en concluait qu'il fallait changer les mots ; mais tous les autres Pères les conservèrent, et repoussèrent son opinion sur la question de la légalité, par les riiisons que nous avons exposées ailleurs, pensant que celle réserve était prudente, sinon nécessaire pour empêcher le doute qui pourrait s'élever dans la suite.
7. Un plus grand nombre de prélats s'opposèrent à ce que l'on renvojât la question de la résidence. Les Espagnols étaient si oien prononcés à cet égard, que le 24 mai, ajant eu occasion de se trouver tous réunis
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pour les vêpres solennelles de la fétc de la personne n'émît son jugement sur les affaires Sainte-Trinité, qui tombait ce jour-là, ils tin- qu'il ne connaîtrait pas par lui-même; qu'il 'rent conseil- sur celte affaire. L'évêque de ^ --' •^--- "- '"■- ' ■" - —
Salamanque, qui par son caractère plein de douceur aimait la paix, et par la grandeur de sa naissance n'aimait pas à céder à ses compatriotes, regardait ces réunions comme scandaleuses et presque séditieuses; aussi avait-il soin de s'en écarter ordinairement. Mais dans celte occ.:sion, les légats ayant eu vent de l'assemblée qu'ils devaient tenir, le prièrent de s'y rendre, afin de calmer l'aigreur : sa présence produisit ce bon effet. Tandis que le plus grand nombre célébraient le grand bienfait que procurerait à l'Egliso la déclaration du droit divin pour la résidence, et approuvaient le parti d'une protestation qu'ils voulaient faire au nom do tous dans la congrégation générale, pour lui, il parla avec beaucoup de douceur, niais clflcacement contre ce projet. Il apercevait dans ce remède des inconvénients bien plus grands que les avantages qu'ils se proposaient; il ne voyait rien de pins propre à renverser l'autorité des assemblées délibérantes que la discorde ouverte non-seulement des iniiividus, mais même des partis. Quelle arme terrible ilallaitfournir aux hérétiques! ils n'auraient plus à rougir de leurs discussions ; ils nous insulteraient à haute voix, et nous diraient que >e Saint-Esprit, qui est le lien de la paix, ne peut se trouver là ou règne la division. La majorité du concile n'a pas voulu pronom er sur cette question avant d'avoir consulté le pape et d'avoir reçu si réponse ; comment donc exiger qu'on procédât sur-lerliaiiip à la définition sans connaître le sentiment du pape? Il vaudrait mieux écrire à Sa Sainteté pour la prier de se prononcer au j)!us tôt, en lui faisant envisager les avantages que ce décret procurerait à l'Eglise. Pourquoi offenser si sensiblement un pape qui donne de si beaux exemples de son zèle pour la religion, dans !a convocation du concile, pendant sa tenue, et dans la réforme de sa cour? Plus les héré'nques s'efforcent debran- 1er l'autorité du saint-siége, plus il convient aux bons catholiques de la soutenir et de la défendre. Telles sont les instructions que nous avons reçues de notre pieux mon.îrque. 11 faut donc que les évêques d'Es[>agne se comporUnt de manière à donner au u)onde la preuve la plus sensible de l'attachement filial au saint-siége de la part de Sa Majesté et (le toute l'Espagne.
8. f ft discours de Mendoza ou d'autres motifs arrêtèrent les protestations que les Espagnols se proposaient de faire, mais ils n'empêchèrent pas que vingt-cinq environ d'entre eax, ou d'autres pays, ne demaiulas- ^sent, ûansla dernière assemblée, la définition si vivement désirée; dix autres Pères réclamèrent aussi la continunlion. Tous les autres approuvèrent le décret proposé; mais parce que quebiues-unsdes opposants, en donnant leur sentiment, se plaignaient qu'on ne leur avait pas fait connaître les causes de cette prorogation, le cardinal Seripandi pritiederiiier la parole et observa qu'il désirait que
priait Dieu de vouloir bien permettre que ses intentions et celles de ses collègues fussent aussi fructueuses qu'elles étaient droites. Comment communiquer à l'assemblée beaucoup d'affaires très-importantes qui ne sont que proposées et dont l'heureux résultat dépend, en grande partie, du secret, si on ne les discute que lorsqu'elles ont fait le sujet des conversations des carrefours et de toutes les boutiques? Qu'ils connaissaient toutes les plaintes et les avertissements des rer-résentants des princes contre les dangers de l'intempérafice de la langue; que si quelqu'un voulait connaître les raisons de ce délai , il pouvait se présenter seul, et que les légats se feraient un plaisir de les lui exposer; mais qu'ils fussent prudents et trèsdiscrets, s'ils voulaient qu'on ne fût pas sobre de communications de ce genre.
9. Le jour suivant, 4 juin, on tint la session. L'évêque de Salamanque chanta la messe. Jérôsnc Kagazzoni de Venise, évêque (le N;izianze et nommé au siège de Famagouste, fil le discours latin, qui fut beaucoup goûté tant pour sa composition que pour l'action, qui en est coanne l'âme. On reçut b's pouvoirs des or.Ueurs suisses, des français, des procureurs de l'archevêque de Salzbourg. Barthélémy Serigo, Grec de naissance, évêque de Casteilanetta , remplit les fonctions de secrétaire à la place de Massareili,qui se trouvait malade. Il recueillit ensuite les voix sur le décret qu'avait proposé le célébrant. Tous répondirent : Il nous plaît, excepté trente-six prélats espagnols ou italiens, en y comprenant celui de Paris. Quelques-uns donnèrent leur sentiment par écrit, les autres le développèrent de vive voix, et le plus grand nombre confirmèrent ce qu'ils avaient dit dans la dernière congrégation; c'est-à-dire que leur approbation ciait conditionnelle, pourvu que ia)!nédiatement on s'occupât de la résidence, «lu'on iîisérâl cette proraesse dans le décret, ou bien qu'on prontmcerait la continuatioit.
10. Le secrétaire du cardinal Seripandi rcinarque que lévêque de Castellanclta en recueillantles vois,disaitàchacun:iesaM/rc.<, pour le plus grand nombre, veulent la continuation; et vous, monseigneur, que désirez-vous? et que cette interrogation fut regardée connue un artifice du cardinal Simonctta , qui voulut par là obtenir le plus de voix possible en laveur de ce décret, et se conformer ainsi à quelque ordre secret qu'il avait reçu du pape. Ce fait n'est consigné dans aucun écrit, dans aucune relation des événements qui curent lieu; et nulle circonstance tirée des choses ou des per^^onnes ne vint confirmer ce soupçon. D'abord il n'est pas croyable que Serigo , accompagné de deux notaires qui ne le quittaient pas pendant qu'il prenait ies voix, ait osé représenter une fausseté à tous les évêques (ju'il interrogeait, fausseté bien connue des notaires, et qui devait le rendre odieux cl méprisable. En second lieu, un homme aussi franc, aussi esli-
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mable que le cardinal Simonella , comment aurait-il pu imposer une démarche qui l'exposait au mépris du monde présent et des siècles futurs, en passant pour avoir voulu dissoudre un concile qui était la seule espérance de la religion? Pénétrons plus avant : ou, le cardinal Sirnonetta avait ordre du pape d'obtenir une telle déclaïalion, mais alors le'pape agissait trop in( onsidérément en le retirant aux autres légats, qui remportaient sur leur collègue par le nomlfie, le rang et l'estime dont ils jouissaient , qui étaient unanimes dans leur sentiment opposé au sien, et dont les efforts unis à ceux des impériaux et des Français, et délivrés de l'opposition de l'ambassadeur d'Espagne, ne laissaient aucun espoir de réussite pour un prince sensé; ou bien Simonetla agissait >.ans ordre, et c'était une folle témérilé d'aller contre la résolution de ses collègues, au sentiment unanime desquels l'Espagne remettait l'affaire par le dernier courrier. Je vais plus loin : le cardinal avait vu auparavant que très-peu de Pères s'étaient prononcés pour ce sentiment dans la congrégation, et il savait par expérience que la congrégation élait le jour critique pour la session, et qui n'a- ^ ait jamais trompé sur le résultat. Comment s'imaginer qu'un grand nombre changeât subitement de sentiment ? Enfin, si la fraude avait été découverte, comme la chose devait naturellement avoir lieu, étant connue de tant de personnes, on aurait pu objecter avec raison que les voix avaient été corrompues, en présentant faussement aux Pères le sentiment de leurs collègues, pour les engager à y conformer le leur, et que le décret était nul. Le cardinal Simonetla avait trop de connaissance dans le droit canon, pour ne pas sentir celte conséquence, et dès lors il n'y avait à attendre pour lui et pour son complice, au lieu dune victoire, qu'un mépris universel. Je pense cependant (jue comme toute ombre est produite p.ir un corps, quelque parole que Serigo aurait dite à un ami, au sujet du sentiment de ses voisins, pendant qu'il recueillait les voix, aura été amplifiée et communiquée au cardinal Seripandi de la manière que son secrétaire la rapporte ; car aucun homme affamé n'a des amis aussi attentifs à lui offrir de la nourriture, comme ils se montrent empressés de nourrir le soupçon : il n'y a pas de caméléon qui se nourrisse et s'engraisse de toute sorle d'air comme le soupçon.
Soave cherche indirectement à noircir le
pape ; son injustice est manifeste. Après s'être trompé en comptant les opposants au décret, il ajoute : Leur demande au sujet de la condnuaiion fat considérée comme capable d'exciter du tumulte et de dissoudre le concile; parce qu'ils étaient les plus dévoués aux intérêts de Rome, aussi ils furent fâchés d'avoir sans réflexion soutenu trop librement leur sentiment sur la résidence, gui déplaisait si fort à la cour. Fable inventée à plaisir! Ces quelques prélats qui voulaient qu'on prononçât la continuation sans délai, étaient Espagnols ou indépendants de la cour de Rome. Si elle avait cabale pour obt(mir la victoire sur ce point, et que néanmoins elle eût été abandonnée de ses fauteurs (car, excepté les Espagnols, à peine trois ou quatre s'étaient prononcés pour), elle aurait été bien trompée par cette troupe de quarante évéques qu'elle payait à trente ou quarante écus par mois, afin d'avoir toujours leurs voix à sa disposition, s'il faut en croire ce que nous en a dit Soave. Mais comme il arrive souvent que deux mensonges se détruisent mutuellement, le récit qu'il nous donne en ce moment prouverait, contre 3e but général de son Histoire, que non-seulement le concile jouissait d'une entière liberté, mais que Rome avait si peu d'influence sur lui, que si elle avait voulu la lui enlever, elle n'aurait pu y réussir.
12. Tous les Pères ayant donné leur ^nlimcnt, le cardinal Seripandi dit à haute voix : qu'ils devaient rendre à Dieu de grandes actions de g âce do ce que le décret était approuvé, (fu'il n'était pas possible de leur en faire sentir toute l'opportunité dans les circonstances présentes ; que trente-six étaient contre, pour des raisonsdifférentesetopposées entre elles: qu il espérait que ces prélats, qui n'étaient qu'une très-petite fraction de l'assemblée, se rangeraient à l'avis des autres, en changeant de sentiment par un effet de la grâce de ce Dieu qui, selon le langage des saintes Ecritures, ét(;blit la concorde dans ses hauts lieux {Job., XXV, 2).
C'est ainsi qu'il arrive quelquefois que l'on regarde comme un avantage immense d'avoir consacré des sommes considérables et une peine infinie à de vastes entreprises, alors même que pendant longtemps l'on n'a pas avancé d'un pas. Ce rien est préférable à beaucoup: il a triomphé des assauts que le désir intérieur des grandes choses livre à la prudente réserve , et des importunités du peuple, qui en réclame l'exécution avec trop de rigueur.