LIVRE DIX-SEPTIEME
faire déclarer la continuation, parce qu'il était assuré que s'il en était venu aux derniers efforts, en menaçant en cas de refus df se retirer, au lieu d'avoir un nouveau concile, on aurait risqué de ne pas en avoir du tout; que les Italiens et les Espagnols n'étaient pas disposés à consentir à ce décret, mais plutôt à se retirer, et que les Allemands euxmêmes étaient bien aises qu'on ne décidât rien; que le roi d'Espagne avait ordonné de cesser les poursuites pour obtenir le décret delà continuation, mais qu'il n'y avait rien d'étonnant qu'il ne se souciât pas de voir exprimer en termes formels ce qu'il obtenait par les faits, puisqu'on était déjà entré dans les décisions omises par le concile sous le pontificat de Jules III; qu'il avait du reste fait son devoir pour qu'au sujet du calice, on ne portât aucune atteinte aux usages de l'Eglise gallicane. Il disait ensuite au roi que l'on s'occupait des articles sur le sacrifice, et il en envoyait la copie à Sa Majesté, la priant, si elle avait quelques observations particulières à faire sur ces articles ou sur d'autres, de les envoyer à temps et surtout de ne pas tarder davantage à déléguer des théologiens et des prélats pour soutenir ses intérêts. Il fit remarquer que le concile avait réglé que sur chaque article on entendrait trois théologiens de chaque royaume, qui seraient choisis pour cela par les ambassadeurs; mais qu'il ne pouvait user de cette faculté, n'ayant à Trente aucun théologien de sa nation. Il exagérait l'influence que le souverain pontife exerçait sur le concile et surtout à l'égard des Italiens; il ajoutait que les ("espagnols, d'abord très-exaltés, s'étaient bien refroidis depuis; que l'empereur avait envoyé un volume de demandes et de réformes, que ces propositions avaientété confiées aux légats pour que, suivant qu'ils le jugeraient opportun, ils en présentassent de len)ps en temps quelque article au concile; qu'enfin si les prélats français ne venaient en grand nombre, les intérêts de la couronne ne seraient que faiblement soutenus et qu'il y aurait peu d'espoir de succès pour les articles que Sa Majesté avait recommandés à ses ambassadeurs.
2. Quelques jours après, le baron reçut (1) une lettre de la reine, en date du 23 juillet, où Sa Majesté lui annonçait que, avant la fin de septembre, il arriverait à Trente quarante évêques ou abbés français , ayant à leur tête le cardinal de Lorraine, et qui lui enjoignait, en conséquence, de travailler à obtenir un délai pour que la session n'ait li( u qu'après leur arrivée. La reine écrivait aussi dans ce sens au cardinal de Mantoue. Le baron exposa donc aux légats, et de vive voix et par écrit (2), que le roi irès-chrétien désirait que les décrets du concile fussent acceptés par les adversaires de la sainte
(1) Une de Lansac à la reine du lA août 1562, et une de Fabry datée de Lans-le-bourg, en Savoie, du 22 août.
(2) Ceci est rapporté en latin avec la réponse dans le livre cité des lettres françaises.
Eglise romaine ( car pour les autres il n'y avait pas de difficultés) ; qu'un moyen très:efficace pour obtenir ce but était d'y faire concourir les évêques français, de concert avec les illustres prélats des autres nations, et que ces mêmes évêques, ayant été retenus jusqu'à ce jour par des motifs très-graves, connus et approuvés par les légats eux-mêmes, arriveraient, d'après les ordres de Sa Majesté très-chrétienne, au plus tard vers la fin de septembre, qu'il demandait donc que la session fût prorogée jusqu'à cette époque; que par là les protestants , pour lesquels principalement on avait convoqué le concile, auraient moins de sujet (!e l'accuser de précipitation ; que cependant, afin que le roi très-chrétien qui, avec le souverain pontife, l'empereur et le roi catholique, avait été le premier à procurer la tenue du concile, ne fût pas accusé de vouloir le dissoudre, en quelque sorte, par la suspension de ses opérations, il proposait qu'en attendant on s'occupât ou des affaires de discipline ou des deux articles laissés indécis sur la demande du calice faite au nom de l'empereur.
3. Cette ambassade causa bien de l'embarras aux légats : d'un côté ils ne pouvaient proroger les sessions , d'après les ordres du pape, et sans manquer aux égards dus à la dignité du concile qui déjà avait été trompé par de semblables promesses , d'ailleurs ils étaient encore retenus par le préjudice qu'un nouveau délai causerait aux Eglises particulières, et par les dangers auxquels on est exposé par la trop grande prolongation des assemblées nombreuses et puissantes ; de l'autre côté, cette demande paraissait trop juste , puisqu'on n'attendrait que peu de temps un renfort si considérable d'une nation distinguée, et un cardinal si éminenl par sa naissance, ses talents et son mérite. Ils prirent donc du temps pour répondre (1), non pour délibérer s'ils répondraient dans le sens de la demande ou non, mais pour chercher les paroles les plus agréables et les motifs les plus forts pour appuyer un refus et le faire agréer. Ils répondirent donc peu de jours après par écrit ( Lettre des mêmes au même, du \k août 1562), pour suivre la manière dont la demande avait été faite , et ils eurent soin de donner une réponse courte; car quoique ce mode soit peu propre à la persuasion, il facilite la circonspection et la prudence. Ils répondirent donc que les prélats fiançais avaient été attendus environ dix mois avant Vouvertxire du concile ; que depuis V ouverture on avait différé [encore à cause des Français) pendant six mois de s'occuper des matières les plus graves ; que enfin on avait commencé à traiter ces matières, et quil ne paraissait pas possible de s'arrêter pour quebjue motif que ce fût : que cela ne pourrait se faire sans manquer gravement à ce qui était dû au concile, et sans préjudice notable pour les prélats déjà présents au concile : que , d'ailleurs, la prorogation du concile [ce qui était
(i) Lettre des légats nu cardinal Borromée, du iO août 1562.
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le point principal de la demande qu'avait présentée Vamhassadeur) ne dépendait pas des légats seuls , mois aussi des prélats , et que les légats outrepasseraient leurs pouvoirs s'ils en faisaient la promesse.
h. Le baron de Lansac ne se rebuta point pour cela, mais il écrivit à la reine [dans la lettre déjà citée, du 14) pour prier Sa Majesté de lui faire savoir si vraiment ces prélats et le cardinal de Lorraine devaient arriver à Trente dans le courant de septembre, et si actuellement ils étaient en roule pour s'y rendre, parce que en ce cas, malgré le refus que les légats avaient fait, il se croyait fort d'obtenir la prorogation , et qu'il signifierait au moins que le refus de ce délai le forcerait de regarder comme vicieux les actes émanés du concile avant l'arrivée des prélats français ; mais sachant que dans cette grande cour les plus grandes affaires paraissaient petites, comme un grand fleuve dont les eaux se mêlent à celles de la mer, et qu'une lettre ne suffirait pas pour diriger les esprits v: rs un objet éloigné et, nar conséquent, peu attrayant, ils prirent l'expédient (1) d'envoyer le seigneur Fahre , l'un d'eux , en France, pour exposer à la reine l'état des affaires et le besoin d'user de diligence. Fabry, étant en route, fut rappelé chez lui par des affaires domestiques. Il s'empressa d'en prévenir ses collègues, et expédia un gentilhomme auprès de la reine avec la lettre qu'il devait porter Itti-méme, à laquelle il joignit les explications et les observations qu'il s'était proposé de faire de vive voix. Nous avons fait connaître ailleurs la mauvaise idée qu'on avait de sa religion et de son zèle pour la conservation des rites de l'Eglise, ainsi que de son respect pour le concile : il avait déjà
a dans le concile beaucoup de personna'/cs excellents, parce que dans toutes les assemblées les autres s'en rapportent toujoiîrs a ceux-là. Pour ce qui est de la bonne volonté, il faut observer si , dans les articles qui tenaient au cœur de Fabre, soit d'allirrr les protestants en leur faisant toute sorte de concession, soit de changer les rites et le gouvernement de l'Eglise ; si, dis-je, les Pères étaient de divers sentiments, ou s'ils étaient tous unanimes à refuser; si le petit nombre, c'est-à-dire ceux qu'il appelle excellents étaient d'avis de l'accorder, alors il aurait pu croire que les meilleurs sentiments et la plus grande instruction étaient le partage de la minorité; mais tous se montraient d'accord : il fallait nécessairement juger que tous étaient ou également bons , ou également mauvais.
6. II se plaignait ensuite que les légats se fussent réservés à eux seuls la faculté de proposer les articles qui seraient examinés : cela est vrai , d'après les motifs exposés plus haut; mais cela n'empêchait pas que tout orateur, ou quelque évêque que ce fût, ne pût présenter au concile telle question qui lui paraîtrait convenable. Cela paraît nonseulement dans l'article sur la résidence, mais encore par le livre que l'empereur avait envoyé., et qui était rempli de propositions très-pénibles pour le concile. Si ce dernier ne fut pas présenté à l'assemblée, ce fut parce que les ambassadeurs de l'empereur consentirent au délai demandé , et qu'ensuite Ferdinand en fit comme un abandon : cela paraît encore par la conduite des Français eux-mêmes ; car dès leur arrivée au concile, ils y avaient fait entendre des choses très-graves et très-pénibles pour lés
légats.
fait ses preuves sur ce dernier article surtout, et, dans la suite, ils en présentèrent d'autres
dans ce discours si peu mesuré qu'il avait adressé à l'assemblée, tout différent du manuscrit qa'il avait communiqué auparavant, et qui causa aux Pères la plus vive indignation ; il n'est donc pas étonnant que la lettre qu'il écrivit à la reine, comme nous venons de le dire, fût remplie de sentiments que Soave trouve admirables. Je vais donc en produire fidèlement la substance, afin que le lecteur veuille l'examiner avec moi sans prévention.
5. Il commence par se plaindre qu'on ne puisse espérer de retirer du concile le fruit qu'on s'était proposé , c'est-à-dire d'accorder les sentiments opposés et de pacifier les troubles sur la religion , parce que , bien qu'il y eût à Trente plusieurs personnages excellents , soit italiens , soit espagnols , le plus grand nombre n'avait ni la science suffisante, ni la bonne volonté. Arrêtons-nous .un moment sur ces premières lignes de son portrait : quant à celte science suffisante, il devait savoir que dans une grande réunion îl est impossible que le plus gr.md nombre soit composé de personnages éminents; c'est
toutes les fois qu'ils en eurent la fantaisie ; et même le baron de Lansac, chef de l'ambassade , dans la lettre qu'il avait écrite au roi, un mois auparavant, et dont nous avons parlé en son lieu , ne s'excuse pas d'avoir différé la présentation des articles dont il était chargé , sur l'empêchement dont se plaint ici son collègue , mais sur ce que les circonstances ne lui avaient pas paru favorables pour Je faire avec des chances de succès.
7. Le baron de Lansac ne se plaignit pas n n plus de ce qui est le sujet de grandes doléances dans la lettre de Fabre, savoir, qu'il n'était pas permis aux ambassadeurs de parler à tout le concile rassemblé , excepté à leur première réception; et qu'ensuite ils ne pouvaient s'adresser qu'aux légats. C'est surtout à ce sujet que notre historien se livre à de grandes digressions . et qu'il en déduit la preuve que le concile était dans un tel état de servitude , qu'il n'avait pas même les oreilles libres. Mais Soave n'ignorait certainement pas que c'est là une pratique reçue, même par les républiques les plus li-
déjà beaucoup que Fabre reconnaisse qu'il y bres; que là aussi les ambassadeurs n'exposent pas leurs dépêches dans le grand et fl) Dans les leurcs déjà ciiées de Lansac el deFa- suprême conseil, mais qu'ils sontentendusdebre à la rein«. vaut un comité de sénateurs choisis, qui