‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 322 sur 348 · LIVRE DlX-Hl niEMF · texte numérisé non relu

LIVRE DlX-Hl niEMF

admettait cette raison , il faudrait une dispense générale, puisque chacun se sentirait faible dans la foi. L'exemple qu'on apportait de Moïse permettant le divorce aux Juifs, pour la dureté de- leur cœur, ne prouve pas assez. Il y a bien de la différence entre établir dans le principe une loi douce, accommodée à la faiblesse des peuples, et adoucir une loi déjà faite, énerver cette loi pour complaire à des hommes corrompus. Par l'une on empêche les sujets de prévariquer, par l'autre on favorise la prévarication. Le sacrement de l'autel ne doit pas se donner aux pécheurs , tels que paraissaient être ceux quf voulaient suivre un rit pratiqué par les hérétiques et désobéir comme eux à l'Eglise , il est réservé aux saints. C'est pour cela que dans les liturgies anciennes les diacres, au moment de la communioTî, appelaient les fidèles à l'autel, en criant : « Sancta sanclis. Les choses saintes sont pour les saints. » La dispense accordée ne ferait que donner du courage aux sollicitants pour faire de nouvelles demandes, et par ces demandes abroger l'une après l'autre toutes les lois de l'Eglise. Ces demandes importunes leur avaient été suggérées par les hérétiques, dont la perversité et l'orgueil ne se guérissent pas par des complaisances, mais par une résistance vigoureuse cl un refus absolu. Ces peuples si fervents à demander les grâces ne croient ni à l'autorité du concile, ni à celle du pape, puisque par le fait ils nient l'une et l'autre. Ils ne cherchent que l'impunité dans le crime. Le prince leur avait défendu la communion du calice. JIs cherchent les moyens de pouvoir la prendre en dépit de lui. Lainez ajouta que sa compagnie avait de grandes obligations à l'empereur, qui avait fondé pour elle plusieurs collèges; beaucoup encore au duc de Bavière: mais plus l'obligation élait grande envers ces princes, plus il se croyait obligé d'y correspondre, en donnant à l'un et à l'autre des conseils sincères et fidèles. Ce n'est pas qu'il se laissât entraîner au sentiment de ces princes, qui n'avaient pas sans doute, et, comme princes très-religieux, ne voulaient pas s'arroger la surinlendaïkce des choses saintes. En celte matière, s il y a des informations à prendre, c'est aux évêqucs qu'il faut s'adresser. C'est aux évéques que Dieu a confié cette surintendance. Que les Pères du concile ne se laissent pas abattre parla crainte, ou d'un débordement d'hérétiques, ou de quelque autre désastre annoncé par de fausses alarmes. Ces accidents sont tous subordonnés à la volonté de Dieu : qu'ils mettent leur confiance dans les mérites de son Fils unique, dont la cause est entre leurs mains. L'Eglise fondée par son sang pourra bien diminuer de nombre, mais jamais ne périra; qu'ils fassent attention que la grâce accordée à une nation ferait venir l'envie aux autres de faire une pareille demande, et que dans la supposition qu'il fût convenable de suivre le sentiment et satisfaire le désir de quelque prince temporel, il faudriiit en faire part aux autres rois et potentats catholiques, et savoir ce qu'ils en pensent. Sur

l'autorité du concile de Bâie, que quelquesuns avaient alléguée, il répondit qu'une première tromperie est toujours mise sur le compte du trompeur; d'une seconde , on accuse également le trompeur et le trompé. Il voulait peut-être signifier que le concile de BâIe avait donné lieu à une première erreur, qui n'était pas du tout reprochable. Paul III donna lieu à la seconde, qui admettait quelque excuse. Mais après l'avertissement que donnaient ces deux exemples , le concile do Trente n'aurait plus d'excuse.

22. Tels furent les discours les plus mémorables: car l'évêque deTinia, procureur du clergé de Hongrie, fit à sa manière une espèce de harangue, dont le poids n'égalait •pas la grosseur; et dans laquelle il prouva, non la bonté de sa cause, mais l'ardeur de son zèle. Nous ne devons pas non plus laisser Ignorer que Drazcovisius, évéque des cinq Eglises, pour employer à celte affaire tous les moyens qui étaient en son pouvoir, outre l'exposition de la demande et l'exhortation faite par lui en premier lieu, comme orateur, voulut encore, comme évéque, porter son jugement. 11 crut s'être aperçu que plusieurs des opposants avaient mis'trop d'animosité dans leurs réponses, et qu'un d'entre eux avait passé de la chose à la personne. En effet, parmi ces opposants, Gilles Faicctia, natif de Cingoli, évéque de Caurli, et bientôt après transféré à l'église de Berlinoro, opposé autant qu'on peut l'être à la concession, s'était plaint de ce que les ambassadeurs des princes intéressés à celte affaire étaient présents aux délibérations et aux discours qu'on y prononçait; et que même quelqu'un qu'il ne nommait pas et qui voulait moins donner un conseil que faire une menace, avait pronostiqué qu'il arriverait malheur au concile si la grâce élait refusée. D'après ces paroles , quelques-uns jugèrent qu'il avait voulu désigner le premier légat, qui, en proposant l'affaire, avait dit quelque chose de semblable ; mais au vrai, c'était à Drascovizius qu'il en voulait. C'était celui-ci qui avait fait le pronostic, et le cardinal de Manloue, sans rien assurer, rapporta seulement qu'on avait tenu ce propos. Drascovi-' zius se mit donc en devoir de résoudre, d'une manière plausible, (ouleslesobjections.il se plaignit ensuite de l'évêque de Ricti, qui avait fait, disait-il, un discours plein do science et d'érudition, et capable do l'entraînerlui-même, si lesprincipesqu'il avait reçus en Allemagne ne lui avaient appris à connaître la fausseté de celte dialectique spéculative: après quoi, désignant Falcetta dans son discours, aussi clairement que s'il l'eût montré au doigt, il employa ce style et ce ton qui n'est ni trop froid, ni trop animé, qui en écartant ce que larrogance a di; plus odieux, et par sa gravité s'atlirant lestiine, loin d'affaiblir le discours, en augmente la force ; ce fut de ce ton qu'il dit que les propos injurieux dont on l avait outragé étaient une espèce de provocation à duel, mais qu'il voulait les souffrir en patience, tïepend int, comme c'est l'ordinaire de ces grands génie»

«le soiitenir plus affirmativement les propositions <\xù It'ur sont le plus contestées, soit qu'ils le fassent par vaine gloire, ou pour faire dépit aux contradicteurs, non-seulement il ne retracta pas son dire, mais il répéta que si l'on n'accordait pas la dispense, il aurait mieux valu qu'on n'eût jamais assemblé le concile.

23. Enfiî! \1 y eut (ant de paroles et de discours sur celle matière, et les orateurs raisonnèrent tous si longuement, (jue l'affaire ;iy;ial étémiscen délibérationle28aoûl, on ne linil (le parli^qucle 6 septembre au soir. Les (lilTicuIlés les plus graves, et qui arrêtèrent le plus, étaient : le mal et le danger qu'amènent les changemenls dans une matière considérable et universelle; l'inobservation des accords ou conditions auxquelles le concile de Bàle et Paul III avaient dispensé, et par conséquentlcur condescendance, qui ne servit de rien ; le désordre que cause riatroduclion de nouveaux rites dans l'Eglise, dont l'unité est violée; les raisons qu'avait eues le concile de Constance pour refuser le calice, qui étaient toujours subsistantes pour l'Allemagne, et spécialement le danger de répandre le précieux sang, la difficulté de conserver le vin après la consécration , l'embarras de le porter aux malades dans les campagnes, la rareté du vin dans beaucoup de provinces. En sorte que si le décret de Constance était révoqué, on ne pouvait se dispenser de tirer cette conclusion et de dire, ou que c'avait été une imprudence de le faire, ou que c'était une imprudence de le révoquer. Ajoutez à cela qu'il ne semblait pas croyable que cet empressement et ces désirs vinssent d'une ferveur de dévotion plutôt que d'une opinion erronée, comme les discours familiers de ces gens le faisaient soupçonner. Ajoutez la crainte qu'en leur accordant la grâce on n'en fît naître l'envie aux autres nations : ce qui serait nouvel embarras. On savait d'ailleurs que ces peuples aspiraient à d'autres dispenses peu convenables, spécialement au mariage des prêtres. La grâce obtenue, loin de les contenter et d'apaiser leur fougue, ne ferait que les rendre plus hardis et plus importuns.Toutes ces considérations, qui tendaient au refus, étaient balancées d'un autre côté par l'espérance des avantages, et encore plus par la crainte du mal qui pouvait s'en suivre. L'évêque des cinq Eglises avait peint des plus vives couleurs les dangers du refus , faisant valoir surtout l'autorité de l'empereur, delà France et de la Bavière. Ces opinions contradictoires luttèrent si fortement que jamais dans aucun conseil on n'avait recueilli des suffrages si variés et si incertains. Le secrétaire du concile ne savait comment faire pour en envoyer la note à Rome par le premier courrier , car plusieurs des Pères avaient donné leur avis d'une manière si vague et si ambiguë, qu'on ne pouvait connaître leurs sentiments ; et comme on les somma de s'expliqueret de diredéfinitivement à quel parti ils voulaient se joindre, ils refusèrent de donner aucun autre éclaircissement, comme s'ils étaient venus à la congrégation, non

comme des juges pour prononcer, mais comme des orateurs , pour discourir et disputer. On ne pouvait pas non plus attribuer celle différence d'opinions à ladiversité des nations dont le concile était composé, puisque les doux évêques français qui étaient seulement alors au concile, savoir Eustache du Bellay, évoque de Paris, et Pierre Danesius, évcque de Lavaur, ne furent pas du même avis. Le premier opina pour le refus et le second pour la concession.

Après "beaucoup de recherches et l'examon le plus exact, les Pères, qui dans ccMe congrégation étaient au nombre de cent s^rxanlcsix, se trouvèrent partagés en huil senliments : quatorze furent d'avis qu'il fallait retarder la décision ; trente-huit furent pour le refus; vingt-neuf pour la concession; trente et un approuvèrent le premier article et réprouvèrent le second. Ils consentirent à la concession, de manière pourtant que ce ne seraient pas lesévêques qui accorderaient, mais l'exécution du décret serait réservée au pape. Il y en eut un qui demeura enlre deux sans se décider pour aucun sentiment. 11 y en eut dix qui inclinèrent au refus, mais qui remirent la décision au pape. Enfin dixneuf limitèrent la concession à la Hongrie et à la Bohème. II y eut tant de diversité dans les opinions, qu'avant la décision on n'aurait jamais cru qu'il pût y avoir sur un seul sujet tant de sentences diverses, comme il y en eut en effc't. C'est ce qui arrive lorsqu'on agite certaines questions, soit de pratique, soit de pure spéculation, dans lesquelles, quelque parti qu'on prenne, il se présente de fâcheuses difficultés. Chacun alors aspire à l'avantage et à l'honneur d'ouvrir un nouveau sentier et de se frayer entre les deux écueils une route plane et unie. Mais le plus souvent ce nouveau sentier , qui devait éviter tous les écueils, s'en va heurter contre tous, et comme nous tenons tous à notre jugement , chacun en désapprouvant la route mal indiquée par son confrère, imite sa hardiesse et ne réussit pas mieux que lui.

Page 1