‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 66 sur 348 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ordres du souverain Pontife touchant V affaire de la translation. Difficulté de retenir les prélats à Trente, et demandes des Impériaux.

1. Pendant ce temps-là étaient arrivés à Rome (2) l'évêque Rertano et Aurelius , secrétaire du cardinal Madrucei. Celui-là, afin de persuader au souverain Pontife , de la part du légat, que la translation était nécessaire, mais, en même temps, afin de justifier entièrement le cardinal de Trente ; celui-ci, afin de signifier au Pape l'intention de l'empereur relativement au concile , et de lui rendre compte de l'ambassade menaçante qu'il avait eue à porter au cardinal Cervini; ambassade dont je mettrai les expressions mêmes sous les yeux du lecteur, aussitôt qu'elles me seront tombées entre les mains. La réponse du Pape à Aurelius fut sévère, au moins pour ce qui concernait le premier article; il lui donna à entendre que ce n'était pas d'elle-même que sa majesté montrait une répugnance invincible pour la translation, mais à l'instigation d'hommes qui se paraient d'un zèle affecté pour son service; mais que quiconque se serait hasardé à semer la discorde entre les légats et l'empereur, en serait la dupe. Venant ensuite aux menaces qu'on s'était permises contre le cardinal Cervin, il s'exprima non plus seulement avec vigueur, mais avec feu. 11 dit que le cardinal n'avait rien fait que par son ordre; que, supposé même qu'il eût manqué, c'était à lui, et non à un autre, de le punir. Qu'il n'ignorait pas quel était celui qui poussait l'empereur, et le but criminel qui le faisait agir; et puis, poursuivant toujours sa semonce, en élevant

(1) Voyez une leitre des légats au cardinal Sanlafiora, à la date du 28 août.

(2) On le lit dans un écrit de M;iflée au cardinal Cervini, du 21 août 1546, ctdiuis une lillre du ministre confident <le Cervini, des 18, 2!, 23 et 28 août, et du 1" scpleuilirc.

la voix , il tonna avec tant d'indignation contre le cardinal de Trente, qu'Aurelius n'osa se présenter à une seconde audience, mais Bertano s'étant employé auprès du Pape à excuser ce qui s'était passé, et à calmer son courroux par la promesse que Madrucei se conduirait autrement par la suite, en tira, cette réponse pleine de modération : qu'on le jugerait par ce qu'il ferait à l'avenir.

2. Quant à la translation, il s'efforça de démontrer que, quoi qu'en dît l'empereur, elle était nécessaire, moins encore à cause du différend survenu entre le seigneur du lieu et le président du concile, qu'à cause de la répugnance invincible des prélats à demeurer au milieu des désagréments et des périls de Trente. Le Pape réitéra donc, par lettre, aux légats, le pouvoir d'en venir à l'exécution , dès que la majorité le demanderait ainsi. Mais le jour suivant, à l'arrivée du courrier, il reçut la nouvelle du vif mécontentement que l'empereur en avait exprimé verbalement au nonce et, par lettre, à Mendoza. C'est pourquoi , suspendant son premier envoi, il fit dire aux légats (1) qu'il persévérait dans la même résolution ; mais que, pour en venir à l'exécution avec moins d'opposition , et ne pas pousser l'empereur à en venir ou à un arrangement avec les Luthériens, ou à un concile national, il voulait que les prélats séjournassent encore deux mois à Trente, pendant que le légat Farnèse en conférerait avec sa majesté ; que le confesseur de ce prince avait dit au nonce, comme aussi l'ambassadeur Mendoza l'avait répété, à Trente, aux légats, et Véga au souverain Pontife, que l'empereur ne demandait de différer la translation que jusqu'à la mioctobre, pourvu qu'on voulût bien aussi, durant cet intervalle, surseoir à la décision des dogmes. Le Pape fit donc savoir aux légats qu'il donnait l'ordre au cardinal Farnèse de s'occuper à bien éclaircir ce point avec l'empereur ; qu'en attendant, on n'innovât rien, se contentant de poursuivre l'examen des matières, et de s'assurer des dispositions des Pères, afin que, quand on le jugerait à propos, il fût libre au Pape d'en venir immédiatement à l'exécution ; et que , dans ce but, il fallait rappeler les évêques qui étaient déjà partis et retenir ceux qui avaient envie de s'en aller.

3. Les légats furent incertains; ils ne savaient si, par s'assurer, le Pape entendait qu'on devait mettre la chose en délibération dans une assemblée générale, comme ils le désiraient eux - mêmes , persuadés qu'ils étaient que c'était le seul moyen de le faire sûrement. Mais comme ils prévoyaient une opposition terrible de la part des Impériaux, ils demandaient qu'on leur en donnât l'ordre formel , et ils mandèrent tout cela à Rome. Quant à empêcher le départ des mécontents et à faire revenir les évêques qui étaient déjà partis, ils exposaient qu'outre la diffi-

(I) Lettres du ranlinol Santafiora aux légats, du 18 août 15i6 , et de Maffée à Cervini, des 10, 18, 20 Cl 23 ?»oût.

culte d'amener ces résultats, il semblait plus pourquoi le cardinal Farnèse écrivit aux lé-

à propos de laisser à l'expérience de démon- gats de surseoir pendant quelque temps , et

trer à l'empereur et au monde la nécessité le cardinal d'Augsbourg se plaignit amère-

de la translation; mais le souverain Pontife ment à eux (1), que lorsqu'on était sur le

ne consentit pas à la première proposition, point de pacifier l'Allemagne et d'amener les

voulant éviter tout sujet de rupture avec les hérétiques à se soumettre aux conciles , ou

Impériaux, dans un moment où l'on ne pre- voulût tout gâter par cette translation légère

nait des délais que pour ne pas sa brouiller et précipitée.

avec eux ; il ne révoqua pas non plus ce qu'il 5. Les légats songèrent donc (2), pour que

avait ordonné par rapport au second article, le travail qu'on avait fait auparavant ne fût

parce qu'il ne voulait pas courir les risques pas inutile, à terminer le décret de la juslifi

de la dissolution, pour avoir le plaisir de rendre évidente la nécessité de la translation. Ainsi il ordonna aux légats d'exhorter et de contraindre les Pères à rester, les autorisant aussi à déclarer à tous qu'il ne prétendait pas les retenir, à Trente, longtemps malgré eux; mais qu'il leur demandait une prolongation de séjour à Trente, dans l'intérêt de la religion qui y gagnerait, et pour qu'on ne perdît pas le fruit des peines qu'on s'était déjà données.

4. Les légats envoyèrent donc des exprès (1) aux évêques dispersés dans les lieux circonvoisins, pour les engager à revenir, et il y en eut quelques-uns qui obéirent, mais on ne tarda pas à apprendre (2), par la correspondance du cardinal Farnèse , que l'empereur ne voulait pas entenslre parler de translation; il disait que le faire, ce serait détruire tout ce qu'il avait fait pour amener beaucoup de Luthériens à se soumettre de bon gré au concile ; que, quand môme on réduirait en poussière le Saxon et le landgrave, par la force des armes, on aurait toujours à pacifier leurs terres et celles des autres princes et seigneurs d'Allemagne, que les catholiques eux-mêmes prendraient de l'ombrage de cette translation intempestive, et que les têtes allemandes, soupçonneuses comme elles l'étaient, ne verraient, dans tout cela, que dissimulation concertée et pas la moindre sincérité; que, pour lui, si le Pontife lui laissait la liberté de saisir le temporel, il se sentait bien la force de retenir à Trente les évêques de ses états ; qu'aussi il ne comprenait pas que sa Sainteté ne pût pas faire la même chose avec les autres; que les procédés impérieux du cardinal Madrucci,

cation et aussi celui de la résidence, et a tenir ensuite la session pour l'époque fixée de la mi-octobre , époque à laquelle les événements de la guerre ne laisseraient plus de doute sur le lieu qu'on pourrait assigner à la prochaine session; car les évêques avaient représenté (3) au Pape, qu'ils aimaieutmieux perdre leur siège que de rester plus longtemps à Trente , au risque de pouvoir devenir, après la bataille, la proie des Luthériens. Et, quoi qu'il en arrivât, les légats eux-mêmes ne laissaient pas de déclarer ouvertement, et avec franchise (i), qu'il ne leur était pas possible, à cause des raisons qu'ils avaient déjà exposées tant de fois, et surtout à cause, disaient-ils, des remords de leur conscience, de servir plus longtemps sa Sainteté dans celte situation. Le Pape néanmoins, continuait à temporiser, et il se contentait de rappeler aux légats d'avoir à se tenir, eux elles évêques, prêts à exécuter, à chaque moment , la résolution de transférer l'assemblée.

6. Il est vrai qu'il s'élevait une nouvelle difficulté sur le choix du lieu, car le roi de France ne voulait d'aucune ville de la dépendance de l'empereur, et il ne se cachait pas qu'il avait en vue Avignon, promettant, si on obtempérait à ses désirs , qu'il y ferait venir les Luthériens ; mais ces espérances ne paraissaient pas plus solides que les promesses que faisait l'empereur, dans le cas où le concile ne quitterait pas Trente. C'est l'ordinaire des hommes et plus encore des princes, quand ils font des conventions, de se figurer un avenir à leur fantaisie, et de supposer que, pourvu qu'on condescende à ce qu'ils demandent, tout réussira ensuite au

que les réprimandes et les menaces adressées gré de ceux qui traitent avec eux.

aux évêques et aux légats , rien de tout cela n'avait eu lieu par son ordre (comme on l'avait d'abord faussement répandu à Rome) (3); que même tout cela lui avait déplu, mais qu'on pouvait y pourvoir, dans la suite, sans ruiner la cause publique ; et quoique le légat eût répondu à ces raisons avec fermeté, il ne gagna rien ; parce que l'empereur, depuis qu'il s'était dévoué à celte pieuse entreprise, ne pouvait pas se persuader qu'il y eût d'absolument juste rien de ce qui ne s'accordait pas avec ses intérêts. C'est

(!)LeUredeslégalsaucardinal Sanlafiora,du l'^'^septcinl>ro. 1546,

(2) Leltre du cardinal Farnèse au Pape , d'In<;olslad (lu 30 août 1546, el aulres lettres du nonce Velalloaux légats, à la même époque.

(5) I>eiU-e du cardinal Sanlafiora au cardinal Ccrvini,du4 octobre 1546.

Page 1