‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 68 sur 348 · LIVRE HLITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HLITIÈME

opérations de Tesprit comme dans les travaux manuels, il faut se persuader qu'on doit toujours demeurer où l'on est.

Mais , quand je lis dans Sarpi la relation qu'il fait de ces temps, je puis dire sans exagération qu'il me semble lire l'histoire de quelque autre concile, tant les circonstances qu'il raconte avec le plus de confiance sont différentes de ce qui se passa alors dans le concile de Trente. Et pour commencer par ce qu'il a de plus manifeste et de plus important, il y n'a pas même connaissance du diîîérend solennel qui s'éleva entre les cardinaux del Monte, Pacheco et Madrucei.et qui est rapporté avec toutes ses circonstances dans tous les mémoires du concile: et aussi ignoret-il toutes les démarches relatives à la translation, qui en furent dans la suite les conséquences : et dépourvu de ce fil, il va toujours à tâtons, et dit tout ce qui lui passe par l'imagination.

2. De plus , il rapporte qu'on publia à Trente le jubilé le 25 août, et que les exercices interrompirent pendant quinze jours les congrégations générales. Mais ni le jubilé ne fut publié ce jcMr-là, puisque ce fut le 19 août (1) qu'on fit la première procession pour le gagner; ni jamais durant ce mois on ne passa quinze jours sans congrégation générale.

Il affirme que les légats éloignaient à dessein l'achèvement du décret, et soufflaient l'esprit de discussion parmi les théologiens des différentes écoles, pour n'en pas venir à la tenue de la session ; et que le caractère franc du premier légat s'arrangeant mal de ces déguisements, c'étaitCervini, homme plus dissimulé, qui s'était chargé de ce soin. Je laisse de côté ce trait mordant contre un prélat dont la probité est citée avec éloge jusque dans les écrits des hérétiques, et celte intention d'extraire violemment à l'alambic le blâme de la gloire , en expliquant tout ce qu'eut de noble la présidence de Cervini,non parla science, l'habileté, la patience et l'application de ce cardinal, mais par la duplicité et parla fraude : je laisse tout cela de côté : qu'il lui soit permis même de prendre pour fondement de ses conjectures ce qui est moins probable , quand c'est ce qu'il y a de plus blâmable : mais il ne peut toutefois lui être permis de se mettre dans ses récits en pleine contradiction avec les faits, comme il a l'audace de le faire dans la matière dont il s'agit. Si cet homme a écrit ce qu'il raconte au hasard et sans lire les mémoires, c'est une grande témérité : s'il les a lus, il est plus repréhensible encore : car , d'après tous les actes des congrégations, et d'après toutes les lettres des légats au cardinal Santafiora (2), au nonce de France, et à d'autres, rien ne paraît plus clairement que leur empressement à terminer ce décret et à convoquer la session, et que leurs plaintes contre les Impériaux qui apportaient sans cesse à dessein de nouveaux retards, parce qu'ils voyaient bien

(1) Dniis le Journal de Massarelliowlnnsles Actes.

(2) Lettre du cnrdinal Cervim,(lii 10 octobre.

que ce décret une fois porté, il n'y aurait plus moyen de faire aucun accord de religion avec les Luthériens , sans qu'auparavant ils se désistassent de leur doctrine. On lit même dans les notes du secrétaire Massarelli, qu'il fit un jour (1) la découverte d'un complot tramé par quelques évêques pour empêcher que ne se terminât ce décret dont les légats picssaicnt la conclusion.

3. Or, comme le dogme de la justification était en quelque sorte la limite qui séparait les catholiques des hérétiques, etle tronc d'où sortaient, comme autant de rameaux, les autres vérités ou les autres erreurs, et que les Impériaux se prévalaient de la gravité de cette question pour en provoquer et en justifier les lenteurs , il est incroyable avec quel soin, quelle subtilité et quelle persévérance on en pesa et on en discuta chaque syllabe dans les congrégations, d'abord des théologiens qui ne faisaient que conseiller, et ensuite dans celles des Pères qui avaient voix délibérative. Tellement que si je rapportais ici tout ce qui fut dit à ce sujet , je pourrais en former un volume particulier pour ajouter à cette Histoire. Mais j'aime mieux m'en tenir à mon habitude qui est, d'un côté, de ne pas céder au désir d'en finir en négligeant quelque fait digne d'être rapporté ; et, de l'autre, de ne pas me laisser aller à l'envie de montrer de l'érudition jusqu'à rapporter des faits qui n'ont aucune importance. Et cependant, dans le peu que je rapporterai, on verra tant de différence entre Sarpi et moi , qu'à peine on pourra croire que nous fassions l'histoire du même concile et des mêmes temps. Mais cette différence ne paraîtra pas étonnante à quiconque fera cette autre réflexion qu'il a peint en grotesques, et moi que je peins d'après nature ; je ne dis pas même de minutie que je ne m'offre à la prouver des mémoires, authentiques à la main.

4. Il ne sera, à mon avis, ni hors de propos, ni sans intérêt de savoir comment pensait le compilateur de ces fameux décrets, Seripandi: il les avait d'abord rédigés d'après son opinion. Mais, après toutes CCS discussions, il y les trouva si changés qu'il ne les reconnaissait plus pour les siens. Nous avons déjà dit qu'il établissait une foi à laquelle il fallait altribuerla justification non seulement comme

au principe d'où elle venait, mais comme à la cause qui la produisait infailliblement, soutenant que, par le moyen de celte foi au llédcmpteur, nous étaient appliqués les mérifos de ce même Rédempteur : et il citait à l'appui de cette opinion le cardinal Cajétan. Ensuite il établissait deux espèces de justice La première intrinsèque en nous, qu'il divisait encore en deux parties; l'une qui, dès le commencement, nous fait passer de l'état des pécheurs à celui d'enfants de Dieu (2); et celle-ci, disait-il, nous est donnée parla grâce infuse en nous au moyen du sacrement reçu réellement ou seulement in voto : que l'au-

{]) 26 septeml)re.

(2) Dans son Avis donné lo 13 juillet, et dans sçi Mémoires.

lllSTOmi' DU CONCILE DK TIlEMTi].

Page 1